‹ Le prêtre et l'amiChapitre 26 sur 58 · I.RTTRKS DR F>.\MRNNAIS A f.A RAllONNK f'.OTTU · texte numérisé non relu

I.RTTRKS DR F>.\MRNNAIS A f.A RAllONNK f'.OTTU

celle épreuve. Je vous dis eeci à ravancc, parce que, un peu plus tôt ou plus tard, il arrivera des lenips de sécheresse et de |)eiîie, où vous serez tentée de découragement. Mais Dieu, qui ne nous abandonne jamais le premier, sera, n'en doutez pas, près de vous pour vous soutenir. 11 ne se plaît quelquefois à nous laire sentir notre l'ai!)lcsse, que pour nous mieux convaincre de sa puissance et de son amour.

Continuez vos exercices ordinaires de religion ; je ne crois pas qu'il convienne d'y en ajouter d'autres, en ce moment. Quant à vos lectures, vous pourriez joindre au catéchisme du diocèse le catéchisme historique de Henry. Bossuet faisait grand cas de cet ouvrage. 11 suffira de lire la seconde partie, ou le grand catéchisme. La traduction de ^/m^7lr^/^o/^ par Gonnelieu est généralement estimée; il me semble que c'est celle que je choisirais. D'après ce que vous me marquez, je présume que le livre d'église que vous vous êtes procuré est un eucologe ."je vous engage à avoir, en outre, la Journée du Chrétien ; il s'y trouve des prières et des méditations qui vous seront utiles.

Le désir de vous employer à des œuvres charitables est bon en lui-même, mais il faut l'éprouver. Contentez-vous maintenant de ne laisser échapper aucune des occasions que la Providence vous offrira de servir quelqu'un de ses enfants malheureux. Il y a du danger à se jeter d'abord dans un genre de vie qu on n'est pas assuré de soutenir. Si l'on vient ensuite à le quitter par lassitude, par dégoût, le dégoût quelquefois s'étend jusqu'aux pratiques nécessaires ; on se dépite, on se décourage, et on recule pour avoir voulu avancer trop rapidement. La vie chrétienne consiste dans un fidèle accomplissement des devoirs journaliers. Ne changez donc à la vôtre que ce qui sérail incompatible avec ce que la religion vous près-

8 I.ETIUKS DR I.AMRNNAIS A I.A BARONNE COTTU

d'il. Vous vous éloignez de vous-menic des specLacles, et je m'en réjouis extrôniement. Jl faut, en efï'et, des circonstances bien particulières pour les permettre. Mais la privation me touche moins que le motif pour lequel vous vous lètes imposée. iMadame, votre cœur est chrétien ou fait pour l'être ; hàtez-vous d'accomplir une œuvre que vous savez si ])ien commencer.

Si NOUS conservez le Jésii' d a\oii' avec inui un entretien, (hiiuiiez iii"iiiilic|uer le joui- et llieure. Je ne suis l'ien, je ne puis rien ni pour \uus, madame, ni pour personjie ; mais j'ol)éirai toujours à \ os ordres avec autant de respect que de dévouement.

(Sans date.)

J'aurais, madame, bien des choses à vous dire sur votre lettre ; mais je veux seulement vous engager à considérer devant Dieu coml)ien peu de chose vous trouble, et à en tirer cette conséquence, qu'il faut donc chercher à cette pauvre âme un appui inébranlable, qui n'est autre quun parfait abandon entre les mains de la Providence. Vous comptez trop sur l'homme, et sur tel homme en particulier que votre imagination vous représente avec des perfections qu'il n'eut jamais. Quand vous le connaîtrez, vous ne verrez en lui quun composé de bien des misères. Oui, madame, nous avons besoin de nous mieux connaître l'un et l'autre. Procurez-moi donc l'honneur de vous voir aujourd'hui ou demain. Il me tarde que vous soyez désabusée de l'idée que vous vous faites d'un pauvre prêtre, très médiocre d'esprit, quoi que vous

pensiez, eL d'une sanlé fort inlirnie. 11 y a un soûl point sur lequel vous ne vous êtes pas d'abord trompée, c'est le véritable désir que j'aurais de vous être utile. Il est toujours le même, et je ne sais pas ce qui peut vous faire craindre que j'aie changé. Il est possible que ma dernière lettre se ressentit de l'état oii j'étais en l'écrivant. Mon meilleur ami, le guide qui m'était le plus nécessaire, venait d'expirer pour ainsi diie entre mes brasV Mon cœur était bien serré, il Test oncor»'; cependant, après les premiers moments d'une douleur (jU(^ le temps n'allaibliia jamais, mais que Dieu console, mes premièi'cs pensées et mes premiers soins ont été pour vous. Je n'entends pas m'en faire un mérite, mais vous prouver simplement que vous vous êtes méprise sur mes sentiments. Soyez en paix, madame ; quand les hommes vous man(|ueiaienl, Dieu ne vous manquerait pas. Je puis vous être enlevé demain; que feriez-vous alors? Il faut être préparé à tout, par une parfaite résignation à la volonté divine. — Adieu, madame, je suis tout à vous.

Pari?, 2 soptombre.

Dieu permet, madame, que vous soyez touciiée quand on vous parle de lui, de son amour, du bonheur d'appartenir à un si grand et si bon maître, et quand ces saintes vérités remuent votre cœur, il étend sa reconnaissance jusqu'au faible instrument choisi pour vous les manifester. Vous ne m'en devez néanmoins aucune. Heureux de travailler à mon salut

' Lamennais parle ici de l'abbé Teysseyre, avec lequel il vivait aux Feuillantines, el qui venait de mourir.

10 I.KTII'.r.S \)E I.AMKNNAIS A I.A l'.ARONNK COTTU

(Ml iirocciijjiiiil (lu NÙlrc.jt' reçois plus ([Lu> je nv (l()nn(\ et ccllo (ihlitialion réelle ({iw, je vous ai est un nouveau lieu (|ui Ml ;illacli(' encore plus (''Iroileiueul à vous. Oui, madame, je vous suis à jamais dévoué, n'en douiez pas ; et je crois entrevoir cela dans les vues de la Providence. Tous les jours j<' prie pour vous à l'autel ; tous les jours je vous offre à Di(>u avec ce (juej'aide plus cher au monde.

Devant avoir l'honneur de vous voir vendredi, je n'entrerai aujourd'hui dans aucuns détails sur les objets dont vous m'entretenez. L'attention continuelle ({ue vous avez sur vous-même est conforme à l'esprit de la religion. N'en faites pas cependant un travail fatigant. Il faut tendre au bien sans trop d'effort, et même dans ce qui est bon, nous devons nous garder de tout excès.

La meilleure traduction de saint Augustin est celle d'Arnauld d'AndilK . L'ouvrage du P. Berthier, que je vous ai conseillé de lire, a pour titre : Réflexions spirituelles ; je croirais utile d'y joindre : L'introduction à la vie dévote de saint François de Sales et les lettres du même saint, 2 vol. in-S" chez Biaise, libraire, quai des Augustins, en face du Pont-Neuf. Vous pourrez passer d'un ouvrage à l'autre, selon que vous vous y sentirez portée par votre goût.

Je vous quitte brusquement, madame, parce que je suis surchargé d'occupations. Mais croyez que ma pensée ne se détache pas de vous ainsi.

Paris, 9 septembre.

La dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, madame, vous aviez un sujet d'inquiétude bien

[.KITURS Dr, LAMI-.N\.\TS A I. A MAIH ).N,M'. CUTTl' Il

nalurol. Votre cœur, pari a»»'^ entre divers sentiments, soiiUrait, et |)eut-èti-(^ jdiis (|iie vous ne me le dites vous-même. Depuis lors. )«• soutire aussi de la peine que vous épj'ouvez. Cette pensée me revient presque à eiiaque instant; oserais-je vous prier de m'écrire un mot, si vous avez quehjue motif de consolation que je puisse partager. Je serai extrêmement reconnaissant de votre complaisance en cette occasion. Tout ce que je désire, c'est d'apprendre que vous êtes ou heureuse, ou du moins tranquille. Cherchez la paix dans le sein de Dieu, dans une soumission parfaite à ses ordres. Il vous donnera plus peut-être que vous n'auriez osé lui demander. Je le prie d'être avec vous pour vous consoler, vous animer, pour vous faire sentir comhien il est doux de lui appartenir sans réserve.

10 septembre.

Vous m'aviez prévenu, madame, avec une bonté bien propre à exciter ma reconnaissance. Ne doutez pas que je ne partage les peines que vous ressentez. C'en est une grande que l'incertitude, quand il s'agit peut-être du sort de toute latie, et que l'esprit, suspendu entre des pensées diverses, n'ose s'arrêter sur aucune, ni le cœur se reposer dans aucun sentiment. Je ne connais de remède à cet état que celui dont vous avez déjà éprouvé l'efficacité : recourir à Dieu, prier, faire elfort sur soi-même pour se soumettre pleinement à sa volonté, quelle qu'elle soit. Cette parfaite résignation ne s'acquiert pas en un jour, il est vrai; mais celui qui nous la commande

12 I.F.TTRF.S DK I.AMF.NNAIS A LA r.AnONNF, COTTi:

esl aussi cflui qui la donne; il voit nos désirs, vl los récompenso par un commencement de calme, qui nous rend plus aisés de nouveaux eiïorts. Il bénira les vôtres en vous faisant goûter sa paix dans le sein même du trouble et de l'amertume. J'approuve beaucoup que vous différiez d'apprendre de mémoire, (luand cette occupation vous est pénil)le. Cberchez plutôt des distractions, ou de société ou de lecture. Quelques versets de l'i^vangile ou de Vlmitation, qui toucheront votre cœur sans vous fatiguer, vous vaudront mieux en ces moments qu'une élude un jx'u séclie tlonl vous ne sentiriez (|ue l'ennui, lin un mot, votre àmesoulïVe; il faut éviter tout ce qui pourrait la faire souffrir encore davantage. Ne vous effrayez même pas trop des mouvements d'impatience que vous pourrez éprouver; tâchez seulement que le fond de voire volonté soit la soumission aux ordres de la Providence, en esprit d'amour. Je prierai pour vous de tout mon cœur ; veuillez aussi prier pour moi. La prière est le plus fort et plus doux lien d'union entre les chrétiens.

J'oubliais de vous dire que je serai chez moi samedi à l'heure convenue.

V^cndredi matin.

Par oii, madame, al-je donc pu mériter de votre part tant de bontés? Je sais, du moins, les sentir vivement : elles font le bien-être de mon cœur. Je re'^retterais inliniment que vous prissiez la peine de venir lundi aux Feuillantines. J'aurai l'honneur de me rendre chez vous. Ma santé, fût-elle plus mau-

LKTTUKS IIK LAMKNNAIS A I.A BAIlONNi: CO II U I .!

vaisc, n«' soulIVira pas de ce voyage, puisque je vous verrai. M«''na2^ez la vôtre, madame; elle est si chère à vos amis ! (31i ! faisons tout pour (jue cette amitié, si doucement commencée sur la terre, se prolonge et se consomme dans l'éternité.

2 octobre.

Je regrette beaucoup, madame, que vous ayez eu la peine d'envoyer deux fois de la rue Saint-Lazare ' jusqu'aux Feuillantines. Je fus obligé de sortir hier et je ne rentrai qu'assez tard. Aujourd'hui, le temps ne vous paraît-il pas peu favorable pour aller voir le cimetière du Père-Lachaisc ? Décidez-en, madame ; je serai à vos ordres aux heures indiquées. Quelque parti que vous preniez, il me laisse l'espérance de vous voir, et je ne renonce pas à celle-là, pourvu, toutefois, que vous ne veniez pas exprès dans notre quartier; je ne saurais consentir à ce que vous vous exposassiez à la fatigue d'une course aussi longue, lorsque je pourrais vous l'épargner. Je ne vous parle point des divers objets dont vous m'entretenez dans votre lettre : nous en causerons, cela vaudra bien mieux.

Recevez l'assurance de mes tendres et respectueuxsentiments.

6 oclobrc.

A moins, madame, qu'il ne pleuve trop, ou que

* M'"« de Lacan demouraiL alors rue Saiat-Lazare.

H i.r,iiiii:s in: i.amknnais a la iîauon.m; cottu

00 jour iH^ vous soil, incoiiiinodo, j'aurai l'Iionncur do vous voir jeudi, vors on/o lieuros. Jo vous rr|)(trtorai l'inlrrcssaulf» lotti'o quo a^ous avoz bien voulu mo couuuuni(|U('r. On y rol.rouve à chaque inslani l'exprossion duno si bello âme, qu'on se sent, en la lisant, doucement attiré vers celui qui l'a écrite'. Je ne vous cacherai pas, néaniuoins. qu'elle m'a causé nne peine réelle, et cela sous plusieurs rapports. Il y a si loin de ce que je suis à l'idée que M. B. . . se forme de moi, et que vous lui avez sans doute inspirée, que je souffre plus que je ne puis vous le dire de me voir occuper dans son estime une place ((ui ne m'appaitient pas, et que je ne puis, dès lors, conserver. J(; ressemble en cela à un homme, à (jui, le prenant ])Our un autre, on lendrait des honneurs qui ne lui seraient pas dus; ils répugneraient à sa conscience, et le seul avantajçe qu'il en tirerait, avantage à la vérité très grand, serait d'être ramené au sentiment de sa misère. De plus, je regarde dans l'avenir ; vous avez l'esprit trop droit pour ne pas me réduire enfin à ma juste valeur ; alors que deviendra cet attachement auquel vous m'aurez lial)itué. qui m'est si doux, que je partage avec tant de honheur ? Que deviendra-l-il s'il ne repose que sur des perfections imaginaires ? Je vous dis toute ma pensée; je la confie à votre raison conmie à votre cœur. C'est parce que je désire vivement y conserver une place, que je vous supplie de ne la pas donner à quelqu'un qui n'est pas moi.

* M"« de Lacan montrait à Lamennais les lettres que lui écrivait son ami d'enfance Denys Benoist, connu plus tard sous le nom de comte Benoist d'Azy. Elle communiquait ésïalement à Denys Benoist les lettres de Lamennais. Voir sur cette double relation: Un Lamennais inconnu. \)ai,r RL l'abbé Laveille. et la Revue du Clergé français, n» du 15 mai 1S'J6.

MCTTIIIIS l)K LAMKNNAIS A LA UAUONNK COIÏU

Mercredi soir.

Je n(; doulc. pas de vos sentiments, niculariio, je n'en doulerai jamais; ne douiez pas davanlaj^e des miens, s'ils ont qu('l(|ue prix à vos yeux. Je l)énis la Providence d'être pour quelque chose dans votre l)onlieur, et c'est la bénir du mien même. Que Dieu soit notre bien; aidons-nous à le servir et à laimor, et reposons-nous sur lui du reste. Il ne défend pas de former des désirs, des projets, pourvu qu'on b.vs soumette à sa volonté, ({uc nous devons adorer en tout. L'avenir nous est inconnu: nous ignorons s'il nous séparera, s'il nous réunira ; mais nous savons qu'il dépend de nous d'être à jamais unis dans le ciel. Oli ! madame, que cette idée est douce, et qu'elle console des tristes incertitudes de la terre !

Ne craig^nez pas pour moi la fatigue ; il m'est utile de marcher un peu. Et puis, je penserai à vous en allant, j'y penserai en revenant; le chemin me paraîtra bien court.

9 octobre.

Il me serait, madame, bien agréable d'apprendre que notre promenade d'hier ne vous a point incommodée. Votre extrême complaisance a pu vous en faire accepter la fatigue, sans consulter vos forces. Un mot de vous, en me rassurant, exciterait toute ma reconnaissance. J'aurais trop à souli'rir, si les

16 LIillULS bi; LA.MKNNAIS A I.A liAlUJiNMi (;i)HU

iiiouienls lieuicux (juc vous m'avez procurés en avaieiiL amenés de pénibles pour vous.

On ne sort pas sans un peu de Irislesse d(!s lieux (|ue nous avons visités. J'admire comment les hommes savent se l'aire des spectacles de tout, <!t un luxe de la mort même. 11 y a quelque cliose d'étrange dans ce contraste do l'orgueil et d'une grande misère. Quapportent-ilsavec tant de pompe? des ossements ; ils y mêlent quel(|ues fleurs, souvent plus durables que leurs souvenirs, et en voilà pour Jamais. La philosophie ne connait d'autre consolation que loui)li. En rendant à la terre les restes de ceux qu'il a chéris, le chrétien regarde le ciel et dit : Ils se réveilleront.

Le premier cahier du Causer oateur^ a paru liier ; si vous aviez quelque envie de le parcourir, j'aurais l'honneur de vous l'envoyer. 11 m'a paru d'un intérêt médiocre.

Samedi, 10 octobre.

M. B... était tout triste, madame, de ne point recevoir de lettre de vous; je conçois cela parlai lement, et mon bonheur l'ait que je le plains beaucoup. Je le plains encore par une autre raison : c'est que j'aime ceux qui vous aiment, et je souffre doublement de les voir souffrir. Que je suis touché des soins que vous voulez bien prendre pour nous rapprocher! Mon cœur les sent, et ce qu'il a senti une fois il ne l'oublie jamais. J'attendrai demain avec impa-

* Le Conservateur était un journal d"e.\:trênio droite, dirige par MM. de Villèlo et Corbière, qui combattait le ministère du duc Decazes. Lamennais avait accepté de collaborer à ce journal.

LETTRT.S DIC LAMENNAIS A LA bARONNE COTTU 17

lience, et, jeudi de m«''ino ; poiii'qiioi la rue Saiut- J.a/.aro et lus Fcuillaulinos sont-elles tout ensemble! si loin l'une de l'autre, et si près? Dieu le veut, aimons sa volonté.

Vendredi, 16 octobre.

Je n'ai, madame, presque ressenti aucune fati^^ue de ma promenade d'hier; je revenais si content d'esprit et de cœur ! Mais je dis toujours : Pourquoiles Feuillantines sont-elles si loin de la rue Saint-Lazare ? Je vous remercie beaucoup du présent que vous voulez bien me faire ; je crains cependant que vous ne vous priviez pour moi d'une chose fort rare, et que vous ne pourriez retrouver à Paris. Pourquoi ne m'avez-vous point parlé de votre santé ? Vous n'oubliez rien, excepté vous-même, excepté ce qui m'intéresse le plus.

Lundi au soir (19 octobre) .

J'ai pensé bien des fois depuis ce matin, madame, aux peines que vous avez récemment éprouvées, ou plutôt je les ai ressenties bien des fois. J'éprouve le besoin de vous dire encore, et plus vivement, combien j'en suis touché, combien je désirerais les adoucir. Votre bonheur est devenu le mien ; soyez donc heureuse par charité. Il me tarde de voir commencer vos relations avec la personile à qui vous avez écrit; c'est le moment où Dieu vous réserve ses plus douces consolations. Je le prie ardemment de les répandre

\S I.F.TTRF.S DE LAMF.NNAIS A LA HARONNR COTTU

en vous dans toute leur abondance. Il me faut finir et j'ai à peine eonnnoncé. Je ne vous quitte pas, cependant; mon cœur demeure près de vous.

Mardi au soir.

. Quoique je ne sente rien en moi, madame, qui mérite une amitié d'un si grand prix que la vôtre, il me serait impossible d'en douter; j'ai loi dans mon bonbeur; je ne saurais exprimer autrement cette confiance intime du cœur qui semble avoir existé toujours, et ne laisse pas la plus légère inquiétude de l'avenir. Voilà ce que j'éprouve en vous écoutant, en lisant vos lettres. Une seule cbose me peine, ce sont les louanges ijue vous me donnez ; savez-vous pourquoi ? parce qu'elles ont un attrait que je ne trouve qu'en elles. Traitez-moi en chrétien. Avertissez-moi de mes défauts. C'est un service que les hommes ont rarement le courage de se rendre, et pourtant il n'en est point de plus important.

Vous voulez que je vous parle de ma santé, j'obéis ; elle est un peu moins mauvaise qu'hier. Cependant la fièvre ne m'a pas quitté, mais qu'est-ce que cette petite misère, au milieu de tant d'autres bien plus déplorables"?

Je serai chez moi vendredi matin; cependant, je ne consens, madame, à ce que vous preniez la peine d'y venir, que parce que vous m'assurez que vos afiaires vous appelleront dans notre quartier.

Eli'orcez-vous, je vous en conjure, de conserver la paix du cœur. Une confiance pleine d'amour en Dieu, en sa bonté, sa miséricorde, vous la fera goûter plus

LETTRES DE LAMENNAIS A LA HAHONNE C.OTTU 19

sûroment que toutes les réflexions de votre es|iiit. En<lo!'ni('/-v<)us sur (son) sein, et. si vous ne poux cz pas «loriuir. parce (|ue vous souffrez, reposez-vous du nuiins entre ses l)ras, connue dans ceux du plus tendre père.

Votre correction est très lieureuse ; outre le défaut que vous remarquez dans la plirase que vous a\ ez emliellie, il y avait encore quelque chose de forcé et de mauvais goût.

Jeudi matin.

Vous êtes, madame, beaucoup trop bonne de vous occuper de ma santé; elle est meilleure; je tousse moins, ma petite fièvre sommeille depuis hier. 31ais pourquoi ne me parlez-vous point de vous? Ces jours derniers vous étiez souffrante, et vous me laissez ignorer si vous Tètes encore. Cette pensée attriste un peu l'espérance que vous me donnez de vous voir demain. De grâce, une autre fois, ne vous oubliez pas de la sorte ; me parler de vous, ce sera penser à moi.

Dimanche à midi.

Vous êtes bien agitée, madame; vous souffrez et je souffre avec vous, et je voudrais souffrir davantage, pour soulager votre cœur si péniblement oppressé. Tâchons du moins l'un et l'autre de souffrir avec calme, avec une profonde résignation. Toute notre paix, dit le pieux auteur de Y Imitation, toute notre paix dans cette misérable vie, ne consiste point à

20 I.ETTRKS DR LAMKNNAIS A LA RARONN'IÎ COTTU

n'en poinl sentir le fardeau, mais à le poiler avec une Iiunil)!»' ])alience. Encore un j)eu de temps, et que nous impoitera tout ce qui nous peine si fort aujourd'Iuii".' éternité! que ce mot nous console, nous anime, nous soutienne au milieu de nos épreuves. L'avenii" est sous le voile ; il y sera toujours plus ou moins, c'est l'ordre immuable de la Providence, et nous devons nous y soumettre; mais quelle que soit notre destinée à tous les deux, comptez, madame, sur la plus tendre, la plus inaltéraide affection. Je voudrais vous aller voir demain ; des affaires m'en empêchent. Pourriez-vous, sans vous gêner, venir à l'heure ordinaire? Je ne m'excuse point d'en user si librement avec vous, parce que vous verrez, j'espère, dans cette liljerté d'ânie, une preuve des sentiments que je vous ai voués pour la vie.

Mercredi matin.

Au moment OÙ l'on me remet votre lettre, madame, je partais pour la campagne avec un ami qui m'engageait depuis longtemps à y passer une journée avec lui. Combien je me félicite que mon départ ait été retardé de quelques instants ! Ce que vous éprouvez ne me surprend pas ; mais cette triste crise sera salutaire, croyez-le de plus en plus. J'ai besoin moimême de le croire ; toute autre pensée me ferait trop de mal. Nous causerons plus à loisir vendredi, si vous voulez bien m'accorder quelques moments. Ma santé est un peu meilleure, mais songez à la vôtre, je vous en conjure ; elle est plus la mienne que celle dont vous vous occupez avec tant de bonté*

Samedi.

Je me condamne à ne pas vous voir aujoiircrimi, madame. Je viens d'apprendre que les Frères '■ sont plus que jamais persécutés ; je crois devoir tout mon temps à leur défense. Priez Dieu qu'il m'inspire quelques paroles utiles en cette occasion. Il s'agit du bonheur du p(!uple, de sa religion, de son salut. Cette pensée est bien propre à animer.

Vous n'étiez pas bien hier; je crains que la fatigue n ait encore augmenté votre mal de poitrine. Ditesmoi comment vous vous trouvez. Deux mots de vous me tranquilliseront. Adieu, madame, il m'en coûte de renoncer au bonheur que je me promettais ce matin.

XXIÏ

2 novembre.

On ne choisit point sa destinée, madame ; heureux quand la Providence la choisit pour nous. Je n'imagine rien de plus opposé à mes goûts, à mon caractère, que mon genre de vie présent. Jeté par occasion dans les querelles publiques, obligé par cela même de communiquer avec un monde nouveau pour moi, et où je trouve bien peu d'hommes et bien peu de choses selon mon cœur, l'idée seule du devoir me soutient au milieu de cette triste agitation. Un petit

' Lamennais publia à cette époque dans le Conservateur plusieurs articles où il prenait la défense des Frèies des Écoles chrétiennes et de leur méthode d'enseignement, à laquelle on opposait la méthode dite Lanças trienne.

22 LETTUKS l)i: LAMENNAIS A I.A HARONNE COTTU

nonil)i'o damis. (|ii('l(|uos livres, de la soliliide et de l'oiil)!!. voilà le sort, que j'aurais envié. Dieu m'en fait nu autre, il faut l'accepter. Ce n'est pas ici le lieudu repos, je le sens bien. Le matin, quand je me réveille, au lieu de cette douce paix que vous connaissez sans doute, j'éprouve une sorte d'incjuiétude amère; mon âme est comme oppressée du poids de la journée qui va suivre. Pardon de vous parler de moi, de V'Ous en parler si longtemps; mais à qui dirais-je tout cela? Qui m'entendrait? Et puis, je ne serais pas également soulagé le disant à tout autre. J'espère vous aller voir jeudi : trois jours encore ! Au moins, daignez m'écrire deux mots, et parlez-moi de votre santé. Etes-vous encore tourmentée de votre rhume? Votre âme est-elle plus calme? Si je vois savais heureuse, il n'y aurait plus pour moi rien de triste dans la vie. Adieu, madame.

Samedi au soir.

Ne doutez jamais de moi, madame, c'est le seul tort que vous pourriez avoir envers la personne qui a pour vous le plus de cet attachement sur lequel le temps ne peut rien. Tout passe en ce monde, excepté ce que la religion a consacré ; elle affermit nos affections comme nos espérances; là où elle est, l'éternité y est aussi.

Avant de vous donner un conseil, j'ai besoin d'un peu de réflexion. Demain à midi, en vous remettant les lettres que vous avez bien voulu me confier, je vous dirai ma pensée telle qu'il aura plu à Dieu de me l'inspirer. Prions l'un et l'autre qu'il nous éclaire. Toute lumière vient de lui.

Vous nw supposez bien détaché de la vie prési-nto ; il est vrai que, par el!e-niéme, elle me paraît de bien peu de prix. Ce qui Unit n'est rien; le temps et tout ce qui le remplit reste à la porte de mon cœur; je sens que ce n'est pas le bien que je veux, ni le mal que je dois craindre ; et cependant les plus petites choses me troublent et m'agitent comme un enfant. Je ressemble à une frêle nacelle abandonnée sur l'Océan ; les flots n'y entrent pas, mais ils l'emportent. Bénie soit la Providence, qui me donne ainsi le sentiment continuel de ma misère. Un jour viendra, j'en ai l'espérance, oii, guidé par elle, j'aborderai sur de paisibles rivages. Là nous trouverons le repos que nous cherchons vainement ici-bas, un repos parfait, un repos immortel comme Dieu même. Les affaires dont vous m'avez permis de vous parler jeudi ne sont pas encore absolument terminées, mais j'ai tout lieu de penser qu'elles ne tarderont pas à l'être.

Adieu, madame, je ne veux pas faire attendre votre messager. Adieu, ce mot est bien triste, mais je vous verrai demain, et vous me laisserez l'espoir de vous revoir encore; adieu, il n'y a point d'adieu dans l'éternité.

Mardi au soir.

J'ai pensé à vous bien des fois ce jour, madame. Le grand devoir que vous avez rempli m'a occupé presque autant que vous. La paix est là, vous l'éprouverez ; votre àme peu à peu se reposera dans un calme qui fut longtemps inconnu d'elle. Bannissez avec soin tout ce qui pourrait la troubler. Cette sainte douleur qui accompagne votre retour à Dieu doit,

24 ijcrrnF.s nr. i.amknnais a la bauonne cottu

cllo-mCMne, rire IraïKjiiilh;. Co qui agite vient de la nature; en nous Jùlronipant de nous-mêmes, la grâce allcrmil notre repos.

Veuillez me dire deux mots de votre santé. Vous savez si elle m'intéresse. Je vous envoie les Recherches de M. de lionald. J'y joins l'écrit de M"^" de Kriidcner, et le petit ouvrage que vous avez bien voulu me prêter.

Paris, 11 novembre.

Excusez mon étourderie, madame, de ne pas vous avoir remerciée de la lettre que vous avez bien voulu me renvoyer ; elle était par elle-même fort insignifiante, mais elle m'en procurait une de vous, et cela lui donnait beaucoup de prix.

Les sentiments que vous éprouvez ne me surprennent point; ils sont dans l'ordre de Dieu et se cliangeront dans une grande paix. Ayez confiance, aimez; l'amour calmera tous les orages. Après la tempête, les flots sont encore agités quelque temps ; mais le calme renaît peu à peu, et le bonlieur renaît avec lui.

Je me félicite du bonheur que vous me promettez de vous voir demain. Ce soir, je serai obligé de sortir à quatre heures pour dîner en ville. Je vous en préviens à cause de la lettre que vous voulez m'envoyer.

Souffrez que je vous renouvelle l'assurance de mon inaltérable attachement.

LETTUKS Dl£ LAMI'NNAIS A l-A BARONNE COTTU 25

Lundi matin.

11 serait pourtant bien à di'sirer, madame, qu'on ménageât un peu votre repos; après tant de choses pénibles, vous avez besoin de calme, et des scènes de cette espèce le détruisent toujours pour quelque temps; on est agité malgré soi, on souffre de voir un autre souffrir. Je suis sûr que vous n'avez pas dormi la nuit dernière ; de grâce, ayez soin de votre santé; ménagez-la pour des jours plus tranquilles. Ce pauvre M. F...^ méfait grand pitié; s'il revient à la charge, continuez de lui parler avec beaucoup de douceur. S'il vient me trouver, j'apprendrai tout de lui, et m'efforcerai de le calmer; mais la raison seule n'y peut presque rien. Enfin, je prierai Dieu de m'aider. Pour vous, conservez votre paix autant qu'il vous sera possible. J'attendrai mercredi avec impatience ; la vie se passe à attendre et à regretter. Croyez cependant que ma pensée et mon cœur ne vous quitteront jamais.

Jeudi.

Voilà enfin, madame, cette quatrième édition". Je m'empresse de vous faire hommage du premier exemplaire que j'ai pu obtenir. Daignez donner du

' M""= de Sainte-Olympe, mère de M"" de Lacan, recevait souvent chez elle à la campagne, à Ccrnay, un vieil ami qui s'appelait M. Formon. C'est sans doute de lui qu'il est question dans cette lettre,

* De l'Essai sur l'indifférence en malière de religion.

prix à cette faible offrande en l'agréant. Maintenant, je m'intéresse beaucoup à l'Essai ;]& lui suis allaciié par reconnaissance; c'est à lui que je dois le boniicur de vous avoir connue.

Je vous parlerai samedi d'un projet qui mest venu à l'esprit. Jai envie de m'en aller dans une (juinzaine de jours en Bretagne; un des mes amis veut bien faire le voyage avec moi. Peut-être M. Formon pourrait-il nous prêter sa calèche. Je la lui ramènerais dans le mois de février. De cette manière, je serais libre toute l'année prochaine, et notre voyage fini, nous passerions ensemble lété. Réfléchissez à ce projet ; il me plaît en ce que j'y vois un moyen de nous réunir plus tôt.

Vendredi au soir.

Je n iiésiterai certainement pas, madame, après votre décision, et si je vais bientôt en Bretagne, me voilà tout résolu à y aller dans la calèche que M. Formon veut bien m'offrir avec tant de bonté. Mais les retards qu'a d'abord éprouvés mon voyage le rendent plus difficile ; je ne sais, en vérité, comment le placer. Nous en causerons dimanche. Quoi qu il arrive, je m'arrangerai de manière à nciie séparé de vous que pour peu de temps ; il m'en coûterait trop de prolonger cette séparation. Ce ne sera jamaisvolontairement que je vous quitterai. Cependant, nous devons être préparés à tout, résignés à tout, il n'y a de paix que dans un complet abandon aux volontés delà Providence. Que pouvons-nous espérer ici-bas? de passer ensemble quelques instants, ou quelques

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annt'-es, c'est la même chose; après quoi vient un moment où l'un part et l'autre reste. 11 n'y a de vraie réunion que dans le ciel. Je demande à Dieu de nous y joindre. Je le lui demande de toute la force de mes désirs; vous pouvez aisément croire à leur vivacité lorsque vous en êtes l'objet. Adieu, madame, je vous remercie de l'ouvrag^e que vous m'envoyez ; je profiterai du premier moment dont je pourrai disposer pour le parcourir.

Vendredi, dix: heures (5 décembre).

Vos reproches sont trop aimables pour que je m'en plaigne, madame; et vous me donneriez l'envie de vous déranger souvent. Mais laissons ce langage; je vous le dis parce que cela est vrai, je vous parle comme à moi-même, et n'arrive-t-il pas tous les jours que l'on se consulte pour savoir si l'on s'arrangera de tel arrangement.

Voilà tout, en vérité. Ne mettez jamais en doute ma manière de vous juger et de vous sentir ; cela me ferait une peine extrême.

Je dois être à six heures chez M. de Castelbajac. Je dirai ma messe à neuf heures moins un quart, heure où M. Carron finit la sienne. J'y prierai pour vous et vous prierez pour moi. Sans nous parler, nous nous entendrons, et, ce qui vaut infiniment mieux encore, nous serons entendus de celui en qui nous sommes à jamais unis.

LETTIŒS DE LAMEN.NAIS A LA BAUONNE COITU

8 décembre.

Il me larde d'apprendre, madame, comment vous avez passé la soirée d'iiier et la nuit (jui l'a suivie. La lièvre vous a-t-elle quittée? Avez-vous dormi? L'appétit revient-il? je souffre beaucoup de vous voir soullVir ; et pourtant, qu'est-ce que la vie, qu'une souffrance plus ou moins continuelle, plus ou moins vive. Dieu ne veut pas que nous nous y attachions; il se plaît de temps en temps à la faire reconnaître pour ce qu'elle est. Levons les yeux plus haut, et ses peines mêmes nous deviendront prolitables et douces. Je vous dis ceci, non pas que vous ayez besoin qu'on vous le dise ; mais en ce genre, on ne se lasse jamais d'entendre répéter ce que l'on sait le mieux. Ne vous faliiiucz pas à m'écrire; le repos vous est nécessaire. Que je sache seulement que vous ètps mieux, et je serai content. Je crains de ne pouvoir de quelques jours vous aller voir. Ma jambe est raide et douloureuse, surtout quand j'appuie à terre. Ne vous en inquiétez pas, ce ne sera rien, j'en ai l'expérience. En me séparant de vous pour un peu de temps, la Providence a voulu aussi me ménager mon épreuve. Adieu, madame.

Mercredi.

Je me hâte de vous écrire deux mots avant ma messe, pour avoir plus tôt de vos nouvelles. Celles d'hier m'ont bien attristé. J'aurais voulu vous aller

LF.TTItES DK I.AMKNNAIS A I.A HAitONNE COTTU '29

voir. Si vous n'rlos pns niiciix, je. vous verrai dcrnain corlaineinoiit. Ma jaiiihc csL moins iiinl, et j(3 m arrangerai de manière à ne pas la fatiguer. Pourquoi sonnnes-nous si loin l'un de l'autre'? N'écrivez point; faites-moi dire seulement comimmt vous avez passé la nuit et comment vous êtes. Je vous quitte, on m'attend, car je dis aujourd'luii la nu'sse poui- M. Carron, malade aussi. Je ^'ais prier Dieu pour vous ; jugez si ce sera de tout mon cœur.

Jeudi au soir.

J'ai un grand désir d'apprendre, madame, que le mieux que vous éprouviez ce matin s'est soutenu. Si la lièvre, comme je l'espère, vous a décidément quittée, vos forces reviendront promptement avec le sommeil et l'appétit. Mais ne vous hâtez pas de vous croire guérie, et ménagez avec soin une santé qui sera faible encore quelque temps. Ménagez-la pour vos amis, par complaisance, par bonté, par tendresse pour ceux qui souffrent autant que vous quand vous souffrez. J'envoie mon domestique de bonne heure, pour savoir, avant que je sorte, comment vous avez passé la nuit. 11 me peine de sortir, et que ce ne soit pas pour vous aller voir; mais il faut que j'aille à notre comité, vous en savez la raison. Ma jambe est bien; il ne me reste qu'un léger tiraillement. Mon voyage de ce matin m'a guéri.

jeudi.

Est-il bien nécessaire que vous répondiez avant dimanche? Il ne me le paraît pas. D'ailleurs, nous

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pourrions nous voir samedi, si vous n'y voyez pas d'oltstacle. Deux jours de réllexion, ce n'est j)as hoj) pour prendre un parti sur une chose si grave. Je n ai pas encore de pensée absolument fixe. Ne précipitons rien, et prions Dieu de nous éclairer

3 lignes biffées.

Il y a, dans la première page, des choses qui me déplaisent beaucoup.

Adieu, madame, je sors avec un grand mal de tête pour me rendre à notre comité. Comptez cur moi comme sur un frère.

(Sans date.)

Je vous écris deux mots à la hâte, afin de pouvoir.

madame.

6 lignes biffées.

Soignez votre poitrine; madame votre mère a raison de dire que vous ne vous ménagez pas assez. Je sens vos peines, je les partage ; recevez-les de la main de Dieu ; c'est la croix qu'il faut porter, et porter avec amour. Vous attachez beaucoup trop de prix à ce que votre amitié croit découvrir en moi de tolérable. Nous sommes tous bien pauvres, et moi plus que personne ; vous l'apprendrez en me connaissant. Comptez néanmoins, comptez sur un attachement aussi sincère que durable, mais ne vous appuyez que sur Dieu. Adieu, madame, on me demande. Oh ! que je serais heureux de contribuer à votre bonheur.

(Sans dafc )

Je me iiàte de répondre, madame, à votre lettre que je reçois à l'instant. iMon Dieu, qu'elle m'a fait de mal ! Vous souffrez, et c'est moi qui vous fais souffrir, moi qui donnerais tout au monde, et la vie même, si c'était quelque chose, pour votre bonheui*. Il faut donc que tous ceux qui m'aiment et que j'aime souU'rent de moi et par moi. Cela ne me rattache pas à la terre. Peut-être que, quand je ne serai plus, ils seront moins malheureux. Qui sait cependant si mon souvenir ne les tourmentera pas encore ! Il v aura dans le souvenir quelque chose de moi, et je porte l'affliction partout.

Je ne vous dirai jamais aujourd'hui tout ce que j'aurais à vous dire. Gomment pouvez-vous douter de mon amitié? Je vous le répète, elle est entière. Celle quej'aipourM.B...*,et qui est entière aussi, ne la diminue en rien. Croyez-vous que j'aimasse moins Henry-, que vous deux? Croyez-vous qu'on pût aimer quelqu'un davantage ? Non, oh ! non. Eh bien, vous en aimais-je moins ? Je n'éprouve pas, je ne comprends pas les sentiments exclusifs. Si mon Henry vivait encore (à quels souvenirs vous me rappelez!) je mettrais mon bonheur à faire passer jusqu'àlui toute affection dont je serais l'objet. Si j'avais connu M. B... avant vous, j'aurais voulu qu'il vous

* Denys Benoist.

* Lamennais parle ici d'un jeune anglais, Henry Morman, à la conversion duquel il avait conlribuû et qui lui avait inspirô une ardente aû'ection. Henry Morman était mort l'année précédente.

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ainult. Si vous ne le connaissiez pas eiicoro. je voudrais que vous l'aimassiez. Je ne sens (luim désir, c'est d'augnuMil crie bonheur de ceux que J'aime, et, ne trouvant en moi-mrme qu'impuissance à cet égard, i"a]>p('11e à mon aide d'autres allections et plus vives et plus douces. Ma grande misère ne me laisse que cette voie de répondre aux sentiments qu'un daigne m'accorder.

Quoi que vous pensiez, oui, je crains que votre affection ne soit trop humaine. S'alarmerait-elle sans cela aussi aisément'? Les bienheureux s'entr'aiment dans le ciel, mais s'inquiètent-ils des préférences "? Unis par un amour universel dont la source est en Dieu, ils se désaltèrent paisiblement à cette source intarissable ; le plus, le moins, ne troublent point leur félicité. Et ici-bas, voyez combien de différences les devoirs, l'état, les bienséances doivent mettre dans l'expression du même sentiment. Je ne dois pas même m'abandonner à tous ceux que vous m'inspirez ; j'en dois être le maître ; je dois les contenir dans certaines limites, sous peine de manquer à l'esprit comme aux devoirs de ma vocation. .Le trouble même ne doit pas arriver jusqu'au cœur d'un prêtre. Vous m'accusez, et Dieu peut-être me fait des reproches bien différents. Vous le dirai-je? même d'homme à homme, où la réserve est moins nécessaire, il y a une mesure chrétienne d'affections que je crains quelquefois de passer. Et après tout, n'est-ce pas à Dieu seul que nous devons les rapporter toutes? Il n'y a d'excusables que celles qui nous conduisent à lui. C'est en son sein, uniquement là, que nous devons nous trouver et nous aimer.

Calmez-vous ! je garde la lettre qui vous a troublée, j'irai vous voir demain, nous parlerons de Dieu. Vous êtes encore trop de la terre. liélas ! tout m'y ramène

LETTRKS DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 33

aussi, quoiqu'olle me soit à drgoùt depuis longtemps. Ecrivez à M. B... une lettre bien amicale. Il souiïre comme vous et comme moi ; ne voulezvous pas le consoler ? Quand on regarde en haut, bien des choses disparaissent qui blessaient notre vue. Deux mots pour me dire que vous êtes mieux. J'ai assez de douleurs sans penser encore que j'ai pu auj^menter les vôtres. Courage et patience. Si nous ne pouvons pas nous dire tout .>ur la terre, nous achèverons dans le ciel.

9 février 1819.

Si vous le permettez, madame, j'aurai le plaisir de vous voir mercredi à l'heure ordinaire. M. Frayssinous '■ donnera dimanche une conférence à Saint-Sulpice. Elle commencera, comme de coutume, à une heure et demie précise ; mais il faut être rendu plus tôt, si Ton veut avoir une bonne place.

Je viens de recevoir une lettre de M. B..., toute pleine de douleur et du plus tendre attachement pour vous. Depuis le peu de temps que nous nous connaissons tous trois, nous nous sommes déjà causé bien de l'affliction les uns aux autres. Oh ! que ces peines seraient adoucies si nous étions vraiment chrétiens! Aimons-nous en Dieu et pour lui seul, et les tristesses de la terre s'évanouiront d'elles-mêmes. Pour moi, cette terre me devient tous les jours plus à charge. Mon âme aspire à un autre séjour. Mais Dieu m'ordonne de rester, et je reste, et je resterai tant

* Ms^ Frayssinous, évêque d'Hermopolis. donnait en ce moment à Saint-Sulpice une série de contérences très suivies.

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qu'il voudra. Hors de sa voloutr, qu'y a-t-il do bon ? Ce que je lui demande, <-*est de réserver les soullVancès pour moi seul. e(, de Noir. avani, de parlir, ceux que j'aime parfaitement unis et heureux par celte union même. Adieu, madame.

22 février.

Que je vous remercie, madame, de la peine que vous avez prise. L'idée de cette pauvre femme me tourmentait^. Je suis bien soulagé de savoir qu'elle n'a eu ni blessure, ni contusion. Toutefois, le saisissement qu'elle a éprouvé me peine encore beaucoup. J'aime à espérer qu'il n'aura pas de suites. Ses vêtements étaient couverts de boue, et peut-être elle est pauvre. Un seul accident de ce genre dégoûte bien des commodités du luxe. Adieu, madame, agréez de nouveau toute ma reconnaissance.

(Sans date.)

Vous vous inquiétez beaucoup trop, madame, de la petite course que j'ai faite à pied. Je n'en ai ressenti aucune fatigue, et n'ai regretté que le plaisir de passer avec vous quelques moments de plus. Je vous renvoie la lettre de M. C..." Nous en causerons jeudi, si

' Une voiture où se trouvait Lamennais avait renversé une vieille femme.

* Cette initiale désigne probablement le baron Coltu, dont il va être question dans les lettres suivantes.

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