I.RTTUKS I)K I.AMKNNAIS A LA HARONNK COTTU 3o
VOUS voulez venir ce jour-là. Ne venez poini si vous n'avez pas réellement quoltjue autre raison qui vous attire dans notre quartier, il y a loin, le temps est mauvais, et je suis coni'us de vous causer tant de peine ; c'est bien assez que vous me permettiez de vous voir chez vous. Voilà le Montaigne. Je vous demande le vôtre en échange. Vous trouverez au chajiitre de l'amitié, le chiffre que vous avez bien voulu désirer que j'y misse'. J'ai pensé comme vous et comme Montaigne ; un jour vous penserez comme moi. Lisez le septième chapitre du deuxième livre de V Imitation et le quarante-deuxième du troisième livre. Vous verrez là combien la religion modifie nos sentiments sans les détruire. Mais nous parlerons de cela une autre fois. Si vous laites relier en quatre volumes, faites-en ôtcr les réflexions de Naigeon et VEloge de Jay, si, après l'avoir lu, vous y trouvez quelque chose de mauvais. Adieu, madame, je ne veux pas retarder plus longtemps votre messager. Adieu, prions l'un pour l'autre.
Jeudi.
Je vais lire, madame, avec toute la réflexion et tout l'intérêt que vous pouvez imaginer, la lettre que vous m'envoyez. Si vous vouliez être demain aux Feuillantines à deux heures, nous en causerions à loisir, et je vous demanderais une place dans votre voiture, ayant un rendez-vous à quatre heures chez
' Ce Montaigne en 4 volumes ^Paris, 1818, chez Desoer) est encore en la possession des hériliers de M"» de Lacan. En tête du chapitre x.'cvii, livre I, tome 1". page 284. Lamennais avait écrit, de chaque côté du titre, les deu.x chiffres suivants :0. D. L. — f. D. L. M.
3G LKTïaiîS I)K LAMKNNAIS A I,A RARONNR COTTU
31. lit' Vilrollcs'. \)v ci'llc manière, j'aurais le jdaisir de passer avee vous quelques iiionienls de plus. Adieu, madame, calmez votre âme qui doit être aj^itée. Un seul regard vers Dieu apaise tous les orages du cœur.
15 mars.
Le temps qui doit s'écouler encore avant que j'aie le plaisir de vous voir, madame, me fait regretter davantage d'en avoir aujourd'hui perdu l'occasion. Ma vie est triste au milieu d'un monde pour lequel jo ne me sens pas l'ait, et où, cependant, mes devoirs m'appellent. Priez pour que j'aie toujours en vue cet autre monde où nous nous reposerons éternellement des fatigues et des troubles de celui-ci. Je serai mardi à vos ordres à l'heure ordinaire ; seulement, si je ne craignais de déranger vos projets, je solliciterais la permission de vous éviter, en allant chez vous, un voyage aussi long que celui de la rue Saint- Lazare aux Feuillantines. Je serai très heureux de connaître plus particulièrement M. Danery-, et d'autant plus aise qu'il vous accompagne, et je n'aurai pas, dès lors, à appréhender qu'il regrette les moments qu'il voudra bien m'accorder.
Adieu, madame.
* Le baron de VitroUes. bien connu par son rôle politique sous la Restauration, demeura jusqu'à la fin, malgré la dillërence de leurs opinions, un ami fidèle de Lamennais. Leur correspondance a été publiée en 4886 par Eugène Forgues.
* Samuel Danery était un ami de Denjs Benoist.
LliTlllES DE LAMI:NiNAIS A LA UAUONNE COTïU 3'.'
(Sans date.)
Mon Dieu, madame, que je suis peiné de vous savoir souffrante. Oh ! oui, vous avez raison de croire toujours en moi ; je vous l'ai dit bien des fois, mon attacliement est inaltérable ; vous le trouverez toujours le même, quand je serais assez mallieureux pour perdre le vôtre, auquel j'ai si peu de droit; mais cela n'arrivera point, et je ne sais pas pourquoi je dis ceci. Nous nous aimerons en Dieu, et sur la terre et dans le ciel, j'espère. Quoique vous éprouviez, ne vous laissez point abattre. Cette vie est un long- combat ; il faut du courage pour vaincre, et ce courage Dieu nous le donne quand nous le lui demandons, et ne l'attendons que de lui. Soyez tranquille sur ma santé. Je serai demain chez vous vers onze heures, car je ne veux pas perdre le plaisir (jue je m'étais promis.
Adieu, madame.
xLir
Ce 14 avril.
Je prévois, à mon grand regret, madame, qu'il ne me sera pas possible d'aller cette semaine à Gernay, mais si vous voulez bien me recevoir la semaine prochaine, j'irai vous demander lundi l'hospitalité pour quelques jours. Répondez-moi, je vous prie,
' Cette lettre et les suivaiiles sont adressées à M""« de Lacan, à Ccrnay, par Franconville.
38 I.ETTIŒS [)K LAMENNAIS A LA UAHONNE COTTU
parce qu'il serait possil)le que, dans ces premiers monienls, vous ne puissiez pas disposer d'un lil.
M"" Denis va toujours déclinant. Le médecin de la maison la juge sans ressource. L'autre se tait, et c'est, en cette occasion, une manière aussi claire de parler.
M. Formon ne s'avoue pas encore toutes ses craintes ; il n'en est que plus à plaindre, car l'illusion ne saurait désormais se prolonger longtemps. Adieu, madame, je vais attendre lundi avec grande impatience.
Aies regrets, je vous prie, à M™" de Sainte-Olympe'.
Sanipdi matin.
Je vous écris deux mots à la hâte pour vous donner des nouvelles de M"^^ Denis. La nuit a été très mauvaise. Ce matin la malade n'est pas mieux ; elle ne peut plus rien prendre, et la faiblesse va croissant. Le médecin a déclaré, qu'à moins d'un changement imprévu, elle ne passerait pas la nuit prochaine ; il est même fort douteux qu'elle passe la journée. M. F... ne se flatte plus, son état est déplorable. Adieu, madame, je vous remercie de votre aimable billet d'avant-hier.
Dimanche matin.
]y|me j)e]r,jg expira hier au soir à dix heures et demie
M'»« du Bue de Sainte-Olympe, née do Bovis, mère de M""» de Lacan.
LETTRES DE LAMENNAIS A L\ DAHON^E COTTD 39
Son frère est dans l'état que vous pouvez vous représenter. Je lui ai promis de vous écrire un mot pour vous annoncer cette triste nouvelle. Votre présence lui fera beaucoup de bien. Il a besoin de vous voir. Vous le trouverez demain aux Feuillantines, et je crois qu'il sera bon de l'emmener à Cernay, oii il trouvera les seules consolations auxquelles il puisse être sensible en ce moment.
Adieu, madame. Que nous sommes peu de cliose !
Samedi au soir.
Heureux ceux qui pleurent ! je prie Dieu qu'il vous fasse comprendre cette parole; demandez-lui la même chose pour moi. Je suis revenu le cœur content, je devais vous revoir mardi. Ce soir, après ma confession, M. C...^ m'a dit que plusieurs personnes l'avaient averti qu'on s'étonnait dans le monde que je demeurasse à la campagne avec une jeune femme, et que cela produisait un mauvais effet ; qu'il croyait, d'après cela, devoir m'engager à ne plus retourner à Cernay. Que vous dirai-je de plus ? Si j'étais le seul à souffrir, je souffrirais beaucoup moins. J'ignore ce que je vais devenir et ne m'en inquiète guère. Je voudrais qu'il me restât un peu de bonheur pour vous le donner. Au moins, je pense, le monde permettra que nous nous écrivions. J'attends un mot de vous, j'en ai besoin. Surtout, n'oubliez pas que l'esprit de la religion est un esprit de sacrifice. Soumettons-nous, souffrons, la récompense est plus haut.
* L'abbé Carron.
40 LtlTTilES DE LAMENNAIS A LA I5AU0NNE COTTU
(Sans date.)
M. Formon attend, je ne pourrai vous ticrire <{ue deux mois. Voici un passage de Y Imitation sur lequel je suis tombé ce matin par hasard : «Il faut « s'éloigner de ceux qui nous sont chers, et tenir « notre âme dans la privation de toute consolation « terrestre. C'est ainsi que l'apôtre saint Paul con- « jure tous les disciples fidèles de Jésus-Christ de « traverser ce monde comme des étrangers et comme (( des voyageurs. » Ne vous laissez point abattre; Dieu vous regarde, il vous soutiendra. Croyez qu'il n'éprouve que ceux qu'il aime. Réfléchissez aussi sur celte expression si souvent répétée dans nos saints livres : Notre Dieu est un Dieu jaloux. Quel prix ce seul mol donne à nos sentiments ! Sûrement, nous nous écrirons ; comment en avez-vous pu douter ? Mais, de grâce, regardez le ciel ; nous ne serons bien que là, et le reste passe si vite ! Encore un moment. Je suis tout à vous en Notre-Seigneur.
(Sans date.)
Je crois, madame, que M. Desjardins ^ fera luimême la réflexion dont vous me parlez, et qui est très juste. Il me semble inutile de le prévenir. Vous n'avez qu'une chose à faire, qui est de vous en rapporter aveuglément à sa décision. Il faut aller à Dieu
* L'abbé Desjardins était le confesseur de M"»» de Lacan.
LETTRKS UK I,AMI:NNA1S A LA BARONNE COTTU 41
avec uneiirandi! siiiiplicilé, c'est le iiutycn de trouver la paix. Je vois avec beaucoup de peine que vous laissez troubler la vôtre par mille idées tristes et dénuées de fondement. Vous vous êtes persuadée que j'avais cbangé à votre égard, et rien n'est moins vrai. Je suis toujours le même, je le serai toujours. Nulle alTection n'altérera jamais celle que vous m'avez connue pour vous; mais vous la voudriez plus exclusive, et c'est en cela qu'un souvenir trop vif des sentiments du monde vous empêche de rendre justice aux miens. Je serais très coupable de favoriser une pareille erreur. En toutes choses, vous vous appuyez trop sur l'homme, preuve que vous ne connaissez pas encore assez Dieu, ou qu'il n'est pas pour vous tout ce qu'il devrait être. Ne voyez-vous pas que lui-même il veut vous apprendre à sentir le néant de tout ce qui n'est pas lui? Quittez la terre, si vous désirez le calme ; c'est bien vainement que vous le chercheriez dans la région des orages.
Je serai chez moi mardi à trois heures. Je compte sur le plaisir de vous voir ce jour-là. Je vous prie d'offrir mon respect à M"'^ de Sainte-Olympe.
Adieu, madame, priez pour moi comme je prie pour vous.
Mercredi, 26 mai.
J'avais espéré vous voir hier ou aujourd'hui, madame. Peu habitué encore à une si longue absence, je suis inquiet de votre santé. Daignez me rassurer par un mot de votre main. Il est possible que je parte prochainement pour la Bretagne. Plusieurs
raisons m'y appellent. Je désire revoir mes parents, mon père surtout et mon oncle, tous deux fort âgés, et le premier très infirme. Je pense aussi que le voyage me rendra un peu de force. J'en ai ])esoin pour travailler, et seulement pour cela ; car, du reste, l'état de maladie me convient assez ; c'est un 2;enre de repos. Adieu, madame, mille regrets à W'' de Saint-Olympe.
A la Choniie, le 10 juin.
J'arrivai ici, madame, mardi à sepl heures du malin, bien portant, quoiqu'un peu fatigué de deux nuits passées en voiture sans dormir. Il en fut à peu près de même de la troisième ; mon frère * n'ayant pu venir me trouver que le soir, et ses affaires l'obliceant de retourner le lendemain de bonne heure à Dinan, il nous fallut causer fort tard. On ne se voit quà la hâte en ce monde, et seulement pour se dire qu'on se reverra, douce espérance qui tempère toutes les amertumes de la vie. Notre course, à nous autres chrétiens, a un terme qui nous en fait supporter les fatigues en paix. Nous allons chez notre Père ; heureux qui arrive le premier! Une jeune fille, à qui je demandais hier des nouvelles de son frère, me dit : « Dieu l'a appelé à lui à l'âge de trois ans. Oh! il est bien partagé, celui-là! » Ce mot me toucha profondément. La vie et ses douleurs, le néant de ce monde, le vide de ses biens, le ciel et ses espérances, et son
' L'alibé Jean-Mario de Lamennais, fondateur de l'ordre des Frères de riuslruction clu-étienne. (Voir sa Vie, par l'abbé Laveille.)
LCTTHKS nr. LAMENNAIS A LA BARONNK COTTU 43
repos et ses joies, tout est dans cette parole si simple inspirée par la rclijj;ion à une pauvre lille. Travaillons à devenir aussi sages qu'elle. Votre sort, selon l'apparence, va bientôt se fixer, autant du moins qu'une chose peut être fixée ici-bas. Gardezvous de prendre ce sort, quel qu'il soit, pour votre partage. Lovez les yeux plus haut, et subordonnez tout à ce qui seul mérite de nous occuper. Vous êtes beaucoup trop sensible à la joie et aux peines. Hors l'espérance de posséder Dieu et la douleur de Foirenser, qu'y a-t-il donc sur la terre qui doive nous causer des émotions si vives?
Je suis fort enrhumé, je voulais seulement vous donner de mes nouvelles, vous demander des vôtres, et je me trouve avoir fait presque un sermon, je ne sais comment. Adieu, madame, priez pour moi et nardonnez-moi mon indiscrétion.
A la Chênaie, le 18 juin.
Vous pensez donc un peu, madame, au pauvre voyageur ; il pense lui-même beaucoup à vous. Il prie Dieu que l'avenir qui se prépare soit tel que son cœur le désire, et tel surtout qu'il saura vous être le plus avantageux dans ses desseins de bonté. Je vois avec plaisir les nouveaux rapports que vous allez avoir avec M. Desjardins. Plus vous le connaîtrez, plus il vous inspirera d'attachement et d'estime. C'est lui qui doit être et qui sera votre véritable appui. Pour moi, je ne suis qu'un roseau agité par tous les vents et incapable de se soutenir soi-même. Vous avez tort de croire que je sois parti sans regret.
4i LKTTHKS l)K LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU
J'oserai dire (jue mou cii'ur ne vous est pas connu encore. Il ne le sera peut-être pas de mon vivant. Qu'importe? Cela est si eourt; je ne tiens qu'à l'éternité. Sortez vous-même un peu du temps; vous y êtes trop resserrée, et c'est ce qui vous lait soull'rir. J'ai été fort occupé ces jours-ci d'un article que j'avais promis au Conservateur . Il est maintenant à peu près fini. Je ferai la semaine prochaine un petit vovage. J'irai voir mes parents, après quoi je reviendrai dans ma solitude travailler au deuxième volume de ÏEssai. 11 me semble que je jouirais délicieusement d'un peu de repos ; mais il faut accomplir sa tâche; la nuit vient, durant laquelle, nul, dit lËvan- «ile, ne peut travailler. Priez pour moi : tous les jours je prie pour vous à l'autel. Jamais les chrétiens ne sont séparés; partout ils se retrouvent en Dieu. Ce n'est qu'en sortant de lui qu'ils se quittent. Mille respects, je vous prie, à M""" de Sainte-Olympe. J'allais vous dire adieu, mais je ne veux pas, c'est un mot de la terre, liternelle union dans le ciel!
Saint-Malo. 24 juin.
Dieu a ses desseins ; il vous éprouve comme les forts, et vous soutiendra comme les faibles'. Vous serez opprimés dans le inonde, disait Jésus-Christ à ses disciples, quelques heures avant la Passion, mais prenez courage, f ai vaincu le monde. Il ne peut,
*Un projet de mariage de M"'» de Lacan avec le baron Cotlu venait d'être rompu par M"'= de Lacan elle-même, à la suite de l'opposition faite par la famille du baron Goltu. Voir ['Inlroduclion, p. .wni et suiv.
LETTRRS DR LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 45
après tout, vous otor que (•<' (|ui est à lui, ot qu'a-t-il qui ne soit aussi vain que lui-même? Demeurez doue en paix au milieu de toutes vos douleurs. Elles se changeront en une joie que vous ne connaissez pas, et que vous apprendrez chaque jour à goûter. La Providence veut achever de rompre vos liens ; elle ne permet tant d'injustices que pour vous détacher entièrement de tout ce que vous avez trop aimé. Je sens néanmoins bien vivement tout ce que vous avez dû souffrir, et vous m'en êtes plus chère. Soyez tranquille sur les désagréments que vous pensez que j'ai pu éprouver. Ce ne sont que de misérables petites tracasseries qui ne valent pas la peine qu'on s'en occupe. Elles m'ont peiné uniquement parce que vous en avez souffert. J'approuve beaucoup votre projet, et d'autant plus qu'il ne vous lie pas, qu'après une épreuve plus ou moins longue, vous pourrez ou reprendre un autre genre de vie, ou continuer celuilà, si Dieu vous fait la grâce de le soutenir. Je doute que vous eussiez été heureuse dans le nouvel état où vous étiez sur le point d'entrer. Votre avenir m'inquiétait. Je ne vous l'ai pas dit, pour ne point troubler l'espèce de sécurité où vous paraissiez être. Ne consentez jamais qu'on vous fasse ce que le monde appellerait de grands sacrifices. Si la personne de qui vous pourriez les attendre venait plus tard à les regretter, ils ieraient le malheur de toute votre vie. Un seul moment d'hésitation de la part de M. C..., décide la question pour vous. Une fois déterminée, ne le voyez plus. Aucun motif ne doit vous taire départir de cette résolution. Soyez, dès le premier instant, ce que vous voulez être toujours. Oubliez complètement ce monde qui vous a fait tant de mal. Ne songez ni à ce qu'il dira ni à ce qu'il pourra penser. Que vous importe ? Dieu vous tiendra cumpte
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de ce que vous aurez quitté
10 lignes bières.
Continuez de mécrire à Saint-Malo. Je n'irai point en Bassc-Brotagne. Adieu, ne doutez jamais de ma tendre alleclion. Je prie pour vous, priez aussi pour moi. Je suis accablé d'importuns. Aprës-demain, je repars pour la campagne. Je vous souhaite un peu de cette paix que Dieu donne et que les hommes ne connaissent pas. Demandez-la, elle vous sera donnée.
LTT
A Madame de Lacan, rue de Sèvrea, n'^ \00. Congrégation de Notre-Dame.
A la Clicnaie, le 2 juillet 1819.
Je reçois votre lettre du 27; j'y réponds de suite, j'enverrai aussitôt après porter ma réponse à Dinan; mais quoi que je fasse, il est impossible que vous la receviez avant mardi. Que ce temps sera long ! que je voudrais être près de vous pour vous consoler ! N'en doutez pas, jamais je n'eus pour vous plus d'attachement et une estime plus profonde. Je souffre de vos souffrances au delà de toute expression. Le monde, en vérité, est bien abominable, et ce n'est pas sans desseins que Dieu vous le montre tel qu'il est; il veut sécher jusqu'aux dernières racines du goût que peut-être vous auriez pu conserver pour lui. Votre conduite a été belle et noble, elle a été tout ce qu'elle devait être ; ne regrettez rien, le jour de la justice viendra, et aussi celui du bonheur. Les hommes n'ont pouvoir sur nous que jusqu'à un cer-
LKTTRES DE I.AMRNNAIS A r.A BARONNK COITU 47
iain degré, au delà ils ne peuvent rien. Qu'avez-vous à craindre d'eux désormais? Votre sort ne peut ])liis que changer en mieux. Et après tout, qu'avez-vous perdu? Moins peut-tHre que vous ne pensez. C'eût été risquer beaucoup que d'accepter les sacrifices qu'on voulait vous faire; jamais je n'eusse osé vous en donner le conseil. Le cœur a des retours si étranges, et le plus léger changement de cette nature pouvait empoisonner toute votre vie. On vous a calomniée indignement ; vous n'en recouvrerez que plus tôt et plus pleinement l'estime qui vous est tlue. Tous vos vrais amis vous restent, plus dévoués, plus attachés que jamais. Ayez confiance. Dieu vous protège, il veille sur vous ; quand toutes les créatures vous ahandonneraient, il ne vous abandonnera pas. Mais, de grâce, cessez de l'offenser par une défiance injurieuse à son amour. Domptez cette tristesse qui vous tue, ce profond découragement voisin du désespoir, et que la religion vous ordonne de vaincre. Voilà ce que Dieu demande de vous en ce moment; j'ignore ce qu'il demandera plus tard. En attendant, vivez de résignation et d'amour. Laissez l'orage se calmer, et au dedans et au dehors. Arrêtez-vous sur vos idées le moins possible : elles s'aigriraient par la réflexion. L'occupation de cette classe vous est très bonne en ce moment. C'est une diversion à vos pensées et une œuvre de miséricorde. Mais vous ne pouvez rester longtemps dans cette petite cellule, qui encore n'est pas entièrement à vous. 11 y a aussi une mesure à garder dans les fatigues que vous vous imposez. Vous devez d'abord avoir égard à vos iorces et à votre santé; l'altérer volontairement serait une faute grave ; et puis, vous prendriez promptement à dégoût ce genre de vie. Quand Dieu nous éprouve, il nous semble que nos chagrins
48 LETTHES DE LAMENNAIS A LA ItARONNE COTTU
di)i\(MiL (Mrc l'icriiels ; mais, ici-has, loiil ])asso, et nous arrivons à un aulrc étal avec le regret d'avoir perdu le mérite que nous pouvions retirer de ce premier (Hat qui n'est plus. Fermez les yeux, et reposez-vous comme un petit enfant sur le sein de la Providence. Vous y trouverez des consolations que les liommos ne vous ôteront pas. D'un autre côté, si l'union que vous étiez sur le point de contracter n'a pas lieu, c est parce que vous avez rompu vous-même, par un molif plein de générosité. Loin que ce changement vous nuise, il ne peut que vous élever aux yeux du public. A la longue, il respecte toujours ce qui est vraiment respectable. Vos engagements mêmes ne vous lient que pour un temps qui peut être fort court. Vous restez maîtresse de vous-même, libre de choisir le genre de vie le plus conforme à vos goûts, après vous être honorée par un grand et noble sacrifice. Ne voyez donc pas l'avenir sous des couleurs si noires. Portez au contraire votre imagination sur des objets consolants et doux. Je n'aperçois rien dans voti-e destinée qui justifie l'abattement extrême où vous vous laissez aller. Des nuages sont venus se mettre entre le bonheur et vous ; mais ce ne sont que des nuages ; le plus léger souffle les dissipera. Et enfin, quand vous auriez encore à souffrir sur cette terre, n'y a-t-il donc pas un ciel au delà ? Ce beau ciel est à vous si vous le voulez; on ne vous le ravira pas. Les méchants ne vous en fermeront pas l'entrée ; ils vous en aplanissent les voies par leur haine. Éternité ! que ce mot explique de choses, et qu'il console de douleurs ! J'espère que cette lettre vous trouvera déjà plus calme. J'ai besoin d'apprendre que vous êtes mieux pour goûter moi-même un peu de cette paix que j'étais venu chercher loin du monde qui vous persécute.
LETTUES DE LAMENNAIS A LA BAHONNE COTTa 49
Adieu. coMiidr/ sui' iiioii dévoiit'iiient et sur la plus Leiitlrc allccliou.