‹ Le prêtre et l'amiChapitre 3 sur 58 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

cette vie l'envaliissait, et son ànio se tournait vers Jes préoccupations l'cligieuscs. Elle avait, suivant une belle expression. « le tourment des choses divines », et elle faisait la confidence de son tourment à cet ami d'enfance dont j'ai parlé tout à l'heure et qui devait un jour, sous le nom de Benoist d'Azy, se faire une situation consitlérable dans la politique <'t la grande industrie. Elle lui écrivait :

Chaque jour les idées religieuses m'occupent davantage ; mon esprit suit cette pente, et mon âme cherche cette lumière. Ce que j'éprouve est peut-être une trop faible lueur qui s'éteindra et me laissera de nouveau plongée dans les ténèbres. Je la soigne et l'échauffé avec un mélange de joie et de crainte. Quelquefois il me semble (lu'elle devient plus vive et quelquefois qu'elle va mourir.

Elle était dans cette disposition anxieuse quand le premier volume de ['Essai sur l' indifférence en matière de religion, qui faisait alors grand bruit, lui tomba sous la main.

U Essai sur l'indifférence trouve aujourd'hui peu de lecteurs. Nous n'oserions garantir contre une déception ceux qui entreprendraient cette lecture. C'est le propredeslivresd'apologétiquedevieillirvite.Onnous a conté qu'un vieux professeur de théologie croyait un jour avoir fait une réponse victorieuse à certaine objection soulevée par un séminariste, son élève ; mais le séminariste lui ayant répondu à son tour : « Cela ne prouve rien », le vieux professeur se contenta de dire en soupirant : « De mon temps, cela prouvait ». C'est que l'esprit humain est ainsi fait qu'il change d'o])jections, parce qu'il change de dis-

Vlir INTRODUCTION

positions. Lamonnais avait donné comme ('pigrnplie à son ouvrage oetle parole de l'Ecriture : Impius, quum in profundum vcncrit, coîitenmit, et il n'avait pas tort. Si paradoxale, en effet, que l'opinion puisse paraître, on serait fondé à prétendre que la doctrine catiiolique était tenue en moins haute estime sous la Restauration que de nos jours. Sans doute, le décor, la façade, étaient catholiques. Pour les uns, la relierion catholique était l'un des articles d'un programme politique ; pour les autres, elle demeurait une convenance sociale et une règle des usages, sinon des mœurs; pour d'autres encore, elle servait de thème à des élucuhrations littéraires ou poétiques ; mais Lamennais avait raison lorsque, sous cet aspect trompeur, son œil perçant découvrait un fond d'indifférence. Les esprits qui se considéraient comme supérieurs et qui n'étaient que superficiels croyaient que la doctrine catholique avait fait son temps et qu'elle serait prochainement remplacée par une vague philosophie spiritualiste, et quant aux autres, « aux âmes faihles, aux esprits légers, mais non pervertis entièrement », Lamennais montrait un sens juste de leurs dispositions véritables lorsqu'il leur demandait « d'examiner sérieusement ce quejusque-là il avaient méprisé sans le connaître. » « Puissent-ils, disaient les dernières lignes de Ylntrodiiclion, s'y déterminer pour la gloire de la vérité et pour leur propre bonheur. Quoi qu'on essaye de se persuader, ces deux choses sont inséparables. Il n'y a de bonheur qu'au sein de la vérité parce qu'il n'y a de repos que là. L'erreur enivre, l'indifférence assoupit, mais ni l'une ni l'autre ne coml)lent le vide du cœur. »

INTHODUr/nON IX

Le bonheur ! le repos ! M""" «le Lacan n'avait trouvé ni l'un ni l'autre dans la vie (ju'elle avait menée jusque-là. Rien n'avait comblé le vide de son cœur. Ce lanffaf2:e, nouveau pour elle, la remua profondément, car il répondait aux agitations de son âme. Tout l'été, elle s'était absorbée dans, la lecture de Y Essai sur l'Indifférence^ sans pouvoir en détacher sa pensée. Elle écrivait à Benoist d'Azy :

Ce n'est point un genre de lecture auquel on puisse faire succéder une occupation vulgaire. Cet ouvrage occupe mes pensées ; il parle à mon cœur ;j'y pense mille fois le jour lorsque des sujets puérils bourdonnent autour de moi... Ce qui me plaît dans l'auteur de ce livre c'est son austère énergie, cette puissance de conviction qu'il a et qu'il fait partager. Je trouve que la moindre hésitation et même le trop d'indulgence en pareille matière nuit au respect qu'elles inspirent et à la foi qu'elles cherchent à convaincre. J'ai souvent dit que la voix impérieuse de Bossuet eût été mille fois plus puissante sur moi que l'onctueuse éloquence de Fénelon...

Et dans une autre lettre :

Il me tarde de vous envoyer VEs&ai sur V Indifférence et vous associer à l'impression profonde dont il me pénètre. On y trouve tout : cette voix impérative qui met la foi au-dessus de la raison et hors de sa faible portée, cette logique victorieuse qui convainc l'esprit après avoir semblé le dédaigner, et cette puissance de l'âme qui touche et transporte.

M"^ de Lacan ne put se soustraire longtemps à l'attirance de cette austère énergie et de cette voix impérieuse par laquelle elle se sentait dominée de loin, ainsi qu'elle l'eût été au xvii^ siècle par celle

X IM'RODUCTION

(lo Hossuol. et, coniMir nous lavons vu, au oournnt (lu mois d'août 1818, elle demanda et oLlinl, d'rire rei;ue par Lamennais

Le témoignage de tous ceux qui ont été en relation personnelle avec Lamennais est unanime sur l'iniluence qu'il exerçait directement sur ceux qui l'écoutaient. Il ne se sentait pas orateur et il n'essaya jamais de parler en public, mais il était éloquent dans la conversation. Il le demeura toujours et quand, dans la première moitié de sa vie, à cette éloquence s'ajoutait l'onction du prêtre, il devait être irrésistible. Maurice de Guérin, Lacordaire, Montalembert, Lamartine, Victor Hugo, Sainte-Beuve lui-même ont tour à tour subi son ascendant. Une femme comme M""^ de Lacan n'était pas faite pour y résister. Cette première entrevue avec Lamennais fut décisive dans sa vie. Nous n'en avons point le récit de sa main, mais on en trouve du moins l'écho dans une longue lettre que Lamennais lui-même lui adressait quelques jours après et qu'on lira en tête de cette correspondance.

On trouverait difficilement, à ce qu'il nous semble, dans toute la correspondance de Lamennais, une lettre d'un aussi beau ton. A travers l'ardent effort de l'apôtre pour confirmer dans son retour à Dieu celle qui l'a choisi pour guide, on découvre déjà l'attrait que cette âme lui inspire et qui devait durer autant que leur vie à tous deux. C'est bien une lettre de prêtre, austère, sévère même si l'on veut, mais

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