INTRODUCTION XI
c'est déjà uno loltre d'ami, cliai'itablo., compatissant, intolligrnl de Ja nature et dtîs Ixjsoins do la femme qui s'adresse à lui. Cettiï lettre est intéressante en outre par l'expression d'un sentiment rare chez Lamennais : la méfiance de lui-même, la crainte que son inexpérience en matière de direction ne compromette le salut de cette âme. Il craint surtout qu'elle ne conçoive sur l'homme des illusions qui, le jour où elle les aurait perdues, feraient tort à l'autorité du prêtre, et ce sentiment d'humilité se traduit encore dans la lettre suivante :
J'aurais, madame, bien des choses à vous dire sur votre lettre ; mais je veux seulement vous engager à conside'rcr devant Dieu combien peu de chose vous trouble, et à en tirer cette cons(^quence, qu'il faut donc chercher à celte pauvre âme un appui inébranlable, qui n'est autre qu'un parfait abandon entre les mains de la Providence. Vous comptez trop sur l'homme, et sur tel homme en particulier, que votre imagination vous représente avec des perfections qu'il n'eut jamais ; quand vous le connaîtrez, vous ne verrez en lui qu'un composé de bien des misères. Oui, madame, nous avons besoin de nous mieux connaître l'un et l'autre. Procurez-moi donc l'honneur de vous voir aujourd'hui ou demain. 11 me larde que vous soyez désabusée de l'idée que vous vous faites d'un pauvre prêtre, très médiocre d'esprit, quoi que vous pensiez, et d'une santé fort infirme. Il y a un seul point sur lequel vous ne vous êtes pas d'abord trompée, c'est le véritable désir que j'aurais devons être utile. Il est toujours le même, et je ne sais ce qui peut vous faire craindre que j'aie changé. 11 est possible que ma dernière lettre se ressentît de l'état oii j'étais en l'écrivant. Mon meilleur ami, le guide qui m'était le plus nécessaire, venait d'expirer pour ainsi dire entre mes bras. Mon cœur était bien serré, il l'est encore ; cependant, après les premiers moments d'une douleur que
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lo iL'inps n'aiïaiblira jamais, mais que Dieu console, mes premières pensées el mes premiers soins ont été pour vous. Je n'entends pas m'en faire un mérite, mais vous prouver seulement que vous vous êtes méprise sur mes sentiments. Soyez en paix, madame ; quand les hommes vous manqueraient. Dieu ne vous manquerait pas. Je puis vous être enlevé demain ; que feriez-vous alors ? Il faut être préparé à tout par une parfaite résignation à la volonté divine. Adieu, madame, je suis tout à vous.
Lamennais se trompait lorsqu'il craignait que son empire sur cette âme ne fût que passager. M'"* de Lacan s'abandonna au contraire docilement à lui et trouva sous cette direction, un repos que, depuis bien des années, elle avait cessé de connaître.
... Mon âme est bien changée aujourd'hui, écrivait-elle à Benoist d'Azy, ou plutôt elle est fixée, car, hors de ce qu"clle éprouve maintenant, tout est changement... Je me sens comme renouvelée ; une lumière vive et consolante me frappe; les agitations, qui quelquefois me dévoraient, se calment, s'apaisent ; il y a dans mes pensées une tranquillité recueillie qui est pour moi une émotion tout inconnue. Je me suis adressée à M. de Lamennais dans toute la simplicité de mon cœur; je lui ai dit ce qu'il m'y faisait découvrir, et je l'ai prié de me guider dans la route qu'il venait d'ouvrir devant moi. Je le verrai sûrement encore la semaine prochaine ; je le désire et le redoute, tout à la fois, car il m'inspire une confiance mêlée d'un peu de crainte...
A la crainte que lui inspirait encore Lamennais succéda chez M"' de Lacan un attachement qui devait survivre à tous les dissentiments. De son côté, Lamennais s'abandonna sans scrupule à cette affection qui s'offrait généreusement à lui et qui répondait
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aux besoins de sa nature. Cet àprc pol«'^miste avait en elFet un côté tendre qui n'apparaît guère dans ses œuvres proprement dites, mais que sa correspondance a révélé. 11 avait perdu sa mère étant encore enfant ; sa jeunesse avait été sevrée d'afiection ; on sait peu de chose de la vie menée par lui avant qu'à trente-quatre ans il entrât dans les ordres, et si certains aveux donnent lieu de croire que colle vie ne fut pas exempte de désordres, il n'apparaît pas cependant qu'aucun sentiment véritable et profond l'ait jamais troublée. Lorsqu'il fut en quelque sorte précipité dans le sacerdoce par l'ascendant de volontés imprudentes, mais plus fortes que la sienne, on peut dire que son cœur était vierge. Il le demeura toujours en ce sens que jamais l'amour humain, l'amour vulgaire ne le fit battre. Mais les trésors de tendresse et d'amour, au sens le plus élevé et le plus noble du mot, qui s'étaient accumulés en lui ne demandaient qu'à se répandre. Durant un court séjour en Angleterre, il s'était pris de tendresse pour un jeune Anglais qu'il avait converti, auquel il s'était attaché avec passion, et qui, déjà gravement malade au moment où Lamennais entra en relations avec M"^ de Lacan, devait mourir peu de temps après. Il perdit également à ce moment un de ses amis les plus chers, l'abbé Teyssère. Son cœur avait besoin de consolations. Il les trouva dans cette alTeclion nouvelle où il entrevo) ait « une vue de la Providence », et il se laissait aller à en goûter la douceur : « Je sens bien vivement vos bontés, écrivait-il à M"'" de Lacan ; elles font le bienêtre de mon cœur. »
Une intimité croissante lui permit bientôt d'ap-
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jnécicr la luuilc \al«'iii- iiiIcllccliR'Ilc de la rciiiiiii' (|iii se conliait à lui. Aussi, quand elle venait le voir, lui lisait-il certains passages du second volume de l'Essai sur l ln(lifj'èrcnce dont il préparait en ce moment la pul)lication, et il acceptait certaines corrections de style qu'elle lui suggérait. Dans ses lettres à Benoist d'Azy, M'"'' de Lacan s'enorgueillit de cette conliance. Elle raconte même joliment qu'un jour elle trouva Lamennais fort troublé. Il avait reçu une invitation à dîner d'une femme qui l'ennuyait et il ne savait comment s'y prendre pour refuser. Elle lui proposa de rédiger pour lui la lettre de refus. Ce fut, pour la femme du monde qu'elle était, raffaire d'un instant, mais Lauîcnnaislui en témoigna une reconnaissance inlinie. Ce brouillon lui épargnait, disait-il, trois beures de temps qu'il aurait employées à très mal tourner trois lignes d'excuses, et il demandait la permission de le garder pour qu'il pût lui servir dans des occasions semblables.
Cette amitié, qui s'annonçait si douce, connut cependant l'année suivante quelques troubles. M"'" de Lacan possédait à Cernay, aux environs de Paris, une petite habitation où elle demeurait avec sa mère et un vieil ami. Au printemps de l'année 1819, Lamennais crut pouvoir, sans inconvénients, y faire un séjour de quelque durée. Mais l'abbé Carron en sa qualité de directeur, en jugea autrement et l'engagea à n'y point retourner, « ayant été averti écrivait Lamennais à M™^ de Lacan, que plusieurs personnes s'étonnaient dans le monde que je demeurasse à la campagne avec une jeune femme et que cela faisait mauvais efïet. « Il lui annonçait donc qu'il
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no rt^tounicrail pointa Cernay. LiM'oiqi lui rudcjx)!!!- M""-' (le Lacan, d'aulant plus qu'elle s'exagéra la portée de cette interdiction. Elle crut que toute relation avec Lamennais lui serait désormais interdite, et que l'appui dont son âme chancelante sentait encore le besoin allait lui être retiré. Dans un premier mouvement de douleur elle adressa à Lamennais une lettre désespérée que peut-être elle n'envoya pas, car l'original en a été retrouvé dans ses papiers. « Vous m'avez dit : Heureux ceux qui pleurent, lui écrivait-elle ; cette parole est trop sublime pour que mon cœur, faible, déchiré, puisse y atteindre, mais il en comprend une plus terrestre, bien (ju'elle lui semble diflicile encore : Heureux ceux qui s'immolent à ce qu'ils aiment. » Et dans la crainte que cette relation, dont elle était si heureuse, ne fît quelque tort à Lamennais ou ne devînttoutau moins un embarras dans sa vie, elle en acceptait le complet sacrifice. Il fallut que Lamennais lui expliquât que l'abbé Garron n'en demandait pas tant. En ellet, si Lamennais ne retourna pas à Cernay, ils continuèrent de se voir, comme auparavant, à Paris, soit aux Feuillantines, soit rue Saint-Lazare où demeurait M™^ de Lacan, et dans l'intervalle de ces visites, d'assez fréquentes lettres s'échangeaient entre eux.
Au cours de cette même année 1819, leur relation fut encore traversée par un autre orage dont W" de Lacan fut un peu responsable. Habituée de longue date à mettre en commun avec Benoist d'Azy ses préoccupations religieuses, nous avons vu qu'elle lui avait fait part de l'impression produite sur elle par la lecture de l'Essai sur r Indifférence et de son entrée
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en l'clation.s avec LanicMinais. Dans les lettres qu'elle lui rcii\ ail, à cette époque, elle transcrivait même de longs passages des lettres de Lamennais*. Souvent aussi elle montrait à Lamennais les lettres de Benoist d'Azy. Elle voulut aller plus loin et les mettre en relation directe, tenant à ce que son ancien et son nouvel ami se connussent et s'aimassent. Elle n'y réussit que trop à son gré. Leur rencontre eut lieu dans son salon, et, dès le premier abord, Lamennais se prit pour Benoist d'Azy d'une affection, qui alla bientôt jusqu'à l'engouement. Il n'y a pas trois semaines qu'ils se sont rencontrés pour la première fois et déjà Lamennais se plaint de ne pas le voir tous les jours. Quand il ne peut pas le voir, il lui écrit des lettres où se trabit tout ce qu'il y avait, dans cette nature violente, à la fois de fougue et de tendresse'. On comprend que M""" de Lacan ait souffert de cet engouement. Elle paraît avoir été jalouse à la fois de la place prise par Benoist d'Azy dans le cœur de Lamennais, et de la place prise par Lamennais dans le cœur de Benoist d'Azy. Avec sa nature exigeante et ardente, elle se crut sacrifiée et se répandit en plaintes dont on trouve l'écho dans les lettres de Lamennais à Benoist d'Azy, et même dans une de ses lettres à M""' de Lacan.
Je n'éprouve pas, je ne comprends pas, lui écrit-il, les sentiments exclusifs. Si mon Henry ^ vivait encore (quels
* Quelques-unes des lettres de M™'= de Lacan à Benoist d"Azy ont été publiées par M. l'abbé Laveille dans la Revue du clerrjé français du 15 mai 1896.
* Ces lettres ont été également publiées en 1898, par M. l'abbé Laveille. ^ Henry Morman, le jeune Anglais, mort quelques mois auparavant, dont il a été parlé plus haut.