l,i:irilKS l)K I.AMr.NNAIS A I.A l!All(»NNK C.OIIl
VOUS paraît (levciiue plus siltMiciciisc ri plus sr\i'it'. Il csl Niai (jue, poursuivi par une imillilude de ^cus qui, pour la plupart, m'ennuienl cl inr ralii^iiciil. je ne puis vous (''crirc ui aussi souveul. ni aussi loni^ucuu'ni (|ue je le voudrais, el (|ue je le ferais sans cela. Quant à ma sévérité, il est vrai encoi'e (jue vous uNcz du eroire en remar(|uer dans mes lettres; jnais eelle (jue vous avez cru y remarquer n'est pas de moi ; c'est la sé\ érilé de la l'eligion qui ne composer avec aucune faiblesse, parce qu'elle est notre force, et qu'on abeauchercher des tempéraments au devoir, il n'en est pas moins ce qu'il est. A quoi servirait-il de s'abuser? Que nous en reviendrait-il? Je ne vois rien dans ce que vous me marque/ (|ui doi\e me faire cbanger de sentiments sur la question dont vous m'entretenez. 11 s'agit toujours de sa^ oir si l'on peut volontairement nourrir une passion qui demain peut êti'e illégitime, et s'exposer à toutes ICs suites de cette passion à laquelle on aura livré son âme. S'il y a des circonstances particulières qui puissent aous permettre de conserver quel(| ues liaisons avec M . C . . c'est ce que je ne sais pas. Je suis trop loin de vous pour en juger. Rapportez-vous-en sur ce point à la personne que Dieu vous a donnée pour être votre guide ; ne vous écoutez point vous-même, n'écoutez que lui. Voilà un devoir bien certain. Où trouverezvous une règle, si vous vous écartez de celle-là ? Prenez garde qu'alors il ne vous en resterait plus d'autre que votre inclination et votre propre esprit ; car les mêmes raisons vous dispenseraient toujours d'obéir à tout autre directeur. Nous parlerons bientôt de ceci plus au long. Je serai à Paris au commencement de septembre. En attendant, je vous supplie de ne pas quitter la maison où vous êtes. Ceci me parait, (juclijuc parti (jue vous preniez plus
LKTIUKS DE I.AMKNNAIS A I.A l!AU(»NiM-: COTTU 63
lard, il imi- iiMjtoilaiici' cxIrriiK'. Adieu, croyc/. (juc je vous aime aussi leiidiciiieut (juc jamais.
A la Chênaie, 2!9 auùt.
Je reçois vialre lettre du 22 aoùl, et vous avez du en recevoir une de moi, écrite à la hâte, samedi 21 à Saint-Malo. Je vous engageais à suivre les conseils de M. D..., quelque pénibles quils puissent vous paraître ; je suis enelianté qu'ils aient été plus conformes à vos désirs que vous ne lespériez. Soyez bien sûre qu'il ne portera jamais la rigueur au delà du devoir, ou de ce qui lui semblera être le devoir. Le votre dépendait de l'état de votre cœur, et M. D... en est seul juge. So\ez donc parfaitement (lauquille après sa décision. Nous causerons bientôt de tout cela plus au long. Je compte partir d ici jeudi prochain 2 septembre, et de Rennes le 5. Ecrivez-moi, je vous prie, un mot aux Feuillantines pour me marquer Iheure où je pourrai vous voir mercredi ou jeudi ; ma sœur venant avec moi. je ne voyagerai pas aussi vite que si j'étais seul. Vous me rappelez avec beaucoup de bonté l'époque où j'ai eu le bonheur de vous connaître. Que d'événements depuis ce tomps-là, et comme tout passe ! Attachons-nous donc chaque jour plus fortement à ce qui ne passe point. En peu d'années, peut-être en peu de mois, que reste-t-il de ce qui nous occupe aujourd'hui si vivement? Oh! que nous aurons des idées bien différentes, lorsqu'on viendra nous dire : Songez à votre àme ; dans un moment vous comparaîtrez devant le souverain juse : dansim moment votre sentence \ous
G* I. Kl THES DK LAMKNNAIS A LA ItAMONNK COTTU
sera jjronoiicéc. Ce ne sera pas alors les plaisirs que nous aurons goùlés, les penchanls que nous aurons salisl'ails i|ui nous consolj-ronl. mais les sacrifices fàils à Dieu et à ses lois éteriu'lles. Je ne sais pas. en vérité, ce (|u'on peut ciiercher, ce qu'on peut désirer en ce inonde que nous quitterons demain ; mais les sens entraînent, et l'on s"hal)ilue à (M)inpter pour quelque chose ce (|ui nous aft'ecte dans cet instant si court qui ne reviendra plus.
Vous ne me pariez point de votre santé. J'espère que le calme dont vous paraissez jouir la rétablira promptement. Ménagez-la, ne vous fatiguez qu'autant que vos forces vous le permettent. 11 ne faut épuiser ni l'âme, ni le corps. Il n'y a qu'une chose où il soit ])on de ne garder aucune mesure, c'est l'amour de Dieu. Je le lui demande pour vous, et vous conjure de le demander instamment pom* moi. Adieu, je vous suis pour jamais bien lendi-ement dévoué.
(Paris), lundi.
Je suis, en effet, bien accablé, et même déjà malade des tracasseries de ce triste pays. J'aurais voulu vous voir, je me proposais d'aller demain chez vous, précisément, à l'heure où vous n'y serez pas. Je trouverai un autre jour et un autre moment. Un article que j'ai promis au Coîiservateur prend le peu de temps qu'on me laisse. Adieu, madame, ayez soin de votre santé; je suis bien peiné d'apprendre quelle est si faible. Je prierai pour M. de L... Adieu; ayons toujours le ciel en vue.
LirniiRs Dr: i.amknn.ms a la baronnt. norrii G'>
(Paris.) Venrlredî.
J'espérais vous voir aujourd'hui, madame, et cela ne me sera pas possil)le. Je le regrette d'autant plus que j'aurais eu mille et mille choses à vous dire. II est décidé que M. Carron n'aura pas la maison d'Anii'ors ; on jutic plus convenable d'en faire une prison. |[ faut se résigner à tout dans ce triste siëcle. L'impossihilité de travailler à Paris me forcera d'en sortir sous très peu de temps. Je n'ai pas encore de projet fixe. Qu'il est diflicile de trouver un petit coin de terre oii vivre tranquille ! Ma santé se dérange tous les jours. J'ai absolument besoin de suivre un régime de vie très égal. Je vous supplie donc de nie dégager envers M"""" de Sainte-Olympe et de lui faire agi-éer mes regrets. Je ne vais jamais diner en ville que je ne m'en ressente pendant plusieurs iours. Donnez-moi de vos nouvelles, il me tarde d'en recevoir. Que je serais heureux de vous savoir vousmême heureuse et bien portante. Adieu, priez pour moi.
Dimanche (2P septembre).
Je sors de chez un vieillard qui se meurt. Il a plus de quatre-vingt-cinq ans, et jouit de toute sa raison. Il avait vécu jusqu'ici dans une erreur condamnée par l'Église. Il a vu M. le curé des Missions, il a été touché de sa charité, et voilà que Dieu l'éclairé sou-
G() LKTTHKS l)K LAMI'.NNAIS A l,A HAUONM'. COTTU
daincmeiit, cl sauve cette Ame dont les intentions étaient droites, cl (|ui n'avait pas été endui'cie |iar l'orgueil. Puisse-t-il en être ainsi, et bientôt, de M"* Moor(;'. Je ne ciois pas devoir rien écrire sur la question qui l'inquiète ; cela serviiait de peu de chose, et je n'en ai pas le temps. Mais si elle permet que j'aie avec elle un entretien, il me paraît facile de dissiper les doutes qui 1 aiTètent. Cependant, qu'elle prie Dieu de l'éclairer ; toute lumière vient de lui, et ce n'est pas notre raison qui nous sauvera.
Vous savez combien il me serait agréable de passer avec vous quelques heures chez monsieur votre père. Me priver de ce plaisir, c'est m'imposer une grande privation, et je ne m'y résigne qu'à cause de ma santé, qu'il faut conserver, à ce qu'on me dil. Je crois cela, comme beaucoup d'autres choses que je ne comprends pas du tout.
Je vous prie de remercier pour moi M. Cottu -, qui a bien voulu prendre la peine de. me marquer le résultat de sa conférence avec M. G''... Adieu, madame, soignez-vous beaucoup, et ne doutez pas que ma confiance et mon affection pour vous ne soient aussi entières et aussi vives que jamais.
(Même adresse.) Mercredi, onze heures (29 septembre). Comme je sortais tout à l'heure pour vous aller
* M"«Mooro. dont le nom reviendra plusieurs fois dans ces lettres, était une Irlandaise qui était liée avec M"» de Lacan.
* Le mariage de M"» de Lacan avec le baron Cottu était décidé dès cette époque. 11 n'eut lieu que l'année suivante.
^ Nous ne savons qui désigne celte initiale.
LIVITUKS DIC LAMKNNAIS A l,A lîAKONNK C.OITU 07
voir. If ])ortier m'a appcK''; il m'a remis votre l)illt't d'Iiior au soir-, cl, je suis rciil,i-('' tristeiiiLMit dans ma pclili' cliiunhrc, d'où je vous ('cris à la liàlo ces deuxmois. Je suis bien aise tjue vous me parliez de vos sentiments à cœur ouvert Vous souffririez davantage de les renfermer en vous-même. D'un autre côté, je m'afflige de voii' que voua continuez à vous créer des peines sans sujet Je crois que vous devez combattre sérieusement cette malbeureuse disposition, qui est pour vous la cause de beaucoup de cbagrin, et qui vous retarde dans les voies de Dieu. J'espère, comme vous, que le séjour de W^" M... au couvent lui sera utile. Elle ne connaît encore ni sa religion, ni la nôtre, et ce qu'elle croit savoir lui nuil beaucoup plus que ce qu'elle ignore. 0 mon Dieu, qu'on a de peine à s'humilier, à se faire petit î et néanmoins, si voKs fie dece/tez, dit Jésus-Christ, cor/une un de ces petits enfants, vous n'aurez point de part à mon royaume.
Ma santé est toujours dans le même état. Paris me fatigue extrêmement, quoique je me rétrécisse tant que je peux. Adieu, madame, ayez soin de vous, prenez lair, faites de l'exercice. Je vous recommande à vous-même bien instamment.
(Même adresse.) Vendredi, 15 octobre.
N'avez-vous point été fatiguée de notre petit voyage ? II me tarde beaucoup, madame, de recevoir de vos nouvelles. Demain, je vais à Saint-Germain voir une maison qu'on croit pouvoir convenir
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à M. Carron'. J'en vorrai en iiiriiic leiiips une autre, qui paraît Otre ce qu'il me faut. Si elle est telle qu'on me dit, je la louerai pour une année, selon votre conseil. Notre projet de lundi éprouve une grande contrariété qui me peine. C'est ce jour que le parent dont je vous ai parlé se marie. Il faut que j'aille à la mairie lui servir de témoin. Veuilhîz avoir i'extrènie bonté de prévenir M""" de Sainte-Ulympe et M. Gottu de ce contre-temps. Adieu, madame, avez bien soin de vous et prenez en vue de Dieu un peu de courage pour supportei- l'ennui du régime qu'on vous prescrit. Priez pour moi, vous savez si je prie pour vous, et de (juel canu-.
Mardi (19 octobre).
Il y a deux jours que je cherche un moment pour vous écrire ; je ne sais quand je trouverai celui de vous voir. J'en ai pourtant un vif désir. Votre dernière lettre m'a ravi. Vous touchez au terme de vos longues épreuves, et au plus heureux jour de votre vie, ou plutôt de ce jour commence pour vous une vie nouvelle dont vous sentirez de plus en plus l'inexprimable douceur. Je bénis Dieu de ce qu'il daigne répandre sur vous des grâces si abondantes ; suppliez-le, je vous prie, d'en laisser descendre quelquesunes jusquà moi. Je penserai à ce que vous me demandez relativement à vos lectures. Nous en causerons à loisir à Tune de nos premières entrevues. J'ai loué à Saint-Germain une petite maison près de la
* Le pensionnat des Feuillantines étant fermé, l'abbé Carron se trouvait sans asile. 11 mourut l'année suivante.
LKirniiS DK I.VMKN.N.VIS A LA IJ.VUONNE COTTU 60
forèt. J'irai proljahlciiicnl en pieiulro possession la seiiiaiiK^ prochaine. L'espérance de vous y voir me la rend déjà plus agréable. Adieu, priez pour moi, comnu^ je prie pour vous, et ménagez beaucoup votre santé qui est si faible.
7 novcuibre.
Je ne pourrai pas vous \ oir mardi ; je naurai j)as un moment ce jour-là ; mais si vous êtes chez vous mercredi à onze heures,j'irai vous y trouver, à moins que vous n'ayez vous-même le projet de venir dans notre quartier. Toutefois, je vous demande instamment de ne pas sortir pour moi. .Le temps est fort humide, ce n'est rien pour ma santé, mais c'est beaucoup pour la vôtre. Dieu vous donnera la paix dont vous avez le désir. Ne la cherchez pas sur la terre, elle n'y est pas. Oh ! coml)ien vous serez heureuse, lorsqu'ayant appris à mourir à toutes les créatures et à \ou"s-mème. vous ne verrez plus, vous ne goûterez plus que Dieu seul ! Si vous ne me faites rien dire, c'est que vous m'attendez mercredi à onze heures. Je suis tout à vous en Notre-Seigneur.
8 novembre.
Je suis désolé d'avoir été si longtemps sans vous voir ; cela n'a pas dépendu de moi, j'espère que vous n'en doutez pas. Ne venez point mardi, j'irai demain chez vous vers trois heures. Mon départ n'est pas si
10 li:tiiu:s dr lamlinnais \ i.a bahonm: cottu
prochain que vous le ponsez. Je resterai tout le mois encore. .Ménagez ^■otI•e santc. La mienne est toujours faible ; une Lou.k continuelle me fatigue beaucoup. Mais qu'est-ce que cela? L'éternité, l'éternité, voilà Tunique chose importante ; le reste ne mérite ni un reuard, ni une pensée.
Adieu, nous nous retrouverons, et mon cœur ne vous quittera pas.
EvrcuT, 2 décembre.
Me voici au quart de mon voyage, et déjà à vingtcinq lieues de vous. Xous voudrions ne nous point quitter, et peut-être, dans quehjues mois, allez-vous voyager aussi, et dans une direction tout opposée à celle que je suis maintenant.
Ce qu'on appelle la vie, c'est désirer une chose, en faire une autre, toujours attendre et, en attendant, souffrir à peu près de tout et peu jouir du reste; voilà notre destinée, si nous ne considérons que la terre. Eh bien, puisqu'elle est si triste, cette terre, détachons-en nos yeux et regardons plus haut. Là tout change ; là nous voyons que ce qui nous paraît une séparation n'en est réellement pas une, puisque nous ne cessons pas d'être unis dans le cœur même de Dieu, qui voit nos peines et y compatit, qui écoute nos prières, et qui, tôt ou tard, abaissera ce malheureux voile de chair qui forme la triste illusion de l'absence. Jusque-là, portons en paix le fardeau de chaque jour. C'est notre croix, il faut l'aimer.
Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Quant à moi, ma santé se trouve déjà mieux du voyage.
LETTRES DK I.AMKNNAIS A LA BAUONNE COTTU 71
Plus de toux, et pas plus de fatigue riiii' je ne m'y attendais, c'est-k-dire presque point. Adieu, priez pour moi comme je prie pour vous.
Saint-Malo, 10 décembre.
J'ai ressenti bien vivement, en lisant voire lettre, les cruelles inquiétudes que vous avez éprouvées depuis mon départ, et quoiqu'elles n'aient pas été heureusement de longue durée, je crains beaucoup que votre santé, déjà si faible, n'en ait été encore affaiblie. Ménagez-vous donc plus que jamais, et ne négligez rien pour détruire jusqu'au dernier germe de la maladie dont vous souffrez depuis plusieurs mois. Je me réjouis extrêmement que vous ayez eu le courage, dans une circonstance si cruelle, . . .
[Une ligne biffée.)
Dieu récompensera, n'en doutez pas, ce sacrifice qu'il vous a donné la force de lui faire. Remerciez-le de ce qu'il vous envoie et l'épreuve, et la grâce pour supporter l'épreuve. Sentez votre faiblesse, et vous serez forte ; ayez confiance en celui sans lequel nous ne pouvons rien, et vous pourrez tout. Il vous traite encore en petit enfant, puisqu'il permet que vous goûtiez la douceur d'être à lui et de lui obéir. Le temps viendra peut-être oii vous serez privée de cette consolation. La foi alors vous soutiendra, si vous êtes fidèle, et vous serez portée comme par uj^ bras invisible.
Je suis arrivé ici depuis quelques jours ; j'en repars après-demain pour me rendre à la campagne. Mon pantalon m'ayant blessé presque en sortant de Saint-
72 LlilTUliS UE I-AMLNNAIS A I.A UAIUINNK COTTL'
Geniiuin, jr i! ai pu faire que trente lieues à cheval. Ma blessure est deveiiue trop douloureuse pour continuer: j'ai craint l'inflanimation, et je suis monte dans la diligence à La Rivière-Tliibouviile. Il me tarde d'être dans ma solitude pour travailler. J'ai mes devoirs aussi ; il faut les remplir. Veuillez présenter mes respects à M"'^ de Sainte-Olympe et mes compliments à M. Cottu. Je vous écris au milieu du bruit. Il parait qu'on en fait beaucoup à Paris. Les tètes ici sont tout occupées de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait. Les hommes sont bien fous. Oh! qu'il sera bon d'habiter l'éternel royaume de la paix ! Ce monde n'y ressemble guère et, en vérité, je plains amèrement ceux qui s'y attachent. Adieu, vous savez avec quelle tendresse je vous suis dévoué.
A la Chênaie, 18 décembre.
Votre silence m'inquiète sur votre santé, d'aprèb la secousse que vous aviez éprouvée la veille du jour où vous m'écriviez votre dernière lettre. Peutêtre aussi avez-vous attendu, pour me donner de vos nouvelles, que vous eussiez appris mon arrivée dans cette solitude. J'y suis dans des embarras d'établissement fort ennuyeux: mais cela finira. Qu'est-ce qui ne linit pas? Je pense à vous bien souvent; je pense à ce jour qui approche, et qui fixera votre sort. Puisse-t-il être aussi heureux que je le désire, et que tout semble l'annoncer ! Quand je vous saurai contente, mon cœur sera tranquille. Votre bonheur embellira ma retraite Ce grand silence qui m'environne sera véritablement la paix. Elle est déjà bien
LETTftIÎS l)K I,AA1I:NNAIS A LA IJAKO.NNK COITU 73
douce, celle que je f:,()ûle ici. 11 n'y a point, au fond de nos bois, d'tk'ho qui lépèle la voix du niuude. N'est-ce pas là un immense bien? Cependant, le souvenir de ce qu'elle a perdu attriste l'âme quelquefois ; elle sent les l'egrets qui naissent, mais aussitôt la pensée du devoir la cousole.
Veuille/. oUrir mon tendre respect à M°" de Sainte- Olympe et mi's coniiiliments à M. C... Si cela ne vous dérangeait nullement, vous me feriez plaisir de me mander combien coûteraient un canapé, deux bcro-ères et huit fauteuils avec leur housse. La couleur m'est indillérente. pourvu qu'elle soit peu sujette à passer. Un meuble qui aurait servi me conviendrait autant qu'un neuf, pourvu qu'il fût propre.
Adieu, priez pour moi ; vous savez avec quelle tendresse je vous suis dévoué.
A la Chênaie, le 26 décembre.
Depuis mon départ, nos lettres se sont continuellement croisées. Les deux dernières que j'ai reçues de vous ont, au moins, beaucoup diminué mon inquiétude sur votre santé
[Cinq lignes hiffées.)
Que la Providence soit bénie! Elle a de vous des soins qui doivent vous la faire bien aimer. Vous ne paraissez avoir presque plus à craindre que la privation des croix; mais il vous en sera donné. Je savais votre intention de retourner ce printemps à Cernay, mais j'ignorais que vous eussiez tait un bail de trois ans. Cela me donne une plus grande espérance do
74 i.irnnEs ue lamknnais a la dauo.nnk cuttu
vous y revoir. .N'hésitez pas à aller aux eaux, pour peu (juc les médecins vous le conseillent. 11 faut, avant toutes choses, vous guérir, et vous guérir parfaitement.
Je vais enfin me remettre à mon second volume. J'ai commencé par envoyer un ai-ticle au Conservateur. J'en ai fait un second, que je tiens en réserve. Cela me tranquillise l'esprit. Il n'y a gubre de solitude plus profonde que la mienne. Je ne vois ici qui que ce soit, mais j'y trouve, comme dans le monde, du froid, des hrouillards et des tempêtes. Celle qui nous menace sera terrible, s'il y a en ce genre quelque chose de terrible pour les chrétiens.
Ne m'oubliez pas, je vous prie, près de M""' de Sainte-Olvmpe, et ne lui laissez pas oublier non plus la promesse qu'elle m'a faite, et dont il me tarde beaucoup d'apprendre l'exécution; tout mon désert s'en réjouira. Adieu, pense/ à moi, aimez-moi et priez pour moi.
Marquez-moi, s'il vous plaît, votre nouvelle adresse.
A la Chênaie, 13 janvier 1820.
Vous devez être surprise de ma lenteur à vous répondre. La cause en est un malheureux dépôt à la cuisse, qui m'a donné une fièvre assez forte et de très vives douleurs. Les douleurs sont passées, la fièvre aussi à peu près ; mais je suis encore sur le lit, ne pouvant ni m'asseoir, ni me tenir debout. Cela finira bientôt désormais; ne vous en inquiétez nullement.
Je vous remercie mille fois des soins que vous
voulez bien prendre pour me procurer un nieul)le pour mon salon. Gela ne presse aucunement. Il faut que je fasse arrang^er un peu toute la maison ; on ne pourra commencer qu'au printemps, et les ouvriers n'avancent pas vite dans ce pays-ci.
J'ai été l)ien aise d'apprendre que vous étiez chez M'"' de Sainle-Olympe
[Trois lignes biffées.)
Il ne vous restera qu'à bénir Dieu, qui a veillé sur vous avec une sollicitude si touchante, et à tâcher de le servir de mieux en mieux.
Pardon de ce grillonnage ; j'espère ne pas tarder à vous écrire plus lisiblement et plus longuement. A vous pour jamais.
A la Chênaie, 18 janvier.
Je suis enfin à peu près quitte de l'indisposition qui m'a retenu au lit pendant dix jours. Elle ma fait perdre un temps que je regrette, car déjà j'en perdais assez, si je dois regarder comme perdu celui que je ne consacre pas à mon deuxième volume. Je ne saurais prévoir combien il m'en faudra pour achever ce travail ; tant d'autres occupations viennent à la traverse de celle-là. Vous devez être aussi fort occupée. A l'approche du moment qui fixera votre sort, mille soins de toute espèce se pressent, je pense, et envahissent chaque journée. La vie se passe à préparer sa vie. C'est, qu'en effet, nous ne vivons point ici-bas. Tranquillisons-nous donc sur les événements qui dérangent nos projets de la terre. Ce sont des obstacles imprévus qui nous forcent de quit-
76 I.ETTUKS DE LVMKNNAIS A LA ItAllONMl COITi:
Icr la roule que nous avions choisie, pour eu iireiidio une autre, onlinaireuieiiL et jilus sûre et plus droite. Voilà tout. Pendant que vous allez vous réunir aux personnes que vous aimez, moi je suis loin de tout ce qui m'est cher. Mes jours s'écoulent ici dans la solitude la plus absolue. Vous m'aviez parlé de me venir voir. Jugez si je le désirerais! Mais je n'ose y consentir. L'envie et la malveillance ont les you.x sur moi, pour empoisonner mes actions les plus innocentes et mes intentions les plus pures. Je viens d'en avoir une nouvelle preuve à l'occasion des livres de piété que je publie de concert avec S. V... V On est parti de là pour se déchaîner d'une manière inconcevable contre moi ; et ce ne sont pas les impies, les libéraux, les hommes que j'attaque, mais ceux (jue je défends. Étrange siècle !
Quand vous proposez-vous d'iuihiter Cernay '.' Oîi demeurerez-vous en attendant'? Dites-moi ce que vous devenez, ce que vous faites: parlez-moi surtout de votre santé. Ne négligez pas les eaux, je vous en conjure, pour peu qu'on vous les recommande. Jai srande confiance en ce remède, qui n'en est pas un. Quand vous reverrai-je ? Dieu le sait. Cela suffit Je ne pense pas que ce soit avant un an. Il faut que j'accomplisse ma tâche. Demandez à Dieu, pour moi, cet esprit de force qui faisait dire à saint Martin mourant : Je ne refuse point le travail. Adieu, ollrez mon tendre respect à M'"^ de Sainte-Olympe, et rappelez-lùi fortement la promesse qu'elle m'a faite. A quoi sert de reculer toujours, sinon à se rendre le
' Ces initiales désignent M. de Saint-Victor, fondateur d'une Librairie classique élémentaire, déplorable allai re à laquelle Lamennais commit l'imprudence de s'intérosser et qui fut en partie cause des embarras financiers au milieu desquels il se débattit pendant de longues années.
LKTTRKS nr. f.AMRNNAIS A I.A HAnONNR COTTU 77
devoir plus diriicilc? Ou ne cesse de dire donain,]^^qu'au jour où il n'y a plus de demain. Mille compliments afrcclueux à M. C... Je suis à jamais tout ù vous (lu fond du rreur.
A la Chênaie. 27 janvier.
Oui. je sais que vous avez pour moi une véritable, nfrection. et cette affection m'est chère, parce quelle vient de Dieu et se rapporte à Dieu. Ce n'est point une amitié du temps, je n'en voudrais pas ; tout ce qui finit m'est importun ; c'est un attachement plus élevé et dès lors plus durable; c'est comme un commencement de cette douce et immense charité qui doit unir à jamais les enfants de Dieu dans le ciel. Et voilà pourquoi, bien que j'aie le désir de nous revoir sur la terre, je ferai toujours céder ce désir aux considérations du devoir et aux vues de l'autre vie. Les chrétiens peuvent attendre. C'est au monde, qui n'a qu'un moment, de se presser. Je vous dirai ce qui m'empêche de vous recevoir ici, comme je l'avais espéré. Vous n'en pouvez deviner les motifs; ils me sont tout à fait personnels, et tiennent à des choses qui montrent l'homme sous des rapports si bas qu'il me répugne même d'y penser. J'aime mieux vous dire avec combien de joie je vois s'approcher le jour qui fixera vos agitations, et vous assurera tout ce qu'on peut se promettre de bonheur sur la terre. Goûtez-le paisiblement, ce bonheur, puisque c'est Dieu qui vous le donne; jouissez-en, mais dans l'attente, dans l'espérance d'un bonheur plus grand. N'appelez point votre sort, votre destinée, ce qui peut
78 I.KTTHKS l)K I.AMKNNAIS A LA HAUONNK C.OTTU
VOUS arri\('r de Irislc ou (riHMii'cux ici-l)!is. (^c 110 sont que île l(''jièros circonstaiiccs, des événements lie vovag'e qui ne laisscnl juirinH' Iracc dans la njc. Ce que nous nommons des maux, ce que nous appelons des biens, tout cela s'en va, tout cela tombe. No laissez pas votre cœur s'enraciner dans ces ruines. [Dix lignes biffées.)
Je vous remercie mille fois des infoiiiialion.s que vous avez bien voulu prendre sur le prix d'un meu- Ide. Je trouve, comme vous, assez raisonnable celui qu'on demande. Cependant, j'attendrai un peu pour faire cette dépense, mon séjour ici en ayant eniraîné beaucoup d'autres.
Ne veillez pas désormais pour m'écrire ; rien n'est plus contraire à votre santé. Vous allez avoir deux mois de tracas et de fatigues. Ne \()us occupez pas de moi pendant ce temps-là, c'est-à-dire ne m'écrivez point. Je vous saurai plus de gré de votre silence que de vos lettres. Vous souffririez de celles-ci, et je serai seul contrarié de celui-là. Vous devez désirer le mois d'avril pour être à Cernay. L'assurance d'y passer trois ans vous le rendra plus ag-réable. L'habitude nous fait de petites patries. Nous laissons quelque chose de nous dans tous les lieux que nous habitons, et ce sont ces souvenirs qui nous y attachent. J'aurai aussi des souvenirs partout où vous serez, et ils ne cesseront de m'être bien chers, comme tout ce qui se rapporte à vous.
A la Chênaie, le 5 février.
Je vous réponds deux mots à la hâte, étant surchargé d'occupations et fatigué de la fièvre. Ne vous
M'VrrRRS DE LAMKNNAIS A I,A lîAHONNK COTTU 70
Gv\ inquiétez pas, cest colle petite lièvre que vous connaissez et qui est plus importune que dan<'(;reuse.
Je comprends votre position, «ît j'entrr' dans vos peines. C'esl la cr-oix i|ui se IrouNc- partout. Ce que je vous recommande premièrement, c'est de ne vous jioint trouljler. Conser\ ez la paix de l'âme au milieu même des épreuves qui vous paraîtraient les plus rudes. 11 n'est pas possible que M. C..., si plein de délicatesse, n'évite de blesser des sentiments qu'il doit respecter en vous, alors même qu'il a le malheur de ne pas lés partager. Quant au choix des personnes qu'il recevra chez lui, s'il vous arrive de n'être pas d'accord, cédez dès qu'il insiste, à moins, ce qui est impossible, qu'il ne fût question de gens que vous ne devez pas voir absolument. Par exemple, il me semble que vous auriez été trop loin à l'égard de M'"- G. . . ', si vous n'aviez pas eu, pour l'exclure, d'autre motif que celui que vous avez allégué. Je ne crois pas du tout que sa société vous convienne, mais ce n'est pas à cause de cela. Elle a fait, en m'attaquant, son métier de philosophe et de journaliste. Cela ne m'a nullement fâché. Je la plains, mais je ne me plains pas d'elle.
En général, il est très pénible et presque toujours un peu dangereux de voir habituellement des personnes irréligieuses. Elles ne vous ôtent pas la toi, mais elles attristent et dessèchent l'âme. Cependant, comme il ne dépend pas de vous de les éviter toujours, voici ce qui me paraît le plus sage pour votre conduite. Ne demeurez avec eux (sic) qu'aussi longtemps qu'il est nécessaire pour que toutes les convenances soient observées. Imposez-leur en par un ton sérieux. Prenez peu de part à ce qui se dit, à moins
* Nous ne saurions dire quelle personne désigne cette initiale.
KO LKTTnr.S DF, LAMRNNAIS A LA lîAllONNT. C.OTTU
(jue la conversalion iio soit tcUo (|uo vous puissiez ravoucr tout enlil'ie. Alors mémo, ne vous al)an(loiinez pas à une sorte d'entraînement qui vous ôterait de votre autorité; on ne vous permettrait pas d'en reprendre le ton aussi aisément. Ne disputez jamais. Un mot dit froidement, un geste, un regard, le silence qui parle si haut, voilà vos armes ; n'en employez pas d'autres. Pour ce qui est de vos rapports intimes avec M. C..., je n'ai pas besoin de vous dire que vous ne sauriez y mettre trop de bonté, de douceur, de déférence. Vos réflexions sur le club politique ne sont que trop justes. Si elles ne sont pas senties, abandonnez les choses à la Providence, et n'en parlez plus.
Adieu, vous savez combien je vous aime; jamais qui que ce soit n'aura pour vous une plus sûre et plus tendre afTection.
A la Chênaie, le 20 février.
Voilà huit jours que je garde le lit, sans avoir cependant de maladie sérieuse. J'ai commencé à me lever aujourd'hui ; je suis mieux et je profite de ce mieux pour vous écrire. Enfin, voilà donc votre sort fixé, et fixé selon vos vœuxV J'en bénis le ciel de tout mon cœur. Dieu vous ôte les soucis de la terre, pour que rien ne vous détourne de lui, et que vous fassiez de plus grands progrès dans la perfection chrétienne. Réglez de bonne heure votre vie dans cette
' Le mariage de M'°° de Lacan avec le baron CoUu, conseiller à la Cour royale de Paris, avait eu lieu dans le courant de février Voir l'Introduction.
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vue, et, en évitant toute singularité, toute aiïectiition, tout ce qui ne se concilierait pas parfaitement avec vos devoirs d'étal, tâchez de l'aire chaque jour quelques pas en avant dans le chemin de la piété. C'est le cœur que Dieu demande, mais il le veut tout entier. Denys' me parle, dans ses lettres, de vous, de votre mariage, et avec une afFection hien vive et un grand désir de votre honheur. Je le crois aussi assuré que le bonheur puisse l'être ici-bas. Attendez-vous cependant à bien des peines; la Providence vous en ménagera ; mais ne vous en inijuiétez pas d'avance. Quand la croix viendra, vous recevrez avec elle la grâce de la bien porter. Hélas ! nul n'en est exem])t, et les nôtres ne sont pas toujours. les plus pesantes. Voyez cette famille royale, par combien de côtés elle est frappée. Éteinte d'un seul coup ; le poignard moissonne ce que l'échafaud avait épargné". Et la France, que deviendra-t-elle ? Jamais crime ne s'étendit plus loin dans l'avenir.
Je vous quitte ; aimez-moi toujours aussi tendrement que je vous aime.
A la Chênaie, le 26 février.
La Providence, meilleure pour moi que les journaux, m'a déchargé de la tâche, beaucoup trop audessus de mes forces, que ceux-ci m'avaient imposée. Il est faux que le Roi m'ait nommé pour faire l'oraison funèbre de notre malheureux prince. i\.insi, jusqu'à présent, rien n'est changé dans mes projets,
' Denys Benoisl.
* Le duc (io Berry venait d'être assassiné.
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rejiardanl, coimiK' un dt'xoii" tir icslei" ici aussi loui;lemps (]ue les circonstances imc le peiiiicUrouL pour avancer mon (k'uxièmc volume '11 ma fallu, dornièreujont encore, passer huit jours sur mon lit, ce qui retarde de plus en plus un travail déjà trop en retard. J'espère que la belle saison me rendra un peu de santé. J'espère surtout (|ue la vôtre se rétablira parfaitement, dès que vous pourrez respirer le bon air et goûter le repos de la campagne. Je souffre de vous savoir dans ce tourbillon du monde qui vous fatigue et vous déplaît. Vous ne résisteriez pas longtemps à ce genre de vie. Rompez le plus tôt possible avec ces tristes devoirs de société. 11 vous faut une vie douce, égale, par conséquent un peu retirée; et, aujouiTl'hui surtout, où trouver la paix, si ce n'est loin des lionnnes devenus la proie des plus ailVeuses passions qui aient jamais tourmenté le cœur humain? Nous marchons à grands pas vers le règne du crime. Quchjuefois, j'éprouve un extrême désir de retourner au combat, et de mourir au moins, si l'on ne peut faire mieux, en défendant la religion qu'on proscrit -et la royauté qu'on poignarde. Une seule chose me retient, mon deuxième volume, dont l'importance me paraît si grande que je dois, ce me semble, pour l'achever, sacrifier tout, et la mort môme, la mort qui s'oftrira, bientôt peut-être, et si douce et si belle au chrétien. Donnez-moi de vos nouvelles
[Deux lignes biffées.)
Mille tendres respects à M"" de Sainte-Olympe, et les compliments les plus affectueux à M. C... Adieu, aimez-moi toujours comme je vous aime.
* Le :2« volume de VEssai sur l'indifférence en matière de religion.