‹ Le prêtre et l'amiChapitre 35 sur 58 · I.F.TTltKS l)K I.AMKNNAIS A LA lîAr.ONNK r.C)T\'V iOl · texte numérisé non relu

I.F.TTltKS l)K I.AMKNNAIS A LA lîAr.ONNK r.C)T\'V iOl

rot;r(M,, c'est d'tMrc loin de vous dans des monieiils si doux. HeureuseineuL il n'y a point de distance pour le cœur. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous recommander d'avoir de vous tout le soin (jue votre état exige; c'est un devoir, vous le sentirez. Ne vous pressez pas de m'écrire ; cela pourrait vous incommoder. Je ne vous écrirai moi-même aujourd'hui que ce peu de mots. J'ai la migraine et je distingue à peine les lettres que je forme. Vous savez que je suis sujet aux maux de tète et que je ne m'en porte pas moins bien. Adieu, adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime, et priez poui- moi.

Saint-Brieuc, 10 novembre.

Je vous écrivis, de la Chênaie, deux mots à la hâte, après avoir reçu la lettre de M"'' de Sainte-Olympe qui m'annonçait votre heureux accouchement. J'espère que votre santé se sera soutenue, et que vous ne tarderez pas à être parfaitement rétablie. Il ne faut pas trop regretter de ne pouvoir nourrir votre enfant. Il en aurait souffert autant que vous. Après les fortes secousses que vous avez éprouvées, et dans l'état de faiblesse qui en est la suite, vous avez besoin de beaucoup de repos. Le corps pâtit longtemps des douleurs de l'àme, et la joie, quand elle revient, le retrouve bien différent de ce qu'elle l'avait laissé. A présent que vous avez l'habitude de la campagne, la vie enfermée de Paris devra vous contrarier un peu. Des murs devant ses fenêtres, des rues pour allées, des bruits discordants, un air épais et qui ne circule pas, tous ces agréments de la capitale vous feront sans doute regretter Cernay ; mais il ne vous en

102 r.RTTRKS DR I.AMRNNMS A LA HAnDNNI". COTTU

paraîli'ti (|iie plus ag'n''al)le au jjrinlcinps. Pour moi, je suis venu aussi passer (pu'hpu's semaines à la ville, près de mon frère qui ne la peut quitter. Que ne puis-jc aussi facilement me rapprocher de vous ! On dit qu'il n'y a point de distance pour le cœur ; cela est vrai en un sens ; je ne crois cependant pas que ce soit le cœur qui ait fait le premier cette observation-là.

Les élections mettent tous les esprits en mouvement dans nos provinces. C'est une cliose à voir que cette ardeur de souveraineté qui saisit tout à coup les hommes à une certaine époque de l'année. Quand on observe de sang-froid cette farce ridicule, et dont, pour peu que le bonheur renaisse, il sera bientôt impossible de parler sérieusement, rien ne donne mieux l'idée d'un peuple en démence. Dans ce dé[)artement, sur six députés, on aura deux royalistes, deux ministériels et deux libéraux. J'espère que c'est de l'impartialité. Mais n'est-il pas curieux que, du même pays, on envoie deux hommes pour dire oui, deux hommes pour dire non, et deux autres pour dire oui ou non, suivant le prix qu'on leur offrira de chacun de ces monosyllabes? Enfin, voilà l'ordre, tel qu'on nous l'a fait.

Veuillez faire agréer mes hommages à M™*" de Sainte-Olympe et embrassez pour moi la chère petite .

Adieu, aimez toujours le plus tendre et le plus dévoué de vos amis.

Saint-Brieuc, 23 novembre.

Le temps, qui emporte nos affections, semble ajouter sans cesse quelque chose de plus intime à celle

que je vous ai vouée. C'est le privilège des amitiés que Dieu forme et dont il est le lien; elles sont inaltérables comme lui-même. Je me réjouis de ce qu'il a fait pour vous aprës de si pénibles éprtmves. Vous recueillez le fruit de votre courage el de votre fidélité. Aimez-donc de plus en plus celui à qui vous devez tant ; reposez-vous en paix entre les bras de la Providence et que votre âme ne soit troublée par aucune pensée inquiète de l'avenir. Le Père Céleste, ce même Père qui a veillé sur vous, y veille encore et ne cessera jamais d'y veiller avec une égale tendresse. Votre bonheur est son ouvrage ; goiitez-le pleinement, mais sans vous y attacher par un sentiment trop humain. Ce serait mal répondre à l'amour que Dieu vous montre, et vous préparer de grandes douleurs. Car, tôt ou tard, la Croix reviendra pour perfectionner et consommer l'œuvre sainte de votre parfaite régénération. Je voudrais que vous prissiez peu à peu une certaine habitude du recueillement intérieur, exempte d'affectation, et qui maintiendrait votre âme dans ce calme heureux, qui est comme l'image et l'avant-goût du repos que nous attendons.

J'ai ressenti, en lisant votre lettre, les cruelles inquiétudes que vous a données cette chère petite. Grâce au ciel, elles n'ont pas été de longue durée. La protection sous laquelle vous l'avez mise est bien puissante, et vous avez raison d'en tout espérer. Il suffit maintenant que le scapulaire soit suspendu au berceau de l'enfant. Vous direz les prières d'usage jusqu'à ce qu'elle soit en état de les dire elle-même ; mais il faudra, je crois, qu'elle soit vêtue de blanc. Vous lui apprendrez sans doute de bonne heure à aimer et à prier sa Mère qui est au ciel.

Donnez-moi souvent de vos nouvelles. Vous savez à quel point votre bonbeur est nécessaire au mien.

in4 l,F.TT»i:S DR LAMKNNAIS A I.A HARONNK COTTU

J'ignore quaiuljc vous reverrai, mais mon cdur est toujours près de vous. Veuille/, faire agréer mes hommages à M""" Je Sainte-Olympe et à M. Cottu. Vous devez être maintenant délivrée du petit chagrin que vous a lait éprouver l'ouvrage qu'on vous attribuait. Je l'ai vu annoncer dans les journaux sous le nom d'une autre personne. Ménagez-vous beaucoup, surtout dans ces premiers moments. J'ajouterais : aimez-moi toujours, si j'étais moins sûr de votre cœur.

Adieu, je me recommande instamment à vos prières.

Saint-Brieuc, 9 décembre.

Tout, dit saint Paul, coopère au bien de ceux qui aiment Dieu, et c'est en ce sens que saint François de Sales parlait de ses chères imperfections. Il ne faut pas trop nous plaindre de nos misères; elles nous avertissent du peu que nous sommes — ce que nous oublions si facilement — et nous sont conmie un perpétuel exercice d'humilité. Quand on se sent si faible, on est plus porté à chercher hors de soi la force qui nous manque. L'âme se tourne vers Dieu, comme le petit enfant, qui ne peut encore marcher, regarde sa mère lorsqu'il a le désir d'aller à elle. Oh ! quand irons-nous à Dieu véritablement? Considérons ce qui nous éloigne de lui, ce qui retarde une union si douce, si ravissante ; nous verrons que ce sont toutes choses dont nous nous soucions très peu, que nous méprisons même, tant notre pauvre cœur est étrange et plein de contradictions.

Je passerai ici tout le mois de décembre. Le lende-

Page 1