I.iyiTRr.S DR L.VMKNNAIS A LA BAUONNK COTTi
main (les Hois, j'irai avec mon frère à la ClitMiaic; nous y l'osItM-ons deux semaines, après quoi je partirai pour JParis, où quelques aiïaires m'appellent. Ainsi, nous nous veri'ons plus tôt que je ne l'avais espéré. M. de Saint-Victor me donne une chambre, rue du Clierche-Midi, n" 15. Mon projet est de revenir en Bi-etagne au printemps. Je suis bien aise (jue mon voyage concoure avec votre séjour à Paris. Je pourrai vous voir plus souvent que si vous étiez à Cernay.
Je reçois assez rarement des lettres de Denys Benoist. Il devait vous écrire, et je m'étonne qu'il ne Tait pas encore l'ait. Le pauvre garçon s'ennuie extrêmement à Francfort, loin de ses parents et de ses amis. Il est occupé du matin au soir à traduire des protocoles et autres telles choses du môme genre. Je le plains beaucoup, et je désirerais bien que son frère pût lui procurer une place à Paris, mais cela n'est pas très facile.
Je ne me suis point encore occupé de mon troisième volume; j'ai voulu voir auparavant ce que deviendrait le second. Comme ce n'est pas pour moi que j'écris, il serait au moins inutile de perdre le temps à mettre au jour des idées qu'on repousserait. J'attends les moments de la Providence. Il me tarde bien d'embrasser la chère petite Marie-Pauline ; vous me le permettrez, n'est-ce pas ? Mille choses tendres et respectueuses à sa grand'maman et à son papa. A jamais tout à vous du l'ond du cœur.
Saint-Brieuc. 6 janvier 1821.
Croyez donc que je ne doute pas plus de vos sentiments que vous ne devez douter des miens. Notre
lOG i.irrruKs dk lamf.nnats a la nAuoNNR corru
allaclnMiu'iil, d(inl Dini est le lien, ur saurait ni s'éteindre ni s'aU'aiblir jamais. Le temps n'a de prise que sui* ce qui est de la terre, sur ces fugitives amitiés qui s'évanouissent dans le tombeau; mais la religion, qui mêle je ne sais quoi de grave à nos aiFections sans les rendre moins douces, leur comnmnique aussi son immortalité.
Je crois, avec peine, (jue votre santé soulire de l'hiver. Je crains ([ue vous ne vous ménagiez pas assez. Il faut prendre garde à ces douleurs de côté et les combattre, sinon par des remèdes, au moins par un régime approprié et par des soins de tous les moments. Ceux que vous donnez à la petite Pauline ne doivent pas vous faire négliger ceux que vous vous devez à vous-même à cause d'elle. Il me tarde de voir cette aimable enfant. Qu'elle ressemble à sa mère, c'est mon souhait de bonne année.
Je serai probablement à Paris à la fin de janvier. Nous partons dans deux jours, mon frère et moi, pour la Chênaie, où nous passerons ensemhle deux semaines, après lesquelles je me mettrai en route, si quelque événement inattendu ne m'en empêche. Je regrette d'être logé si loin de vous ; nous serons cependant plus près que lorsque j'habitais les Feuillantines, et je serai également libre dans l'appartement que M. de Saint-Victor veut bien me donner. Que ce sera pour moi une grande joie de vous revoir après une si longue absence ! Je pense souvent aux projets que nous faisions de nous réunir. La Providence en a disposé autrement; elle m'a comme isolé de tout ce qui m'était cher, car je ne suis guère moins séparé de ma famille à la Chênaie qu'à Paris. Mais ce que Dieu fait est bien fait, et il faut l'en louer.
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La pelil.e brocliuro ' dont vous ino pai'lciz n'était qu'un aiiicle de journal. Cela ne valait guJ're la peine d'être imprimé k part; mais j'ai cru qu'un prêtre ne devait pas laisser passer sans réclamations une proposition liéiétifiue avancée pul)li(juement par un ministre du Roi ; d'autant plus que cette proposition a de grandes conséquences, et qu'elle est le fondement de l'oppression dans laquelle nos profonds administrateurs s'efforcent de tenir le ciei'gé.
Veuillez faire agréer mes vœux et tous mes sentiments à M""^ de Sainte-Olympe et à M. Cottu ; est-il besoin de vous dii-e tout ce que vous m'êtes? Non, votre cœur vous le dira mieux que moi.
Paris, vendredi.
Je voulais vous écrire tous les jours ; je n'ai pu disposer d'un moment. Les affaires succèdent aux affaires, et le temps s'en va avec une rapidité qui m'effraie. Je doute que je puisse achever ici ma Défense-. Mes yeux se tournent avec regret vers nos champs et nos forêts ; je ne vois de repos que là. Que vous êtes bonne de m'avoir écrit ! Croyez que je sens bien vivement le prix de votre amitié. La mienne est fort peu de chose, mais elle vous est acquise pour
' Réflexions sur la nature et l'étendue de la soumission due aux lois de l'Église en matière de discipline. Cette brochure avait été écrite par Lamennais à l'occasion d'un discours prononcé par le ministre de l'Intérieur (le comte Siméon) le 21 novembre 1820, lors de la pose de la première pierre du séminaire de Saint-Sulpice.
* Lamennais préparait en ce moment une Défense du second volume do YEssai sur l'indifférence en matière de religion, qui avait eu beaucoup moins de succès que le premier et avait donné lieu, même dans le monde catholique, à de vives controverses.
iOS I.KTÏUI'.S l)K I.AMKNNAIS \ l.\ r.MiONNF. COÏTU
jamais. Voici les luiiiu'ros dv vos hillcls de. loterie : 54. 84, 8G, 90. M""' de Sainle-Olyinpo en esl-elle contente? Mille tendres respects. Je tàclierai de trouvei" un instant pour vous voir. Pourquoi ètes-vous si loin V
Aux Feuillantines, li^ 22 mars
Il V a bien longtemps que je ne vous ai vue. Je n'ai pas même pu vous écrire au milieu de toutes mes peines, et des tristes soins qui les accompagnent ^ Croyez cependant que je n'ai pas cessé de penser à vous. Je suis sûr que votre cœur a bien senti ce qu'éprouvait le mien. Ce qui est arrivé, Dieu l'a voulu, voilà notre seule consolation. Adieu, donnezmoi de vos nouvelles. Je suis à vous à jamais.
(Sans ilatc.)
Que votre douleur'^ augmente les miennes ! je vais demain matin voir s'il est possible de vous trouver une cliambre ici près. Vous saurez aussitôt le résultat de mes recherches. Mais, de grâce, calmez-vous. Je vous le demande au nom de celui qui a tant souffert pour nous. N'oubliez pas que vous êtes chrétienne. Oh ! ne déchirez pas mon pauvre cœur, qui saigne déjà de tant de plaies. M""^ de Sainte-Olympe attend. Adieu, aimez-moi comme je vous aime.
' L'abbé Carron venait de mourir et le pensionnat des Feuillantines allait l'Ire fermé.
* M"" Gottu venait de perdre son premier enfant.
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Paris, mardi 28 mars.
Je voulais vous voir aujourd'hui, cela m'est impossible, non pas tant à cause de la mii^raine que j'ai depuis ce matin, qu'à cause d'une douleur au pied qui m'empêche de marcher. Faites-moi savoir de vos nouvelles, je vous en prie. Votre douleur est naturelle, elle est juste, mais elle n'est pas assez résignée. Rappelez la foi dans votre cœur; ne cous affligez pas comme les païens qui nont i:)as d'espérance. Que pleurez-vous? Le bonheur de cette chère enfant que vous aimiez plus que vous-même. Elle est heureuse et vous vous désolez; elle est dans le ciel, et vous regrettez qu'elle n'habite plus la terre. Hélas, ce n'est pas elle, c'est vous, c'est moi. c'est nous tous, pauvres habitants de ce triste monde, qu'il faut plaindre; mais encore sans excès, sans trouble, sans rien de ce qui peut altérer la paix que notre Sauveur est venu apporter à ses disciples. Priez et votre âme se calmera. Dieu ne demande qu'à vous consoler ; lui direz-vous : non, je ne veux pas ? La chambre que j'avais en vue est occupée par le fils du propriétaire, revenu de Rome depuis peu Je ne sais si j'en pourrai trouver une autre.
Adieu, écrivez-moi deux mots qui me tranquillisent.
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Paris, lundi 2 avril.
Vous ne m'avez point donné de vos nouvelles, vous savez cependant combien je désire en recevoir. Parlez-
110 LKTTlUiS I)K I.AMKNNAIS A l,A UAUONNli COTTU
moi de votre santé, et aussi de l'état de votre âme. Je prie Dieu tous les jours d'être lui-même voti-e consolation. Il m'en coûte beaucoup de ne pas vous voir ; je n'ai jamais si vivement senti comi)ien le temj)s est court. Mes devoirs s'entraînent et se multiplient, ils ne me laissent pas un moment de libre.
Mille cboses affectueuses et tendres à M"'" de Sainte- Olympe et à M. Cottu. Adieu, vous savez ce que je vous suis.
Paris, 9 avril.
Je vous sais gré de l'exercice que vous faites ; il est absolument nécessaire à votre santé. Mais vous vous abandonnez trop à une affliction qui doit avoir des bornes. Croyez-moi, Dieu n'approuve pas ces douleurs excessives; elles affaiblissent l'âme, cette pauvre âme qui a besoin de toutes ses forces pour supporter la vie, et pour en remplir les devoirs. Je suis étonné que la prière ne vous calme pas. Vous savez ce qu'il faut y joindre pour la rendre efficace, et le temps dont nous approchons a dû vous le rappeler déjà plusieurs fois. J'ai lu avec intérêt votre traduction, qui est fort bonne. Vous pourriez faire des choses charmantes et très utiles. Dieu vous a donné tout ce qu'il faut pour cela. Cependant, je n'approuve pas entièrement le choix du morceau que vous avez traduit. Le sujet en est trop sombre, et comme il y a quelque chose de faux dans les sentiments que l'auteur a crus religieux, et qui ne sont que philosophiques, l'impression générale qui en résulte est une tristesse amère et sèche, sans presque aucun mélange des douces consolations du ciel. Le cœur descend
i,i:ttkf,s i>k i.vmknnais a l.v bauonnk cottu m
dans la fosse avec le fils do la veuve, et il reste là. Je suis toujours fort occupé. Du i-este, ma santé n'est pas plus mauvaise, à la faiblesse près. Il y a dos moments oii je suis comme entièrement épuisé. Ne me faites donc jamais cette question, si je vous aime? Ce n'est pas un doute, je le sais bien, mais cela y ressemble un peu, et cette ressemblance me fait mal.
(Sans ilate,)
Je regrette bien de ne pas vous avoir vue avant votre départ pourCernay, et surtout que votre mauvaise santé en soit la cause. Je me dédommagerai le plus tôt possible, en allant vous demander à dîner avec Denys Benoist. qui m'a proposé de me conduire et de me ramener dans son cabriolet, car je serai malbeureusement forcé de revenir le même jour, à cause de mes occupations. Je suis, plus que jamais, surcbargé de travail, et obligé de prendre sur mon sommeil, en restant néanmoins toujours arriéré dans ce que j'ai à faire.
Il me tarde extrêmement d'apprendre que vous êtes mieux, que l'air de la campagne et l'exercice vous fortifient. Ménagez votre frêle santé, c'est un devoir. Soignez la douce consolation que Dieu vous prépare. Mais que votre paix ne repose sur rien de terrestre. Ce qui est de la terre passe et déchire notre cœur en passant. Les espérances du ciel sont les seules qui ne le blessent jamais.
Milles choses tendres et respectueuses à M"^ de Sainte-Olympe et à M. Cottu. Je suis à vous avec tous les sentiments de l'amitié la plus dévouée et la plus inaltérable.
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<:vi
Paris, i'-i mai.
Je c.i'ains bien que votre santé ne soutire de ce mauvais temps. Je n'en coruiais guère de plus Li-iste ; c'est avril dans toutes ses rigueurs. Il semblait avoir cédé son rang au mois de mai ; mai à son tour lui cède le sien, et de tous ces arrangements il résulte qu'après des chaleurs prématurées et très fortes, on meurt de froid.
C'est dimanche la première communion de nos entants, ce qui m'empêchera d'aller vous voir, comme j'en avais le projet. J^a journée se passera en exercices pieux, de sorte qu'il me sera impossible de m'absenter.
On va commencer incessamment à imprimer ma Défense. Je suis bien ennuyé de ce travail. La vie se passe à faire autre chose que ce qu'on voudrait, mais aussi nous savons si peu ce qu'il faudrait vouloir ! Si vous avez lu les derniers journaux, vous aurez vu que bien des gens, et le gouvernement lui-même, veulent de la religion moins que jamais. Il y a une perversité qui est sans retour, et une folie qui est sans remède.
Mille hommages respectueux à M"*" de Sainte- Olympe. Rappelez-moi, s'il vous plaît, au souvenir de M. Cottu et croyez à mon bien tendre et inaltérable attachement.
Paris, 25 mai.
11 est vrai, j'étais inquiet de vous, mais j'aime mieux que vous ne m'écriviez point, que de vous
LRTTRRS nr, LAMKNNAIfî A l\ fiARONNR COTTl' 113
causer la iiKtindro soudrancp J'ai moi-mènio t'pi-ouvé un seiiil)lal)l(' «'UV't de ce mauvais lonips. Depuis liuit jours, j'ai sur les reius une espèce «le rliuiuatisme qui se porte quel(juefois à la tète, et dont je ne serai débarrassé, je crois, que lorscjue la température deviendra j)Ius douce. Gela m'empêchera d'aller vous voir dimauclie, car je me remue diflicilement, et le froid, et menu; un simple dérangement dans mon régime hahiluel augmente mon mal. Mais il ne durera pas toujours, et je profiterai du premier moment de relâche qu'il me laissera pour aller vous recommander de vive voix tous les ménagements dont vous avez besoin dans votre état. Je bénis le bon Dieu de la consolation qu'il vous accorde, car c'est de lui que tout vous vient, et les joies, et les peines, qui, pour les chrétiens, sont ausr>i des joies.
Ne vous fatiguez pas à votre travail. Est-ce celui dont vous m'aviez parlé? Les recherches ont de l'intérêt, quoi(|ue un peu arides. La perfection serait de trouver une occupation qui nourrît votre ame, en occupant l'esprit.
Dites-moi comment je pourrai vous envover ma Défense, qu'on imprime en ce moment.
Veuillez offrir mes hommages à M"'" de Sainte- Olympe et me rappeler au souvenir de M. Cottu. Vous savez avec quelle tendre affection je suis à vous.
CVÏII
Paris. 17 juin
J'ai été depuis quinze jours très occupé et presque toujours souffrant; c'est ce qui m'a empêché de vous écrire. D'ailleurs, j'espérais toujours trouver un moment pour vous aller voir. Je ne sais plus quand ce
Ht IFTTRF.S DF. l.AMRNNAIS A l.A BARONNK COTTU
inoiiicnt, viendra. Il laiil que nous (|uillions cette maison dans (|uin/.e jours, et celle (|ue nous devons liahiler ne sera libre (ju'à la nni-juillel. ()n ne j)f)urra même coniuiencer les réparations indisj)ensal)les (juà cette éjjoque. Heureusement, on nous cède quelques chambres pour un mois dans une maison rue de l'Arbalète. Nous nous y arranj^erons provisoirement. Cela me fait perdre un temps que je regrette beaucoup. Comment travailler de suite au milieu de ce tracas, et comment y laisser ces pauvres dames seules et sans aide ^ ? J'ai une envie extrême dètre fixé; mais qu'y a t-il de fixe sur la terre? Aujourd'hui ici, demain là. Fermons les yeux et laissons-nous conduire par la Providence; elle sait mieux que nous ce qui nous est bon.
Ne faites-vous rien pour votre côté ? J'ai vu que les sucs d'herbes réussissaient. Voici la saison d'en prendre, mais le temps est si froid !
N'oubliez pas le manuscrit que vous m'avez promis. Vous pouvez taire des choses charmantes, en vous occupant aî^réablement : quoi de mieux ?
Mille choses à M. Cottu et respects à M'"' de Sainte-Olympe. Croyez à mon inaltérable amitié.
(Juillet, sans date.)
Ne croyez donc jamais que mon amitié puisse se refroidir; ne vous l'ai-je pas dit? elle est à l'abri du temps. Vos craintes me font de la peine. Je ne suis
' Lamennais parle ici des trois demoiselles de la Lueinière, de Trémereuc et de Viliiers qui, après avoir dirigé le pensionnat des Feuillantines, s'étaient établies provisoirement rue du Faubourg- Saint-Jacques.
LF.TTIIF.S DK I,AM KNNAIS A I,A BARONNR COTIT 11 îj
pas de coux qui cliani;ent, et votre cœur ne devrait pas se délier du mien.
Je làclierai de vous voir dans le mois d'août. Je suis retenu par mon frère, qui est arrivé depuis peu de jours, et qui ne passera que quelques semaines à Paris.
Vous pouvez garder les Soirées un mois encore. J'en aurai besoin à cette époque pour mon troisième volume au(|uel je ti'a\ aille.
.Mille choses à M. Col tu. Je suis tout à vous du fond du cœur.
ex
Paris, 10 août. Rue du Faubourg-Saint-Jacquos, 28.
Vous avez pris, je crois, une résolution fort sage, en vous déterminant à venir pour vos couclies à Paris. Vous seriez trop loin des secours à Cernay. Si vous pouvez y retourner à la fin de septembre, ou même au commencement d'octobre, vous v retrouverez encore quelques beauxjours. En novembre, c'est déjà l'hiver. Pour ondoyer un enfant, il faut une permission de l'archevêque. Quelquefois on accorde ces permissions difficilement. Bossuetn'endonnaitjamais. On est, je crois, ici moins sévère; c'est ce que vous dira M. Desjardins. Je vous conseille de lui en écrire, ou, ce qui vaudra mieux, de lui en parler à votre arrivée à Paris. Il sera moins aisé d'obtenir peut-être que le baptême se fasse à Ermont. Au reste, le bon M. Desjardins fera sûrement tout ce qui sera faisable.
Nous sommes depuis îrois jours dans notre nouvelle maison, et jusqu'à présent d'une manière assez désagréable, car les ouvriers sont presque partout, et l'odeur de la peinture nous gêne beaucoup, mais cela passera comme toutes choses. Je me réjouis de
ill'> I.F.TÏHIÎS DR LAMI.NN.US A LA lîAIîiiNNR (U)TTU
l'espoir de. vous voir hionlôt. cl, je ineii réjouirais davanlago si vous n'éliez pas contrariée de venir à Paris.
M'"" de Sainte-Olympe est-elle avec vous? Veuillez lui olïrir mes hommages et mille compliments affectueux à M. Cottu. Qu'il y a longtemps que nous n'avons causé un peu à notre aise! La vie serait bien triste si nous n'en attendions une autre où l'on ne se quitte plus.
Paris, vendredi.
Je comprends votre désir depasserriiiverà Gernay ; à plusieurs égards, vous y seriez mieux qu'à Paris. Je ne crains qu'une chose, c'est que vous vous y trouviez trop seule dans la mauvaise saison; peu de gens pourront vous aller voir, et M'"" do Sainte- Olympe s'ennuiera peut-être. Le mieux ne serait-il pas de ne prendre aucune résolution absolue, de rester à la campagne pendant que vous y serez bien et de la quitter au moment oii elle vous sera désagréable ? Je n'ai point oublié le projet dont nous avons causé; j'y pense au contraire souvent, mais je ne sais s'il me sera possible de l'exécuter. Je suis comme enlacé dans une multitude d'affaires et d'occupations. On dit : pourquoi ne pas rompre et laisser tout là pour quelque temps? parce qu'il y a des choses qui, bien que possibles en elles-mêmes, ne peuvent pas se faire néanmoins, à cause de mille et mille petits obstacles, de mille et mille inconvénients qui en résulteraient. La vie est pleine de ces choses-là, cette vie si triste, si pénible, si fatigante, quand on la sépare de celle que nous attendons. Donnez-moi souvent de
VOS nouvelles et de celles de votre cliei' petit'. Je prie le bon Dieu de le bénir, et de le rendre tel qu'il doit être pour faire votre bonheur et pour assurer le sien. Que vous dii-ai-je de plus? Cherchez dans votre cœur les vœux les plus vifs et les plus tendres: ce sont ceux que je forme pous vous.
Paris, 6 novembre.
Depuis trois semaines, il m'est arrivé de sortir un seul jour pour des affaires, et c'est précisément celui 011 M. Cottu a pris la peine de passer à la maison. J'ai eu bien du regret à mon retour. J'aurais désiré savoir en détail comment est votre santé et celle de votre cher petit enfant. N'ètes-vous point fatiguée de nourrir? Le défaut de sommeil, au moins suivi, doit vous être extrêmement pénible. Des personnes plus fortes que vous ne résisteraient pas à cette épreuve ; mais il y a pour les mi-res des dons particidiers. La Providence les soutient et veille sur elles, car elle est mère aussi par sa vigilance et par sa tendresse. Je voulais vous écrire ilyalonglemps; mes occupations m'en ont empêché. Je ne sais où donner de la tête, avec un travail toujours croissant et une santé toujours plus mauvaise. Il me faudrait sept ou huit mois de solitude absolue pourfmir mon troisième volume. J'ai trouvé le moyen d'y pouvoir donner au moins quelques instants, en n'allant nulle part et en ne dînant qu'à huit heures, ce qui allonge la soirée, qui est pour moi le meilleur moment et le plus tranquille. Avez-vous décidé quelque chose sur votre séjour à
* Sun Jils Félix, né le 9 septembre 1821.
H8 I.IÎTTHKS I)K LAMENNAIS A I.A lîAlUINNK COTÏl'
C(Mnuy'.' Il me jiaraîl dillicile que vous y passiez riiivor entier. N'euillez oHiii- mes lioinma^es à M'"" de Sainte-Olympe, et me rappeler au souvenir de M. Collu. Je suis et serai toujours enlii-rement à vous du fond de mon cœur.
Denys Benoist me prie de vous parler de lui. Il réclame dans votre souvenir une petite place qui lui sera bien précieuse et Lien chère.
Paris, 16 novembre.
Je suis très reconnaissant de la proposition que vous me faites de nous établir cet hiver à Cernay. Cet arrangement n'est pas possible. Nos dames ont ici leurs habitudes. Elles ne pourraient, ni ne voudraient quitter Paris, et, de mon côté, j'y ai une multitude d'allaires qui m'y retiendront nécessairement jusquà mon départ pour la Bretagne. A quelle époque aurat-il lieu, je n'en sais rien encore; je suis, à cet égard, un peu dépendant. Obligés de dissoudre notre maison, il faut que ces dames prennent des arrangements. L'une d'elles est à Saint-Brieuc, nous l'attendons sous peu de jours; à son arrivée, je saurai mieux combien de temps encore il me l'este à passer ici.
J'espère que votre santé continuera de se soutenir, malgré les fatigues attachées à l'état de nourrice, et puisque M. Cottu partage ces fatigues, il est bien juste qu'il reçoive aussi la force nécessaire pour les supporter. Mes petites nièces' vous offrent leurs hommages et leurs remerciements pour les dragées
' Les filles de sa sœur M"» Ange Blaize. L'une d'entre elles devint M"« de Iverlanguy.
ij.:tthf.s i>k i.amknnais a la iiauonnk cottu lli'
(lUc vous avez eu la lioiUé de leur envoyer, et (|ui ont été trouvées aussi bonnes que votre souvenir était aimable.
Mille compliments respectueux à M"" de Sainte- Olvmpe. Sait-elle (ju'on nous menace sérieusement de la lièvre jaune pour l'an prochain? Ce sera Là un triste printemps. Au reste, il paraît qu'on a le temps de prendre des précautions. Ayez toujours pour moi un peu de cette amitié qui m'est si précieuse et si chère.
CXÏV
Paris, dimanche.
La triste vie à laquelle mes occupations me condamnent est la seule raison qui m'empêche de vous voir plus souvent. En ne sortant jamais, et en ne perdant pas un moment de la journée, je ne puis encore, à beaucoup près, suffire à mes travaux. Je compte aller dîner avec vous mercredi. Si ce jour-là ne vous convenait pas, faites-le moi dire. Ne m'envoyez point votre cabriolet, parce que j'emploierai ce jour à faire des visites de départ. Il me sera bien doux de vous revoir. Je sens comme vous notre séparation, et mon cœur en souffre ; mais de quoi ne souffre-t-il pas ici-bas? Tournons les yeux vers la vie meilleure que nous attendons. C'est la seule chose qui puisse rendre celle-ci supportable.
Embrassez pour moi votre cher petit Félix. J'offre mes hommages à M"'* de Sainte-Olympe. Mille compliments à M. Cottu. Je suis bien tendrement à vous pourjamais.
120 LETTIŒS DE LAMENNAIS A LA liAlSd.N.NE C(HTU
A la Cliônaie, le 9 janvier 182:2.
Me voici donc encore une fois à cent lieues de vous et pour combien de temps, je l'ii^nore. Ma destinée errante me rapproche, m'éloigm; de ce que j'aime, et me porte, çà et là. comme le veuf qui se joue d'une feuille sécliée. Viendra enfin la dernière tempête qui me rejoindra pour toujours à ceux que j'ai perdus, ou plutôt qui m'ont précédé. Je relisais hier au soir quelques lettres de mon aimable Henry ; je pleurai beaucoup, cela m'a fait du mal. Ces souvenirs trop vifs me sont mauvais ; ils affaiblissent l'àme, qui n'a pas trop de toutes ses forces pour remplir les devoirs que Dieu lui impose. Il est quelquefois dangereux de trop arrêter ses regards sur l'autre vie, à cause du dégoût que celle-ci inspire. Quand le cœur se sent attiré avec une certaine force au delà du tombeau, tout l'homme défaillit {sic) et il devient inutile sur la terre. Après tout, ce ne sera pas long, et nous pouvons bien attendre le moment marqué par la Providence. L'essentiel est qu il nous trouve préparés.
Donnez-moi de vos nouvelles; parlez-moi de vous, de votre cher petit enfant, et de toute votre famille. Je vous prie de me rappeler au souvenir de M"'" de Sainte-Olympe et de M. Cottu. Agréez mes vœux de nouvelle année et l'assurance d'un attachement que les années n'altéreront jamais.
A la Chênaie, le 25 janvier.
Non, l'amitié que vous avez pour moi n'est ni plus vraie, ni plus profonde que celle que je conserve et
LF-TTHES DE LAME.NNAIS A LA BAllONNE COTTU 121
que je conserverai toujours pour vous. Je vous l'ai dit l)ien des fois, mon cœur ne change pas aisément etiiu^s affeclions, c'est moi-même. Si des devoii's dilférents nous séparent sur la terre, il y a un lieu et un temps où, 2:ràce à la miséricorde de celui qui est le lien de nos âmes, nous nous retrouverons, je l'espère: ce lieu, c'est le ciel, et ce temps, c'est l'éternité. Tout le reste n'est rien ; ce n'est que la faiblesse de notre foi et la faiblesse de notre amour qui en font quelque chose.
Je n'hésiterais pas plus que vous dans l'occasion dont vous me parlez. Il ne peut y avoir de difficulté que pour ceux qui ne croient pas. Est-ce qu'on serait lié envers un père qui recommanderait d'entretenir soigneusement une maladie mortelle dans son enfant? Est-ce qu'on peut refuser la vérité à une âme qui la désire, qui la demande? Est-ce qu'on peut la repousser dans l'enfer, alors qu'elle s'efforce d'en sortir? Est-ce qu'il y a des droits contre Dieu? Ne voiton pas que, s'il faut le consentement des pères pour ramener leurs enfants à Jésus-Christ, il faut commencer par condamner Jésus-Chriet lui-même, qui, apparemment, ne demandait pas le consentement des parents pour instruire et pour baptiser ceux qu'il appelait et qui venaient à lui. On dira peutêtre : on abusera de ce principe contre vous. N'en peut-on pas dire autant à l'égard de la morale, et ne faut-il pas supposer d'abord une bonne morale et une vraie religion, si l'on veut raisonner conséquemment? Si vous sauvez mon fils contre ma volonté, je ne pourrai tuer le vôtre contre votre volonté. Estce cela qu'ils disent? Non, répondent-ils, mais est-il sûr que vous sauviez mon fils? Et voilà tout de suite l'incrédulité, ou le doute qui se manifeste. Adieu, pensez à moi; mille choses à tous les vôtres ;
d22 ij:ttiu:s m. i.aMknnais a i,.v iîahonnk cottu
enil)i'asscz pour moi le petit Féli.v. Tout à vous ft à janitiis.
(Même adresse.) A la Clic^naic, le 13 février.
Mon Dieu, que vos peines iiTen causent à moimême une bien vive ! Je n'en avais nul soupçon; je vous croyais parfaitement heureuse de tout point, heureuse autant qu'on peut l'être sur cette misérable 1 erre; je me trom[)ais. et votre cœui" blessé saignait en secret. Je conçois tout ce que vous souffrez ; plus il y a d'abandon de vous-même et de délicatesse dans vos sentiments, plus vous sentez le besoin de vivre en aulnii, plus aussi tout ce qui ressemble à nne sorle de séparation, ce qui fait souvenii- (|u'on est deux, et pas un seulement, vous est douloureux. Je crois que Dieu permet cela pour vous éprouver, pour vous purifier, pour vous forcer, en quelque sorte, de vous approcher davantage de lui ; car il est vrai que le bonheur vous en a d'abord éloignée un peu, et que votre piété est devenue plus tiède et plus négligente. Allez donc, je vous en conjure, à celui qui ne change pas, et que vous trouverez toujours le môme. Ouvrez-lui votre cœur, parlez-lui de vos peines, dites-lui que vous les acceptez avec résignation de sa main, que vous voulez porter cette croix, et de plus pesantes encore, aussi longtemps qu'il lui plaira, toujours s'il le veut. Je vous assure en son nom que vous trouverez une grande paix dans cette soumission sans réserve
Quant à la conduite qu'il convient de tenir avec M. C... je vous engage beaucoup à ne jamais lui parler de ce qui vous afllige. S'il ne le sent pas de
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lui-nirme, vous ne lui ferez point sentir. S'il le sent, et que néanmoins il ne \(Miilie rien clianger à sa nianit're d'èlre, vos plaintes l'inipoi'tuneront, et peutêtre éloigneront peu à peu son cœur de vous. Rendezlui votre société douce; évitez même, autant que vous pourrez, de paraître triste devant lui. Environnez-le de prévenances et de marcjues d'affection. Faites que toujours, en sortant du monde, il vous retrouve avec jilaisir. Insensiblement il se lassera du bruit et du partage si vide et si fatigant des salons. Il reprendra le goût d'une vie plus tranquille, plus égale, et, au fond, beaucoup plus heureuse. Les vanités n'ont qu'un temps, mais il faut en attendre patiemment la fin, et l'illusion ne se détruit que par elle-même. Cependant faites-vous à vous-même des occupations réglées, sérieuses. Occupez-vous d'avance de l'éducafion de votre fils. Gardez-vous de l'ennui, il aigrit lout. Ne cherchez pas le monde, mais ne le fuyez pas; j'entends le monde qui vous convient ; l'autre ne mérite que le mépris et la pitié. Ni trop ni trop peu de solitude. Personne ne se suffit à soi-même. Nous sommes notre plus dangereux ennemi; notre imagination, notre cœur, nos pensées, tout conspire contre . nous quand nous sommes seuls ; il faut être avec les hommes ou avec Dieu, et être encore avec Dieu quand on est avec les hommes, sans quoi ce n'est que changer de misère.
Voilà ce que Dieu me donne aujourd'hui pour vous. Recevez-le au moins comme une marque du dévouement le plus sincère, comme de la plus tendre affection.
Adieu, priez pour moi, je prierai pour vous. Oh ! que la prière est douce, et qu'elle guérirait de blessures si nous voulions, si nous ne cherchions pas toujours le remède oij il n'est point, où nous ne le
124 i.KiTRKS i)i; la.mi:nnais a la haiionni': cottu
irouvoions jamais, si nous connaissions le don de Dirti! Adieu, encore une fois, el encore une fois tout à vous en (]elui qui est et qui sera toujours le lien (le notre union.
A la Chênaie, le 24 mars.
Deux petits voyages que j'ai faits autour de mon hermitage m'ont empêché de répondre à votre bien bonne et bien aimable lettre du 10. Le temps que vous me rappelez n'était pas doux pour vous seule ; mais, comme tout ce qui n'est point dans l'ordre ordinaire de la vie, il ne pouvait pas durer toujours. Dieu vous réservait une autre destinée, d'autres devoirs, un autre bonheur, et môme d'autres souffrances ; car rien n'est ici-bas sans mélange, et, si j'avais à peindre sous une forme sensible la vie humaine, je la peindrais telle qu'Homère représente Andromaque, le sourire sur les lèvres, et des larmes coulant de ses yeux.
Vous avez raison de bénir la Providence de votre partage; mais vous vous oubliez trop sur la terre; votre âme s'affaiblit, elle ne s'élève plus, comme autrefois, vers le ciel. Je suis véritablement affligé d'apprendre que vous négligez tant des devoirs que vous devriez mettre au premier rang, puisque ce sont des devoirs directs envers Dieu. Faites-vous une règle d'approcher avec exactitude des sacrements. Vous ne trouverez de force, de paix, et de consolation que par là. Quant au maigre et au jeûne, je ne vois pas en vous d'autre motif de dispense que votre santé, si elle en souffre. Consultez là-dessus la per-
LF.TTHKS DK LA.MKN.NAIS A LA RAUONNK COTTU 1 2:i
sonne qut; \ oiis néj^lip^oz Irop d'aller voir, et tenezvous-en à ce qu'elle dreideru.
Votre projet de vous lairc ini plan d'étude suivie pour diriger celles de votre cher petit Félix me semble très bon. Je me souviens parfaitement que vous [m'aviez demandé mes idées là-dessus. L'embarras de vous répondre fait que je ne vous ai ])()iut répondu. Religion, langues, histoire, littérature, voilà, je crois, les objets principaux. Vous n'avez pas envie de vous jeter dans l'étude du latin, et cela n'est pas non plus nécessaire. De littérature vous en savez certainement assez pour cultiver le goût de votre lils. Reste donc la religion et l'iiistoire. Vous poun-iez peut-être vous occuper de (juebjues abrégés historiques, pour classer vos connaissances en ce genre, et les mieux fixer dans votre mémoire. Relisez, dans l'Histoire unioerselle de Bossuet, la suite de la religion ; c'est un magnifique tableau et une superbe apolog'ie du christianisme. Pascal aussi vous intéressera ainsi que les lettres de Fénelon sur la religion et la métaphysique. x\près cela nous verrons, mais vous sentez qu'il est difficile de répondre, en ce genre, à une question trop générale. Il faut que vous regardiez vous-même de quel côté votre esprit se portera naturellement, et ce qui aura pour lui plus d'attrait. Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent qu'il vous sera possible. Pensez que je suis bien seul, et que je n'ai guère dans ma solitude d'autre consolation que le souvenir des personnes que j'aime aussi véritablement et aussi tendrement que je vous aime. J'offre mes hommages à M"^ de Sainte-Olympe et à M. Cottu.
d26 I.l.lll',i:s 1)K LA.Mi:.N.NAlS A I. \ nAliuNNI, COITU
A la Chênaie, le 13 mai.
Deux petits voyages, beaucoup dimpoituns que l'été m'attire, et quelques occupations de surcroît m'ont empêché de vous répondre plus tôt. Mon libraire ayant manqué, il m'a fallu penser à mes alfaires, et y penser désagréablement. Je perdrai tout ce qu'il me devait et il me devait une somme assez forte, sur laquelle je comptais pour des remboursements \ Que le bon Dieu soit béni; mes charges déduites, il ne me reste pas un sou d«' revenu, La Providence pourvoiera à mes besoins qui ne sont pas grands.
« Man wants but liltle hère below « Nor wants that little long ».
Vous m'avez fait beaucoup de plaisir on m 'apprenant que vous deviez bientôt voir M. Desjardins. Vous regrettez avec raison d'avoir tardé si longtemps. Pour prévenir des regrets semblables, il n'est que de vous faire une règle à vous-même et d'y tenir invariablement. La religion est plus dans votre esprit que dans votre cœur : vous n'avez pas un désir assez vif du salut. Et pourtant n'est-ce pas là votre grande, votre unique affaire ? Vous avez vu le monde tel qu'il est, il n'a plus d'illusion pour vous, vous en connaissez le vide, et vous cherchez encore quelque chose dans ce vide, je ne sais quoi que vous ne sauriez nommer vous-même. Quittez ces vaines pensées,
* Voir dans ia correspondance de Lamennais avec son frère l'abbé Jean {Œuvres itiédilex. II. p. 418 et suivantc^S' le n-iMt de ses démiMés avec le libraire Méquignoii.
LETTUKS DE LAMENNAIS A LA BAHONNE COTTi: 127
sortez ilii U'iiips, entrez (l'avance dans cette éternité (|ue NOUS devez Imhitcr un jour, demain peut-être rt, (juand ellti ne s'ouvrirait pour vous que dans cinquante ans, soixante ans, ne sei'ait-ce pas encore demain ? Oh ! si vous le vouliez, que votre vie serait douce ! Que vous man([uerait-il pour être heureuse autant ({u'on peut l'être ici-has? Plus de piété, plus d'amour de Dieu, un plus grand détachement de la terre ; et tout cela, vous ne le trouverez que dans la pratique des sacrements, dans la prière et les exercices que vous négligez. Encore une fois, faites-vous une règle ; sans cela vous resterez dans l'état oii vous êtes depuis deux ans. Je vous parle avec une lii)erté qu'autorise, je crois, une ancienne et tendre amitié, Dites-moi que vous n'en êtes pas mécontente.
Je vous prie d'embrasser pour moi votre clier petit Félix. J'offre mes hommages à M"^ de Sainte- Olvmpe. Veuillez me rappeler au souvenir deM. Cottu. Adieu, je suis et serai toujours tout à vous du fond du cœur.
A la Chênaie, le 26 mai.
Je reconnais bien votre excellent cœur dans les propositions que vous me faites, et je n'hésiterais pas à les accepter si mon séjour en Bretagne, où ma dépense est presque nulle, ne me procurait pas le moyen de réparer peu à peu une partie des pertes que j'ai éprouvées. J'ai l'espérance d'en être quitte avec mon libraire pour une pei'te de quelques mille francs et de conserver mon droit de propriété, qui me sera plus tard une ressource. Mon affaire est entre les mains de deux amis très zélés ; je les laisse agir comme ils l'entendent, et sans me tracasser du
rrsullal, qui sera Ici (jin' Dieu voudra qu'il soil. ,Ir 110 puis songer en cmmuoiucuI à un voyage de Pai-is; il faut que j'achève ici mon (luxiage ; je ne trouverais ailleurs ni le loisir, ni les livres dont j'ai besoin. Je crovais vous avoir dit (jue, pour «'viter les nouvelles chicanes qu'on n'aurait, pas manqué de me l'aire si je n'avais pas donne à la dernière partie de ['Essai plus de dcveloppement que je ne mêle proposais d'abord, je m'étais résolu à présenter le tableau de la tradition tout entière. 11 résulte de là que j'ai encore trois volumes à faire paraître, au lieu d'un que j'avais promis. Le premier sera fini sous peu de jours: les deux autres exigeront à peu près dix-huit mois de travail, car je suis obligé de faire beaucoup de recherches. Du reste, vous apprendrez avec plaisir que toutes les personnes marquantes à Rome se sont déclarées hautement pour moi, entre autres le cardinal délia Somaglia, doyen du Sacré-Collège. Le sens commun l'emportera, mais il faut qu'il prenne patience .
Ce que vous me dites de la règle que vous vous êtes prescrite me fait bien plaisir. Vous êtes embarrassée pour mettre de l'ordre dans vos devoirs ; je ne vous dirai là-dessus qu'une seule chose : donnez en tout et toujours la première place à Dieu, et puis allez sans crainte, avec une grande liberté d'esprit.
La conduite de M. C... pendant les élections est digne de lui, c'est-à-dire d'un esprit et d'un cœur droit. Il n'est pas douteux qu'on ne veuille nous mener à une révolution qui serait terrible. Réussirat-on à l'empêcher? Je l'ignore, mais ce que je sais bien, c'est qu'il faudrait pour cela qu'il s'opérât un arand changement dans le système de ceux qui gouvernent, ou qui sont censés gouverner.
Je m'explique d'autant moins ce que vous me mandez par rapport à Denys, que je n'ai jamais vu la
MiTTUKS DE LAMKNNAIS A LA IlAIKINNi: COTTU 120
ip.oiiidrc varialiuii dans ses soiiliniciiLs pour nous. J'aime à croire que les torts que vous lui re[)rocliez tiennent à quelcjue circonstance indépendante de sa volonté, et que ni vous ni moi ne pouvons deviner. Embrassez pour moi votre cher petit Félix, et pensez quelquefois au pauvre solitaire de la Chênaie, comme cà la personne du monde qui vous est le plus tendrement dévouée.
A la Chênaie, le 28 juin.
Je souiïre de ces continuelles douleurs que vous éprouvez. Ne les négligez pas; il y a probablement quelque remède. Vous vous étiez autrefois assez bien trouvée de l'exercice du cheval; pourquoi ne pas l'essayer de nouveau? Je ne vous dis pas de vous droguer, mais je voudrais que vous prissiez quelque moyen pour combattre ce mal naissant, qui pourrait, malgré votre embonpoint, devenir une véritable maladie en s'invétérant. Je suis ravi d'apprendre que la santé de votre cher petit Félix ne vous laisse rien à désirer. J'espère- qu'il sera, sous tous les rapports, votre consolation et votre joie dans ce triste monde. Bénissez Dieu de vous l'avoir donné, et, en formant sa jeune raison et ses premiers sentiments, en aidant, pour ainsi dire, son âme à éclore, n'oubliez jamais qu'il est à Dieu avant d'être à vous.
J'attends impatiemment le manuscrit que vous me promettez. Je ne le lirai pas seulement avec plaisir, avec intérêt, je le lirai comme quelque chose devons. Si vous n'avez pas de motif qui vous empêche de l'envoyer à Denys Benoist, c'est le plus sûr moyen de
4 30 LETTRES DE LAMENNAIS A LA BAUONNË COTTU
me lo lairo parvenir. Il a le porLtVani' par son père. Quant au petit manuscrit que vous avez la ])nnlé de réclamer, si je ne vous l'ai pas rendu, comme il paraît, je ne sais en vérité où le prendre. Dans le cas où je le retrouverais, je vous l'enverrai très certainement.
Vos réflexions sur l'étendue que je dois donner à la dernière partie àa l'Essai sont justes en ceci, que l'ouvrage y perdra sous le rapport littéraire. Mon amour-propre pourrait en soulfrir, si je le comptais pour quelque chose, mais je suis persuadé que la vérité gagnera beaucoup à ce développement. Il me paraît hors de doute qu'on m'aurait forcé de dire, dans une seconde Défense, tout ce que je suis résolu à dire avant d'être attaqué. C'est un travail de plus, et un travail pénible, parce qu'il exige de grandes recherches, et que l'esprit s'ennuie tandis que la main transcrit des autorités. J'estime qu'il me faut encore dixliuit mois de patience. Après cela, je vous reverrai, et ne doutez pas que ce terme me paraisse extrêmement long. Le devoir seul me retient ici. Ce n'est pas, je vous assure, une existence fort douce que la solitude absolue à laquelle il a été nécessaire de me condamner. Après une journée de fatigue, ne trouver que soi à qui parler, ce n'est pas un délassement fort agréable. Mais, puisque Dieu l'ordonne ainsi, c'est certainement ce qu'il y a de meilleur pour moi en ce monde.
Je remercie M"^ de Sainte-Olympe et M. Cottu de leur souvenir aimable. Veuilleic leur faire agréer tous mes sentiments.
Adieu, pensez à moi, aimez-moi toujours un peu; ce ne sera que justice, car je pense à vous sans cesse,' et personne ne vous est plus tendrement dévoué. Vous le savez bien, n'est-ce pas?
LETTUliS UE LAMENNAIS A LA UAUONNE GUHU 131
A la Chênaie, le 22 juillet.
Quoique je n'aie jamais douté de votre adcction, toutes les preuves que vous ne cessez de m'en donner me touchent comme si chacune était la première Soyez sûre que mon cœur sent vivement combien il est doux de se reposer sur un autre cœur. Dans la profonde solitude où je suis confiné, séparé de tout commerce humain, votre voix douce et tendre m'anime et m'aide à soulever ce poids de la vie, quelquefois si pesant. Elle m'est comme un don du ciel, de cette attentive Providence, qui ménage à tous ses enfants des appuis et des consolations. J'ai lu votre manuscrit avec un extrême plaisir. Le pauvre Lépreux ^ vous doit beaucoup; il n'a plus cette secrète aigreur contre son sort, cette douleur aride qui me semblait comme une autre lèpre, dont son âme était tristement dévorée. Une sensibilité douce et vraie, quin'est pas de la faiblesse mais une plus grande force, prête maintenant à ses paroles un charme qu'elles n'avaient pas. Je ne regrette qu'une chose, c'est que tout, dans ce morceau, ne soit pas de vous. Le premier auteur vous a gêné. Il ne vous soutient pas, c'est vous qui le portez, et pourquoi cette fatigue ? Marchez seule. vous le pouvez. On ne vous goûtera jamais davantage que quand vous serez tout à fait vous.
Ce que vous me dites de votre cher petit Félix me cause bien de la joie. Croyez que le bon Dieu, qui
* Encouragée, comme on peut le voir par Lamennais, M"» Cottn préparait la publication d'un petit ouvrage qui parut on 1824 sous ce titre : Le lépreux de la cité d'Aosle, nouvelle édition revue, corrigée et augmentée par Madame 0. C.
132 LKTTRKS DK LAMRNNAIS A LA BAUONNE CO TTU
VOUS a doniu' ccl uinuiblc enfant, vous le cousei-vera, mais ne cessez pas pour cola de l'oiïrir àcelui de qui vous le tenez. Je crois que l'exercice ne vous est pas seulement bon, mais nécessaire. Toutefois, puisqu'il ne suffit pas pour triompher deces douleurs que vous éprouvez constamment, vous avez raison d'user de ces eaux qu'on vous recommande. Quelque r«^pup:nance que vous ayez pour un voyage à Vichy, et je la conçois, je suis fâché que vous n'ayez pas d'abord recours aux traitements reconnus pour les plus efficaces. Il y a chez vous, je le crains, un commencement d'obstruction au foie. Ne laissez pas s'invétércr un mal qui peut maintenant être guéri radicalement. Voilà sur quoi je ne cesserai de vous gronder, jusqu'à ce que vous soyez tout à fait raisonnabh*. Ne m'oubliez pas, je vous prie, près de M""'de Sainte-Olympe et M. Cottu. Embrassez pour moi le petit Félix, et pensez quelquefois à la personne du monde dont l'amitié mérite le plus la vôtre. Je le dis parce queje le sens.
A la Chênaie, le 17 septembre.
' J'ai bien regretté de partir de Paris sans vous revoir ^ Il ma été impossible d'aller à Cernayà cause de la multitude d'afTaires dont il m'a fallu m'occuper en quelques jours. Il était temps que cela finît. Je suis arrivé ici épuisé de fatigue. Je commence à me trouver mieux, mais je n'ai pas encore pu reprendre mon travail. Ma tête est comme après une maladie, étourdie et vide. Le monde, dans tous les sens, vous ôte
' Appelé à Pai-is par ses affaires de librairie, Lamennais y avait fait un court séjour durant lequel il vit iilusieurs fois M"" Cottu.
toujours plus (|u"il ne vous donne. J'ai retrouvi' avec plaisir le sileuce de nos bois, et cette tran(|uiilité qu'on ne connaît plus dès qu'on vit au milieu des hommes. Je vous plains d'être obligée de rentrer bientôt dans ce tourbillon. Avez-vous jamais passé un hiver à la campagne ? Il y est, à mon avis, moins hiver que partout ailleurs. 11 y a peu de jours où l'on ne puisse sortir, et ces longues soirées qu'on redoute tant ont un charme particulier pour peu qu'on sache les remplir par le travail, la lecture ou une douce causerie. Le soir, quand je tire mon rideau et que la llamme du foyer éclaire seule ma chambre, j'éprouve un sentiment de bien-être que je ne puis exprimer. On va chercher le bonheur bien loin, et il est toujours près de ceux qui savent le goûter.
Donnez-moi de vos nouvelles. Parlez-moi de votre santé et de celle de votre cher enfant. Il aura dix-huit mois quand je le reverrai. Mille compliments à M. Cottu. Offrez, je vous prie, mes hommages à M'"^ de Sainte-Olympe. Adieu, vous savez ce que je vous suis.
A la Chênaie, le 11 octobre.
Votre position m'afflige plus que je ne puis vous l'exprimer. Mon Dieu, que la vie est pleine de douleurs ! Qu'il y a de vanité dans nos prévoyances et dans tous nos projets d'avenir ! Que faire donc ? Fermer les yeux, et marcher chaque jour dans la voie que la Providence nous ouvre. Mais cette voie est dure, fatigante, pénible; qu'importe, si elle conduit au ciel? Demeurez en paix sous la main de Dieu; priez, priez sans cesse, et surtout cherchez à la table
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saintola force otla consolation doiilvoiis avezI)csoin. Vous n'avez plus, ce nie semble, en ce niomenl, de nouvelles démarches à tenter; ce que vous pouviez laire, vous l'avez lait; attendez sans abattement des circonstances plus favorables. Vous avez raison de penser que vous avez été trop loin; plus de douceur aurait eu peut-«'tre plus de succès. Gardez-vous avec soin de l'impétuosité des premiers mouvements. Au reste, une partie du mal que vous craignez n'est pas à craindre prochainement. Le temps vous offrira des moyens de le prévenir. Ne vous abandonnez donc point à une tristesse trop vive; reprenez votre vie ordinaire doucement et sans affectation. La retraite où vous vous tenez éloigne de vous votre mari, et finirait peut-être par vous l'aliéner. Votre devoir est de tout faire, tout ce que permet la conscience, pour éviter ce malheur. Avec les bonnes qualités que vous aimez à reconnaître dans M. C, il est impossible que, tôt ou tard, il ne sente pas la nécessité de prendre un moyen pour assurer votre repos, le sien, celui de votre fils, et pour prévenir les inconvénients malheureusement trop réels que vous lui avez exposés. Encore une fois, attendez en paix; le trouble n'est bon à rien, et il bouleverse votre âme, et altère votre santé, si nécessaire à votre enfant. Mère, souvenezvous de ce que vous devez au clier petit objet de voire tendresse; clirétienne, apprenez à porter votre croix. Voudriez-vous arriver au terme sans avoir aucune souffrance à offrir à celui qui a tant souffert, et qui est mort pour vous ? La douleur n'est pas plus durable que la joie; tout passe, hors le souvenir des sacrifices qu'on a faits à Dieu.
Je n'ai point reçu le billet que vous m'avez écrit à Paris, et je ne vous ai point écrit moi-même, parceque je ne voulais pas que vous fissiez un second voyage,
qui aurait pu ètro Irrs ^rnanl pour vous Du reste, je suis arrivé ici tellenienl épuisé, (juil m'a fallu près d'un mois pour retrouver la force de m'occuper de quelque chose. Voilà pourquoi ma première lettre était si courte ; à peine pouvais-je lier deux idées. A présent je suis mieux, et j'ai même commencé depuis quelques jours à reprendi-e mon travail. J'aimerais à en causer avec vous; cela vous distrairait. Je n'oublie pas les doux moments que j'ai passés dans votre vallée. Ils ont fini rapidement, comme tout ce qui pourrait nous attacher à la terre. Dieu ne permet pas que notre cœur se repose ici-bas. Vous me demandez pourquoi l'homme religieux ne se contenterait pas du témoignage de sa conscience ; c'est qu'on ne se doit pas seulement à soi, mais encore aux autres. 8onsez à tout le mal que peut faire une fausse opinion, qui, pendant qu'elle est établie, a le même effet que le mauvais exemple ; vous comprendrez à combien de ménagements nécessaires oblige quelquefois lu faiblesse des hommes, et même leur malignité.
Mes affaires sont dans le même état que quand j'ai quitté Paris. Mon avoué attend un compte qui doit lui être remis par les syndics de la faillite ; ce compte ne vient point, cela arrête tout. Je remercie beaucoup M. G... d'avoir bien voulu prendre la peine d'examiner cette affaire. D'après son opinion conforme à celle des hommes de lois, je n'ai pas de doute sur le succès.
Écrivez-moi le plus tôt possible, et dites-moi que vous êtes plus calme et que votre santé est meilleure. J'ai besoin de le savoir; vous savez pourquoi.
Personne ne vous est, et ne vous sera jamais plus tendrement dévoué que le pauvre solitaire de la Chênaie.
136 LKTTRi:S DE LAMENNAIS A I,A nAUONNlC COTTU
A la Cliènaic, 10 noveiiihre.
Je rends grâce à Dieu qui a remis un peu de calme dans votre âme, et je le conjuie d'achever son œuvre, en vous attirant de plus en plus à lui, car c'est là. que vous trouverez la paix. Il s'élève quelquefois en vous des mouvements soudains d'une violence terrible. Alors votre cœur ne sait plus que souli'rir. Cette disposition n'est pas volontaire, mais elle peut, elle doit être combattue ; et vous en triompherez peu à peu, au moins en partie. Votre âme est au-dessus des âmes communes qui trouvent des abris sur la terre ; vous vous élevez au-dessus d'elle mais pas assez haut; vous vous arrêtez dans la région des tempêtes. Montez encore, vous trouverez, avec une douce lumière, une sérénité inaltérable.
Quel que soit le principe de votre maladie, je désire qu'il soit enfin bien connu. Je ne laisse pas d'être fort affligé en song'eant que vous pouvez être exposée à des douleurs aussi vives que celle de la pierre. Cependant l'exemple de M""" de Sainte-Olympe prouve qu'on en guérit. Ne négligez donc, je vous en prie, rien de ce qui peut contribuer à établir votre santé, si précieuse à toutes les personnes qui vous aiment et que vous aimez. Je connais M. Recamier; je le crois un des plus habiles médecins de Paris, et ses sentiments religieux ajouteraient encore beaucoup à ma confiance, comme ils ajoutent à la vôtre. En toutes choses, la conscience éclaire plus que la science, et j'en ai vu des exemples frappants.
J'ai relu, il y a deux jours, votre Lépreux. J'en ai été encore plus content que la première fois.
LKTTRF.S DR LAMKNNAIS A I.A R ADONNE COTTU 137
Cliorclioz donc dans le (aient ({ue Dieu vous a donné pour écrire une distraction (jui vous sera utile de plus d'une façon. Avez-vous conservé cette petite nouvelle dont vous aviez pris le fond dans un livre anglais? Je la reverrais avec grand plaisir. Quant au choix du sujet que vous pourriez traiter, consultez votre goût, et puis, laissez aller votre plume sans contrainte.
Soyez sûre que mon cœur sent tout le prix de votre affection; et que personne n'en eût jamais pour vous de plus tendre et de plus inaltérable que la mienne. Je vous aime en Dieu et pour Dieu. Je voudrais vous voir parfaitement heureuse par un abandon sans réserve à ses volontés sur vous. C'est à lui que vous devez recourir dans vos peines, dans vos joies, dans vos désirs de félicité; car il est Tunique source de tous les biens, Tunique consolateur, et quand vous demandez aux créatures quelqu'une de ces choses, c'est Dieu que vous leur demandez. Allez droit à lui, vous le trouverez plus vite et vous le posséderez plus sûrement.
Je remercie M""" de Sainte-Olympe et M. Cottu de leur souvenir, et je vous prie de leur offrir le mien- Adieu, soyez calme, résignée sans effort, pieuse sans contrainte, et conservez-moi toujours votre amitié qui m'est si bonne et si douce.
A la Chênaie, 29 novembre.
Je ne vous écrirai que peu de mots aujourd'hui, car je suis d'une fatigue extrême, mais je ne veux pas rester plus longtemps sans vous demander de vos nouvelles, sans vous dire combien votre pensée m'est
138 I.ETTRF.S DR I.AMF.NNAIS A LA* BAndNNK C.OÏTU
présente, coinltÙMi votre souvenir jiirst doux et dier dans ma solitude. Je serais en vérité bien seul, si je ne rappelais pas autour de moi ces images qui dissipcnl la Irislesse d'une vie languissante, et reposent sur le cœur flétri comme un songe aimai)le.
La nomination de mon fri-re' n'était désirée ni par lui ni par moi. Il avait en JJretagne de profondes lacines, et son absence s'y fera sentir pénil)lement. Mais en acceptant à la fin l'offre qu'on lui a faite, il a cru obéir à une volonté bien marquée de la Providence. J'espère qu'elle le protégera dans sa nouvelle position, et qu'il y fera le bien. C'est son unique vue, et ce sera aussi son unique consolation des regrets qu'il éprouve en quittant son pays oij il est extrêmement aimé, et de ceux qu'il laisse après lui. Pour moi, cela ne change rien à mes dispositions. Mon devoir est toujours le môme, il faut que j'achève mon travail. Me voilà distrait encore par le Drapeau blanc, oh j'ai promis des articles ^ Je n'ai pu refuser cela à des amis qui m'en ont prié, et j'y vois un assez grand bien pour ne pas regretter le temps que cette nouvelle occupation m'enlèvera. Mon projet est d'aller à Paris vers la fm de l'été et de revenir ici passer l'hiver. Au delà, je n'ai plus de projets.
Votre lettre m'a rappelé que le manuscrit que je vous demandais est resté à Paris avec tous mes papiers. Je l'y retrouverai à mon prochain voyage. Ne perdez pas de vue la promesse que vous me faites de travailler à un autre ouvrage que vous avez com-
' L'abbé Jean-Marie de Lamennais venait d'ctre nommé vicaire général du grand aumônier de France, Ms' de Crouy.
- Le Drapeau blanc était un journal d'extrême-droite qui dirigeait contre le minisLJre constitué par le duc de Richelieu, après l'assassinat du duc de Berry, une opposition très vive. Lamennais y inséra souvent des articles très violents.
LETTHKS DE LAMENNAIS A LA nARONNE COTTU 139
mener déjà. Quo ne puis-je en suivre les progrès ! Vous avez un vrai talent. Laissez parler votre esprit, laissez s'épanclier votre cœur; ne les interrompez pas, tout sera hien.
Adieu, e.mi)rassez pour moi votre ciier petit Félix ; cet enfant sera votiur joie, mais ne le gâtez pas. Aiim'Z-le jjour Dieu, pour lui, pour vous; voilà l'ordre. Aimez-n«oi aussi un peu, car je n'ose dire : comme je vous aime.
La Chènaio, i«f janvier 1823.
Oh ! oui, je pense à vous, et hien souvent, est- il hesoin de vous le dire? Ma pauvre solitude serait trop triste, si votre souvenir n'y était pas. Je sonji^e quelquefois que les années s'écoulent sans nous rapprocher, qu'elles emportent les heures si douces que j'aurais pu passer avec vous, et mon cœur alors comme pressé entre le passé et l'avenir, cet avenir oi^i tant de craintes se mêlent toujours à tant d'espérances, s'attendrit sur lui-même, et ne trouve de repos qu'en Dieu, qui dispose de nous comme il lui plaît dans sa miséricorde. Nous aurons beau faire, jamais nous ne cesserons d'être mal à l'aise dans le temps ; ce n'est pas notre place. Il faut à nos afTections et à nos désirs l'éternité pour s'étendre.
Ne craignez donc point de me dire tout ce que vous voyez dans votre cher petit Félix. Et pourquoi son jeune esprit près d'éclore, ne laisserait-il pas déjà échapper quelques parfums ? Embrassez pour moi je vous prie, cet aimable enfant, et prononcez quelquefois devant lui mon nom, afin que je ne lui sois pas, quand je le reverrai, tout à fait inconnu.
liO (.F.TTRF.S HE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU
Appiousaiit. peu l'Université, qui sera toujours une mauvaise iiislilulion, pouvant être cliaque jour obligé à l'attaquer de nouveau, il ne me conviendrait pas de rien demander à celui qui en est le chef. Mais j'envoie à mon frère la note que vous me remettez, afin ([u'il recommande à M'''' Frayssinous' l'allairede M. Maint. 11 vaut mieux d'ailleurs parler qu'écrire, et vous pouvez compter sur le zèle que mettra mon frère à servir une personne que vous recommandez. Il se proposait en partant d'avoir l'honneur de vous voir, et votre séjour à la campagne l'en a seul empêché jusqu'ici. Je vais lui mander votre retour, et tout ce que vous voulez bien me dire d'obligeant pour lui. Il mettra beaucoup d'empressement à vous en aller remercier lui-même.
La traduction de Saint-Augustin n'est pas de moi. Elle fait partie de la bibliothèque des dames chrétiennes, qui se trouve chez Lesage, rue du Paon n"8.
Veuillez distribuer mes hommages et mes compliments, et mes vœux de bonne année à tout ce qui vous entoure. Je ne vous dis rien pour vous. Qu'estce que les paroles peuvent apprendre aux âmes qui se comprennent'?
Adieu, n'oubliez pas le bon M. Desjardins.
La Chênaie, 28 janvier.
Je ne puis malheureusement vous rassurer sur votre lettre; elle ne m'est point parvenue. Si je la
* Msf Frayssinous était alors ministre de l'Instruction publique.
l-KTIItKS UK LAMKNNAIS A LA RAKONNK COTTU lil
reçois plus tard, je vous en avertirai sur-le cliainp. Ne vous désolez pas de celte contrariété que Dieu a permise. Le mieux est de n'y plus penser, car l'esprit se tourmente inutilement par mille suppositions, mille prévoyances, mille craintes, peut-être très vaines; c'est un labyrinthe sans issue.
Mon frère m'a mandé quil avait eu le plaisir de vous voir et dîner chez vous. 11 espérait réussir dans sa négociation pour M. Mabit. Je le désire vivement.
Quoique je ne sois pas sorti de ma chambre depuis un mois, et que je travaille beaucoup, ma santé se soutient. 11 y a bien habituellcmont de légères souffrances, mais qu'est-ce que cola ? Dites-moi comment vous vous tnnnt'z du séjour de Paris. Avez-vous toujours ces douleurs que vous ressentiez à Cernay ?
J'en étais ici, quand voici une personne de Dinan qui m'arrive, et j'en profite pour vous envoyer aujourd'hui même cette lettre à la poste. Vous la recevrez ainsi deux jours plus tôt. Une autre fois, je vous écrirai moins brièvement. Ce qu'il y a de plus probable au sujet de votre lettre, c'est qu'elle sera tombée dans les mains de quelque personne du peuple qui l'aura détruite.
Adieu, je suis à vous bien tendrement.
La Chênaie. 9 février.
Il y a huit jours que je veux vous écrire, mais j'ai été si souffrant que cela m'a été impossible. Maintenant je suis assez bien, à un peu de faiblesse près. Et vous pourquoi ne me dites-vous rien de votre santé, ni de tout ce qui vous intéresse ?
142 LETM'.KS DE LAMI.NNAIS A LA BAllONNE COTTU
Soiij^ez-Nous (îiicore à celle lettre perdue? Ahandoiinez-cn le soin à la Providence. J'ai été in(juiet de votre in(|uiétLide, et je le suis encore, parce (|ue je connais le mal que l'imagination vous fait. Mandtizmoi que vous n'êtes plus tracassée de ce contietemps.
Hélas, mon Dieu, de combien de côtés notre pauvre vie est vulnérable ! Une i'euille ({ue le vent emporte, en voilà assez pour blesser notre àine et pour la tourmenter longtemps. 11 y a toujouis au fond de notre cœur comme un pressentiment du mal qui se réveille à la première occasion. Nous tenons cela de notre père. Il avait là quelque cbose (|u'il nous a laissé. Voulons-nous retrouver la paix ? Jetons-nous dans le sein de Dieu, qui est aussi notre Père. Il est toutpuissant pour nous calmer, et, comme le disait saint Augustin, d'après sa propre expérience, nous ne cesserons jamais d'être agités, jusqu'à ce que nous nous reposions en lui.
Je ne verrai mon frère que dans dix jours ; il court la basse Bretagne, visitant ses anciennes écoles et en fondant de nouvelles. C'est une grande joie que de faire quelque bien.
Votre cher petit Félix aura bien grandi quand je le reverrai. Embrassez-le pour moi. Mille compliments à M. Cottu. Faites, je vous prie, agréer mes hommages à M""" de Sainte-Olympe. J'ai peur que son zèle n'ait besoin d'être un peu réveillé. Ne la laissez pas s'endormir sur l'affaire essentielle. Vous allez perdre M. Desjardins; je le regrette beaucoup pour vous. Consultez-le sur le choix du successeur que vous lui donnerez. Tout le monde ne vous convient pas.
Je suis à vous ave ' une tendresse qui ne s'affaiblira jamais.
An mois de mai 18'.',3, Lamennais vint s'établir à Paris et y fit un séjoui* de quelques mois. Il demeura chez son frère, l'abbé Jean-Marie, ù la Grande Auniùuerie. II eut souvent l'occasion de voir, durant ce séjour, M'"« C.ottu, qui demeurait à Saint-Prix, près de Saint-Leu, mais venait fréquemment à Paris. Aussi leur correspondance se réduit-elle, à de courts billets. Nous en avons supprimé le plus {:rand nombre.
Dimanche (Paris).
J'avais appris hier Findisposition de M. De.sjardins et j'en étais inquiet. Je suppose qu'il est mieux, puisqu'il se lève. Dieu nous le conserve, car c'est un véritable homme de bien. Je n'ose vous répondre pour jeudi, ni de mon frère, ni de moi-même , il est accablé de travail, et moi je suis tout souffrant d'une espèce de catarrhe; pour ma jambe, il n'en est plus question. Mon frère me parle souvent de vous ; il sera bien sensible à votre invitation, et je vous en remercie d'avance en son nom. Si lui et moi nous pouvons avoir l'honneur de vous voir le jour indiqué, je vous le ferai savoir mardi au plus tard, afin que l'incertitude ne dérange pas les projets que vous pourriez former. Mes hommages à M"" de Sainte-Olympe et à M. G... Je parlerai de M. Dubreil à M. Benoist. J'embrasse Félix. Pourquoi ne me dites-vous rien de votre santé ■?
144 LLllllI'.S DE LA.MK.N.NAIS A LA liAltO.NNI': COITU
Paris, mercredi matin.
Je VOUS remercie de votre petit hillel; il m'a tir»^. d'inquiétude, nou que je crusse l'indisposition de Félix très grave, mais enfin le pauvre enfant soudVait, et vous souffriez encore plus que lui. Dieu vous le conservera, ayez confiance, et prenez soin de votre santé, qui n'est pas à vous.
Mon frère a parlé hier à l'évèque d'Hermopolis, mais je ne sais pas encore sa réponse. Je vous envoie vingt-cinq francs, qu'on m'a remis pour le Kentucky. Mille souvenirs tendres à tout ce qui vous entoure. Mon messager me rapportera des nouvelles de Félix et des vôtres.
Tout à vous du fond du cœur.
Jeudi.
Deux mots seulement pour vous dire combien je pense à vous, combien je désire vous voir. Soyez sûre qu'il ne dépend pas de moi de hâter ce moment. Je suis comme perdu dans mille occupations, mille soins pénibles, auxquels se mêlent des tracasseries si misérables et si viles, que rien au monde ne dégoûte davantage les hommes.
]Monsieur le duc de Montmorency m'a écrit qu'il avait fait tout ce qu'il lui était possible de faire pour la personne qui lui était recommandée par M. Cottu.
Hommage à M""*" de Sainte-Olympe. J'embrasse
LRITRRS DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTlU 1 4o
tondiv'motil votre polit Félix. Jo l'aime de loulc laiiiilié que iiiun cu'ur a voué à su mère.
GXXXITl
28 juin.
S'il m'était possible de monter dans une ciiaire, je choisirais certainement celle de Saint-Prix de préférence à toute autre. Je vous prie de remercier de ma part M. le curé de son invitation, et de bien l'assurer qu'il faut que j'aie les motifs les plus forts, et en grand nombre, pour me refuser à ce qu'il demande de moi.
Je saisirai pour aller vous voir le premier moment que j'aurai de libre. J'ai été un peu fatigué du dernier vovage ; le froid ne me vaut rien. Je désire cependant l'hiver parce qu'il me rapprochera de A'ous. Si on ne regardait pas au delà, l'absence rendrait cette pauvre vie bien triste; mais tout cela, ce n'est qu'un moment.
Je suis à vous comme je le serai toujours; est-ce que le coeur peut changer?
J'avais donné ordre qu'on vous envoyât le journal où se trouve mon article; je suis étonné que vous ne l'ayez pas reçu. Je vous envoie le mien, en vous priant de me le renvoyer après l'avoir lu \
* Lamennais avait publié dans le Drapeau blanc une lettre à Ms' Frayssinous où l'Université était attaquée avec une extrême vivacité. Ne voulant pas le poursuivre directement, le gouverne-
dO
liG LF.ÏïRr.S DR I.AAIRNNAIS A I.A BARONNK COTïU
Lo l'ctanl (jir<i(''piT)ii\é notre jutromoiil m'a onipèclio daller hier à Saiiil-IMix. C'est, aujourdliui que le tribunal doit prononcer. Si nous soinnies condamnés, il y aura appel, et je n'épargnerai rien pour me mettre personnellement en cause.
Cette alFaire m'afflige, en effet, à cause de la profondeur du mal qu'elle a révélé. Je n'aurais jamais ci"u à tant de bassesse ni à tant de méchanceté. Du reste, ne craignez pas (}ue je me laisse abattre. Dieu me donnera, je l'espère, du courage jusqu'au bout. On est bien fort avec celui qui est notre unique force. Tout à vous bien tendrement.
Vendrofli.
J'avais arrêté mes places à la malle-poste pour partir le 13; je suis obligé de retarder mon départ. Le lendemain du jour où nous avons signé l'acte de vente de nos actions ^, nous avons été indignement attaqués dans le Drapeau blanc, et nous n'avons pu obtenir qu'on insérât notre réponse dans la Qiiotir diennc. Le jour même de cette vente, on a signifié le jugement pour diffamation contre l'Université, c'est-à-dire au moment où l'on a cru m'avoir ôté tout moyen de me défendre. Tout cela me retiendra quelques jours de plus, et m'empêchera de vous voir demain. Vous m'excuserez sans doute. Comment prévoir dételles infamies? Mille amitiés.
ment se borna à citer devant le tribunal correctionnel l'éditeur du journal, qui fut condainnû à quinze jours de prison et cent cinquante francs d'amende.
* Les actions de Lamennais dans la Librairie classique qui avait fait faillite.
LETTUES DE LAMENNAIS A I.A lîAQONNR COTTL' 147
Lundi.
J'irai vous voir, n'en doutez pas, avant mon départ. L'odieuse persécution qui pèse sur moi a dérane^é tous mes projets. Priez Dieu pour moi, comme je le prie pour vous. Mille amitiés bien tendres.
(La Cliènaie), 5 novembre.
Il ne faut point fatic^uer les malades, ainsi vous n'aurez de moi aujourd'hui qu'un petit billet. Je suis ravi que mon souhait d'une petite fille '■ soit accompli ; je regrette seulement qu'elle ait coûté tant de douleurs à sa mère; mais le ciel a mis tous les genres de bonheur à ce prix, et le plus grand de tous, le seul en réalité qui soit désirable, ne s'obtient pas non plus sans un dur travail : toute créature gémit, et est comme clans les souffrances de V enfantement. Ne nous plaignons pourtant pas, car, à côté de ces soufirances, Dieu a mis l'espérance qui les adoucit, et l'amour, qui les change en une joie céleste.
Ménagez-vous beaucoup, surtout en cette saison où le moindre froid serait à craindre en votre état. Vous ne savez guère vous soigner vous-même. Heureusement vous avez près de vous de bons gardemalades, et c'est ce qui me tranquillise un peu.
J'ai fait, depuis mon arrivée ici, quelques visites dans le voisinage, afin de n'avoir plus à me déranger
* M™« Cottu venait d'accoucher d'une fille qui mourut en 1829.
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le reste do lliiver. Je le vois s'écouler avec reprret, car c'est le meilleur temps lorsqu'on a beaucoup de choses à faire et qu'on est pressé. N'est-il pas vrai qu'on se trouve bien à l'élroit dans la vie? Sa dui'ée na nulle proportion avec nos pensées, nos désirs, nos projets. On a beau se bâter, la mort nous devance. Or donc, faisons cbaque jour ce qui nous est ordonné pour cbaque jour, et abandonnons le reste à Dieu, qui abrège notre travail dans sa bonté.
Mille tendres hommages à M"'" de Sainte-Oh mpe. J'embrasse Félix et sa petite sœur. Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M'"" Moore, et surtout, ai Fiiez- moi et j)riez pour moi. Adieu, vous savez ce que je vous suis.
CXXXYIII
La Cht-naie, le 19 novembre.
Je vous adresse cette lettre à Paris, parce que, si vous n'y êtes pas déjà, vous devez être, ce me semble, sur le point d'y revenir. Depuis que M. Cottu m'a annoncé votre accouchement, je n'ai reçu aucunes nouvelles de vous, excepté celles que M""" de Sainte- Olvmpe eut la bonté de me donner un ou deux jours après, et dont je vous prie de la remercier. Elle paraissait, comme M. Cottu, fort tranquille sur votre santé et sur celle de votre enfant, de sorte que votre silence ne me cause point d'inquiétude. Vous avez été obligée de garder le lit assez longtemps, et tous les soins qu'entraîne votre état auraient d'ailleurs suffi pour vous ôter le moyen d'écrire. Je serais cependant bien aise de recevoir quelques lignes de vous, mais je ne les demande qu'autant que cela ne
LIÎTTHKS Di; l,ASIi:NNAlS A LA BARONNE COTTU H9
VOUS sera pas une Lrop jurande gène. Nous avons eu des jours mauniliqucs, dont je voudrais bien que vous eussiez pu profiter. Saint-Prix devait être cliarmant sous un si l)eau soleil d'automne. U est vrai qu'il n'éclairait plus guère qu'une campagne jaunissante et des feuilles sécliées. Bien des gens aiment peu ce spectacle; pour moi, je le trouve plein d'une douce tristesse; il me plaît comme tout ce qui rappelle le déclin de la vie et ce repos inconnu qui doit suivre une reconnaissance éternelle.
J'ai vu avec plaisir que M. Gottu n'était pas du nombre des juges qui auront à décider dans l'borrible affaire Castaing'. Jusqu'à présent, je ne vois contre cet homme aucune preuve vraiment légale. Personne n'a vu donner le poison, on n'en a point trouvé de trace dans le cadavre. Ballet a pu mourir d'une maladie purement naturelle, les médecins le disent. Comment donc s'assurer du crime ? Comment être certain de n'en pas commettre un en condamnant l'accusé sur un concours de fausses apparences? Pensée terrible ! et pourtant, qui pourrait se défendre, en acquittant Castaing, de la conviction qu'on remet dans la Société un empoisonneur ? Je voudrais que, dans ce cas et les cas semblables, la loi permît de renfermer un homme pour sa vie entière. Cela se pouvait autrefois, au moyen du pkis ample informé. Aujourd'hui l'on tue au hasard, ou l'on s'expose à lâcher dans la Société une bête féroce.
Mille hommages et mille amitiés à tout ce qui vous entoure. J'embrasse vos petits enfants. Pensez à moi comme je pense à vous.
* Le procès de l'empoisonneur Castaing, qui se termina par la condamnation à mort de l'accusé, eut, sous la Restauration, beaucoup de retentissement.
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A la Cliènaie, le 28 dccembre.
Si vous pensez encore à moi, vous devez être surprise de mon silence. Il n'a pour cause ni ma santé, quoique je soufire habiluellement, ni mes occupations puisque je n'ai pas même commencé le travail que je me proposais d'achever ici ; mais je ne sais quel insurmontable dégoût que j'éprouve à la seule pensée d'écrire. Certainement votre souvenir m'est aussi présent et aussi cher que jamais. J'éprouverais un vif bonheur si je pouvais seulement passer une heure avec vous, et néanmoins ce n'est pas sans effort que j'ai pu me décider à tracer ces misérables lignes. J'ai acquis depuis un an une si dure expérience des hommes, que je ne trouve de repos qu'en égarant mon esprit loin deux dans le passé ou dans l'avenir, mais dans un avenir qui n'est pas de la terre ; car dès que je la retrouve, je sens aussitôt quehjue chose qui se soulève en moi. Tout cela cependant, je l'avoue, ne m'excuse pas entièrement ; mais j'aime que vous ayez quelque chose à me pardonner. Ecrivez-moi donc, dites-moi que vous êtes bien portante et heureuse. J'espère que vous ne vous serez pas obstinée à nourrir votre enfant, malgré les souffrances que l'allaitement vous faisait éprouver. Parlez-moi aussi de vos occupations et de vos projets d'avenir. J'ai un grand désir de relire votre Lépreux ; ne paraîtra-t-il donc point ? Le succès n'en est pas douteux, et, si Gosselin fait le difficile, d'autres libraires moins sots se présenteront avec empressement, et c'est ce qu'il faudrait lui faire entendre. Veuillez offrir mes hommages à M'"'' de Sainte-Olympe, et les souvenir les
LETTRES UE LAMENNAIS A LA 15AH0NNE COTTU loi
plus airectueux à M. CoLtu. J'embrasse vos petits eal'anls. Adieu, aimez-moi et priez pour moi.
A la Cli<}naie. le 9 janvier, 1824.
Nos lettres se croisent toujours, mais je ne m'en plains pas, puisque j'ai reçu de vos nouvelles deux ou trois jours plus tôt que je n'en aurais reçu sans cela. Mon Dieu que vous avez souffert, et que mon absence de Paris m'a épargné d'inquiétudes ! Je les regrette toutefois, car l'homme est ainsi ; son cœur a droit à toutes les douleurs, et celles qui lui échappent sont pour lui comme une sorte do perte. Enfin vous êtes mieux, et j'en bénis le ciel. Ménagez-vous; c'est ce que je vous répète toujours, et toujours inutilement. Je pensais bien que vous ne pourriez pas continuer de nourrir votre enfant ; peut-Atre auriezvous dû cesser plus tôt, à cause des souffrances que vous éprouvieic. Au milieu de vos épreuves, voyez pourtant le soin que la Providence prend de vous. Vous êtes entourée de gens qui vous aiment, un excellent mari, une mère aimable et bonne, des enfants ciiarmants et pleins de santé, toutes les espérances d'un avenir heureux : n'est-ce pas là de grands biens'? A tout cela se mêle sans doute mille ciiagrins, mille peines, qui vous sont nécessaires, comme à tous les hommes, pour que vous ne preniez pas racine sur cette terre où vous ne devez que passer, et pour entretenir toujours en vous le désir d'une vie meilleure dans votre patrie véritable. C'est une douce chose que d'être environné d'affections pures, de rencontrer à ciiaque moment des regards
152 I.ICTTIU.S DE LAMENNAIS A LA I!A1U)NNIC CdTTU
qui VOUS fliorcheni, (rontendro (les voix (|ui soi'h'nl du cœur. Celui <iui dans ce uionde, no Irouvo (juc lui, toujours et unicjueuient lui, Dieu, croyez-nioi, lui impose un grand sacrifice.
J'attends le Lépreux impatiemment. Ne lui donnerez-vous point une sœur ? Ayez pitié de ceux qui sont seuls.
Salies ou non, je réclame les feuilles du manuscrit. Elles sont à moi. vous me les avez données. Donnezmoi aussi quelques souvtmirs; les souvenirs, c'est mon bien. Pourquoi me dites-vous de vous aimer? Est-ce que je puis faire autre chose ?
à la Chênaie, le 5 février.
J'attendais de jour en jour une lettre de vous; je suis d'autant plus inquiet de n'en pas recevoir que vous n'étiez pas encore parfaitement remise des suites de votre triste voyage en retour de Saint-Prix, lorsque vous m'écrivîtes la dernière fois. Je me flatte un peu cependant que, si vous étiez malade et hors d'état d'écrire vous-même, vous me feriez donner de vos nouvelles par quelque autre. M"^ de Sainte- Olympe ou M. Cottu ne refuseraient pas de m'écrire deux mots. Enfin je ne sais comment expliquer votre silence, et j'en reviens toujours à mes premières craintes sur votre santé. Tirez-moi, je vous prie, d'inquiétude le plus tôt qu'il vous sera possible. L'inquiétude est pénible partout, mais plus encore dans la solitude, oiî rien ne calme et n'arrête l'imagination .
J'ai souffert beaucoup cet hiver, mais non pas à
MiTTUKS DIC l-AMKNNAIS A LA HAUO.NNI': COTI U 1S3
cause Jo l'Iiiver, car Ja douleur est de toute saison. J'ai de longues insomnies qui nu; fatiguent. Et puis mon âme n'est pas à l'aise au milieu de ce triste monde, si vil et si drgoûtant. Je ne m'étonne pas que Dieu l'ait maudit. Il faut cependant le supporter, et attenflro en paix notre délivrance, tout en gémissant, comme David, sur la longu(;ur de notre exil. La religion est admirable, en ce (ju'elle nous montre toujours les choses telles qu'elles sont, et qu'elle soutient notre faiblesse, sans nous rien cacher de notre misère. Jamais elle ne cherche le remède à nos maux dans aucune illusion. Embrassez pour moi vos petits enfants, et dites un peu à leur mère avec quelle tendresse je lui suis dévouée
Saint-Mal<5, 20 février.
Je suis venu passer ici quelques jours dans ma famille, et je m'y trouve retenu plus longtemps que je ne présumais. Quoique je sois assez mal à l'aise pour écrire, je ne veux cependant pas attendre que je sois rentré dans ma solitude pour vous remercier de l'aimable et bonne lettre que vous m'avez écrite, et qui m'a tiré d'inquiétude sur votre santé. Il me tarde de revoir votre LépreAix. Je vous le répète, c'est un ouvrage charmant; il doit avoir beaucoup de succès. J'ai pensé qu'une suite de chapitres sur des sujets variés, un peu dans le genre des Essais de Montaigne, vous offrirait un cadre heureux, oii viendraient se placer, comme d'elles-mêmes, toutes les pensées qui vous frappent. Qu'en dites-vous, et ne pourriezvous pas au muius essayer? Pour moi, je me trouve
Ia4 LliTTnKS Di: l.AMKNNAIS A LA liAllONMC COITU
enî^afîé, sans lavoir pit-vu, dans mu.' liadiicliuri de l'Imilation de J»''sus-Clirist', laquelle est fort avancée. C'est u!î travail 1res dilTicile, et encore, après beaucoup de peine, faut-il se résigner à rester bien audessous de l'original. Après cela je reverrai mes deux derniers volumes, et puis peut-être commeiicerai-je le cinquième, (jui n'a nul attrait pour moi. Je sens néaîimoins qu'il faut acliever. J'ai vu, depuis un an, et je vois tous les jours, tant de trahisons, tant de bassesses, tant d'indignités de tout genre, que mon âme en est comme flétrie. Un dégoût profond et invincible de ce misérable monde s'est emparé d'elle, et ce n'est pas là une bonne disposition pour écrire. Je trouve la vie longue, et je rassemble mes forces pour la supporter. Ce travail est le plus grand qui nous soit imposé dans cette vallée de larmes, comme l'Église la nomme si bien. J'ai faim et soif de quelque chose qui n'est pas de la terre. Encore tni peu de de temps! Je ne vous laisserai pas orphelins ; jcvieiidrai à cous. Et l'apôtre : Ainsi-soit-il ! Venez, Seigneur Jésus !
Mille hommages et mille compliments à tout ce qui vous entoure. Embrassez pour moi vos petits enfants. Adieu, adieu.
A la Chênaie, le 8 mars.
Oui, certainement, votre affection m'est douce et me
* Cette traduction de l'Imitation par Lamennais demeure une de celles qui sont lues le plus fréquemment aujourd'hui. Il la compléta par des Réflexions dont M. de Sacy a dit qu'elles étaient « le chefd'œuvre de l'écrivain autant que le chef-d'œuvre du prêtre » et Msi- de Salinis qu'elles sont « comme nnposl-scriplum du pieux auteur
LKTTRr.S 1)1'. I.AMRNNAIS A LA lîARONM': COTTU lo5
console ; mais ne nie suivrait-elle pas là où les douleurs de celte vie n'ont point d'accès ? Elle n'est pas seulement de la terre, et je la trouverais ailleurs comme ici. C'est le temps qui g'àte tout, qui S('i)are, qui alti're, <jui détruit, et je ne connais rien de bon, de désirable que l'éternité. Au reste, ne me croyez pas trop détacbé de ce monde ; j'y tiens encore par plusieurs liens ; l'espérance de vous revoir en est un. Et pourtant, qu'est-ce que se revoir? que cela est court! que cela est triste par la pensée de se quitter de nouveau ! Que cela n'est rien! C'est comme tout le reste. Mais parlons d'autre chose, car je ne voudrais ternir aucun de vos sentiments, si vrais et si purs.
Tout se fait tellement par coteries dans les journaux, que je ne suis point surpris qu'ils n'aient pas encore parlé du Lépreux. Ce n'en est pas moins un petit chef d'œuvre, un modèle de grâce, de douceur, de force quelquefois, et de vraie sensil)ilité. Je ne serais point étonné que l'édition fût épuisée, comme on vous l'a dit. Il s'en épuisera bien d'autres. Prenez donc un peu sur vous ; travaillez n'importe à quoi, faites quelque chose qui ne soit qu'à vous. Sur le sujet, sur la forme, c'est votre goût seul qu'il faut consulter. Ce qui vous plaira sera bon. Ce n'est pas si peu de chose que vous le croiriez de bien traduire l'Office des morts. Il y a une trentaine de psaumes, outre les leçons de Job, de saint Paul, etc. Néanmoins, s'il m'arrive d'avoir quelque loisir, je l'essaierai pour vous, D'où vient que la mort nous plaît
A&\'Imilation^). Alors qu'à la fin de sa vie, il était tombe dans la gène. Lamennais vécut presque exclusivement de ses droits d'auteur sur la traduction de Vlmilation. Sut- la question de savoir s'il est bien véritablement l'auteur des Réflexions, voir l'abbé Boulard, t. I, p IIS et suivantes.
iS6 LETTUES DE LAMENNAIS A LA BAHONNE COTTU
tant ? Elle est partout, et même dans nos amusements les plus frivoles. On va la voir au théâtre comme à l'église, et l'on trouve que cela est beau. H y a clans le sépulcre quelque chose qui attire l'homme. Etrange niyst('i-e!
Dites-moi si vous comptez hicMitùL relourner à Saint- Prix. Les grosseillers monlrentdéjà une petite pointe de vert ; ils annoncent de loin le printemps, qui me semhle avoir vieilli depuis quelques années ; aussi faut-il presque toujours le recevoir au coin du feu. Je suis persuadé que les premiers fruits, le hon air, les ébats des champs, rendront à Félix ses belles couleurs. Puisque sa santé est bonne, de quoi seriezvous inquiète ? Embrassez le pour moi, ainsi que sa petite sœur. Les pauvres enfants ! A cet âge on est plein de bonheur, et quand on le voit autour de soi, il vous en revient toujours un peu. Cette pensée m'est douce pour vous