‹ Le prêtre et l'amiChapitre 37 sur 58 · CXLIV · texte numérisé non relu

CXLIV

Genève, 9 avril '.

Me voici dans cette ville depuis quelques jours. J'y suis arrivé excédé de fatigue. Notre voyage de Paris à Lyon s'est passé fort heureusement ; mais de Lyon à Bellev, et de Bellev ici, nous avons eu, avec les plus mauvaises voitures, les plus mauvais chemins, et le plus mauvais temps que j'aie vu, je crois, de ma vie. Imaginez-vous le fond de l'hiver, pluie, neige, grêle, un vent glacé, et si violent, que nous fûmes

* Lamennais partit au mois d'avril pour Rome ; il passa par Genève pour y prendre son compagnon de voyage, l'abbé Yurtin. euré de cette vilk;. On sait que Léon XII lui fît l'accueil ic plus bienveillant.

LETTRKS DR r.AMRNNAIS A \.\ «MIONNR COTTU 1î>7

obligés, prës de Frangy, de nous faire aocorupaf^nor par des honini(>s qui tenaient une corde attachée au haut du petit char où nous étions, pour empêcher qu'il ne fût renversé. Nous avions vu la veille, dans un lac, les débris d'une voiture qui s'y était précipitée la même nuit et à la même heure oiî nous versions nous-mêmes à peu de distance de Lyon. Personne n'eut de mal dans notre cariiole, mais douze voyageurs, qui étaient dans l'autre, furent horriblement maltraités. Heureusement aucun ne périt.

Je n'ai encore rien aperçu dans ce pays qui m'ait frappé. Le lac ressemble à un bras de mer : j'ai vu mieu.v que cela. Lorsque la campagne est verte, elle doit être assez agréable; mais, aux eaux près, je préfère beaucoup votre vallée de Montmorency. Les demi-monlagnes arides qui coupent ici brusquement le paj'sage, lui ôtent, ce me semble, de sa grâce, sans lui donner de la grandeur. Du reste, je sais combien les saisons changent l'aspect des lieux, et ainsi, je ne prononce point définitivement sur ceux-ci. Quant aux habitants, c'est bien la plus triste race d'hommes que j'aie jamais rencontrée. Vous fuiriez à cent lieues pour ne pas voir ces figures sèches et dures, que n'anime jamais la plus légère expression de bienveillance. Je ne crois pas qu'on ait souri à Genève depuis Calvin. Les Anglais ont bien aussi dans le visage, ou plutôt dans la physionomie, quelque chose de protestant, mais cela n'approche pas des Genevois : il y a la différence de la froideur à la haine.

Je ne sais pas encore quand je commencerai mon excursion en Suisse. J'espère auparavant recevoir de vos nouvelles. Si vous avez la complaisance défaire remettre vos lettres chez mon frère, rue de Bourbon n° 2, elles me parviendront partout où je serai.

liappelez-moi, s'il vous plaît, au souvenir de

158 LF.TTUF.S nn LAMENNAIS A I.A nARONNE r.OTTU

IM Cdllii; j'oirre mes hommages à M"" de Saintc- Olympe, el, je la félicile beaucoup de n'avoir pas ét6 de noli'e voyage; elle aurail eu plus fioid en un jour qu'elle n'a eu dans toute sa vie. J^mhrasse/ pour moi vos petits enfants, et pensez quelquefois au pauvre voyageur, qui pense bien souvent à vous.

Genève, le 9 mai.

Je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles depuis mon arrivée ici. J'espérais y en trouver à mon retour d'un petit voyage dans les cantons de Yaud, de Fribourg, et de Berne. J'irai voir, dans quelques jours la vallée de Chamounix, et vers la fin de ce mois, je partirai pour l'Italie, que depuis longtemps je désirais connaître, et où l'on m'offre en ce moment une occasion de voyager agréable et commode. Je ne vous dirai rien de ce pays, à cause des détails où il faudrait entrer, et qui passent les bornes d'une lettre. Nous en causerons à Saint-Prix, car il est probable que je vous y retrouverai encore. A moins que mes projets ne soient dérangés par des conjonctures imprévues, je serai à Paris au mois d'octobre. Les voyages ne sont pas fort amusants par eux-mêmes, mais on peut en retirer beaucoup d'instruction, et sous ce rapport, je tâche de mettre le mien à profit. Selon toute apparence, c'est le dernier que je ferai, du moins si les vues de la Providence s'accordent avec mes désirs. Il y^ a bien de la misère dans cette curiosité inquiète qui entraîne les hommes loin des lieux où Dieu les fit naître, à la recherche de je ne sais quel bien qui leur échappe toujours, tandis qu'ils

LRTTRES DE LAMENNAIS A I.A RARONNE COTTU 159

pourraient vivre si doucement là oii leur vie s'est de si bonne heure allacliée par tant de liens à tout ce qui les en\ ironnait. Jl n'y a de bon ici-bas que les souvenirs et les espérances ; les souvenirs les plus touchants sont dans le lieu natal, et les espérances dans le ciel.

On me mande (jue .M. O'Mahony vous a un peu vengée des impertinences de M. deFeletz. 11 faut être bien pauvre en fait de conscience, quand on n'a plus même de conscience littéraire, et voilà pourtant où sont aujourd'hui la plupart des hommes qui ont le privilège de former l'opinion publique sur presque tous les sujets. Les dix-neuf vingtièmes des lecteurs ne pensent et ne jugent que d'après leurs intérêts et leurs passions. C'est en vérité un bien vil esclavage de l'esprit. Je ne cesserai de vous presser de donner au vôtre un libre essor dans une composition originale. Laissez couler sans effort vos sentiments et vos idées, et vous ferez un ouvrage charmant.

Mille hommages et mille amitiés à tout ce qui vous entoure. J'embrasse vos cliers petits enfants. Adieu, priez pour moi comme je prie pour vous, et conservez-moi toujours dans votre cœur cette place que j'y mérite par ma tendre affection.

Genève. 16 mai.

Non, rien n'est changé dans mes sentiments; toujours mon affection sera la même: et comment pourrait-elle s'altérer? Dites-moi ce qu'il serait possible de mettre ici-bas à la place de cette douce et tendre

ICO r.ETïRKS l)K LAMKNNAIS A I.A BAUONNE COTTU

coiiliancc, tlonl Dieu lui-même a formé les liens? Il sait combien je vous suis attaché, mais je dois l'être avant tout aux devoirs (ju'il m'impose, et, si ces devoirs nous séparent souvent, s'ils me privent du plaisir de vous voir autant que je le désirerais, songez que ce n'est pas vous (jui en souffrez davantage, car ce n'est pas vous (|ui (Mes seule. 11 n"est point d'erreur plus grande que celle qui nous porte à vouloir toujours nous faire notre destinée. Notre vie n'est pas à nous; c'est à la Providence d'en disposer comme il lui plaît. Tout, dans ses desseins, est ordonné pour une fin qui n'est pas de la terre, et jamais nous n'aurons de paix, tant que nous ne transporterons pas au delà de cette terre et nos pensées et nos allections. Le cœur est mal à l'aise ici-bas; qu'est-ce pour lui que ces jours qui passent, cette durée à peine saisissable qui va linir en un moment ? Trouvez oii placer là seulement l'image de cette félicité à laquelle il aspire, et qui ne le satisfait, même en espérance, que parce qu'elle est sans terme et sans mesure. De ce côté-ci de la tombe, il n'y a que des épreuves et des illusions ; le repos et les biens réels sont au delà. Encore un peu de temps, un peu de travail, un peu de larmes, et puis, dans le sein de Çieu, l'immuable joie et l'éternelle réunion.

Quoique la saison soit encore très dure, au moins dans ce pays-ci, je suis fort aise de vous savoir à Saint-Prix. Je ne doute pas que l'air de la campagne ne seconde merveilleusement le régime que vous faites suivre à Félix, et dont il commence déjà à ressentir d'heureux effets. Vous vous trouverez vousmême d'autant mieux de ce séjour qu'il diminuera la fatigue que vous cause le soin de vos enfants. A la ville, vous ne sortez, pour ainsi dire, point, et cette vie sédentaire alfaiblit et attriste, comme la vie de

LETTHES DE LAMENNAIS A LA HAHONNE COTTU 101

prison. Je liais les villes. Si j'élais libre <le disposer de nioi-iiir'me, je leur dirais adieu pour toujours. Les prés, les bois, les cbarnps, ont un charme dont je ne me lasse point. On y est loin des hommes, et c'est déjà tant ! J'espère que vous pourrez vous y ménag-er assez de loisir pour vous occuper d'une composition qui vous appartienne entièrement. N'oubliez pas que j'ai à réclamer de vous un exemplaire du Lépreux, et surtout le manuscrit, en quelque état qu'il soit sorti des mains de l'imprimeur. Pourvu que je puisse leconnaître votre écriture, cela me suffit.

Je partirai pour Turin vers le 24 mai, et de Turin je me rendrai soit à Milan, soit à Gênes, puis à Florence, puis à Rome, et enfin à Naples, si je le peux. C'est avec vous qu'il aurait fallu que j'eusse fait ce voyage. Il m'eut été alors aussi ag-réable, aussi doux, qu'il me paraît quelquefois plein d'ennui. C'est encore l'histoire du pigeon. Embrassez pour moi vos petits enfants, afin qu'à mon retour, m'entendant nommer, ce nom leur rappelle les baisers de leur mère, et que je ne sois pas étranger pour eux.

Adieu, adieu ; je ne vous dirai point de penser au pauvre voyageur, et, moins encore, que partout où le conduit son sort errant, il ne cesse de penser à vous.

Gênes, 12 juin.

Je suis si fatigué, si obsédé, que je me sens comme stupide. Je voudrais vous écrire longuement, vous donner mille petits détails sur mon voyage, et je ne puis tirer de ma tête une pensée. Mon pauvre cœur me i-este seul ; j'y retrouve votre souvenir si doux,

162 LETTHICS DE LAMCNNAIS A LA BARONNE COTTU

et il remplit le triste vide où me laisse tout ce que je vois et tout ce que j'entends. Oh ! que le monde n'est rien, et que le vrai bonheur est dillérent de ce qu'on l'imagine ! Je pars pour Rome dans trois jours, mais je n'y arriverai que vers la (in du mois, devant passer, selon ce que je crois, par Plaisance. Modène, Milan, et m'arrèter un peu à Florence. Je loge ici chez larchcvôque, qui a pour moi mille bontés. Quoique la chaleur soit un peu forte, elle n'a rien d'incommode, et ce climat me plaît singulièrement, car je suis un grand ennemi du froid. Gênes est magnifique par sa position, ses belles églises et ses superbes palais de marbre. Je trouve même ses rues étroites assez agréables. On y est à l'abri des voitures et du soleil. J'espère qu'à mon arrivée à Rome, je serai un peu plus à moi, c'est-à-dire à vous. Pensez quelquefois au pauvre voyageur qui vous aime si tendrement.

Rome, 15 juillet.

Ce n'est pas de l'air qu'on respire ici depuis quelques jours, c'est du feu. Pour se mettre un peu à l'abri de cette chaleur excessive, on est oblisré de s'enfermer chez soi, et, malgré cette précaution, on éprouve, sinon de la souffrance, au moins une sorte de langueur qui ôte le courage d'écrire, même quatre pauvres misérables lignes. Ne vous étonnez donc point de n'avoir pas reçu plus tôt de lettre de moi, et que la première qui vous parviendra soit moins une lettre qu'un billet. Je ne veux que vous demander de vos nouvelles et vous donner des miennes. Je réserve pour nos conversations tout ce que j'aurai à vous

t.ETTItF.S DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 163

(lire de ee pays, où l'on m'a fait l'accueil le plus aimable. Vous êtes bien heureuse d'être à Saint-Prix, sous vos beaux ombrages, dans cette délicieuse foret de Montmorency, préférable cent fois aux plus ma- «iniliques villas de Rome. Ici, au lieu d'arbres, on a des statues. Quelques chênes verts, taillés comme des murs, offrent seuls un peu de verdure. Du reste, nul abri contre le soleil; on s'est imaginé que ce serait malsain. Aussi ces villas ne sont-elles jamais habitées en été. Presque tous les Romains restent dans leurs palais, où ils se défendent contre l'air extérieur par une suite d'épaisses fortiiications, qui les privent du jour, si elles les préservent de l'excès du chaud. Depuis une heure jusqu'à cinq, tout le monde dort. On sort le soir, et le peuple même passe dans les rues la plus grande partie de la nuit. Au fond, il est moins à plaindre que le pauvre ne l'est chez nous en hiver, car la chaleur n'est pas une souffrance comme le froid. Je ne puis vous mander encore l'époque de mon retour; je le hâterai le plus possible, voilà tout ce que je sais jusqu'à présent.

Rappelez-moi au souvenir de M. Cottu. Mille compliments respectueux à M""^ de Sainte-Olvmpe. J'embrasse vos chers petits enfants. Le pape est un homme de rare mérite et d'une grande bonté. Sa santé, grâce à Dieu, est beaucoup meilleure qu'il y a quelques mois. Que la Providence nous le conserve! ce doit être le vœu de tous les chrétiens. Adieu, adieu: aimez toujours un peu le pauvre voyageur.

Paris, mardi matin.

Après dix-huit jours de voyage, et dix-huit nuits passées presque entières en voiture, me voici enfin à

164 LETTKKS Dr. l..\Mi:NNAlS A I.A BAIU>.NNK <:OTTU

Paris, cl moins fatigué que je ne m'y attendais. Il me tarde beaucoup de vous voir. Diles-moi si, l'un des trois premiers jours de la semaine prochaine, M. Cottu pourrait m'emmener à Saint-Prix. Mon frère doit venir me rejoindre ici, et quand nous aurons terminé quelques allaires qui exigent notre présence, nous retournerons ensemble passer l'hiver à la Chênaie. IMille tendres compliments à tout ce qui vous entoure. Ce m'est une grande joie d'être si près de vous, mais elle ne sera complète qu'à Saint-Prix.

Jeudi 30 (septembre) rue de Bourbon. n° 2.

Quelque désir que j'aie de vous voir ainsi que M. Cottu, je ne puis faire cette semaine le voyage de Saint-Prix, à cause de quelques affaires pressées, et du départ de M'"" de Trémereuc pour la Bretagne. Lundi, si le temps est beau, je me ferai conduire à Saint-Denis, d'où je me rendrai chez vous à pied ; ce ne sera guère pour moi qu'une promenade. Il me tarde bien de me reposer près de vous. Et cependant, comme vous le dites, c'est si court! J'attends mon frère vers la mi-octobre, et nous repartirons ensemble quinze jours après. Je me ressens déjà de Paris, la toux, la fièvre, des maux d'estomac, et je ne sais quoi encore. Il est étrange combien ce pays prend sur ma santé. Denys Benoist est, depuis près de trois semaines, malade à la campagne ; il est probable que votre billet ne lui sera pas parvenu. Je reçois à l'instant votre second billet. Je partirais aujourd'hui ou demain, si cela m'était possible, mais je ne vois aucun moyen d'être libre avant lundi. J'embrasse vos

Page 1