I.F.TTliRS nr. I.AMF.NNAIR A l..\ nARONNR COTTU lôli
petits cntaiits avec loulo la tondresso qiio j'ai pour leur niri-c. .Mes liom mages à M""" (le Sainte-Olympe, et mille amitiés à M. Cottu.
Mercredi.
J'ai eu le plaisir de voir ce matin M. Cottu, qui m'a appris que vous vous occupiez de sevrer la petite Blanche, mais peu à peu, de sorte que cette opération durerait deux mois. Il me semble que c'est prolonger, sans nécessité aucune, les chagrins de cette nauvre enfant. Elle sera aussi malheureuse d'une
privation partielle que d'une privation totale, et sa santé n'en ira pas mieux. Je n'aime point les demipartis; ils ont toujours plus d'inconvénients que d'avantages. Voilà ce que j'ai voulu vous dire sans perdre un moment. Si j'en puis trouver quelques-uns dont je puisse disposer avant mon retour en Bretagne, j'irai les passer près de vous. Mes affaires traînent un peu; toutefois j'espère en voir la fin au plus tard la semaine prochaine. Adieu. Vous savez ce que je vous suis. Mille hommages à M""^ de Sainte- Olympe.
La Chênaie, 16 janvier 1825.
J'arrivai hier soir en bonne santé, je veux que vous le sachiez la première. J'espère aussi que vous ne tarderez pas à me faire savoir comment vous êtes, et comment est le petit Félix que j'ai laissé indis-
IGG LETÏHKS Di: LAMKNNAIS A I.A nARONNK COÏTU
posr, co qui i-ondil, s'il vous en souvicnl, nus adieux un peu froids. 11 n'était pas du tout d'humeur à se déi-anger de son tonton pour m'embrasser. A cet heureux âge, on ne se contraint pas ; on est ce qu'on est, et l'on en vaut mieux. Le temps ici ressemble aux enfants; il est ce qu'il est, et ce n'est pas ce qu'il a de plus agréable en ce moment. Pluie, vent, froidure, voilà la saison; elle changera, et c'est ce qui console de beaucoup de choses en ce monde ; il y en a si peu qu'on désire voir durer! Parmi celles-ci, je mets votre affection au premier rang. Pour la mienne, elle n'est pas et ne sera jamais de ce qui change ; aussi est-ce le seul prix qu'elle puisse avoir. Mille amitiés à M. Cottu; respects et tendresses à M""' de Sainte- Olvmpe. J'embrasse vos petits enfants, si cela ne les contrarie pas.
CLUI
La Chênaie, le 25 mars.
J'attendais tous les jours une lettre de vous; elle ne vient point, et cela m'inquiète. M. Cottu m'avait rassuré sur votre état et sur celui de votre enfant, mais je ne comprends point que vous n'eussiez pas vous-même écrit deux mots depuis ce temps-là, si votre rétablissement avait été aussi complet et aussi prompt que l'on m'en donnait l'espérance. Tirez-moi donc, je vous prie, d'inquiétude le plus tôt possible. J'ai été faible et souffrant pendant tout le carême, que je n'ai pu continuer jusqu'au bout. La belle saison et un régime plus convenable à ma santé me rendront peu à peu mes forces. J'en ai besoin, car mes travaux sont extrêmement arriérés. Vous trouverez peut-être
LETTRRS DR LAMENNAIS A I.A BAlîONNE COTTU 1G7
que j'ai aussi un peu lardé à vous écrire. Cela est vrai; mais c'est aussi qu'on s'y prend «le manière à m'ôter le goût des correspondances. J'ai la certitude que toutes mes lettres et celles que je reçois sont ouvertes par des gens curieux et oflicieux. Cette infâme pratique a passé en usage ordinaire, et ce sont des hommes d'iiomieur, de piété même, à ce qu'ils d sent, qui s'en font les agents. Il n'y a pas un de ces misérables qui hésitât à ramasser avec les dents un écu dans le ruisseau.
Mille amitiés à M. Cottuet àM'"* de Sainte-Olympe. J'embrasse vos chers petits enfants.
La Chênaie, le 22 avril 1825.
J'étais bien loin de penser que l'accident dont m'avait parlé M. Cottu, eût été si grave, et dut avoir des suites si longues. Vous ne sauriez assurément, dans un pareil état, prendre trop de ménagements, et, quelque plaisir que me fassent vos lettres, je vous supplierais de ne point m'écrire que vous ne soyez tout à fait rétablie, quand je ne devrais pas d'ailleurs vous voir bientôt. Mes affaires, qui sont pour moi un tourment inexprimable, me forceront à me rendre à Paris sous très peu de temps. J'y serai, selon toute apparence, vers la fin de la première semaine de mai. Je vous prie, à cette époque, c'est-à-dire, le 7 ou le 8, de me faire écrire deux mots, rue du Bac n" 87, pour me dire si vous êtes à la ville où à la campagne. Ce voyage, en ce moment, me contrarie beaucoup; mais qu'est-ce que la vie, qu'une longue contradiction ? J'ai bien de la joie d'apprendre que vos petits enfants se
iC8 Lr.TTRI'.S l)F, lAMKNNArS A I.A BARONNI': COTTU
noilt'iil liit'ii. l'>inl)iass('Z-les pour moi, sans oublier le iioMvciiu vonu. IMille amitiés àM, Cottu et mes tendres hommages à M"'" de Sainte-Olympe. Adieu, adieu, pensez à moi et priez pour moi. Vous revoir me sera bien doux.
Paris, lundi.
J'ai revu M"'" de Vitrolles ' ; elle enverra à M. l'abLé Peyraud, la pétition de M""' Duplessis; c'est une chose arrangée, ne vous en inquiétez donc pas. Je ne vous dirai pas combien votre visite m'a été douce, combien elle m'a touché; vous sentez cela comme moi. Dans quelques heures je vais m'éloigner devons, et j'ignore quand je vous reverrai; ainsi se passe notre pauvre vie; attente et regrets, la voilà presque tout entière. Mille amitiés à ce qui vous entoure. J'embrasse vos petits enfants. Adieu, adieu.
La Chênaie, 26 juin.
Je VOUS écris deux mots seulement pour vous annoncer mon arrivée dans ma solitude. J'avais besoin de m'y retrouver, et il me faudra quelque temps pour me remettre de la fatigue de Paris. Ce dernier voyage, à peu près du reste inutile pour mes affaires, m'a été extrêmement pénible. Oh! quand n'aurai-je plus à
' Il s'agit ici d'Amélie de Vitrolles dont il est souvent question dans la correspondance de Lamennais avec le baron de Vitrolles, son père. Lamennais nourissait également pour celle pieuse et sainte jeune fille un profond attachement. Elle mourut en 1829.
LRTTRKS DP. LAMENNAIS A LA BAHONNR COTTC 169
ni'ocruper (|ue de choses selon mon g-oûl et selon les devoirs de l'élat où Dieu m'a placé ! Mais, ce que je fais, il veut que je le fasse, et ainsi tout est bien. Donnez-moi de vos nouvelles, des nouvelles de vos petits enfants, deiM. Cottu, deM""'de Sainte-Olympe, de tout ce qui vous est cher. Aurez-vous M'"' Moore tout l'été? J'aime à la savoir près de vous. Pensez à moi dans votre belle forêt. Nous en avons une aussi, mais qui ne mérite guère d'être nommée après la vôtre. Ne viendrez-vous jamais admirer ici encore plus celle dont vous jouissez. Nous ne songerons point alors à en être jaloux. Partout où vous êtes, il n'y a de place que pour un sentiment, et c'est celui qui partout aussi fait ma douce consolation.
La Cliênaie, ce 13 juillet 1825.
Pendant que nous sommes sur cette pauvre terre, nous ne saurions en détacher tout à fait nos pensées et nos affections, et même nous ne le devons pas, car il y a des affections qui sont des devoirs. Mais notre cœur doit lier les deux mondes, le monde passager de Fexil et celui qui nous est promis pour Téternité. Toutes les créatures nous échappent; elles nous quittent, ou nous les quittons. Dieu seul est là toujours, toujours, pour remplir ce vide immense que chacun de nous sent en lui-même. C'est en lui qu'il faut se chercher, car ce n'est qu'en lui qu'on se trouve pour jamais. Ne nous laissons point aller aux illusions du temps; ce rêve finira. Qui que nous soyons jeunes ou vieux, nous touchons au réveil; et puis, si nous le voulons, la lumière qui ne s'affaiblit point, la paix
I7U i.i-yrrHRs dk i.amkn.wis a la raiîonnr cottu
que lien i»alli're, le repos que lic'u ne Irouhle, la joie qui lie taril jamais.
Je compreiKls votre inquiétude ; mais songez ({ue Dieu la voit, et que sa Providence a des ressources que nous ignorons.
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.
Avez confiance, tout ira bien. Celui qui nous a destiné le ciel ne nous délaissera point sur la terre.
Je félicite de tout mon cœur M"" de Sainte-Olympe de celte enflure qui est de l'embonpoint, et de cet assoupiasement qui est du sommeil. Il faut avouer que sa santé l'éprouve bien cruellement.
Mille amitiés à M. Cottu, et liommages à M"* Moore, J'ombrasse vos chers petits enfants. Que de fois dans le jour je suis près d'eux et de vous !
A la Chênaie. le dS août 1823,
Comment vous êtes vous trouvée de ce voyage au Sénégal que le soleil nous a fait faire le mois dernier? Je n'ose presque vous dire que cette température me plaît, quand il ne s'y môle pas ce je ne sais quoi de pesant qui accompagne l'orage. On a craint quelque temps ici quela disette ne fût la suite d'une sécheresse aussi longue; nous en serons heureusement quittes pour la peur. L'année sera même assez abondante, rien ne sera cher; on pourra presque vivre avec du trois pour cent. Je vous félicite d'être assez loin de Paris pour ne pas entendre éternellement rabâcher ces trois pour cent, et la Bourse et M. de Villèle, et ses opérations financières, qui ruinent tout le monde, à ce qu'on dit,
r.F.Tifir.s nr, lamt-nnais a la nARONNR rjvnv 171
mais qui certaiiicinent aclièvent de ruiner le peu qui restait de bon s(>ns et, d'esprit, et de j^aît^ dans notre clière France '. Quand je n'aurais pas d'autre griefs contre le ministère, je ne lui pardonnerais pas encore l'ennui dont il nous accable. Les journaux sont insupportables, inécbants d'intention, plats par nature et sots par elïbrt. Mais je ne sais pourquoi je vous parle de tout cela. Ce que je voulais vous demander, ce sont des nouvelles de vous, de vos petits enfants, de M. Gottu, deM""'de Sainte-Olympe. Avez-vous toujours M"" Moore à Saint-Prix '? Dites-moi quelque cbose de tout ce qui vous entoure et de tout ce qui vous intéresse. Songez que nous sommes à cent lieues, et que chaque année semble me séparer davantage de Paris, sans m'éloigner de vous, ni me détacher de ce qui vous touche d'un peu près. A mesure que j'avance dans ma carrière, je sens plus vivement le prix de la retraite et les avantages de l'obscurité. Mais ce sont deux biens qu'il est difficile d'acquérir en un jour, du moins au degré où je voudrais en jouir. Il faut les attendre du temps et de la Providence. Un autre grand bien, c'est votre amitié si bonne et si douce. La Providence me l'a donné, et le temps ne me l'ôtera pas; n'est-il pas vrai?
CLTX
A la Chênaie, le 19 octobre 1825.
J'entends ce que vous me dites comme si nous causions au coin du feu, et dans ce que vous éprouvez je reconnais cette inévitable misère qui fait partout
* M. de Villèle avait proposé un projet de conversion de la rente cinq pour cent en trois pour cent qui aurait été, au point de vue de l'Etat, une opération très avantageuse mais qui n'eut pas de suite.
il'2 i.KTinr.s nr, i.amrnnais a i.a BARON>'r. conu
lelond (le la vie. Aviez-vousdoiK- espi'-rr init'ux?Aviezvous p('ns('' (|m' nulle ainerlumene viendrait se mêler aux biens qui; la Providence vous a dépaiLis ? Jetez les veux aulour de vous, et voyez si votre sort n'est pas au-dessus, beaucoup au-dessus, de celui qu'il faut bien cependant que presque tous les autres acceptent. Il a ses secrètes douleurs, j'en conviens; mais quel est le cœur, si vous pouviez y pénétrer, qui ne vous en montrât dans ses replis de plus poig-nantes peut-être, et qui n'ont point ici-bas de compensation ? Prenez sur vous, méprisez le monde, qui est bien méprisable en effet, et cherchez le bonheur là seulement où vous le trouverez, en Dieu premièrement, et puis dans ses dons, dans vos enfants, dans votre mari, dans tout ce qu'il y a d'aimable et d'aimant autour de vous. Et en cela même, défiez-vous d'une sorte de délicatesse excessive qui vous tourmenterait, en rêvant sans cesse quelque chose au delà des réalités. Nous ne sentons pas tous au même degré, et nous n'avons pas tous la même manière de sentir. C'est souvent une grande source de peine de juger des autres par soi, et de vouloir ou étendre ou resserrer leurs âmes à la mesure de la nôtre. J'ai beaucoup souffert de cela. 11 y a des sentiments destinés à vivre solitaires ; on ne les comprend pas, on les repousse, on en a même pitié, quand on a le cœur bon : ce sont des exilés de l'autre vie; ils aspirent après elle, mais quelquefois ils se lassent d'attendre, et cela ne vaut rien.
Je ne sais pas si j'irai cet hiver à Paris; mes affaires en décideront. J'ai été depuis trois mois toujours malade, aussi n'ai-je rien fait. Je ne sache d'autre cause de cet état que de nombreux chagrins qui se sont succédé sans interruption. Vous voyez que je ne suis pas plus sage que vous, et que j'aurais moi-
i,i:ïiiu:s Dii lami:nnais a la uaiionni-: cunu 173
iiHMm'iiraïul besoin (|u'on iiio prrcliàt. En voritc nous nesomnios que laihlesse, et j30ur])eu ({u'on se refiaideil va l)ien sujet de s'iiuiuilier. Prions donc les uns pour les autres, et au milieu de tant de tribulations et de soucis, tâchons d'achever notre course en paix. Je vous prie d'offrir mes amitiés à M. C. . . et mes hommages à M""" de Sainte-Olympe et à Miss Moore.
J'emhrasse vos chers petits enfants. Que Dieu les conserve et les bénisse! Ce n'est pas sérieusement que vous me demandez si je ne changerai pas pour vous.
A la Chênaie, le 21 novemhri' -1825.
Vous me jugez beaucoup, beaucoup trop favorablement, mais votre erreur m'est douce, parce qu'elle vient du cœur. 11 est vrai que je suis soullVant; je souffre de ce que je vois, et de ce que je prévois, outre quelques peines particulières qui ne méritent pas d'être comptées. J'ai lu cet article des Débats. Je ne le crois pas de Ch. . \ mais de Bertin. Il me semble trop absurde dans ce qu'il a de choquant pour exiger une réponse. La réponse sera la seconde partie de ma dernière brochure. Je me suis mis cette semaine à y travailler, et quand elle sera finie, c'est-à-dire vers la fin de l'hiver, j'irai probablement la faire imprimer moi-même à Paris.
Je me représente parfaitement votre ennui et vos
* Chateaubriand. Lamennais avait fait paraître au mois de mai une brochure sur le projet de loi dit : du Sacrilège. L'année suivante il fit paraître une seconde brochure. Ces doux brochures se trouvent dans le volume inUtulé : Nouveaux mélanges religieux et philosophiques.
ni LETTUKS l)K LAMK.NNAIS A I.A BAI10NNI-: COTTU
cmhari'as dans ccLlc l'uc Saiiit-Lazaro, avec vos pauvres petits enfants privés de leur jardin de Tivoli, et obligés presque d'attendre le retour du printemps pour respirer l'air. Voilà pourtant le charme de Paris, à quoi 1 on peut ajouter l'agréable amusement de voir des maçons mettre des pierres sur des pierres, là où de beaux arbres rappelaient la veille cette douce canipngne que les hommes fuient parce qu'ils ne sont pas dignes de l'aimer. Ils désirent vaguement le repos, et il y a en eux je ne sais quelle impuissance enVayante de le supporter. Cela est surtout remar- (juable dans la société actuelle, si cependant ce que nous avons peut s'appeler une société; et encore ne sommes-nous qu'au commencement de cette étrange maladie qui n'a de nom dans aucune langue humaine. Si vous voulez lui en donner un et l'appeler une fièvre mixte de sottise et d'orgueil, je ne m'y oppose pas. Et après tout, prenons patience; levons les yeux vers ce beau ciel, heureusement à l'abri de la funeste puissance de l'homme, et qui un jour s'ouvrira pour nous. Qu'est-ce, en vérité, que le reste ? Un jour de douleur un jour de larmes, et puis l'éternel ravissement ! Tout ce qui finit est court.
J'ai une migraine si forte qu'à peine vois-je ce que j'écris. Pardon de mon barbouillage. Distribuez, je vous prie, mes hommages et mes amitiés autour de vous, sans oublier vos petits enfants, que je n'oublie pas certes. Adieu, adieu, qu'ajouterai-je ?
A la Chênaie, le 23 janvier 1826.
Je conçois tous les embarras que vous avez dû trouver à votre retour à Paris. Ce stérile mouve-
LETiUKS l)i: I.AMKNNAIS A LA BAUO.NNK COTTU ITli
ment qui cinporU' les jours, connue la toinpiHe emporte en cette saison les feuilles séchées, fatigue plus encore lorsqu'on y rentre après quelque temps de repos. Aussi éprouvé-je une sorte de répugnance au voyage que je serai pourtant ol)ligé de faire dans cette triste ville, triste sous tous les rapports. Je ne crois pas que je parte au plus tôt avant la fin de février. Depuis plusieurs mois je suis et très faible et très soutirant. On s'use vite dans ce siècle. Vous avez tort de penser que j'aie pu un moment douter du cœur de M. G... Je connais sa droiture, et je lui ai même rendu ici toute la justice qu'elle mérite, dans les circonstances que vous avez en vue. Je ne partage pas toutes ses opinions, mais j'estime son caractère. Nous sommes d'ailleurs dans un temps de vertige; la tète tourne à presque tout le monde. C'est une grande pitié. Du reste, qui n'espère rien de la société est peu ému de ce qui se fait. Mon âme n'est pas dans le présent; je n'y cherche qu'une ciiose. le devoir. Le mien me paraît extrêmement clair, et je le remplirai sans qu'il m'en coûte d'effort, parce qu'il ne serait pas en mon pouvoir, quand je le voudrais, d'attacher quelque prix au jugement des hommes de ce temps, et que leur blâme me semble presque en tout plus rassurant que leur approbation. Nous touchons à de grands événements; le désordre des esprits en est l'annonce, et ce n'est pas aujourd'hui que le langagede la raison peut être entendu. Il faut que la France, il faut que l'Europe aille oii elle doit aller.
Je vous trouverai sûrement encore à Paris, car je ne pense pas que vous retourniez à la campagne avant le mois d'avril. Prenez patience jusque-là, et patience est bien le mot. Quand on a goûté la vie des champs, on n'en peut plus supporter une autre.
170 LKlilIKS l)K LAMKNNAIS A I.A UAIKINNK COTTU
riomiiic OU n'a pas doux lois le croup, à co qu'on dit, riii(|iii(''lu(l(' (juo vous a donnn votre pcLil Paul esl. niaiiilenanl un motif de sécuriLc. Ainsi, tout se mêle dans la vie. Distribuez, je vous prie, autour de vous mes amitiés, mes vœux et mes compliments, sans oublier M"" Moore. J'ai été tellement fatigué de visites depuis trois jours, que ma tête et ma poitrine n'en peuvent plus. Les ermites étaient bienheureux; mais je ne sais si l'on trouverait dans le monde entier une Tliébaïde. Adieu, adieu, et à bientôt.
Lundi.
Je suis bien étonné que vous n'a} ez pas reçu ma brochure. Votre nom était des premiers sur la liste des personnes à qui le libraire devait l'envoyer. Je n'ai pu vous aller voir, et je ne saisquandje le pourrai \ J'ai décidément un commencement d'afTcction au cœur. Je me suis trouvé mal plusieurs jours de suite, et deux fois le même jour. On m'ordonne le repos et je n'en ai guère. Une affaire extrêmement pénible, qui ne me concerne pas personnellement, me détourne des miennes, et m'occupe tout entier. Croyez bien que je ne changerai jamais pour vous.
Samedi.
J'ai été tous ces jours-ci malade et souffrant. N'essayez pas de monter en voiture ; j'irai vous voir l'un des premiers jours de la semaine prochaine. A peine ai-je le temps de tracer ces deux lignes. Mon cœur
Lamennais était de retour à Paris.
LF/ITRES DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 177
y ajoute des patres que le vôtre saura liien lire sans qu'elles soient écrites. Il est désormais inutile de donner suite à l'aftaire dont je vous avais parlé. Mille amitiés à M. G...
Au moment oii je me croyais près de connaître entin ma position, et où j'entrevoyais dans l'avenir quelque repos, voilà que les banquiers manquent, après avoir remis en circulation pour plus de cent mille francs de billets payés par moi, et qui restaient entre leurs mains comme ma propre garantie de ce que me devra M. de Saint-V... Ce triste et nouvel incident ne m'a pas laissé depuis plus de quinze jours un seul moment dont je puisse disposer, et vous le concevez sans peine. J'espère m'en tirer moins malheureusement que je ne l'ai craint d'abord, mais tout cela use, fatigue et tourmente. Ce bâton blanc dont vous me parlez, il y a deux ans que je cours après sans pouvoir l'atteindre. Jamais soldat ambitieuxne désira plus ardemment le bâton de maréchal. Enfin que vous dire? et que faire? Se soumettre à ce que Dieu veut et attendre en paix ses moments. Il y a des choses dans votre lettre auxqu'elles je ne répondrai point. Est-donc que le silence, un silence même plus long pût vous donner un instant de doute? Je ne le crois pas. Adieu, mille amitiés à M. Cottu; caressez pour moi vos petits enfants. Je ne sais quand je pourrai vous voir. Ma vie est emportée, mais le reste ne change pas.
178 m:ttiiks iH'. lamknnais a i,a iîauunni: cottu
2a juillet, 182f.
J'apprends en arrivant' la mort de ma pauvre petite nièce. Plaignez-moi et priez pour elle.
30 juillet. 1826.
J'étais bien sûr que vous partageriez cette peine nouvelle. Ici-bas lamitié n'est guère que cela, soutirir et pleurer ensemble. Je me soumets à Dieu, je le bénis, je regarde en haut, là où sont ceux qui nous ont aimés et qui nous attendent. Le voyage est bien long, et pourtant le terme est si proche ! Toute cette vie me paraît comme une grande illusion, comme je ne sais quel rêve que je ne comprends pas. Heureux ceux qui croient! C'est la foi, la foi seule qui éclaire, qui fortifie, qui console. Vous me parlez du passé et de l'avenir. Hélas! le passé est triste et doux, un songe aussi, le songe d'un songe ; et pour l'avenir, v en-a-il donc sur la terre ? Se laisser conduire les yeux fermés, je ne sais que cela. H y a longtemps que j'ai renoncé aux prévoyances qui viennent de nous ; notre sagesse est trop courte pour prévoir, notre volonté trop faible pour disposer du temps, notre existence trop Irùle pour rien établir sur elle. Toucher à sa vie, c'est la briser. Encore une fois laissons-nous conduire, porter, transporter au gré de la puissance dont nous dépendons. Aujourd'hui c'est
' A la Chênaie,
LETTRES DR LAMENNAIS A l,A ItARONNr. COTTl' \19
le travail, l'angoisse; demain, demain, pas plus lard, ce sera le i-ejxis. la joie, le rassasiement, l'éternelle expansion du cœur dans rétcrnel amour.
Lundi, 21 août, rue des Postes n» 5't.
Je viens d'essuyer une rude atteinte de cette maladie du cœur que vous me connaissez. Un degré de plus, et c'était fini. Maintenant, je suis hors d'affaire pour cette fois; mais le médecin m'ordonne un voyage d'un mois dans les Pyrénées. Je partirai samedi prochain avec l'abbé de Salinis \ et je serai de retour à la fin de septembre. Je ne puis vous en dire davantage, parce qu'on me défend d'écrire ; mais sovez fort tranquille sur mon état; il n'offre plus l'ombre de danger. Mille amitiés à M. Gottu et à M"^ Moore. J'embrasse vos chers petits enfants.
Aux Eaux de Saint-Sauveur, le 16 septembre.
Voici les premiers mots que je puis vous écrire, et encore avec peine ; car le voyage m'a fatigué extrêmement, malgré plusieurs séjours forcés. Je ne saurais supporter le mouvement de la voilure ; il augmente mes spasmes, et me met dans une sorte d'angoisse, qui se prolonge ensuite. Je suis cependant un peu mieux depuis mon arrivée ici, mais moins
* L'abbé de Salinis, qui devait se séparer plus tard de Lamennais, était alors son disciple. Il se rallia avec éclat au second empire et mourut évêque d'Amiens.
180 I.RTTRES DR LAMF.NNAIS A LA RARONNR COTTU
l)ion qu'à mon ch'-part. Jo prends les bains, on les dit exo«'llenls pour les nerfs. Adieu, je ne puis aujourd'hui vous en dire davantage.
Mille aniiliés à M. Coltu.
Lundi'
Votre cœur a très bien deviné ; je suis faible et soull'rant, et de plus tracassé, accablé d'affaires, d'occupations de tout genre, et recevant de fois à autre, pour me distraire, des volumes d'outrages, de la part de ceux que j'ai obligés, servis, et qui en retour m'ont trompé, ruiné, presque tué. Avec tout cela, je vais : je puis même rassembler peu à peu les matériaux de l'ouvrage que je prépare. Je ne sors presque point, ne pouvant point marcher longtemps, et encore moins supporter la voiture. D'un autre côté, je suis triste de ce que je vois et de ce que je prévois. Espérons en Dieu, et soumettons-nous, quelque chose qui arrive. Adieu. Aimez-moi comme je vous aime.
A la Chônaie, le 29 avril 1827.
Mon voyage s'est passé mieux que je ne l'espérais. Je n'ai éprouvé que très peu de spasmes ; mais en revanche, la fatigue a été très grande, et une forte migraine, qui m'a saisi le lendemain de mon arrivée, n'a pas contribué à me remettre promptement. Je
* Lamennais était de retour à Paris
LETTRRS DR LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 181
suis encore très faible, ce que j'attribue en partie au changement de régime. Avant de venir ici, j'ai été passer quelques jours chez ma sœur. Maintenant me voici dans nos bois que je trouve fort retardés. A peine aperçoit-on une légère teinte de verdure. Les nuits sont froides, et Ton se plaint de la sécheresse et de làpreté de l'air. Pour moi, qui sais par expérience combien les hommes sont encore plus âpres et plus secs, je m'arrange à merveille de n'avoir affaire qu'au temps. Ce que je souhaite, c'est un peu de force pour mon travail, car il sera fastidieux et long. Vous êtes sûrement à Saint-Prix ou près de vous y rendre. Ce m'est une vraie peine de penser que je ne vous y verrai point cette année. Il faut être où le devoirnous fixe. Ma vie, tourmentée de mille manières, se passe assez tristement, et je ne m'en plains pas ; tout ce qui détache de la terre, tout ce qui reporte notre cœur plus haut, n'est-il pas bon? Mille amitiés à M. Cottu et à M"' Moore. J'embrasse vos petits enfants.
Donnez-moide vosnouvelles, et aimez-moi toujours.
A la Cln'-naie, lo 24 mai 1827.
Vous avez jugé avec raison que j'attendais bien impatiemment une lettre de vous. Enfin me voilà tranquille, puisque votre santé est bonne, et que vous êtes sans inquiétude sur l'indisposition de vos petits enfants. Je serais assez bien aussi, n'était la faiblesse qui m'empêche de travailler comme je le voudrais. Depuis mon arrivée ici, je n'ai éprouvé qu'un accident un peu grave, à la suite duquel j'ai renoncé entièrement au maigre. Nous avons en Bretagne,
\S2 LETIRKS DK LAMLNNAIS A LA lîAllONNK COTTU
coniiiio ù Saint-Prix, le plus siiijiulier teiiii).s du iiioiul»; ; ce n'est pas du froid, ce n'est pas de la chaleur, ce n'est pas de la pluie, ce n'est pas du sec; je ne sais ce que c'est. Au reste tout a beaucoup souffert des glaces de l'hiver dernier. Les fruits, les légumes sont en retard. 11 y a je ne sais quoi de lent et d'affaibli dans la nature. Elle devrait m'en plaire davantage, car je lui ressemble en cela; mais point du tout, cette langueur m'attriste et augmente la mienne. J'avais un petit à travail à faire, avant de me mettre à l'ouvrage dont vous me parlez ; je l'ai fini avec beaucoup de peine. A présent il faut que je continue les recherches commencées à Paris. J'ignore combien elles méprendront de temps. Oh! si je ne consultais mon goût, si le devoir n'était pas là à me presser continuellement, que je laisserais volontiers à d'autres le soin de rappeler aux hommes des vérités qui ne les changeront point. Il faut se souvenir que Dieu le commande, pour s'occuper d'un si sot monde, et c'est ce qui fait que je ne conçois pas que vous vous tracassiez si fort de ce qui le concerne, quand nous aurons le bonheur d'en être sortis. Ne cherchez pas à découvrir ce que la sagesse divine nous cache. Ce que nous savons suffit à notre espérance, à notre amour. Si Dieu a couvert d'un voile cette grande félicité qu'il nous a promise, c'est qu'il ne nous serait pas bon de la contempler de la terre. Travaillons à la mériter, commençons par là ; le plus difficile assurément ne sera pas de s'en contenter quand il nous sera permis d'en jouir.
Je vous prie de distribuer mes compliments et mes amitiés autour de vous. Mon frère n'est pas encore venu à la Chênaie depuis que j'y suis. Je l'attends à la fin de la semaine de la Pentecôte. Adieu, Adieu, priez pour moi.
LETTUliS DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 183
La Chênaie, 7 juin 1827.
Je ne sais quand nous atlcindrons le printemps; pluie, vent, et un froid à ne pas quitter le coin du feu, voilà notre mois de mai et celui de juin jusqu'à présent. Jamais je n'avais vu rien de pareil. Je crains que cette prolongation d'hiver n'ai nui à la convalescence de vos petits enfants, car je crois que la chaleur est bonne contre toutes espèces de toux. Pour moi je ne saurais reprendre des forces; je ne suis plus et ne serai désormais qu'une pauvre vieille machine détraquée, condamnée à souffrir jusqu'à ce que le mouvement s'arrête tout à fait. Que la volonté de Dieu se fasse !
Que dit M. Cottu de la marche des affaires publiques ? Il me semble qu'elles s'embrouillent terriblement. J'ai vu le temps où l'on jurait de s'enterrer sous les ruines de la monarchie : c'était une manière de parler ; nos ministres, eux^ ont juré d'enterrer la monarchie, et je crois, ma foi, qu'ils en viendront à leur honneur. Il y aura cela de consolant pour elle, qu'ils auront de quoi prendre le deuil. Mon Dieu, vers quel avenir nous nous en allons ! Au reste, rien ne détache davantage du monde que ce spectacle de désordre, ces passions, ces intérêts, ces opinions qui se remuent d'un bout de l'Europe à l'autre. Et que veut-on ? Personne n'en sait rien. On veut détruire, et voilà tout. Le crime est devenu fou, ce qui mêle le dégoût et je ne sais quoi de risible à l'horreur. M. Cottu voudrait, avec raison, que l'on créât une aristocratie en France.
* M. de Villèle ot ses collègues.
184 LIÎTTRRS DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU
11 fera bien, auparavant, d'aller au secours de l'aristocralie anglaise, menacée par le triomphe du demiradicalisme dont M. Canning est le chef. Je crois. que ce triomphe ne sera pas très long ; mais il en promet un autre plus tard, et celui-ci sera décisif. En attendant, nous allons avoir, à ce qu'on dit, la bienheureuse censure. Rien de plus propre certainement à calmer les esprits et à les rassurer. Quand on n'écrira plus, tout le monde sera content, excepté les journalistes, et l'on ne dira que du bien des ministres. Jouissons d'avance d'un si grand bonheur et si vous voulez augmenter le mien, donnez-moi de vos nouvelles ; cela n'est pas encore défendu.
A la Chênaie, le 2 juillet i827.
Vous savez mieux que moi à combien d'indispositions l'enfance est sujette, et combien, le plus souvent, elles sont peu sérieuses ; mais je conçois que l'on s'alarme de tout ce qui ressemble aune maladie, et vos inquiétudes ne me déplaisent qu'en ce qu'elles prennent sur votre santé, qui aurait elle-même besoin très souvent des soins que vous prodiguez aux autres. Cette chaleur qui vous accable tient probablement à votre état ; du moins, nous n'avons encore eu ici rien qui puisse s'appeler du chaud, mais beaucoup de pluie, et, à tout prendre, un assez triste temps. Je crains que l'humidité, si elle est la même à Paris, ne retarde un peu la guérison de ceux de vos petits enfants qui sont attaqués de la coqueluche.
J'ai reçu l'écrit de M. Cottu,etje l'en remercie'. 11
* Le baron Cottu, bien que conseiller à la cour de Paris, avait fait
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est beaucoup moins éloigné de mes idées (|ue les autres ; j'v trouve beaucoup de réllexions très justes et qui doivent frapper toute personne de bonne foi. Pourquoi y a-t-il mêlé une page contre la religion? Le fait est que la religion est d'accord avec lui sur le reste; c'est donc un allié qu'il attaque; et, môme à ne le considérer que sous ce seul point de vue, je ne trouverais ])as cela de bonne politique. L'esprit de domination qu'il reproclie au clergé est une chimère, et j'ai de la peine à croire qu'il ne le sache pas aussi bien que moi. Il y a des intrigants dans le clergé, sans doute ; il y en a dans le ministère ; il y en a à la Cour; et c'est autour de ces deux centres qu'il faut les chercher, Mais que trouvera-t-on ? Quelques prélats ambitieux et peu édifiants ; quelques prêtres méprisables et méprisés, la honte du clergé qui lesrepousse. On trouvera des gallicans forcenés, prêchant le despotisme au nom de la liberté, minant le trône qu'ils rendent odieux par leurs fureurs et leurs bassesses, et travaillant du matin au soir à opérer les schismes qui nous menacent depuis quelque temps. Je ne voudrais pas voir un homme de sens, de courage et d'honneur, soutenir les principes de ces gens-là, et se rendre l'auxiliaire de pareille canaille : cela est trop au-dessous de lui.
Nous voilà donc avec la censure; on s'y attendait'. Mais qui pouvait s'attendre aux articles du Moniteur, à ce mélange inouï de bêtise, d'impudence et d'insolence ? Tout cela nous mènera loin. Je ne sache aucun exemple d'un pareil vertige. Dieu a ses desseins, adorons-les sans les connaître. Vous vous trompez,
paraître une brochure intitulée: De la nécessité d'un changement de Ministère.
* Une loi établissant la censure sui' les journaux et écrits périodiques venait d'être votée.
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si VOUS pensez (jue je croie à un remède quelconque ; oerlainenient non, je n'y crois pas. Mais je dis (ju'il ne faut pas détruire ce qui pouri-aiL être un remède dans l'avenir. Je suis au bout de mon papier. Adieu, adieu.
Au mois de juillet, Lamennais fit une grave maladie. Au cours de sa convalescence, l'abbé Cerbet écrivit à M™*^ Cottu deux lettres que nous croyons intéressant d'insérer ici.
A la Chênaie, 9 août 1827.
Madame,
M. l'abbé de Lamennais, qui entre en convalescence, me charge de vous donner de ses nouvelles. Au sortir de cette affreuse maladie, et en rentrant, pour ainsi dire, dans ce monde, une de ses premières recommandations a été celle dont je m'acquitte en ce moment. Ses forces reviennent peu à peu ; il commence à prendre quelque nourriture ; et nous espérons quil pourra bientôt descendre au jardin. On croit ici que, par l'effet même de la crise violente qu'il vient d'éprouver, sa santé sera, en quelque sorte, régénérée, et cette maladie, qui nous a tant affligés, méritera presque de la reconnaissance.
Inconnu de vous, madame, c'est en ma qualité d'interprète de M. de Lamennais que je vous prie d'agréer Ihonmiage de mon profond respect.
A la Chênaie, 8 septembre 1827.
Je continue, madame, ma lettre de mercredi. N'ayant
LETTRES UK LAMKNNAlS A LA UAUUiSNK COTTU 187
rien à ajouter aux bonnes nouvelles de la convalescence, je viens aux détails que je vous ai prouiis.
Je suis anivé à la Gluniaie la veilh; du jour où il est tombé malade. La lièvre l'a pris le dimancbe 15 juillet, vers dix beures de l'après-midi. C'était d'abord une lièvre tierce bilieuse, mais elle s'est trouvée compliquée avec une fièvre nerveuse qui a été la principale maladie. Je ne puis vous dire combien il a souffert de ces afTreux spasmes, ni avec quelle patience. Mais combien n'ai-je pas souffert moi-même, surtout lorsqu'à deuxreprises, il s'estévanoui presque dans mes bras : Je le croyais mort ! Au milieu de toutes mes angoisses, il m'adressait, de temps en temps, quelques paroles qui me décliiraient et me soutenaient tout ensemble. « De quoi serviraient les « bonneurs, les ricbesses, la réputation, quand on en « en est là! » Je lui répondais qu'aussi bien il n'en avait jamais fait grand cas : « Mon ami, m'a-t-il dit, « j'ai envie de m'en aller, j'ai bien assez de la terre. » Il avait demandé de bonne beure les derniers sacrements : Le jour oii il a reçu le saint viatique a été bien beau par sa vive foi, et la sérénité de son front, malgré l'empreinte delà douleur. C'est son frère qui l'a administré. Lorsque ce pauvre frère est arrivé, il lui dit, après s'être entretenu quelques instants avec lui : « Je te lègue la plus belle ciiose du monde, la vérité à défendre. » Je me rappelle aussi une nuit où il se trouvait mieux ; je lui disais, pour le distraire, qu'il faisait un superbe clair de lune. Il essaya de se soulever, pour entrevoir, à travers sa fenêtre, cette belle nuit, et me dit en retombant : « Pour ma paix, « s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière ! » Une autre fois, je lui demandais ce qu'il désirait boire ; comme ses idées commençaient à se brouiller, il ne comprit pas bien ma question : mais l'interprétant
188 I.KTTHICS I>K IAMI:N.\AIS a la BAItONM-: COTTU
(Ml im sens aiuilogue à sa pensée habituelle. « On « no i»eut pas, nie dit-il, désirer autre chose que ce « que Dieu veut. » C'était comme un son que rendait son àme. Mais, bientôt, il cessa de parler : l'agonie commençait. Le dimanche 25 juillet, de cin(| heures du soir à onze, presque tous les signes du dernier moment. Son pauvre frère me pria de lui renouveler l'absolution des mourants. A onze heures, le mieux commença, et depuis, nous sommes arrivés bientôt, despérance en espérance, aux bénédictions de la convalescence. J'ai encore, madame, quelques autres détails à vous donner : Mais voici le moment d'aller le rejoindre dans sa chambre pour une partie de trictrac qui l'égayé beaucoup. Vous ne m'en voudrez pas si j'interromps cette lettre qui attend, d'ailleurs, le commissionnaire. Je n'ai pas dit à notre ami que je vous transmettais tous ces détails qui révèlent si bien les beautés de son âme. Je n'ai donc, aujourd'hui, à vous présenter que mes hommages respectueux.
A la Chênaie, 14 septembre 1827, de la main de l'abbé Gerbet.
Je ne peux pas encore vous écrire ; l'abbé Gerbet veut bien me prêter sa main un moment. Soyez désormais sans inquiétude ; je prends des forces chaque jour. Tl est vrai que, dans l'intervalle dont vous me parlez, j'ai éprouvé une rechute causée par la mort presque soudaine d'un homme de confiance, à qui nous étions très attachés. Réveillé au milieu de la nuit, j'allai le confesser en toute hâte. Je me recouchai brisé et, le lendemain, la fièvre me reprit, ou plutôt les deux fièvres s'entrelaçaient comme dans ma première maladie. De fortes doses de quinine les
LETTRRS DR LAIMRNN.MS A LA BARONNR COTTU 189
couperont en trois jours : depuis ce temps, je suis bien, et j'espère vous r«''crire moi-même avant très peu (le semaines. C'est la tête qui est lail)Ie encore. Vous avez reçu dernièremont une lettre de M. Gerhct, qui vous aura li'anrjuillisée. J'embrasse vos pelilsenfants. Adieu, \ ous savez ce que je vous suis.
Signé : F. M.
La Chênaie, le 2o septembre
Je puis enfin vous dire moi-même combien vos inquiétudes m'ont touché, et combien je suisbeureux de pouvoir les calmer entièrement. J'ai été longtemps sans pouvoir écrire; ma convalescence, traversée d'abord par des spasmes, suspendue ensuite par une recbute, a été lente et pénible, et je suis encore incapable d'une application soutenue. Cependant, les forces reviennent; je prends le lait d'ânesse, et peu à peu, en prenant patience, je me retrouverai dans mon état ordinaire. J'ai été réellement bien mal ; il est presque inouï qu'on revienne d'aussi loin. Ma maladie était une fièvre maligne, compliquée au commencement d'une fièvre bilieuse. Le premier médecin que j'ai vu me tuait. Un second, demandé à temps par mon beau-frère, m'a sauvé, parce que Dieu a permis qu'il n'ait pas hésité un seul instant sur la nature de la maladie et sur le. traitement qu'elle exigeait. Elle ne m'en a pas moins conduit jusqu'aux dernières extrémités de l'agonie, mais Dieu voulait encore me laisser sur cette triste terre.
Mille amitiés à M. Cottu et à M^*" Moore. Je baise vos chers petits enfants. Mon frère, qui est ici pour
190 l.nTRKS PK l,AMKNNAIS A LA BARONNK COTTU
doux jours seulement, vous prie d'agréer ses respects. Vous savez avec quelle tendresse je vous suis dévoué.
CLxxvin
La Chênaie, le 20 octobre ^827.
Je vous ai écrit il y a un mois, et depuis ce temps je n'ai point de lettre de vous. Cela me donne quoique inquiétude; je crains que vous ne soyez malade, ou quelqu'un de vos petits enfants. Ici on ne voit que des i^ens attaqués de la fièvre. Grâce à Dieu, presque tous s'en tirent assez heureusement, si l'on peut appeler bonheur la prolongation des soufï'rances de la terre. Depuis quatre mois, j'ai toujours eu quelque malade à la maison. Mon beau-frère est dans le morne cas ; il a encore en ce moment un de ses enfants sur le lit. Chose singulière, les arbres mêmes n'ont pas échappé à cette je ne sais quelle influence de l'air ; jamais je n'en ai tant vu mourir que cette année.
M. Cottu est, sans doute, de retour près de vous. Je désire que son voyage lui ait fait du bien. A-t-il le projet de publier un nouvel écrit? Il aura bien de la peine à arrêter le torrent qui nous emporte. On avait beaucoup parlé d'élections nouvelles dans ce pays-ci. Il paraît que les ministres ont renoncé à ce projet, après avoir sondé l'opinion des électeurs, qui ne leur est rien moins que favorable. Plus je vais, plus je deviens indifférent à ce qu'on appelle politique, à la conduite des gouvernants, à la lâche botise des gouvernés. Le tout ensemble est bien, sans aucune comparaison, la plus dégoûtante farce qui ait jamais été jouée devant les hommes.
iMille amitiés à tout ce qui vous entoure.
LRTTRKS DK LAMI-.NNAIS A LA I$Al!ONNE COITi; dOl
La Chênaie, le 12 novonihrn d827.
Je suis ravi d'apprendre que votre santé n'ait pas souffert des temps malsains que nous avons eus, non plus que celle de vos petits enfants. Il y a eu un nombre incroyable de maladies dans ce pays-ci, et elles durent encore. Il faut espérer que l'Iiiver nous en débarrassera.
Je lirai avec grand plaisir ie nouvel écrit de M. Cottu, et je le prie de me le faire adresser dès qu'il paraîtra. J'ai vu l'article dont vous me parlez, et il m'a semblé très maladroit, au moins.
Mais voici bien d'autres événements ; tous les députés sur la rue, à l'exception de quelques-uns qui se sont logés dans la Gbambre des pairs '■ ; la France en mouvement pour cliercher quatre à cinq cents hommes en état de faire des lois, ou d'en défaire; et comme il faut à tout le temps de la réflexion, on lui accorde huit jours pour cela. Il est vrai que le Ministère se charge de l'aider, ce qui est délicat de sa part. Au fond, ni lui ni personne ne saurait prévoir le résultat des élections auxquelles on s'est décidé, je ne sais trop pourquoi. Il y aura une telle complication de manœuvres ministérielles, de passions dans les uns, d'indifférence et de bêtise dans les autres, que bien habile serait celui dont la prévision débrouillerait tout cela. Je crois cependant deux choses, qu'il y aura une majorité pour les ministres, et que néanmoins ils se trouveront mal
* La Chambre des députés venait d'être dissoute par le Roi sur la proposition de M. de Villèle.
192 LRTTRRS DE L\MF-NN\IS A LA BARONNR COTTU
(l'uiio mosure qui cliangera tous les rapports établis. Leur ('(lilice me semble trop frêle pour être susoeplibb' fie souffrir une si grande réparation. Peu m'importe, au reste, car je me détache tous les jours davanlaj2:e de la sotte, et niaise, et coupablo polili(]U(' de notre temps. Oue serait-ce pour moi que tout cela, si j'étais où il semblait, il y a trois mois, que je dusse aller? Eh bien, dans trois mois j'y serai peut-être, et certainement pas beaucoup plus tard; car qu'est-ce, mon Dieu, que quelques années ? Songeons à notre âme, tâchons de faire un peu de bien en passant, et laissons les morts ensevelir leurs jnorts. C'est toute l'occupation du monde. Hélas ! qu'on pense peu à l'éternité! Et pourtant, c'est tout. Adieu, adieu ; viendra le moment oii nous n'aurons plus à répéter ce triste mot; il n'est pas de la langue du ciel.
La Chênaie, le 28 décembre 1827.
Très certainement, l'avenir offre un aspect sinistre. Il ne faut cependant pas s'en affecter au delà d'une certaine mesure. Qu'y a-t-il dans toutes les révolutions d'ici-bas qui doive troubler un moment la paix du chrétien? Tandis que l'enfer fait son œuvre, Dieu accomplit la sienne, et des débris des sociétés de la terre, il bâtit l'éternelle cité du ciel. Ceux qui déjà y vivent de la seule véritable vie sourient de nos alarmes, parce qu'ils voient ce qui est et ce qui sera dans la divine pensée oii tout apparaît comme une sublime manifestation de l'ordre. Si la volonté libre de la créature introduit le mal dans le monde,
LKTTUES DE LAMENiNAIS A LA IJAHONNR COTTU 103
aussitôt la justice se révèle par le châtiment, et l'on voit Dieu encore, et l'âme se rassure, car là oii Dieu est, je ne sais pas ce que Ton pourrait craindre. Ne craignez pas ceux qui Jie peuvent tuer que le corps, mah craignez celui qui peut encore jeter l'âme dans lagélioine. Au reste, la catastrophe que vous redoutez, et qui arrivera, ne nous menace pas immédiatement. Elle approche, mais elle n'est pas venue. Quand elle éclatera, nous recevrons les grâces nécessaires pour la supporter. Prions jusque-là, prions seulement qu'elle serve à notre sanctification. Il faut bien toujours soulïrir. Qu'importe que ce soit de telle manière ou de telle autre? L'essentiel est de souffrir avec résignation. Je crois comme vous que M. C... cherche inutilement un remède aux maux dont il gémit. Il n'y en a point de possible à présent. Le principe social a été détruit dans les esprits; le temps seul peut le faire renaître après de longues calamités, et c'est une folie de chercher l'ordre dans de pures combinaisons matérielles ; mais cette folie est bien loin encore de toucher à sa fin.
Je suis peiné de la mort de ce bon M. Du Bue. Ainsi s'en vont tous ceux que nous avons connus, et nous nous en allons aussi, et nous n'y pensons pas, et toutes les illusions de ce pénible songe qu'on appelle la vie nous préoccupent jusqu'à la dernière heure. Je ne pourrais vous peindre la sorte d'impression que j'éprouve à la vue du spectacle que M. de Yillèle donne en ce moment à la France et à l'Europe. Cette espèce d'obstination aveugle et violente, cette rage de désir avec laquelle il se cramponne au pouvoir qui lui échappe, ne m'est pas seulement incompréhensible, mais elle m'effraie comme une vision de l'enfer. Oh ! quel affreux supplice que celui qui sort de l'orgueil ! On se rit de la religion quand
194 LETTRES DE LAMENNAIS A LA RARONNE COTTU
olle parle des damnés ; on dit : où sonL-ils, et qui les a vus? Eh l)ien, en voilà un : regardez *,
Je ne pense pas (jue vous deviez, à cause des inconvénients, renoncer aux bains de mer, s'ils peuvent réellement vous être utiles. Je vous engage au contraire de toutes mes forces à ne rien négliger pour vous défaire de ce terrible rhumatisme qui vous tourmente depuis plusieurs années. Si vous êtes obligée de quitter vos enfants pour quelques semaines, ne seront-ils pas sous la garde de la Providence, qui est mère aussi ? Ce qu'il y a pour eux de plus important, c'est que vous vous conserviez, et vous pourriez d'ailleurs emmener avec vous les deux plus âgés, qui auraient le plus à craindre de la société des domesticjues. Pensez-y sérieusement. J'embrasse tous ces cbers enfants, et je forme pour eux, pour vous, pour M.Cottu, tous les vœux que peut inspirer l'afTection si vraie que je vous ai vouée depuis bien des années déjà. Adieu, priez pour moi.
La Chênaie, 22 février 1828.
Votre silence me fait craindre que vous ne soyez indisposée, vous, ou quelqu'un de vos petits enfants. Veuillez me rassurer par un mot. Je suis moi-même très souffrant, outre mes autres misères, d'un mal de tète presque continuel. Il faut attendre patiemment le jour du repos. Il est arrivé pour mon pauvre père, que nous avons perdu il y a trois semaines. Sa vie n'était plus qu'une incroyable complication de dou-
' Les élections n'avaient pas été favorables au ministère ViUèle qui, peu après, donna sa démission-
LIÎTTHKS DE LAME.NNAlS A LA lîAllONNE COTTU 19"j
leurs qu'il a supportées jusqu'au bout avec une fermeté chrétienne admirable. Je le recommande à vos
prières.
Que dites-vous, et que dit M. Cottu des cbano^ements survenus dans notre politique ' ? Les bommes sont partis, mais le système reste, à ce qu'il me paraît. Ce svstème est défendu par les mêmes gens de la droite, qui le combattaient naguère à outrance, tant les hommes sont inconséquents ! Mais non ; je me trompe; c'est toujours la môme ambition qui marche à son but, sous une forme ou sous une autre, par une route ou par une autre, selon les circonstances. La plate chose que l'homme !
Les journaux avaient annoncé que M. Roy avait congédié les employés de la poste chargés 'd'ouvrir les lettres. Cela est faux; cette infamie continue comme auparavant. Je ne reçois aucune lettre qui n'ait été lue. Cela est aisé à voir, car elles m'arrivent avec des cachets à demi fondus, et quelquefois même le papier brûlé. Je vous envoie un de ces cachets par curiosité.
Aurez-vous ce printemps M"^ Moore à Saint-Prix ? Vous m'aviez mandé qu'elle songeait à un voyage d'Irlande. Je désire qu'elle trouve sa famille plus heureuse qu'elle ne l'était l'an dernier.
Vous n'avez jamais vécu seule; ainsi, vous ne pouvez guère vous représenter la vie que je mène. Je suis quelquefois deux mois sans voir âme qui vive, excepté le domestique qui me sert. Je travaille autant que mes forces me le permettent, et ensuite je lis ; c'est là ma conversation pendant les repas. Je ne choisirais pas cette manière d'être comme la plus
* M. de Martignac avait remplacé au pouvoir M. de Villèle ; M. Roy, dont il est question dans celte lettre, occupait le ministère des Finances.
196 LliTTl\i:S Dli LAMKNNAIS A LA lîAUONNE COTTU
douce ; cependant, je la picfère à une existence agitée, au milieu d'hommes dont vous ne vous souciez guère, et (|ui se soucient encore moins de vous.
Mes amitiés, je vous prie, à 31. Gottu, et quelques l)aisers bien tendres à vos petits enfants. Soignez votre santé, je vous en conjure, et de temps en temps un regard vers ce beau ciel, où nous nous réunirons un jour, j'espère.
A la Gtiênaie. le 3 juillet 1828.
Me voici enfin dans ma solitude, où je suis arrivé assez las, pour qu'un peu de repos me fût nécessaire ; mais y a-t-il du repos en ce monde ? Y en a-t-il surtout dans ces tristes temps? M. Gottu m'a rassuré sur votre état, avant mon départ ; je désire cependant l'être par vous-même, dès qu'il vous sera possible d'écrire deux mots. Je ne vous demande que cela. Je suis re^ enu ici avec le regret de vous avoir bien peu vue, et encore dois-je bénir la Providence d'avoir arrangé mon séjour à Paris, de manière à me rendre possible le voyage de Saint-Prix. J'espère être plus heureux l'année prochaine, quoiqu'il me devienne de plus en plus difficile de disposer de moimême. Je suis comme le coureur qui doit d'autant moins s'éloigner du but de sa course, à mesure qu'il approche du terme. La vie me paraît maintenant si courte, qu'il me semble toujours qu'elle va m'échapper, et je suis efTrayé du vide de la mienne. Il y a peu de jours où je ne me rappelle ces paroles de l'Evangile : La nuit ment, pendant laquelle nul ne peut travailler. Priez Dieu que ie ne m'en aille pas sans avoir fait quelque chose pour lui plaire.