‹ Le prêtre et l'amiChapitre 39 sur 58 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

A la Chênaie, le 6 septembre 1828.

Les souvenirs que vous me rappelez me sont bien doux; mais, comme tout ce qui est de la terre, avec quelle vitesse ils vont s'enfonçant dans le passé ! Que de vide autour de nous depuis ce temps-là ! La mort suit de près toutes nos joies, et puis enfin elle réunit ce qu'elle avait séparé, et alors commence le repos, et la vraie félicité, et la véritable vie ; car ce n'est pas vivre ce que nous faisons ici-bas. Oh! que je plains ceux qui n'attendent rien au delà ! Vous étiez encore bien faible quand vous m'avez écrit, et votre âme aussi souffrait. Toute créature gémit, dit l'Apôtre. Mais Dieu ne nous a point laissés sans consolation. Que de paix ne met point dans le cœur un seul regard vers le ciel ! Homère représente Ulysse assis sur le bord de la mer, et désirant, pour unique bien, de voir la fumée du toit paternel. Et nous aussi, pauvres exilés, désirons de voir la maison de notre père, et, durant le voyage, levons les yeux de temps en temps pour la chercher dans le lointain.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'écrit de M. Cottu \ Je suis, sur un grand nombre de points, d'accord avec lui, et je voudrais l'être pour tous. Peut-être cela viendra-t-il un jour. Je vous remercie de l'exemplaire du Lépreux que vous m'avez envoyé. Il y

* Le baron Cottu venait de publier une brochure qui avait pour titre': Des moyens de meltre la Charte en harmonie avec la Royauté.

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avait, Jongl('iii[)s (juc je le désirais. Ce chai'nianl ouvrage a pour moi un inlérùL loul particulier.

Ma santé n'est ni bonne, ni mauvaise, mais je n'ai plus mes forces d'autrefois pour le travail, et mes occupations se multiplient chaque jour. Il faut aller tant qu'on peut, et puis, quand la nature s'affaisse, s'arrêter sans regret. Mille amitiés à M. Cottu. Nommez-moi à vos petits enfants, et conservez quelque souvenir d'un de vos plus vieux amis et des plus dévoués.

La Chênaie, le 23 octobre 1828.

Vous ne vous plaindriez pas du petit nombre de mes lettres, si je vous écrivais aussi souvent que je pense à vous. Mais je ne saurais vous dire* à quel point je suis tiraillé par mille affaires et mille choses de détail, qui me détournent même perpétuellement d'un pauvre petit ouvrage que j'ai commencé en arrivant ici, et. que j'achèverai Dieu sait quand'. Depuis mon retour en Bretagne, j'ai été accablé de visiteurs, gens venant de loin, et qu'il faut garder nécessairement des semaines entières. De plus, il m'est resté de ma dernière maladie une très grande faiblesse. Voilà mes misères en toute vérité; voyez si vous voulez les accepter pour des excuses. Ce que vous me dites de votre chère petite Blanche etde ses frères me faitgrand plaisir. Mais je regrette que vous ne me disiez rien de votre santé à vous-même. Ménagez-la, je vous en prie, et tâchez surtout, lorsque vous viendrez à Paris,

* L'écrit que préparait alors Lamennais parut l'année suivante sous ce titre : Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Église.

(le prendre des préeaiilions contre ces cruelles douleurs à la tête (jui vous ont tant éprouvée l'an dernier. Je ne compte pas quitter la Bretagne avant l'automne prochain. Que de choses se passeront d'ici-là ! Elles ne me surprendront guère, car vous savez que je n'ai jamais vu l'avenir fort en heau. Je cite M. Cottu dans mon petit écrit, et même deux fois. Bien que, l'une des deux, je ne sois pas de son avis, en un sens au moins, il ne sera pourtant pas trop mécontent de moi, j'espère. Dites-lui mille choses tendres de ma part. Il est du très petit nomhre de ceux qu'on peut aujourd'hui aimer et estimer en sûreté de conscience. Ne m'oubliez pas non plus près de la bonne M"® Moore. Son pays est bien malheureux, et en cela il ne fait que ressembler à tous les autres. J'embrasse vos chers petits enfants. Et à vous, que dirai-je? Rien; il y a longtemps que je vous ai tout dit.

La Cliènaio, le 21 décembre 1828.

J'ai été longtemps sans vous écrire, parce que j'ai été malade et garde-malade, et que, le peu de temps qui me restait, je voulais l'employer tout entier à linir mon livre, dont je voyais la publication s'éloigner indéfiniment. Enfin, j'ensuis quitte depuis deux jours et, si l'imprimeur ne retarde pas à son tour, il paraîtra le mois prochain, et sans doute à peu près dans le môme temps que le nouvel écrit de M. Cottu. 11 recevra le mien l'un des premiers, et j'espère aussi recevoir le sien dès qu'il aura vu le jour à Paris. Je désire plus que je ne puis l'exprimer que nous nous trouvions enfin d'accord sur tous les points. Je n'ose espérer que ce soit prochainement, mais je crois que

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cola arrivera tôt ou lard. Dilos (le)-lui, je vous prie, de ma part, avec iiiille cl mille amiliés.

Vous avez sûremeul (|iiillé Sainl,-Pi-ix ; je vous plains (le n'avoir trouvé à sa place que la ville de l)oue et de fumée. Pour moi, je me réjouis d'être encore, bien que sous un ciel humide et grisâlre, au milieu de nos champs et de nos bois qui me plaisent cent fois plus que tous les palais et toutes les magnificences qui ne rappellent que les liommes, leurs travaux et leurs passions. Oh! (jue j'aimerais à oubli(>r tout cela, pour ne plus m'occuper que de Dieu et de ses œuvres dans ce que leur native simplicité a de si touchant et de si doux! 31ais il faut dire la vérité à ceux qui ne veulent pas l'entendre, et je ne sais ce que leur colère me réserve cette fois pour cela. Je n'aurais pas à craindre qu'ils troublassent le calme de ma solitude, s'ils savaient tout ce qu'il y a de joie à souffrir, quand on soutire pour ce qu'on aime le plus, Dieu et la vérité, mais ils ne le sauront jamais. J'embrasse vos chers petits enfants. Aimez, je vous prie, toujours un peu celui qui vous est et ne cessera de vous être si tendrement dévoué.

La Chênaie, le 15 février 1829.

Je profite d'un moment de loisir, depuis longtemps désiré, pour vous dire que je traîne encore, quoique péniblement, ma pauvre vie, surchargée de souffrances et de travaux. Altérées profondément par ma dernière maladie, mes forces décroissent clia()ue jour, et chaque jour mes occupations deviennent plus nom-

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breuses et plus pesanlcs. Priez pour que celui qui m'impose le fardeau, me doune le courai^e de le porter. Au moiiienl où je vous (M-ris. mou ouvraji,'e a paru, et saus doute (jue les passious, qui l'avainit jugé et proscrit d'avance, sont encore moins inactives maintenant. Quand me sera-t-il i)ermis de rentrer dans le silence et le tranquille oubli oii s'écoulèrent mes premières années* Un peu de repos au bord delà tombe, c'est là toute mon ambition, et encore vaudrait-il mieux n'en avoir aucune, pas même cellelà.

J'aspire à la belle saison pour vous et votre chère petite Blanche. Paris et l'hiver sont deux obstacles à saprompte guérison. Heureusement qu'au chagrin de la voir souffrir ne se joint pas de plus grave inquiétude sur les suites de sa maladie. Dans cinq ou six semaines au plus tard, la nature annoncera comme une intention de se parer. Je pense que ce sera aussi à peu près l'époque de votre retour à Saint-Prix.

Chacun, dans notre pauvre France, travaille de son mieux à réaliser les prédictions de M. Cottu. Les députés y aident les ministres, et les minisires les députés: jamais on ne vit de plus grand concert. Ce spectacle serait très curieux s'il était moins triste. Le Roi les regarde faire, et dit : cela est bien. M. le Dauphin espère mieux encore, et s'en fie pour cela aux hommes de la Doctrine, assistés de ceux de l'Empire. On ne saurait mieux s'y prendre, et je lui promets qu'il réussira.

M"" Moore est-elle à Paris? Tl semble que le gouvernement anglais, effrayé de l'état de l'Irlande, songe enhn à alléger les fers des catholiques. Reste à savoir s'il ne voudra pas. sous le nom de garanties, reprendre d'une main autant et plus qu'il ne paraîtra en offrir de l'autre. Depuis que le lien moral qui unissait les

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hoiniiu's est rompu, il n'y a plus dans le monde que Ja force, et c'est la force qui doit désormais décider toutes les grandes (juestions. On sera près du salut quand ceux qui veulent une société comprendront cela.

Tout à vous du fond du cœur.

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