CLXXXVII
La Chônaie, le 6 mai 1829.
Des occupations sans nombre et des afflictions de toute sorte qui, après m'avoir rendu très malade, m'ont laissé une extrême faiblesse, voilà ce qui m'a empéclié de vous écrire depuis si longtemps. Je sais ({ue votre santé n'est pas bonne non plus. Au nom de Dieu, ménagez-vous, c'est un de vos premiers devoirs. Ne vous laissez point abattre par l'inquiétude et le chagrin. A mesure que nous avançons dans la vie, elle devient plus triste, selon les sentiments de la terre; mais, aux yeux de la foi, c'est l'annonce de la renaissance future, et de la joie qui ne finit point. Presque toutes nos douleurs, au moins en ce qu'elles ont de plus amer, viennent de ce que nous nous renfermons, avec tout ce qui nous est cher, dans le cercle étroit de l'existence présente. Nous cherchons tout dans ce qui n'est rien. De ce trou obscur où la Providence nous confine pour quelques années, levons les yeux et contemplons ces espaces immenses, notre vraie demeure, cette vie qui se prolonge dans l'éternité et se dilate dans tous les sens, au milieu d'un océan de lumière sans fond et sans rivages. Près de cela, qu'est-ce que ce temps, qu'est-ce que ce monde? Là sont toutes les pures intelligences, toutes les âmes qui ont traversé fidèlement le séjour d'épreuve, et
LETTUKS DR I.AMF.NNAIS A LA BAHONN'E COïTl! 203
leur Sauveur y est aussi, et son amour s'épanche sur elles, et les abreuve d'une in(iicil)le fùlicilc. Ah! que peut-il y avoir de dur ici-bas, quand on est soutenu par 'de telles pensées, par de telles espérances ? Nos peines passeront bien vite ; c'est la fatigue du voyageur qui, sur le soir, approche de la maison où il trouvera tout ce que son cœur désire, et l'aperçoit déjà à travers les ombres.
Je prie pour vous de tout mon cœur; priez aussi pour moi. Je ne sais quand nous nous reverrons. Je suis retenu ici par mille liens. Mais il n'y a point de distances pour Tame, et vous êtes toujours présente à la mienne.