CLXXXVIII
La Chênaie, le 13 mai 1829.
J'entre bien avant dans votre peine ' ; ce sont là de ces blessures qui pénètrent jusqu'au fond de lame. La mienne est encore toute sanglante, car j'ai perdu aussi un enfant que j'aimais avec une vive tendresse.
Ainsi Dieu sépare ce qu'il avait uni, mais pour opérer bientôt une réunion éternelle. Arrêtons-nous à cette pensée si consolante, si douce; écartons de notre douleur les illusions de la terre, qui nous empêchent de regarder au delà, qui nous concentrent dans l'état présent, et nous dérobent le sentiment des réalités invisibles. Un voile transparent aux yeux de la foi, et que déchire le plus léger souffle, nous sépare de ceux que nous avons perdus et qui nous attendent; voilà tout. Ils s'en sont allés les premiers s'emparer de cette vie, la seule véritable, et tout à l'heure nous les suivrons. Y a-t-il là de quoi se déso-
' M- Collu venait de perdre sa fille Blanche née en 1823.
205 LETTRKS l>F, I.AMF.NNATS A LA BARONNR COTTU
\ev si profondonionL? OUI (juc nous somiiios faibles encore! Souvenez-vous que vous êtes chrétienne. Conleuiplez la Mère Je Douleur debout près de la Croix, nepi'oféranl pas une plainte, et portant en son âme, sans qu'elle succombe un seul instant, tout le poidsdelamortd'un fils etdela mort d'un Dieu. Je suis toujours vivement touché en lisant dans l'Ecriture ces naïves histoires des anciens jours, au temps des patriarches, alors que les hommes vivaient et mouraient avec tant de calme, et comme on s'endort après une journée fatigante. On s'en allait rejomdre ses pères, et la mort n'était que cela. Pourquoi en faisonsnous autre chose? Pourquoi, selon le mot de l'Apôtre, nous affligeons-nous comme ceux qui n'ont point d'espérance? Si tout d'un coup cet enfant eût été visihlement transformé sous vos yeux en ange-, eussiezvous éprouvé d'autre sentiment quecelui d'une grande joie? C'est là ce que Dieu a fait: il a délivré cette jeune âme de son enveloppe grossière, et ravie elle a pris son vol vers ces helles régions où tout est lumière, paix, amour et vérité. Vous l'y retrouverez un jour, au jour que Dieu connaît, et que d'avance il a marqué dans sa miséricorde. Jusque-là songez aux devoirs qu'il vous impose ici-bas ; soignez votre santé, conservez-la pour votre mari et vos autres enfants qui en ont un si grand besoin. Priez; la prière console; elle soulève de la terre et nous emporte si haut qu'aucune douleur ne la peut suivre. Adieu, je ne vous dis rien de moi; votre cœur vous dira tout.
La Chênaie, le 6 juin 1829.
Votre douleur est naturelle, elle est juste, mais son exagération ne l'est pas; elle renferme une sorte
M:TTm:s de lamknnais a la hauonnk cottu 205
d'aigreur et de révolte contre la Providence, que vous devez combattre de toutes vos forces, moins par leraisonnement que par la soumission du coeur. Les doutes qui tourmentent votre esprit ne sont autre chose que la grande question de l'origine du mal, que l'athéisme a remuée dans tous les sens, où l'on peut découvrir quelques lueurs, mais qui, pour nous, renfermera toujours un mystère profond, parce qu'il faudrait, pour lerésoudrecomplètementjConnaîtretoute l'étendue du plan de la Providence, toutes les lois de la création et de la nature intime des êtres. Il y a sur ce sujet de fort belles choses dans les Soirées de Saint-Pétersbotwg, du comte de Maislre. Toutefois, ne vous attendez pas à y trouver une entière solution des diflicultés qui vous embarrassent. 11 faudrait pour cela une science infinie, la science de Dieu même, et un esprit qui pût l'embrasser, c'est-à-dire un esprit infini aussi. La foi est le supplément à ce qui nous manque pour comprendre. Elle fait à la fois notre mérite et notre grandeur: notre mérite, parce qu'elle dépend en partie de notre volonté ; notre grandeur, parce que par elle nous atteignons à ce qui échappe à notre raison étroite et débile. Celle-ci saisit les deux termes extrêmes de l'immense chaîne des choses, un Dieu juste et bon, et les faits de notre propre nature, la vie, la mort, les maladies, les soucis, les peines, les douleurs. Mais la liaison de ces deux termes, le comment de ce qui est, elle l'ignore. Pourquoi se perdre dans cette vaine recherche '? Il y a six mille ans que les hommes croient sans concevoir: pourquoi lutter contre cette foi consolante et pure? Pourquoi amasser des ténèbies devant la seule lumière qui éclaire le chemin de la vie? Pourquoi dire: Je ne croirai pas, si je ne comprends ce que le genre humain déclare être incompréhensible ? Je n'espérerai pas si
je ne vois clairement comment ce que j'espère est et peut être? Prenez garde de nourrir en vous de tels sentiments,' ils n'ont rien de chrétien, rien de raisonnable. Je ne doute pas plus que votre enfant ne soit heureuse, et qu'un jour vous la revenez, vous la reconnaîtrez, si votre vie s'achève selon Dieu, que je ne doute de ma propre existence. Cherchez dans les secours que la religion vous offre, dans la pratique des devoirs qu'elle prescrit, un repos, une consolation qui n'est que là.
Mon cœur est malade des souffrances du vôtre, mais ce qui m'afflige plus que tout le reste, c'est la direction que prennent vos idées. Vous vous êtes trop reprise à la terre; il faut vous élever plus haut. Icibas tout est illusion, illusions de plaisirs, illusions de douleurs. Les réalités sont d'un autre ordre, et vous n'aurez de paix qu'en y rentrant. Adieu, vous savez si je suis à vous.
La Chênaie, le 10 août 18^9.
Je reçois à l'instant votre lettre du 5 août, qui a été retardée je ne sais où ni comment. J'espère néanmoins que vous pourrez faire savoir à 31. Cottu la route qu'il faut suivre pour arriver à la Chênaie, où j'aurai tant de plaisir à le recevoir. Afin de n'être pas obligé de revenir sur ses pas en se rendant d'abord à Rennes, et de Rennes à Saint-Pierre de Plesguen, route de Saint-Malo, le mieux serait de venir de Brest à Saint-Brieuc, et de Saint-Brieuc à Dinan, où il se procurera aisément une petite voiture qui, pour six francs, l'amènera ici. S'il était parti quand vous
LETTRES DE LAMENNAIS A LA HAUONNE COTTU 207
recevrez ma lettre, veuillez lui envoyer ces renseignements à Brest, car je serais désolé qu'il n'exécutât pas le projet si aimable dont vous me flattez.
Les ordinations protestantes, même celles de l'Église anglicane, étant invalides, un ministre qui désire devenir prêtre catholique doit être ordonné de nouveau, et ne peut l'être que par un évêque, les évêques seuls ayant le pouvoir de conférer le sacrement de l'ordre. L'abjuration doit nécessairement précéder; et de plus la prêtrise ne peut être conférée immédiatement. Il faut nécessairement recevoir successivement, et à divers intervalles fixés par les canons, mais qui peuvent être abrégés par dispense, les ordres mineurs, le subdiaconat et le diaconat. L'abjuration peut se faire en secret, et, quant aux ordres, on trouverait aisément un évêque qui se prêterait à tout ce qui est compatible avec les règles de l'Église.
Ne confondez pas la foi avec la conviction. La conviction est l'acte de l'esprit qui adhère à ce qu'il voit ou croit voir. La foi est l'acte de la volonté qui se soumet, souvent sans conviction, quelquefois contre la conviction même, à ce qu'une raison extérieure et plus élevée déclare vrai. Voilà pourquoi la foi est toujours possible, moyennant une grâce qui n'est jamais refusée, et voilà aussi pourquoi elle est méritoire. Quiconque veut croire, croit; car cette volonté est la foi même. Le motif qui vous tient éloignée des sacrements n'est donc pas fondé, et vous vous privez par là de la seule force qui peut vous soutenir, de la seule consolation qui peut adoucir l'amertume de vos regrets. Je vous dirais volontiers comme Hamlet : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre qu'on n'en rêve dans votre philosophie >>; et dans toute philosophie. Que vous importe de comprendre? Et comment voulez-vous avoir l'idée,
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le siMiliinent d'un élal qui n'a rien de commun avec votre élal actuel ? Ce que vous me demandez est contradictoire; vous demandez à voir sans yeux, à entendre sans l'organe de l'ouïe. Vous n'avez point, vous ne pouvez avoir le sens de la vie future. Il y a six mille ans que le genre humain y croit inébranlablement, sans la connaître plus que vous, sans la sentir plus que vous. Croyez-y comme lui, avec lui, et ne cherchez pas dans les ténèbres un asile contre l'espérance. Je suis de tout cœur et à jamais tout à vous.
La Clii"'nai(', le 15 septembre 1829.
Vous avez eu grand tort de ne pas vous décider à ce voyage. Il eût été bon pour votre santé; et quelle joie pour moi de vous montrer ma petite solitude! Elle a son côté agréable, même après le luxe champêtre et les magnificences de votre vallée. Ici la nature est simple, agreste, mais touchante encore dans cette simplicité un peu sauvage : et pour moi, c'est ainsi que je l'aime surtout. Moins elle rappelle l'homme, plus elle me plaît.
Vous vous irritez trop contre la vie, telle que Dieu l'a faite, telle qu'elle doit être dès lors. Vous voudriez trouver ici-bas ce qui est réservé à un autre état, à un autre temps ? Eh ! Attendez un peu, et tout s'éclaircira, tout se développera. Ne jugez pas le drame sur la première scène. Nous sommes des enfants raisonneurs, qui fatiguent leurs pères de murmures contre ce qu'ils ne pourraient comprendre. Il faut aller à Dieu avec simplicité, sans tant lui demander compte
LETTRRS DE LAMRNNAIS A LA BAKONN'R COTTU 209
(le ses voies, qui sont au-dessus de noire intelligence. Croire, obéir, aimer, voilà notre auivj'e à nous. Mais comment se donner, dites-vous, un amour qu'on n'a point"? Prenez garde de confondre le véritdi)le amour avec raffection sensible. Ce serait une erreur semblable à celle qui confond la foi avec la conviction. L'amour est l'acte de la volonté qui se porte librement vers son objet. On peut aimer sans ressentir le plus léger attrait dans l'amour. On peut aimer dans l'amertume, dans la tristesse et le découragement, pourvu qu'il ne soit pas volontaire. Le véritable amour est quelque chose de bien plus intime, de bien plus profond qu'un sentiment qui va et vient, s'aii'aiblit ou s'augmente sans notre concours, et ne dépend de nous en aucune façon. L'amour est la volonté môme. Vouloir être à Dieu, c'est la soumission à ce qu'il ordonne, le parfait accomplissement de ses préceptes et de ses désirs en toutes clioses; ce qui fait dire à saint Augustin : Ai?nez, et faites ce que cous voudrez. Je vous conjure de ne pas difTérer davantage à remplir vos devoirs de chrétienne. C'est là seulement que vous trouverez la paix. Je pense à vous, je prie pour vous; et pourrais-je ne pas le faire? Ne savez-vous pas ce que vous m'êtes, ce que vous me serez toujours '?
La Chênaie, 4 novembre 1829.
Je voudrais vous voir aller à Dieu avec plus de simplicité, sans tant réfléchir sur vous-même. Offrezvous à lui telle que vous êtes, avec les ténèbres de votre esprit et la sécheresse de votre cœur. Pourquoi vouloir comprendre? Pourquoi vouloir sentir? Rien
210 LF.TTUrS DR L.VMT.NNAIS A LA UARONNK COTïU
(le tout cela no dépond de nous. Go que vous avez, (ionnoz-le lui : il no domando (juo cola. Mais nous répuj^nons h nous prosonlor à lui si pauvres el si niisorablos. Dans l'illusion dos idées de la terre, nous clierolions en nous-mêmes un l'ondoment tel quoi de la confiance qui nous est commandée: nous voulons que nos mains, comme colles de ces vieux rois d'Orient, soient chargées de riches offrandes. Mais si l'encens et l'or manquent, au moins nous pouvons tous déposer à ses pieds la 77ij/rrhe, emblème de notre mortalité, de notre impuissance, de notre rien. « Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous ranimerai, et vous trouverez le repos de vos âmes. » Apres cela, que tardez-vous ? Croyez, croyez celui qui a pleuré comme nous, avec nous, celui qui ne trompe point et qui peut tout.
Il n'y a point d'ordinations valides dans l'Église anirlicane. Ainsi le ministre dont vous me parlez, non seulement peitt^ mais doit se considérer comme la'ique, et rien ne l'oblige à se faire prêtre lorsqu'il sera rentré dans l'Eglise catholique. Il n'existe pas la plus légère difficulté sur ce point.
J'ai reçu hier le nouvel écrit de M. Cottu ', et je l'ai lu sur-le-champ avec un plaisir que je ne puis vous exprimer. Il n'y a pas un mot de sensé à lui répondre. Tout ce qu'il dit estclair comme la lumière du soleil, et il le dit d'une manière si animée et quelquefois si éloquente, de cette éloquence vraie qui part d'une profonde conviction, qu'il faut être ou stupide pour ne pas le comprendre, ou bien pervers pour n'être pas énm. Son beau talent et son courage devront chaque jour l'élever plus haut dans
' Ce nouvel écrit du baron Cottu avait pour titre : Du seul moyen de sortir de la crise actuelle.
l'opinion des gens de bien. J)n reste, je crois malheureusement à rinulilité de ses eiïorts. La France et l'Europe sont condamnées à de nouveaux bouleversements. 11 n'y a rien de ce qui sauve dans ceux qui pourraient sauver, et M. Gottu n'enti'eprend pas de guérir un malade, mais de ressusciter un mort.
M"^ Moore est-elle près de vous '? Ménagez votre santé, je ne saurais trop vous le dire. J'embrasse vos petits enfants, et suis tout à vous avec la tendresse que vous connaissez.
Le jeune Ruelle ofTre ses respects à M. Gottu, et le prie de ne pas oublier son père.
GXGIII
La Chênaie, le 19 novembre 1820.
Je vous réponds fort à la hâte, afin de profiter d'une occasion qui se présente pour Dinan, et que ma lettre vous parvienne un jour plus tôt. Pour que le ministre en question pût se faire prêtre, il faudrait que sa femme, de son côté, entrât dans une communauté et y fît les vœux de religion. Dans ce cas il n'y aurait aucune difficulté, mais autrement cela serait impossible.
Mille amitiés à M. Gottu. Qu'il laisse crier les sots et les méchants. Leurs injures l'honorent, et prouve qu'ils n'ont rien de sensé à lui répondre. Les vérités qu'il a dites et si bien dites, porteront un jour leurs fruits. Adieu, vous savez ce que je vous suis.
Le frère de notre bon abbé Gerbet sollicite une place dépendante du ministre des Finances. Plusieurs personnes s'intéressent à lui. Je demande en grâce à M. Gottu de joindre, s'il le peut, sa recommandation aux leurs. Je prends l'intérêt le plus vif
212 LF.TTRF.S DE LAMENNAIS A I.A BARONNE f.OTTU
au succès de cette affaire, et je prie M. Cottu de permellre que jM. Gerbet aille lui-même un matin lui expliquer quel est l'emploi qu'il sollicite et où en sont ses démarches et ses espérances.
La Chênaie, le 31 décembre 1829.
Vous souvenez-vous de Cernay et des jours si rapides que nous y avons passé ensemble? Hélas! que d'années déjà nous séparent de ce temps! Comme elle coule vite cette vie, et comme nous laissons derrière nous tout ce que nous avions cru saisir, et tout ce que nous aurions voulu fixer! Eh bienl donc, regardons en avant; là est le repos; là, dans un avenir éternel, le passé se ranimera pour ne plus se flétrir ; là refleuriront à jamais les souvenirs qui chaque jour se fanent. Qu'ai-je besoin de vous parler de mes vœux"? Ils sont tous dans ce que je viens de vous dire, et pour moi je ne vois rien qu'on puisse sur la terre souhaiter à ceux qu'on aime.
A la manière dont les choses vont, M. Cottu doit désormais espérer peu d'être écouté.j'entends écouté de ceux qui disposent de la France. Il faudra bien, puisqu'ils le veulent, que la catastrophe arrive. Mais, comme jamais un peuple ne doit s'abandonner à luimême, j'ai, sur les moyens que les honnêtes o:ens pourraient et devraient employer pour se sauver, des idées qui fermentent dans ma tête, mais qu'il n'est pas, je crois, encore temps de mettre au jour. Les esprits n'y sont pas suffisamment préparés.
Tout nous annonce un hiver rude; la neige couvre la terre, et le froid auamonte tous les jours. Vous êtes sûrement de retour à Paris. Je ne sais quand je
VOUS y verrai. Du moins, donnez-moi de vos nouvelles, et souvenez-vous quelqueibis de celui à qui vous êtes toujours si présente.
La Cliônaio, le S février !830.
J'ai tardé de jour en jour à vous écrire par la difficulté de dérober quelques moments à des occupations sans nombre et à des devoii'S. Peut-être aussi le froid, dont je souffre beaucoup, a-t-il été pour quelque chose dans ce retard. Mais ce qui certainement n'y est pour rien, c'est le cœur qui est à vous, comme il y était dans les jours que vous me rappelez, et comme il y sera toujours. Le bonheur passe devant nous comme ces vagues ombres qui quelquefois nous apparaissent dans le lointain et n'ont d'existence que dans l'imagination et le souvenir. Voilà tout ce que la terre peut donner. Cherchons donc ailleurs une félicité plus réelle. Cela dépend de nous, il suflit de vouloir. Ce que vous me dites de la résolution que vous avez prise de vous rapprocher des pratiques de la religion, me fait bien plaisir. Vous y trouverez la paix, qui est le vrai bonheur de ce monde, paix sèche peut-être,, triste, amere, mais que rien n'égale encore, quelle qu'elle soit. N'oubliez pas de faire dire chaque année quelques messes pour le repos de l'âme de M"'' de Sainte-Olympe. En quels termes étes-vous maintenant avec son mari?
La politique est si dégoûtante que je m'en occupe le moins que je peux. Cela ne m'empêchera pas de lire avec un vif intérêt le nouvel écrit que préparc M. Cottu, car je suis d'avance sûr d'y trouver, ce qui
214 LETrntS I)K Lamknnais a I.A BARONNR COTTU
est si rare aujourd'hui, raison, sincérité, talent. Toutefois qu'il se persuade bien qu'il n'y a désoi'mais rien à faire avec le Pouvoir et par le Pouvoir. Entre lui et le libéralisme, il faut qu'il se forme un tiers parti, vérilablement national, et qui, empruntant aux deux autres ce qu'il y a de vrai dans leurs principes et de social dans leurs vœux, rejette les erreurs qui les rendent cbacun inacceptables en leur entier. Si le moment n'est pas venu encore d'organiser cette force nouvelle, s'il existe encore dans les âmes trop de ténèbres et trop de passions, au moins, à mon avis, est-ce là qu'on doit tendre, sans désespérer jamais de l'ordre et de la vérité. Malgré des apparences contraires, les esprits avancent rapidement vers un but qu'ils sont loin d'apercevoir, et c'est ainsi que le monde a marché toujours. Ayons donc confiance en l'avenir; il n'appartient pas à l'homme qui n'est qu'un point dans le temps, mais à celui qui a créé et riiomme et le temps.
La Chênaie, le 18 mai 1830.
Que je puisse douter de vos sentiments pour moi, jamais ! trop de choses qui ne s'oublient ni ne s'effacent m'en donnent l'assurance, et je la trouve encore dans mon cœur. Cette sécurité même rend moins nécessaire l'expression de ce qu'on sait être inaltérable : on cesse de calculer le temps pour ce qui est aUVanchi de la condition du temps. Et toutefois les paroles sont douces; elles aident à attendre cette présence intime et sans fm qui accomplit ailleurs la dernière union.
LETTIIES l)K LAMENNAIS A LA BAHONNK COTTU 215
Je VOUS conjure Je ne pas tlifïérer davantage à remplir les grands devoirs qui sont comme le lien des tl(>uxvies. Plus vous y apporterez de retard, plus vous éprouverez cette espèce de répugnance secrète, qui vient de la faiblesse de l'âme privée depuis longtemps de ce qui est sa nourriture véritable. Cherchez la paix oi^i Dieu l'a mise. A quel autre la demanderezvous?
Il me tarde beaucoup de lire le manuscrit dont vous me parlez. Veuillez le faire remettre au bureau du Mémorial^ rue des Beaux-Arts, n" Tj; on trouvera ime occasion pour me le faire passer. Je vous rendrai compte très exactement de l'impression qu'il aura produite sur moi.
Tout ce pays est dans la terreur. La bande d'incendiaires qui désole depuis deux mois la Normandie a reflué de nos côtés. La nuit dernière, deux de ces misérables ont essayé de mettre le feu à l'une de nos fermes située à une portée de fusil de la maison. Ils étaient déjà dans le grenier à foin, lorsqu'un domestique, qui y couchait, les a aperçus et poursuivis, mais sans pouvoir les joindre. Toute la gendarmerie est sur pied. On a arrêté une trentaine de vagabonds et de prétendus colporteurs. Cependant beaucoup de ces gens-là errent encore dans les campagnes. Comme les paysans ont l'éveil, il y a lieu d'espérer qu'au moins les crimes seront moins nombreux. Quelle est la puissance qui met en mouvement cette association de scélérats ? et quel est le but qu'elle se propose ? On croit le deviner et la pensée s'arrête d'effroi.
M. Ruelle, qui est ici depuis quelques jours, en repartira bientôt pour retourner chez lui. En passant
' Le Mémorial était un journal catholique auquel Lamennais collaborait quelquefois.
par Paris, il verra M. Cottu. pour le rernercitM- <lo l'inlérèt qu'il a bien voulu prendre à ce qui le concerne, et lui parlera d'une allaire où peut-être pourrait-il lui être utile. Il lui recommande bien instamment de nouveau cet excellent homme.
Embrassez, je vous prie, en mon nom, vos cliers petits enfants. Adieu, je ne sais pas encore quand je vous reverrai; je ne suis pas maître de moi-môme. Voulons co que Dieu veut, et pas autre chose.
La Chênaie, le 20 juin 1830.
J'ai tardé un peu à vous répondre parce que j'attendais chaque jour votre manuscrit; il m'est arrivé enfin. Je l'ai lu tout de suite, et d'un bout à l'autre sans m'arrêter'. Il y a donc un véritable intérêt. Le portrait de l'évêque est d'une admirable vérité. Celui du recteur très bien aussi, sauf un point dont je vous parlerai tout à l'heure. Je ne sache rien déplus suave, de plus gracieux, de plus tendre, de cette tendresse toute de dévouement particulière à la femme, que le caractère de Mary. Celui d'Edouard, entièrement neuf, est également très vrai pour le fond. Mais je trouve qu'en général tous ces caractères manquent d'un développement suffisant, qu'ils ne se présentent pas sous assez de nuances diverses, qui les expliquent et les fassent ressortir. Les événements courent trop vite à leur fin; on n'a pas assez de temps pour faire, en quelque sorte, connaissance avec les personnages, ce qui rend l'intérêt moins vif. De plus, vous avez fait le
* M"» Goltu avait composé ua petit roman dont les événements empOchùrent la publication.
LETTRES DE LAMENNAIS A LA BAIIONNE COTTU 217
rocteui' trop l)on comme minisire. Jamais la cliarito que vous lui attribuez, surtout ce zèle à visiter les malades pendant une épidémie, ne se rencontra parmi les protestants, et eux-mêmes en ont fait cent luis la remarque. Les liens de famille, sans parler du reste, y sont un obstacle insurmontable. En peignant le recteur tel qu'il a dii certainement ê.tre, tiède sur ce point quoique excellent dans les rapports ordinaires de la vie, cela préparerait mieux les perplexités d'Edouard, cbercliant vainement un prêtre dans son Eglise. Il me paraît aussi tout à fait nécessaire de motiver, par quelques circonstances particulières, sa résolution de se séparer de Mary; car cette séparation, directement opposée aux préceptes les plus formels de la religion catliolique, est non seulement une dureté sans excuse, mais encore une violation inexplicable en lui de devoirs qu'il doit connaître, et qui, en tout cas, ont dû lui être rappelés par les directeurs de sa conscience. En résumé, vous pouvez faire, sans sortir de votre premier cadre, un ouvrage cliarmant, neuf et très utile. Il ne s'agit que de développer votre sujet davantage, et de donner un motif plausible à la séparation qui amène la catastrophe. J'aurai dans huit ou dix jours une occasion pour vous renvoyer votre manuscrit. Je vous engage très instamment à le revoir, et à ne pas laisser inachevé un travail déjà si remarquable. Quelque parti que vous preniez, j'espère que vous ne me refuserez pas une copie de l'ouvrage.
Mille amitiés à M. Cottu. J'embrasse vos chers petits enfants. Nous approchons des jours mauvais; ils le sont tous jusqu'à ce qu'on se rejoigne.
218 LETIllKS IJi; LAMC.NNAIS A LA IJAllUNiMi: COTTU
La Clirnaie, le 30 juin 1830.
Lorsque votre lettre m'est parvenue, votre irianusciif déjà n'était plus entre mes mains, ayant profité, pour vous le renvoyer, du départ de M. Gerbet, qui se rend à Paris pour quelques affaires, et qui se propose de vous demander la permission de vous aller voir. Au reste, j'ai marqué à la marge quelques endroits oiî je désirerais de lég^ers changements, soit pour le fond soit pour le stvle.
Je pense, comme M. Gottu, que le projet de l'évèque serait plus conforme à son caractère, si les avantages qu'il en attend étaient, en quelque sorte, garantis par quelque chose de moins vague que les motifs qui le déterminent. Il y a aussi, à mon avis, de la vérité dans son observation sur la prolongation de séjour de Mary chez M'"" Latimer. L'évêque dailleurs, avec ses idées, ne doit pas imaginer qu'il soit possible que ses avances ne soient pas accueillies: aussi, rien ne l'oblige à les pousser au delà d'une certaine mesure. Quant à la résolution d'Edouard de se séparer de Mary, elle est certainement opposée aux préceptes les plus formels de la religion catholique, et il est impossible qu'il l'ignore, car il a dû nécessairement s'éclairer sur ce point si important pour lui. Il faut donc ou motiver cette séparation par des incidents indépendants de la volonté d'Edouard, ou que Mary le suive hors d'Angleterre; mais dans ce cas la catastrophe sera plus difficile à amener.
Je n'admets point qu'il faille placer Edouard luimême dans les circonstances où vous avez placé le recteur. G'est le développement progressif d'un sen-
Li:rnu:s dk l.\mi:nnais a la bahonnc cottu 219
tiiiicnt élève dans une âme forte et gianile (jue vous avez voulu peindre, et, si les circonstances y aident, ce n'est que bien secondairement. Pour sa vie de prêtre, elle est tout entière dans le sacrifice qu'il a fait; c'est là qu'on la doit lire; gardez-vous d'en dire davanlaiie.
Maintenant, je vais vous proposer une idée qui me vient. Pourquoi le marier? Ne pourriez-vous pas le montrer sans cela, et plus naturellement, à peu près dans toutes les positions oii vous l'avez peint ? Ne pourriez-vous pas, pour ainsi dire, faire croître ensemble et son amour pour Mary, et cet autre amour plus haut qui triomphe enfin du premier? Je crois voir là une source plus abondante d'intérêt et de beauté, sans rien changer au fond des caractères.
Pensez-y, mais surtout ne laissez pas ce bel ouvrage inachevé. 11 n'existe rien dans le genre de celui dont vous vous occupez pour vos enfants, et je crois que vous pourriez en faire un livre aussi agréable qu'utile.
Je lirai avec beaucoup d'intérêt le nouvel écrit de M. Cottu, quoique je sois très persuadé que rien ne peut détourner désormais la catastrophe qui nous menace; et en vérité, je ne sais même si l'on ne doit pas plus la désirer que la craindre, car rien de bon, rien de tolérable ne peut sortir de l'état présent. Il y a aujourd'hui dans toute l'Europe un obstacle intérieur à la vie, et cet obstacle ne disparaîtra qu'après une longue suite de crises. Quoi qu'il arrive, rien ne nous séparera; il n'y a ni distances ni lieux pour les âmes.
Paris, juillet 1830.
Je suis arrivé ici depuis trois jours. Une blessure au pied et une autre indisposilion douloureuse mem-
220 LKTTIŒS DE LAMENNAIS A I-A lîAUONNE COTTU
pochent de marcher. J'en aurai probahlcmentpour plusieurs jours. Il me tarde pourtant bien de vous voir ainsi que M. Cottu. Si lui ou vous pouvez disposer de quelques moments, vous me trouverez à toutes les heures, rue du Colombier, n° 15.
ce
Juilly, 5 décembre 1830.
J'aime mieux vous écrire deux mots que de ne point vous écrire du tout. Je vous savais rendue à Lausanne, bien portante, ainsi que vos petits enfants, quoiqu'après avoir supporté des fatigues extrêmes. Keposez-vous dans ce beau pays, pendant que nous faisons ici la guerre \
L'A tTnï'y produit un immense effet". Peut-être estce à cause de cela que M. le Procureur du Roi s'est occupé de nous.
Lacordaire et moi, avons comparu, pour deux articles saisis, devant le juge d'instruction, et nous ignorons encore quelles suites on donnera à cette affaire dans laquelle l'immense majorité du public est pour nous". Que voulons-nous, en effet, et qu'avonsnous demandé, sinon la liberté égale pour tous, entière pour nous. Il sera beau de nous défendre de ce crime devant la France.
' La Révolution de Juillet venait d'éclater et Lamennais s'était empressé d'accourir à Paris. Au contraire, le baron Cottu émigra avec sa femme et ses enfants et alla s'établir a Lausanne. II ne revint en France qu'en 1836.
- Le premier numéro de l'Avenir avait paru le 16 octobre. Lamennais et Lacordaire furent traduits devant le jury pour deux articles qui avaient pour titre: celui de Lamennais, L'Oppression des Catholiques, et celui de Lacordaire: Aux évêques de France. Ils furent tous les deux acquiLtéo.
LETTRES nr. LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 221
Je pense k vous bien souvent, et cela me console. L'affection si douce, si vraie, si profonde que vous avez toujours conservée pour moi, a jeté sur ma triste vie un charme que je n'aurais point connu sans elle. Oui, vous êtes wîoz aussi, et ce qui a été séparé sur la terre sera im jour, j'en ai la conliance, réuni dans un meilleur lieu.
M. de Sainle-Olympe' ne m'a point parlé de son mariage. Il venait me trouver pour une autre affaire.
Il y a lieu d'espérer maintenant que nous n'aurons pas la guerre, au moins prochainement. C'est un grand point pour la tranquillité de la France.
Mille et mille amitiés à M. Cottu ; j'embrasse vos chers petits enfants.
Paris, 5 février 18.31.
J'ai été si souffrant depuis une dizaine de jours, que je n'ai pu vous écrire plus tôt. Les journaux vous auront appris notre acquittement. C'est un grand triomphe pour la cause que nous défendons. Dieu en soit béni! J'ai un extrême besoin de repos. Je vais essayer d'en trouver un peu à la campagne, loin du tourbillon de Paris qui me tue. D'ailleurs, ici la vie est bien stérile. Qu'un ou deux mois de séjour près de vous, sur les bords de ce beau lac, me seraient bons et doux ! Mais il n'y faut pas songer. L'avenir est sombre et obscur. Des partis implacables, un gouvernement sans force parce qu'il est sans grandeur et qu'il n'a pas le courage d'être loyal, un système en
* M"» de Sajnte-Olympe étant morte en 182S, M. de Sainte Olympe se remaria en 1830.
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toiil semblable à celui de la Restauration, la guerre étraiii^ore imminente, la fiuerre civile au moins très à crainiire, les (inances en désarroi, tel est noti-e état; tandis qu'il pourrait être si brillant, si plein d'avenir et d'espéranc(?. Car, si les dil'licultés sont réelles et nombreuses, les ressources sont immenses aussi, à cause du besoin d'ordr(! qui domine presque partout les autres sentiments, et du penchant presque universel à s'unir dans une vraie liberté. Au reste, nous combattrons jusqu'au bout comme nous avons commencé. Nos eilorts jusqu'ici n'ont pas été stériles, et je ne doute pas que plus tard ils ne portent tous leurs fruits.
Je pense souvent à vous; cela me console. Puissè-je bientôt vous revoir. Ce que vous me dites de votre position me fait grand plaisir. Etre tranquille, c'est beaucoup dans le temps où nous sommes. Je ne prévois rien qui doive s'opposer à votre retour au printemps. Qui sait, néanmoins? On ne doit accepter aujourd'hui l'espérance que sous caution. Mille amitiés à M. Cottu.
J'embrasse vos petits enfants. Vous savez ce que je vous suis, ce que je vous serai toujours.