‹ Le prêtre et l'amiChapitre 42 sur 58 · CCI · texte numérisé non relu

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Juilly, 4 mars 1831.

Je me hâte de vous dire combien votre souvenir m'est bon et doux. Il répand sur la tristesse habituelle de ma vie un charme que vous seule comprendrez bien. Je vais tous les jours m'affaiblissant ; je ne puis écrire que de loin en loin, et il y a des moments où respirer même me fatigue. Tout cela m'annonce

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que la clionille Iciul à devenir papillon : c'est aussi une espérance; de prinLemps.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien ce que vous avez fait me remplit de joie ; croyez bien qu'il ne s'agit pas de sentir, mais de vouloir. Dieu ne demande que cela; le reste, ce n'est pas nous qui le lui donnons, c'est lui qui nous le donne. Courage jusqu'au bout. jOn s'endort dans la foi, et l'on se réveille dans la lumière, dans l'amour sans fond et sans rives.

Ne pensez pas que j'aie jamais compté sur les résultats prochains ; mais il jfaut préparer l'avenir, il faut semer dans cette poussière aride des germes que les pluies du ciel féconderont, lorsque le temps sera venu. Qu'importe que ce temps soit éloigné encore? S'il y a quelque vie cachée dans les semences que nous répandons, nous la verrons croître d'en haut. N'est-ce pas assez? Du reste, ce que vous me promettez, je le recueille déjà : des injures, des calomnies, des colères qui vont jusqu'à la fureur. Je suis un Luther, un Calvin. On fait circuler dans le Midi de prétendues lettres de moi dans lesquelles j'engage des ecclésiastiques à unir leurs efforts aux miens j^our écraser l'épiscopat. Je n'aurais jamais cru que l'esprit de parti fût capable d'inventer des impostures aussi atroces. Mais il faut s'attendre à tout, je le sais bien. Que Dieu leur pardonne ! c'est ce que je lui demande de tout mon cœur.

Mille amitiés à M. Cottu. Prononcez quelquefois mon nom devant vos petits enfants. Vous savez où est le vôtre, et oh il sera toujours.

Juilly, 27 mai 1831.

Il y a bien peu de moments dans la vie où l'on ait

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autre chose à se dire, sinon : je sonfFro de occi. je souiïre de cela; et vous, de quoi souffrez-vous? lIoniMies, peuples, tous en sont là, c'est la loi de riuiinanité. Toiifc créature gémit, dit saint Paul, elle travaille à enfanter : ({uoi? Cette vie inconnue qui germe dans la tombe. Je ne suis pas étonné que le climat de Lausanne vous convienne peu. Il y a, dans cet air variable et actif des montag-nes, quelque cbose qui blesse les organes délicats. Mais pourquoi y rester plus longtemps ? Vous serez bien mieux à tous égards dans le voisinage de Paris. Les motifs très raisonnables qui ont déterminé M. Cottu à voyager n'existent plus ; il serait maintenant aussi tranquille que tout le monde. Ne le laissez pas prendre racine en Suisse, au sein de cette nature et de cette population glacées. A tout prendre, j'aimerais mieux habiter au pied du Vésuve que sur les pentes du Mont-Blanc.

Le pays où je suis n'est pas beau ; de grandes plaines sèches et monotones ; ni eaux, ni bois ; la main de l'homme partout. Ce n'est pas là ma pauvre Bretagne, si variée, si pittoresque, si elle-même, sous son âpre vêtement de taillis et de bruyères, lorsque rien aujourd'hui n'est plus soi. Enfin, je trouve ici du repos, un bon air, de la verdure, des champs, tout ce que l'on ne trouve point à Paris, où je ne vais que de loin en loin, quand mes affaires m'y obligent absolument. Je n'ai donc que peu d'espérance d'y voir M. de Sainte-Olympe avant son départ. Toutefois, cela n'est pas impossible, et, si je le rencontre, il saura combien vous vous louez de ses procédés. J'attends le manuscrit qu'il doit me remettre de votre part; ce que j'en ai vu déjà me fait vraiment désirer de connaître le reste, et je vous remercie pour M. Gerbet de la permission que vous voulez bien me donner de partager avec lui ce plaisir. Sa santé est fort mau-

valse, ce (jui r(>nipèclie de travailler comme il le souhaiterait. Pour moi, ce que j'éprouve surtout, c'est un extrême aflaiblissement. Je compterais la soulfrance pour peu de chose sans cela.

Si notre g^ouvernement avait résolu d'amener et d'amener promplement une nouvelle révolution, il ne s'y prendrait pas mieux qu'il ne le fait. Sa conduite est un miracle permanent de bêtise; mais dans cette bêtise, il y a aussi du crime.

Dites à M. Cottu combien j'aurais de plaisir à le revoir. J'embrasse vos petits enfants ; j'espère que l'indisposition de Paul et d'Olympe n'aura pas eu de suite. La vôtre m'inquiéterait beaucoup davantage, si vous ne vous ménagiez pas. Adieu; quand vous êtes triste, pensez que Dieu a mis le bonheur un peu plus loin, derrière la colline.

Adressez-moi vos lettres au bureau de l'Avenir, rue Jacob, n" 20.

Paris, 2 juillet 1831.

Il y a quinze jours au moins que j'ai le projet de vous écrire ; toujours des occupations nouvelles m'en ont empêché. M. de Sainte-Olympe m'a envoyé le manuscrit que vous m'aviez annoncé. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Il y avait à la marge quelques observations écrites au crayon qui, pour la plupart, m'ont paru fort justes. Je me suis permis de légers changements dans quelques autres endroits où il m'a paru que la doctrine de l'Église n'était pas assez exactement exprimée. Enfin, j'ai indiqué à M. de Sainte- Olympe un libraire que je crois honnête homme, et avec lequel je pense qu'il aura pu traiter. La publica-

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lion de ce petit ouvrage remplira un des vides nombreux et déplui-ahles (ju'oiïre le catalogue des livres destinés à lenfance '.

Vous devez commencer à jouir des beautés du pays^ où vous êtes, et qu'on ne peut guère sentir dans une autre saison. J'espère que de longues promenades rétabliront entièrement vosforcesaltérées par tantd'inquiétudes et de souffrances. Nous sommes ici moins tranquilles que vous. On nous menace de troubles procbains, et beaucoup de personnes quittent Paris. Leur départ aug'mente encore le malaise du peuple, dont la misère est une des causes des désordres qu'on redoute, et qui sont provoqués par différents partis. Le gouvernement, qui n'a pas l'air de comprendre le moins du monde sa position véritable, est privé de toute considération. Joignez à cela l'attente d'une guerre extérieure presque inévitable, et une guerre civile toujours imminente, cela ne compose assurément pas un trop bel horizon. Ce qui me console un peu, c'est qu'il me semble apercevoir au delà de plus heureux jours. Le mal est beaucoup plus dans les hommes que dans les choses. Or, les hommes passeront, et les choses resteront.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. C.., et prononcez quelquefois mon nom devant vos petits enfants. Je finis parce qu'on me presse, mais je ne vous quitte point.

Juilly, le 16 juillet d831.

Votre lettre du 2 juillet s'est croisée avec celle que

' M""" Cottu s'occupait alors de rédiger uu catécliisme à Tusage des enfants du peuple, qui parut sans nom d'auteur. Elle en avait montré le manuscrit à Lamennais, mais elle le dédia aux enfants de la duchesse de Berry.

je VOUS ai écrite de Paris. Avant et dopuis, je n'ai guère cessé d'être malade et souffrant. Mes affaires personnelles sont pour moi une source de chagrins qui usent mes forces. M. de la Bouillerie me poursuit ^ 11 a obtenu contre moi un jugement du tribunal de commerce, lequel impose la contrainte par corps. Je ne sais s'il me sera possible de sortir de cette affaire autrement qu'en sortant de France. Vous sentez que tout cela ne rend pas la vie douce. Il faut pourtant la supporter telle que Dieu l'envoie.

La conduite du gouvernement est si extraordinaire, comme tout ce qui se passe dans tout le reste de l'Europe, que je penche fort à croire que toutes les puissances s'entendent pour opérer une triple restauration en France, en Belgique et dans la Pologne. Louis-Philippe ne peut pas tenir ; à moins d'être aveugle, il le voit, et l'on ne saurait douter que, dans cette position, il ne s'occupe de sauver sa tête et son énorme fortune. Si cette conjecture a quelque fondement, la chose éclatera lorsque Paris, à force de misère, aura été amené à souhaiter un changement de cette sorte, ce qui ne tardera pas beaucoup. Après la guerre recommencera, jusqu'à ce qu'on ne soit [sic) dans les conditions actuelles de l'ordre, c'est-àdire jusqu'à ce qu'on ne possède toutes les libertés devenues nécessaires.

J'ai la tête pesante et douloureuse, c'est pourquoi je ne vous dirai aujourd'hui que ces deux mots. Tout à vous de cœur.

* A la suite d'affaires fort compliquées, résultant de la liquidation de la Librairie classique élémentaire, Lamennais s'était trouvé débiteur de M. de la Bouillerie, ancien intendant de la liste civile de Charles X, d'une somme de oOOOO francs, au paiement de laquelle il avait été condamné. (Voir l'exposé de cette affaire au tome II des Œuvres inédiles de Lamennais, pages 128 et suivantes.)

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Juilly, 6 août 1831.

Vous avez raison, il faut lutter, et c'est aussi ce que je lais, ou du moins ce que je cherche à faire. Je me sens encore (juelque force dans l'âme, mais celles du corps me manquent presque ahsolument; le travail intérieur et la souffrance les ont usées. Je ne puis prévoir quelle tournure prendront mes affaires personnelles. Ceux qui s'en occupent se ffattent ou me flattent qu'on arrivera à un arrangement. Le passé, à cet égard, me donne peu de confiance dans l'avenir. Enfin, il en sera ce que Dieu voudra. Si je n'étais pas retenu par de nombreux devoirs, j'irais de grand cœur occuper cette chambre que vous me proposez, et 011 je trouverais un si doux repos. Mais le repos n'est pas fait pour moi ; je suis né pour le combat, et chacun doit remplir sa destinée. A propos de combat, voilà la guerre déclarée contre la Hollande. Les troupes partent en hâte de Paris. Il est plus que probable que Guillaume se sent appuyé par la Prusse, et que la Prusse elle-même compte sur l'appui de l'Autriche. Alors ce serait une guerre européenne. Plaise à Dieu qu'elle ne se complique pas d'une guerre civile dont tous les germes existent malheureusement. Je tremble pour ma chère, mon héroïque Pologne, et toutefois je ne puis croire que la Providence abandonne ce peuple miraculeux. En voyant toutes les calamités que quelques hommes font peser sur le monde pour leur seul intérêt, je prends en horreur tout ce qui s'appelle roi. Paris est tranquille en ce moment. Combien cela durera-t-il? Tout le monde est mécontent, excepté ceux qui ont eu part à la curée

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des places. Le pouvoir a indiuncment violé toutes ses promesses, et elles demeurent là pour justifier une nouvelle révolution.

Ce sera pour nous un srrand plaisir que d'annoncer votre ouvracre. Veuillez faire dire au libraire de l'envover, à l'avenir, dès que l'impression sera terminée.

Rappelez-moi au bon souvenir de M. Cottu Je regrette qu'il se tienne si longtemps éloigné. Cependant s'il se trouve bien là où il est, il n'y a rien à dire. Pour moi tous les lieux me seraient bien égaux, si j'y étais près de vous

Paris, 21 septembre IS.'îl.

M. de Sabran m'a remis hier votre lettre du H. Je ne l'ai vu que très peu d'instants ; nous avons parlé de vous, mais pas avec assez de détails. Cependant, d'après ce qu'il m'a dit, j'ai pu juger que votre petit établissement sur les bords du lac avait au moins l'avantage d'être aussi tranquille qu'aucune retraite peut l'être aujourd'hui, et cela c'est beaucoup. Ici, nous nous en allons d'émeute en émeute. Elles sont peu à craindre en elles-mêmes; il n'en est pas ainsi de la politique du gouvernement et de sa position, qui devient de jour en jour plus critique. Nous approchons, je crois, d'un dénouement. Il est impossible que les choses restent dans l'état oii on les a mises. Faiblesse au dehors, fourberie au dedans, violation de toutes les promesses, mécontentement universel, invasion très possible, guerre civile imminente, voilà 011 nous en sommes sans parler de la misère et du choléra. Toutefois, j'espère que vous pourrez, sans

aucune inquiétude, revenir au printo-mps lial)iler Saint-Prix. Pour moi, je me fixe à Paris même. J'y ai (les devoirs et des occupations qui ne me permettent pas de le (juitter. L'aiïaire de l'école libre a été jugée hier à la Chambre des Pairs, constituée en cour de justice. Elle nous a condamnés; nous nous y attendions'. Quelle liberté ces gens-là peuvent-ils comprendre? Laquelle peuvent-ils vouloir? Mais cette grande cause fait dans l'opinion des progrès immenses, et je ne doute pas du succès définitif. Courage et persévérance, avec cela que ne peut-on pas ?

Votre ouvrage à paru ; on m'en a envoyé un exemplaire. Dès que nous serons un peu hors des embarras de notre procès et de quelques autres aliaires pressées, on en rendra compte dans l'Avenir.

Je me porte assez bien, à la faiblesse près. Cependant je suis accablé de travail. Dites, je vous prie, de ma part, à M. Cottu, que je ne reconnais pas sa raison habituelle dans le peu de soin qu'il prend de sa santé. Qu'il profite, pour la remettre, du temps de repos dont la Providence le gratifie. Il lui sera peutêtre si difficile de retrouver ce repos plus tard ! Si vous saviez combien vos lettres me consolent et me raniment, vous jouiriez vivement du bien qu'elles me font.

Paris. 8 novembre 1831.

11 y a des semaines et des semaines que je veux vous demander de vos nouvelles, et toujours je n'en

* Lamennais fait ici allusion au célèbi-e procès qui l'ut intenté à Montalembert. à Lacordaire et à lui-même devant la Chambre des Pairs pour ouverture d'une école privée sans autorisation. Ils furent condamnés pour la forme, après deux éloquents discours de Montalembert et de Lacordaire, à ccuL iiauco d'mcuàe.

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fais rien, faute d'un instant dont je puisse disposer. Je suis au milieu des affaires, comme on est dans la foule un jour de feu d'artifice, pressé de tous côtés, ballotté, emporté, étouffé. Cette vie n'est pas douce, il s'en faut, et si vous y joignez les haines, les injures, les calomnies, les persécutions sourdes et basses, les angoisses domestiques, vous ne trouverez pas que le tout compose une existence fort agréable. Enfm, elle est telle que Dieu l'a faite, et je dois l'accepter ainsi. Ce me serait une consolation de savoir que vous êtes contente de la vôtre. Je ne sais pourquoi M. Cottu s'obstine à rester en Suisse. Il serait aussi tranquille ici. Sans doute rien n'est solide: le gouvernement se perd tous les jours parles mêmes fautes qui ont perdu l'ancien. Il ne comprend que le despotisme, et le despotisme le tuera. Mais quoi qu'on puisse avoir à souffrir d'une nouvelle catastrophe et de celles qui viendront encore après, je ne pense pas qu'on doive craindre des proscriptions, et pour peu qu'on s'isole des partis, on pourra, je le crois, demeurer en repos, et assister sans risque à ce triste spectacle. C'est de la boue plutôt que du sang, sauf les chances de guerre civile, qui ne s'étendent pas au delà des départements de l'ouest et du midi. Je voudrais donc vous voir à Saint-Prix ou à Versailles, si vous le préférez. On ne vit intellectuellement qu'en France. Vos montagnes, votre lac, vos vallées, tout cela est fort beau, mais tout cela ne parle pas, ou du moins parle un langage, lequel ne convient qu'à ceux qui ont rompu avec ce monde si étonnant, si agité, et vous n'en êtes pas là, et vous ne pouvez pas en être là. Descendez dans la plaine pour voir plus loin. Et puis, n'est-ce rien que la patrie, les souvenirs, les liabitudes, les amis ? Je ne vous concède donc tout au plus que l'hiver. Revenez nous au printemps, et

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terminez ce trop long exil (jui n'a plus de motifs. Mille amitiés à M. Gottu. J'embrasse vos petits enfants, et me recommande au souvenir de leur mère.

Paris, 17 novembre 1831.

Deux mots seulement pour vous dire que je pars pour Rome dans quelques jours avec MM. Lacordaire et de Montalembert. Nous avons suspendu la publication de ï Avenir, jusqu'à ce que Rome se soit expliquée. Ce parti était le seul à prendre pour imposer silence à la calomnie, et mettre un terme à la frénétique opposition d'une partie de lépiscopat. Je ne puis entrer dans aucuns détails, étant surchargé de soins et d'occupations. J'ai voulu seulement vous instruire moi-même de mon départ et me recommander encore une fois à votre souvenir et à vos prières.

A la Chênaie, le 8 octobre 1832.

Depuis mon départ de Paris, il y a environ un an, je n'ai reçu aucune lettre de vous, et de mon côté j'ai remis aussi de jour en jour à vous écrire, de sorte que des mois et encore des mois ont passé dans ce silence que nous ne saurions probablement expliquer ni vous ni moi. Après la même interruption dans notre correspondance, Denys Benoist vient de me donner de ses nouvelles et des vôtres. Il m'apprend qu'après avoir voyagé ensemble l'été dernier, vous vous étiez séparés, vous pour retourner à Lausanne,

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lui pour revenir dans le Nivernais. Me voici, moi, en Bretagne, mais pour combien de temps? Je l'ignore à cause des poursuites de M. de la Bouillcrie, qui veut absolument me faire mettre en prison, attendu que n'ayant plus rien à mo voler parce que je n'ai plus rien, ce serait du moins pour lui une dernière satisfaction que de me faire passer cinq ans au fond d'une geôle. Ceci a paru tout naturel au tribunal de commerce, qui s'y est prêté fort obligeamment. Le tribunal civil, moins touché d'un désir si intéressant en soi, a sursis pour trois mois à l'exécution du premier jugement. Je profite de cet intervalle pour tâciier de me faire admettre au bénéfice de la cession de biens. Si je réussis, comme mon avocat croit en être certain, je serai au moins personnellement tranquille. Dans le cas contraire, je quitterai la France vraisemblablement pour toujours. Voilà où en sont mes affaires. Si l'iniquité des hommes me force, sur mes vieux jours, à abandonner ma patrie, je m'en irai du moins la tête haute et la conscience nette, et nul pays n'aura à rougir de me donner un tombeau.

J'ai su que M Gottu était venu à Paris ; je regrette de ne m'y être pas trouvé à ce moment-là. Il paraît que Lausanne lui plaît, sans quoi rien ne l'obligerait d'y prolonger son séjour. H me semble pourtant que l'hiver doit y être bien rude. Pour moi, je préférerais un climat plus méridional. Répondez-moi soit à Dinan, Côtes-du-Nord, soit à Paris, rue Saint-Germain-des-Prés, n° i^ bis. Ma position m'oblige à vous prier d'affranchir votre lettre.

Adieu, parlez-moi de vos petits enfants, et dites à M. Gottu mille choses affectueuses de ma part.

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A la Chênaie, le t" novembre 1832.

Nos lettres se sont croisées comme nos pensées et nos sentiments. Nous n'avons pas besoin de la parole pour nous entendre. Cette parole, toutefois, est trop douce pour s'en priver toujours, pour s'en priver longtemps. D'ailleurs il faut que je vous parle de votre santé qu'altère progressivement l'air trop vif que vous respirez. Si vous prolongiez trop votre séjour dans ces rudes montagnes, il est à craindre que votre poitrine ne se délabrât tout à fait. Je conjure M. Gottu d'y penser sérieusement. S'il ne veut pas revenir en France, qu'il cboisisse du moins un climat plus doux. Vous êtes à la porte de l'Italie, et l'Italie, en vérité, vaut bien Lausanne à tous égards. On y vit à peu de frais, sous un ciel magnifique. Les habitants, lorsqu'on les connaît et qu'on est connu d'eux, sont d'un commerce fort agréable. Je ne conçois pas qu'on pût hésiter entre ce beau pays et la Suisse, lorsqu'il s'agit d'un bien aussi précieux que la santé.

Pour moi, je suis encore dans l'incertitude de ce que je deviendrai. Cela dépendra de savoir si ma requête en cession de biens sera admise par le tribunal.

Ce que vous me dites au sujet de Y A venir exigerait des explications trop longues pour une lettre. Je ne crois pas que vous ayez bien saisi le but que nous nous proposions. Les puissances, elles, ne s'y sont pas trompées. Aussi ont-elles fait de nous détruire une de leurs plus grandes aiïaires. Je doute qu'elles eussent attaché tant d'importance à ce qui n'eût été

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rien. Rome, à laquelle elles dictent la loi, les a secondées. Mais ce qui a été dit, a été dit et ne se perdra pas dans le monde.

Les divers partis se remuent en France, comme des enfants qui jouent à colin-maillard, le bandeau sur les yeux, et se heurtent contre les murs, en cherchant à sa;isir ce qui leur échappe sans cesse. Ce spectacle fait pitié. Mais croyez-moi, les vrais événements dépendent de causes plus hautes, et les peuples, quoiqu'on fasse et quoi qu'ils fassent, marchent vers le but qu'ils atteindront. Tout les y conduit malgré ceux qui s'imaginent les gouverner. Voyez l'Espagne. J'ai vu, observé, appris bien des choses dans mon dernier voyage. Ce que je désirerais le plus voir à présent, ce serait vous bien portante, heureuse et contente, sous vos beaux arbres de Saint-Prix, ou, dans cette triste et sombre saison, rue Saint-Lazare, au coin d'un bon feu : nous aurions à causer de tant de choses. Au moment oii vous êtes partis, s'en aller était sage peut-être, mais j'avoue qu'aujourd'hui je n'aperçois pas pourquoi vous prolongeriez votre exil. Au moins, je le répète, fuyez le rude et dangereux hiver des âpres contrées où vous êtes. Imitez l'oiseau voyageur. Ce serait, en vérité, grand'pitié que de nous, si notre raison superbe ne valait pas son humble instinct. Mille amitiés à M. Cottu. J'embrasso vos petits enfants..

La Chênaie, le 12 décembre 1832,

Je vois d'ici, ou à peu près, la maison que vous habitez, sur une place oiiles juifs ont élevé un monument assez ridicule au roi Victor, ou au roi Félix,

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qui n'en sera ni plus g^rand ni plus petit dans la postérité, s'il y a pour lui une postérité \ Ces pauvres gens, je parle des rois, ont de singulières imaginations. Ils se figurent que leurs faits et gestes, quelque minces qu'ils soient, intéresseront prodigieusement les générations qui viendront après eux, et que leur histoire est l'histoire de l'humanité. Il s'en manque quelque chose.

Je ne doute point que le doux climat de cette helle côte de Nice, l'air moite et suave que vous y respirez, ne yous délivre tout à fait de ce catarriie opiniâtre dont vttus avez tant souffert. Mais je ne doute guère plus qu'il ne revint hientôt, et plus dangereux peutêtre, si vous ne retourniez, pour quelque temps, sous le [sic) rude atmosphère de la Suisse. Je sens toutefois la force des motifs qui vous attachent à ce pays, et si je vous engage à le quitter, c'est premièrement que la vie doit passer avant tout, et qu'ensuite je crois possihle de trouver, en des contrées moins rigoureuses, les mômes avantages ou des avantages analogues. Il serait bon que vous prissiez là-dessus, plus tôt que plus tard, des informations. La partie de l'Italie, voisine du Tyrol et des Grisons, est charmante pour les sites et pour le climat, et l'on doit y trouver des ressources pour la langue allemande. Vous avez encore les bords du Rhin, oii l'hiver est beaucoup moins dur qu'en Suisse. Je conviens que celle-ci a des ravissants points de vue. Il y manque cependant la lumière du Midi, et ces lointains vagues et vaporeux qui font l'un des plus grands charmes des paysages. Aussi, jamais ses montagnes, ni aucunes montagnes en général, n'ontelles jamais rien fourni aux grands peintres, si ce

• M"" CoUu était alors à Nice.

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n'est des cadres. Quant à l'impression que l'on éprouve au milieu de ces gigantesques rochers, il me semble qu'ils écrasent et attristent l'homme par leur disproportion avec lui. Ils l'enfoncent dans le senliment de sa petitesse et de son impuissance, mais nous causerons de cela une autre fois.

Rien n'est encore fini pour mes malheureuses affaires. Cependant, il y a beaucoup d'apparence ([u'elles se termineront prochainement par une transaction qui m'assurera pour huit années quelque tranquillité personnelle, moyennant l'abandon de tout ce que je possède et principalement de mes livres que M. de la B... fera vendre pour son compte, et dont il touchera le produit de préférence aux autres créanciers, sauf à compter de nouveau, à la fin de ces huit années, s'il n'est pas remboursé complètement. Voilà ce qui est à peu près convenu; mais, dans ces sortes d'arrangements, rien n'est certain qu'après la signature. Mes derniers jours sont fort amers, amers de toutes les façons. J'ai eu confiance dans la probité des hommes, et ils m'ont trompé. Je n'ai pas voulu croire à leur fausseté, à leur malice, et je suis victime de leur malice et de leur fausseté. J'élevais ma frêle tige vers le ciel, sur la foi de quelques rayons qui l'attiraient par leur éclat et leur douce chaleur; et l'orage est venu; et les vents ont soufflé, et la pauvre tige est là, gisante, sur la terre froide et nue.

Je ne sais que vous dire sur ce qui se passe en France. Rien n'a de caractère déterminé : tout flotte languissamment comme les âmes elles-mêmes, sans vigueur, sans volonté. L'on s'en va à travers le temps, mettant avec timidité un pied sur un jour, un pied sur un autre, comme celui qui traverse, de pierre à pierre, un sol submergé. Egoïsme, fourberie, lâcheté, bassesse, on ne voit que cela au fond des

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cœurs : jamais spectacle plus dégoûtant ne souilla des regards humains. En deux mots, voilà notre état. Heureux qui pourrait, loin de cette boue, trouver un asile au bout du monde.

Adieu, et dites-moi bientôt que votre santé ne vous laisse plus rien à souhaiter.

CCXIIT

La Chênaie, le 22 janvier 1833.

Ilest vrai que j'éprouve de fois àautreun abattement profond. Ce n'est pas que j'aie jamais rien attendu des hommes ; mais, outre qu'il y a un excès d'ing-ratitude et de noire malice qui fait mal à l'âme, même lorsqu'à une longue distance de vous, vous en rencontrez des exemples dans l'histoire, bien qu'en aucune façon ils ne vous touchent personnellement, ce n'est pas une souffrance médiocre que de sentir sa vie tout entière décomposée par les passions d'autrui, de se trouver comme perdu dans un vide ténébreux, persécuté, calomnié, dépouillé, pouvant être forcé demain d'aller mendier un asile ou un toînbeau dans une terre étrangère, en punition d'avoir été victime des plus odieuses fraudes et du plus infâme brigandage. Mais il faudrait que tout cela fût expliqué de vive voix, car l'impression qu'on reçoit des choses, résulte, comme vous le savez, de mille et mille détails, dont je me garderais bien de remplir cette lettre, quand elle les pourrait contenir. Je ne vous ai déjà que trop fatigué de mon triste moi. Et puis j'aime mieux me réjouir de vos joies que de vous affliger de mes peines. Le retour de votre santé qui vous montre à peu de distance une douce et prochaine réunion

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avec votre mari et vos enfants, doit répandre du charme sur les jours que vous avez encore à passer à Nice. Je m'étais trompé sur votre maison. A présent je la vois, ce me semble, avec sa belle perspective sur cette mobile mer, qui ressemblerait encore plus à la vie humaine si ses flots, d'ordinaire si transparents, étaient plus agités et plus troublés par les tempêtes. Sous ce rapport, notre Océan a plus de mélancolique grandeur. Lorsque ses vagues parties des extrémités de l'Asie viennent se briser sur nos grèves désertes, on dirait que c'est la terre qui se plaint, et chaque bruit de la lame, monotone et triste, semble un de ses gémissements.

J'espère qu'à la fin de l'été, M. Cottu se décidera à rentrer en France. Tout annonce qu'elle croupira quelques années encore dans la fange oii elle est plongée. Il n'y a pas dans les âmes assez d'énergie pour qu'on puisse craindre de grands désordres. Il n'est presque personne qui ne redoute un changement quelconque, dans la peur de voir ses intérêts matériels compromis. Les causes morales ne réagiront que plus tard. D'un autre côté, quelle que soit l'inquiétude des puissances, et leur haine pour nous, elles tremblent de commencer une guerre dont les résultats seraient pour elles si incertains. Leurs finances sont délabrées, les peuples souffrent, murmurent; on ne sait ce qu'ils feraient dans un mouvement européen, qui les mettrait en contact, sinon avec la liberté, du moins avec le principe de liberté. Et puis la politique de chaque cour se défie grandement de la politique des autres. Les intérêts se croisent, et deviennent, d'année en année, plus opposés. La question de la Turquie, celle de la Grèce, celle de la Belgique, celle de l'Espagne et du Portugal renferment une multitude de germes de discorde, qui

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ompreheront (jueltiue temps la guerre en empêchant une coalition. Au delà de ce terme, que veut^n prévoir ? Dans les temps où nous sommes, il faut, comme l'oiseau de mer, s'abandonner au vent.

« Seigneur, tant de prudence entraine trop de soins. »

Bref, je conclus à ce que vous reveniez. Vous savez s'il me sera doux de vous revoir, et s'il mest doux de vous le dire.

La Chênaie, le 8 mars 1833.

Puisque la Providence vous a justifiée, je ne vous gronderai pas. C'était pourtant une grande imprudence. Exposer votre vie pour éviter deux mois de plus d'ennui, pour abréger de cet espace de temps une séparation qui pouvait, par là, devenir irrévocable ! Je reconnais bien là votre tendresse pour votre famille, mais non pas cette raison forte qui devrait en diriger les actes*. Je disais tout à l'heure que je ne vous gronderais pas, et voilà qu'au môme moment je tombe dans la gronderie. Brisons donc là-dessus. Tout considéré, tout pesé, vous finirez, je crois, par conclure, et avec grande raison, à mon avis, que la France est encore le séjour qui vous convient le mieux. Les catastrophes que vous craignez s'étendront à toute l'Europe ; ainsi vous les rencontrerez, quelque part que vous alliez, et il y a des pays oii elles seront plus rudes que dans le nôtre. Vous voyez l'horizon trop noir, comme il arrive toujours quand on regarde de loin. Je ne dis pas qu'on n'ait

* M"* Coltu était retournée à Lausanne.

LETTRES DE LAMENNAIS A LA IJAUONNE COTTU 241

à souffrir, mais ces souffrances ne sont pas telles que vous vous les représentez d'après des événements antérieurs. Désormais, grâce à Dieu, rien de semblable n'est possible chez nous. Ailleurs, c'est autre chose, par exemple, en Espagne et surtout en Angleterre. Quanta nous, bon gré mal gré, nous allons à la Répubhque, et je m'en réjouis, parce que nul autre gouvernement que celui-là ne saurait s'établir d'une manière durable. Ce qui fait la difficulté d'y arriver sans de grandes commotions, c'est, en premier lieu, les intérêts contraires des partis, et, en second lieu, les fausses idées qui ont pris domicile en beaucoup de tètes. Cependant, remarquez que, tout en rejetant le mot avec frayeur et avec horreur, tous demandent la chose. Ne voilà-t-il pas les légitimistes qui font des associations pour conquérir Y émancipation politique''^. Vous me direz : Ils ne sont pas en cela de bonne foi. Gela peut être, et je le crois de beaucoup d'entre eux. Cependant, ils ne laissent pas de modilier peu à peu l'opinion, et l'opinion ne retourne point en arrière. Pourquoi, d'ailleurs, se jettent-ils dans une voie si nouvelle pour eux? Quel est leur but? De donner de la force à leur parti, de l'appuyer sur quelque chose de vivant, de national. Ils jugent donc, le mot mis à part, que les idées républicaines dominent dans la nation, et en cela ils ne se trompent pas, quoique peut-être il valût mieux dire les sentiments, les intérêts, car les idées sont rares de tout temps. Spirituellement et matériellement, la France est une vaste démocratie : c'est un fait que nul ne changera. Donc, c'est dans la démocratie qu'il faut chercher les conditions de vie, une organisation qui puisse s'affermir. Toute autre tentative n'est, à mon avis, qu'une folie solennelle. Quant au plat despotisme qui rampe aujourd'hui sur la France et qui la

2't2 LETTIIKS DK LAMKNNAIS A LA BAHONNK COTTU

salit de sa bave dégoùtanle, ses destinées ne seront pas longues. Elles peuvent être néanmoins de (juolques années, et, pour mon compte, je ne désire pas (ju'elles soient trop abrégées, alin qu'une opinion plus ou moins saine ait le loisir de se former et de croître. Cette opinion sera le fruit de la presse, unique planche de salut qui reste au monde, dans ce grand naufrage du passé.

Ce n'est que depuis peu de jours que mes affaires se sont enfin arrangées, du moins en partie. Une transaction a été signée avec l'homme qui me poursuivait, et cet homme est maintenant dans un monde où l'on entre nu avec ses œuvres. Que Dieu ail pitié de lui ! C'est un vœu que je forme de grand cœur. 11 me reste un second procès avec le libraire, autre fripon plus impudent encore. Ainsi, comme vous le voyez, je ne suis pas hors d'embarras. Seulement, j'ai obtenu, à l'aide de nouveaux sacrifices faits par ma famille, ma sécurité personnelle.

Mille amitiés à M. Cottu. Je partagerais bien vivement le plaisir des conversations qu'il désirerait, me dites-vous. Je n'ai, jusqu'à présent, aucun projet de voyage à Paris. A moins que mes affaires ne m'obligent d'y aller, je resterai ici peut-être deux années encore. J'embrasse vos petits enfants. Que Dieu les bénisse, et vous, et tout ce qui est à vous.

La Chênaie, le 26 mai 1833.

Je ne crois pas que vous pussiez prendre une meilleure résolution pour votre hiver que celle dont vous me faites part. 11 faut voir l'Italie une fois, afin de

LETTni:S I)K l,.\Mr.NNAIS A LA BAUONNK COTTU 243

la regretter le reste de sa vie. Et pourtant, ce pays si beau, je ne voudrais l'habiter pour rien au monde, à cause dcsodioux g-ouverneurs qui, de ce paradis, ont fait un toml^eau. Vous y serez dans une saison moins agréable peut-être que vous ne vous y attendez. Il y a tiois ou quatre mois de pluies presque continuelles et quelquefois d'un froid assez vif. Le printemps et Télé, quelque grande que soit la chaleur, est la saison oii l'Italie apparaît dans tout son éclat. Elle est elle alors ; à partir d'octobre, de novembre au plus tard, c'est quelque chose qu'on a déjà vu et qui ne frappe que médiocrement. De tous les pays de montagnes que j'ai traversés, le Tyrol est celui qui me plaît davantage. Vous y trouverez des sites ravissants, une fraîcheur, une verdure, une pureté d'air, un calme qui fait qu'à chaque pas, pour ainsi dire, on serait tenté de s'arrêter là et d'y iinir ses jours. Le peuple y est bon, afïable, hospitalier. Venise, dans sa désolation, vous offrira un spectacle unique de grandeur passée et de misère présente. Cette mer, ces canaux, ces îles, ces palais sont toujours là; mais ce qui animait, vivifiait tout cela, n'y est plus. L'aigle autrichienne plane sur les ossements de la ville ruinée et sur les restes asservis de son antique population, qu'elle épouvante de ses cris rauques. Cependant, ce n'est rien en comparaison de Ferrare, oii vous passerez aussi sans doute. Vous vous croirez dans une nécropole, et vous ne vous tromperez pas. Il vous faudra prendre à Rome certaines précautions pour votre santé, qu'on vous indiquera sur les lieux. Je n'y ai guère vu, à mon dernier voyage, que deux ou trois religieux et quelques familles polonaises qui l'ont quittée depuis. Je tenais à n'y pas étendre mes relations, et cela m'était assurément bien facile, avec le genre de faveur dont j'y jouissais. Il n'est point de

244 LLTIUKS DK LAMENNAIS A LA BAIIONNI': COTTU

nuiliulie (jui paraisse aux Romains aussi contagieuse que la disiiràce. ïoutelois, je dois dire que, là comme jiarlout, il se trouve des hommes qui font exception. Du i-este, les Romains ne se voient qu'entre eux : impossible aux étrangers de pénétrer dans leur intérieur. Pour eux, il n'existe que deux maisons, celle de Torlonia, le banquier, et celle de la princesse Massimo. Je ne suis jamais allé ni dans l'une ni dans l'autre, et n'aurais pas été tenté une seule fois en vingt ans d'y mettre le pied. J'ai vu trois ou quatre fois M™* de Sainte-Aulaire et je n'ai eu qu'à me louer de ses politesses dont j'ai gardé le souvenir. Son mari n'a pas été, comme particulier, moins bien pour moi \ Gomme ambassadeur, il a fait son métier, c'est naturel. Il est triste seulement quelquefois d'avoir certains métiers à faire. Après tout, si vous séjournez quelques mois à Rome, cette ville vous plaira. Elle fait beaucoup rêver. C'est une sorte de vaste tombeau des peuples et des siècles. On y voit des ombres qui passent et des cadavres qui pourrissent. A votre retour, n'oubliez pas Pise. Son dôme, sa tour, son baptistère et son Campo-Santo, situés près l'un de l'autre, en un lieu isolé, où l'air circule, oi^i il y a de l'herbe et du silence, forment un ensemble incomparable de monuments uniques dans leur genre.

Je ne sais que vous dire sur vos enfants, sinon que s'ils étaient les miens, jamais je ne les confierais aux jésuites. Il se peut, néanmoins, que vous n'ayez pas le choix d'un autre parti. Alors ce sera une nécessité, mais, à mon avis, une triste nécessité. Vous ne me parlez d'aucun projet de retour en France. Il est vrai que de projeter pour plus d'une année, ce serait beaucoup dans le temps où nous sommes. Ma pensée,

* Le comte de Sainte-Aulaire était ambassadeur de France à Rome.

pour ce qui me touche, ne va pas même si loin. Apporté ici par la vague, j'y reste jusqu'à ce qu'une autre vague me reprenne pour me jeter ailleurs. Ainsi, me laissé-je aller, en attendant le dernier flot (jui me déposera sur le rivage éternel. Je vous conseille de ne pas traverser leTyrolplus tard que le mois d'août, si vous voulez y voyager agréablement et voir le pays dans sa beauté.

Mille amitiés à M. Cottu et mille caresses à vos petits enfants. Ils ne me reconnaîtraient plus, ni vous peut-être, tant jai vieilli. Adieu, adieu.

CCXVÏ

La Chùnaie, le 23 juillet 1833.

Je regrette beaucoup que vos projets aient été déconcertés, car diflicilement on retroux e deux fois l'occasion de faire un voyage tel que celui que vous deviez entreprendre vers la fin de l'été. Toutefois, si vous passez l'hiver à Rome, le printemps à Naples, rien, ce me semble, ne vous empêcherait de revenir par le nord de l'Italie, et puis de traverser le Tvrol, pour vous rendre dans l'Allemagne méridionale. Arrivés à Francfort, vous descendriez en bateau le cours du Rhin, qu'on dit être, en son genre, un spectacle ravissant. Au reste, ce dernier voyage, en tout ou en partie, est lui-même, comme vous le dites très, bien, subordonné à mille événements impossibles à prévoir. D'un jour à l'autre, l'Italie entière peut être en feu. La fermentation y est extrême, et pour contenir ses populations, on est forcé d'appesantir sur elles l'oppression même qui les irrite et les désespère. Le premier ébranlement qui aura lieu sera le signal de la guère universelle, de la double guerre des sou-

250 I.KTTRF.S DF. I.AMFNNAIS A LA liARONNF, COTTU

veiiiins entre eux et des peuples contre les souverains. L'Angleterre louche à une révolution, et une révolution en Angleterre est une révolution dans le monde, il faut voir les choses telles qu'elles sont. Il ne sert de rien d(; melti-e nos pensées, nos désirs, nos préférences à la place des laits, et ce ne sont point nos opinions, ni nos alfections qui gouvernent le monde. Attendez-vous à dos luttes terribles, à un bouleversement com])let, qui précédera rétablissement, lointain peut-être, d une société toute dilTérente de celle qui s'écroule. Les vieilles monarchies sont condamnées et nous assistons à leur supplice, trop uïérité par des siècles de crimes. Le mot n'est pas trop dur, apjjliqué au système (ju'elles ont leprésenté, et dont les vices secrets, développés par le temps, ont produit l'horrible tyrannie qui presque partout pèse sur les peuples. Pour s'y dérober, peut-être passeront-ils par une tyrannie plus horrible encore mais qui durera peu. Elle sera la conséquence des préjugés, de F apathie et de Fégoïsme de ceux qui, ayant intérêt à conserver l'ordre, ne savent ni s'entendre pour cela, ni se résoudre au moindre sacrifice. Il leur arrivera ce qui arrive à une armée sans courage et sans discipline : Ils seront battus par une poignée d'hommes.

Il serait trop long de vous exphquer ce que je pense des jésuites. Je vous dirai seulement que je conçois très bien les motifs qui vous déterminent, dans votre position particulière, à leur confier le soin de vos enfants. Le reste pourra être, quand nous nous reverrons, le sujet d'une conversation, et même assez longue.

J'ai lu Pellico et j'en ai été ravi \ La monotonie que

* Lamennais parle ici du fameux livre de Silvio Pellico, / miei prigioni, qui venait d'être traduit.

VOUS lui reprochez était, je crois, inévitable. Que pouvait-il l'aire que raconter les tortures de chafjue jour et la résignation de chaque jour ? Mais en cela il n'a peint que le chrétien passif, que le martyr. Le chrétien combattant compléterait le tableau, et ce chrétien, c'est la Pologne, la Belgicjue, l'Irlande et la Suisse aussi dans les anciens jours, ainsi que l'Italie au temps de la ligue lombarde. Le livre de Mickiewiez. Les Pèlerins polonais ,. correspond un peu à ce. dernier point de vue. On traduit, me dit-on, ses autres ouvrages. Des personnes qui lisent le Polonais en parlent avec enthousiasme, et sur ce que j'en ai entendu moi-même, je n'hésite pas à placer l'auteur à la tête des poètes vivants.

Les difficultés qu'on vous a faites pour votre petit ouvrage d'éducation ne me surprennent point. Veuillez le faire remettre à M. Gerbet, rue de Vaugirard, n° 77. Il trouvera le moyen de me le faire passer. Je serais bien aise que vous y lissiez joindre les observations des censeurs. Je vous en dirai mon avis avec une pleine franchise.

Je ne vous demande point où vous vous fixerez après votre voyage d'Italie. Qu'en pouvez-vous savoir? Il s'écoulera un siècle d'ici là. Seulement, si j'en juge par ce que j'ai toujours éprouvé hors de France, votre exil volontaire doit vous sembler bien long. Rien ne saurait jamais remplacer la patrie. Notre berceau nous attire toujours, et près de lui les douleurs sont plus douces que les joies ailleurs. Combien de fois, loin de ma terre natale, n'ai-je pas aspiré, avec une sorte d'émotion inexprimable, le souffle de l'Ouest qui, en passant, avait caressé nos bruyères, et qui m'arrivait tout chargé de souvenirs? Le plus beau ciel ne vaut pas le ciel qui a souri à notre enfance, ni les plus délicieuses contrées les

248 I.RTTllES DE LAMENNAIS A LA lîARONNE COTTU

âpres cariipnt^'^nes où cnrrent nos prcmitTCS i-rveries. Mille conijtlliiu'nts adoclueux à M. Cottu. J'embrasse vos petits enfants. Partout où vous serez, j'espère que vous aurez pour moi que^iues pensées. Vous êtes, dans le fond de mon cœur, toujours présente à la mienne.

CCXVTI

La Chênaie, le 29 septembre 1833.

Croyez-vous donc que des souvenirs tels que ceux qui nous unissent depuis tant d'années puissent jamais s'atl'aiblir? Que jamais A^otre affection puisse cesser de ni'etre, au milieu des douleurs de la vie, l'une des plus douces consolations que m'ait ménagées la Providence? Non certes, et vous le savez bien; il y a des choses intimes sur lesquelles le cœur ne saurait se tromper. Vous me parlez des Feuillantines; Cernay est du même temps. Tout cela m'apparaît aujourd'hui comme une sorte de rêve. Les réalités du présent sont si différentes ! Dans notre triste existence, il n'y a de bon que les souvenirs sur la terre et des espérances dans le ciel.

Enfin, après tant de projets de voyage, tout se borne pour vous à changer de maison. Je suis charmé que celle où vous venez de vous établir vous plaise. C'est beaucoup que d'être bien chez soi. Cependant, il faut encore tenir compte du climat, et je crains pour vous celui dont vous avez déjà éprouvé les tristes effets. Au moins, prenez toutes les précautions qu'il vous est possible de prendre contre l'air glacé des montagnes dont votre poitrine a tant soufTert. Je trouve bien faibles les mo tits qui vous ont fait renoncer à passer l'iiiver en Italie. Il est vrai qu'il existe dans

ce pays une ap^itation intérieure et proporlionn«'e aux tortures que ses tyrans lui font subir. Mais jusqu'à ce (ju'une guerre européenne fasse naître en sa faveur des chances de succès qu'il n'a pas maintenant, je doute beaucoup qu'il y éclate des troubles qui seraient trop aisément réprimés. Que peuvent les malheureux habitants de ces belles contrées contre les armées de l'Autriche ? Jls ont d'ailleurs perdu l'habitude de combattre, et ils n'ont pas, comme les Polonais, cet esprit de sacrifice qui jette les biens, le sang, la vie, sans hésitation, sans calcul, dès qu'il s'agit de défendre la patrie ou de la recouvrer. Et à ce sujet, je vous avouerai qu'il m'est impossible d'approuver les sentiments de M. Cottu à l'égard de la France. La France est encore, à tout prendre, la première nation de l'Europe. Si, en ce moment, elle semble dégradée par son infâme et lâche gouvernement, elle se relèvera plus brillante, et plus grande, et plus forte, dès que l'heure qu'elle attend aura sonné, parce qu'elle porte en son sein les destinées du monde. Il faut, pour l'apprécier, avoir vu les autres pays et les autres peuples. Je connais l'Italie, l'Angleterre, une partie de l'Allemagne, et je répète ici ce que j'ai dit bien des fois à l'étranger, qu'à mes yeux six mois de vie en France valent mieux, et beaucoup mieux, que vingt années ailleurs. Et pourtant, que de choses encore à désirer et à conquérir ! Que de fers à rompre ! Que de maux à remédier ! Patience ! Dieu achèvera son œuvre.

D'après tout ce que je sais, et de divers côtés, de la maison de M. d'Aulnoys, vos enfants ne sauraient être nulle part mieux que là. Je souhaite donc vivement que toutes les difficultés s'aplanissent. Denys Benoist pourra, je crois, y réussir mieux que personne, et nous savons tous deux le zèle qu'il y

250 LF.TTRFS DR LAMFNNAIS A LA BARONNR COTTU

mollra. II a passé ici un peu moins de deux jours avec son beau-père et son fils aîné, <]ui est un fort joli enfant'. Nous avons beaucoup parlé de vous, comme vous le pensez bien, et après cela de mille cboses diverses, de ce qui occupe les esprits et aussi de ce qui ne les occupe guère. Nous comptions reprendre à Paris ce commencement de conversation. J'étais à peu près décidé à aller à Paris cet hiver. Depuis, j'ai cbansfé de résolution. Différents motifs m'ont déterminé à prolong^er, sauf les circonstances imprévues, d'une année encore mon séjour ici. J'y suis mieux placé pour travailler, et j'y vis plus économiquement. Bien que ma dépense soit partout des plus médiocres, une légère différence ne laisse pas d'être considérable pour moi. La plus grande gêne que j'éprouve dans ma solitude, c'est que, pendant trois mois de l'année, elle n'est pas solitude du tout, et que les visites, les unes aaréablos. les autres non, se succèdent tellement, qu'il faut renoncer durant ces trois mois à toute occupation suivie, ce qui fait une énorme perte de temps. Je vais, sous ce rapport, entrer dans la bonne saison. Les pluies commencent, les chemins deviennent mauvais: chacun rentre chez soi et y reste. Aux premiers froids je rallumerai mon feu et me rejetterai dans le cours de mes rêveries jusqu'au mois de mai, où le soleil, alors si beau, attire dehors toutes les pauvres créatures vivantes. Après avoir grondé M. C... de sa fureur d'émigration que je ne lui pardonne point, dites-lui, je vous prie, mille et mille amitiés de ma part. Je rends à vos chers petits enfants leurs aimables et douces caresses, et je finis en vous recommandant de nouveau, et avec toutes sortes d'insistances, le soin de votre santé. Ce sera

' Denys Benoist avait épousé M"» d'Azy.

t.ETTRF.S DI-. LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 251

aussi soiyTHT la mienne, et de la manière assurément qui me sera le plus sensible. Adieu, adieu.

ccxvin

La Chênaie, le 18 novembre 1833.

On vous aura, je pense, renvoyé à Nice la dernière lettre que je vous ai adressée à Lausanne, et qui a croisé la vôtre du 24 octobre. J'insistais fortement pour que vous prissiez le parti auquel vous vous êtes décidée avec tant de raison. C'eût été au moins une imprudence excessive que d'exposer votre poitrine, déjà fatiguée, à un nouvel hiver des Alpes. Grâce à Dieu, me voilà tranquille. Il n'est point, dans cette saison, de climat plus doux que celui de Nice ; il Test plus que celui d'aucune autre ville d'Italie. J'ai pu en juger par moi-même, l'an dernier, à cette époque. Si j'avais fait ce voyage plus tard, je ne me serais pas arrêté seulement une demi-journée dans ce lieu qui alors m'était fort indifférent. A présent je reporte mes souvenirs sur ce que j'y ai vu, et surtout sur cette belle vallée, si riche et si gracieuse, dont la ville occupe l'ouverture. Elle sera souvent, je crois, pour vous un but de promenade, et j'aime à m'imaginer que vous y penserez quelque fois à moi. Si vous pouviez au printemps aller à Gênes, et revenir ensuite à Marseille par la Corniche, vous verriez des sites enchantés sur les bords de cette mer si brillante, si azurée, qu'on ne quitte pas un seul instant. Ces pays où le soleil répand une si belle lumière, une si douce chaleur, me plaisent bien plus que la Suisse avec son atmosphère blanchâtre et ses rocs glacés. Nul horizon entre ces rudes montagnes qui vous écrasent de leur

2j2 LF.TTRKS DF r.AMF.NNAlS A LA RARONNR COTTU

poids. Or. un paysage sans horizon est une vie sans avenir. J aime que ma vie se perde dans le lointain sur des objets qui fuient et se perdent dans je ne sais quel vague mysiérieux, comme l'homme lui-même et ses espérances. L'àme s'en va là, doucement portée par ses rêveries indéfinissables. Mon horizon à moi, jusqu'à présent, ce sont les murs de Sainte-Pélagie'. Cependant mon avocatfait peu de doute que marequête ne soit admise. Ce sera probablement une affaire décidée au plus tard le mois prochain. Si elle l'est contre moi. je dirai à Dieu : Me voilà errant sur la terre, conduisez-moi où il vous plaira. Les Orientaux, plus sages que nous, appellent leurs maisons des caravansérails ; ils savent qu'ils peuvent avoir à en partir à chaque instant, et que ce n'est pas là le gîte du soir. Celui-ci du moins on le trouve partout, à l'heure où, comme disait ce sauvage, notre soleil descend derrière les collines de l'Ouest. Le mien décline au milieu des nuages, et le vent qui agite mes cheveux à demi-blanchis est âpre et violent.

C'est beaucoup d'avoir trouvé M. votre père à Nice et d'être tranquille pendant votre absence, sur vos petits enfants. J'espère que, puisque M. Cotlu consent à quitter Lausanne à l'automne, il se déterminera à revenir en France. Si elle est de nouveau bouleversée, il est bien vraisemblable que l'Europe entière le serait également, et alors on est toujours mieux et plus en sûreté en son pays qu'ailleurs. En aucun cas, je ne crois à des proscriptions. Ni les esprits, ni surtout les mœurs ne sont aujourd'hui tournés vers ces scènes atroces. Au fond on a gagné

* Lamennais redoutait encore la contrainte par corps à laquelle il échappa. On verra que, plus tard, il fit connaissance avec Sainte- Pélagie.

LETTIli:S DK LAMKNNAIS A LA 15AR0NNE COTTU SiiJ

beaucoup, et l'on gagne chaque jour. Le mal est que le gouvernement, tel que les partis le conçoivent, au lieu d'être l'expression du pays jneme, de ses intérêts, de ses volontés, ne peut jamais être que le représentant de l'une des factions qui le divisent. Espérons que cela finira.

Adressez-moi vos lettres simplement à Dinan, Cutcs-dii-Nord ; s'il vous est égal de les affranchir, ce sera quelque chose pour moi dans ma position présente.

Adieu, adieu ; soignez-vous comme vous soigneriez un de vos enfants.

108, rue de Vaugirard, ce 2 décembre 1833.

Vous concevrez facilement que je ne vous aie pas répondu plus tôt, quand je vous dirai qu'avec la fièvre à peu près toutes les nuits, je me suis de plus trouvé, depuis mon arrivée ici, surchargé d'occupation de toute sorte, sans parler des visites à faire et à recevoir, ce qui ne finit point, quelques précautions que l'on puisse prendre pour en réduire le nombre. Les journaux vous auront appris, en outre, à quel redoublement de persécutions je suis en butte depuis quelque temps. Les passions politiques sont implacables, et surtout celles des partis qui se sentent mourir. Cela use ma santé, mais n'abat point mon âme. Je suis heureux de n'avoir jamais attaché que bien peu de prix à l'approbation des hommes, car il en résulte que leur blâme, leur haine, leurs injures ne m'affectent guère non plus.

2ii4 lkthiks i>i: lamknnais a i..v iîauonni; r.onu

On m'a leiiiis voire manuscrit^ . Je l'ai lu. Los observations du censeur, quoique dures et malveillantes, sont pour la pkqjart justes au fond. Il y a de l'inconvénient et du danger, pour quel(|u'un qui n'a pas lait une étude spéciale de la religion, d'essayer de l'expliquer, même à des enfants, dans un ouvrage qui n'est qu'un développement du catéchisme. Bien qu'il y ait dans votre écrit des choses excellentes, je ne vous aurais, par cette raison, jamais conseillé de le faire imprimer. Je remettrai le manuscrit à M. Cottu, lorsqu'il viendra à Paris. Combien je regrette que vous n'y veniez pas avec lui !

Je ne comprends rien à cette obstination de rester en Suisse. C'est bien assez de quitter sa patrie quand on y est forcé, sans encore s'en exiler volontairement. Tous ceux que des craintes, bien ou mal fondées, en avaient chassés il y a trois ans, y sont maintenant revenus et y vivent tranquilles. Qu'est-ce qui vous empêche d'en faire autant ? Je sais bien ({ue la France n'est point à l'abri de nouvelles commotions politiques; mais les autres pays ne le sont pas non plus, et si l'on voulait n'habiter que là où l'on est assuré de trouver une paix imperturbable, il faudrait vite sortir de ce monde. Dieu est partout, et sa providence veille aussi partout sur ses enfants.

Je regrette que vous n'ayez pu vous arranger avec M. d'Aulnois, mais ce qui est fait est fait, et vos enfants, après tout, seront, je crois, à l'abri, du moins sous les rapports essentiels. C'est une grande sécurité.

L'hiver a commencé dans nos climats. Après une longue sécheresse, nous avons de la pluie, un ciel noir et triste ; mais nous n'avons point votre froid aigu et cet air qui pénètre comme une pointe d'acier,

* Celui du caUiùchisme jjour les enfants du peuple, dont il est parlé dans les lettres précédentes.

•Lii:'nRi:s dk Lamennais a la baronne cottu 255

et que je crains lant pour voUe poitrine. Prenez au moins toutes les précautions qu'il sera possible de prendre pour vous garantir de ses eilets, que vous ne connaissez déjà que trop. Je hais les montagnes depuis que vous y êtes, et je le dirai bien à M. Cottu. Adieu, Ton m'interrompt; pensez à moi, priez pour moi ; c'est ce que je fais pour vous sans cesse.

Paris, le 14 décembre 1833.

Je vous sais gré de m'avoir écrit avec franchise tout ce que vous pensiez. Des motifs totalement différents de ceux qui vous préoccupent m'avaient déjà fait prendre le parti que vous m'engagez à prendre, lorsque j'ai reçu votre lettre '. Vous le regarderez comme conséquent aux principes que j'ai précédemment soutenus, et néanmoins, il est certain que c'en est une immense et profonde déviation, une déviation telle que ma conscience me le reprocherait bien vivement, si des considérations d'un autre ordre e' d'un autre genre n'avaient dû, je crois, me déterminer. Je ne peux pas vous en dire davantage dans une lettre, et j'abrège celle-ci forcément, à cause des spasmes que le séjour de Paris m'a rendus et qui me lont beaucoup souffrir depuis quch{ues jours.

Croyez plus que jamais à mon attachement aussi profond qu'inaltérable.

' Lamennais venait d'écrire à Grégoire XVI une lettre par laquelle il déclarait avoir pris la résolution de rester à l'avenir, dans ses écrits et dans ses actes, totalement étranger aux choses qui touchent à l'Église.

2t)6 LtTlIlKS Dli LAMI'NNAIS A LA BAUUNNE COITU

Paris. 26 mars 1834.

Si VOUS mo (lomandez pourquoi tant de mois se sont écoulés sans que vous reçussiez aucune lettre de moi. en vérité je ne le sais pas. J'ai été soulTrant, distrait, occupé, tiraillé de mille manières. Ce n'est pas là pourtant la cause de mon silence. J'eusse bien pu trouver certainement une demi-heure par-ci par-là, pour vous demander de vos nouvelles et me rappeler à votre souvenir. Le fait est que je me sens pris d'un tel dégoût d'écrire, que la seule pensée dune lettre à faire produit sur moi lefTet d'une montagne à soulever. Aussi ai-je laissé là toutes mes correspondances, ce qui n'est pas, je le sens grâce à Dieu très bien, laisser là ses alfections. Vous me direz que cela ressemble beaucoup à une maladie : eh bien, je réclame un peu de l'indulgence qu'on doit aux malades. Au fond, qui n'est pas malade en ce temps-ci"? Qui n'éprouve pas, à quelque degré, les effets de ce je ne sais quoi d'affaiblissant et d'inconnu qui se trouve dans l'air qu'on respire? Je ne vois personne qui ne s'en plaigne. Tout le monde est tourmenté d'un malaise secret dont il ne connaît ni la nature ni le remède. Nous ressemblons à des passagers abattus par le mal de mer sur le vaisseau que roule la vague. Et il faut avouer que les secousses sont un peu vives et un peu brusques. Toutefois, ce vaisseau si ballotté qui porte le genre bumain et ses espérances ne périra pas : il y a pour lui un port, et il y abordera. Ceci est l'essentiel; le reste importe peu. Quant à moi, fatigué de Paris, je vais chercher quelque repos dans ma solitude ordinaire. Je pars dans quinze jours pour la Bretagne,

LETTHKS DK r.AMKNNAIS A LA 15AR0NNR COTTU 257

avec l'inloiilion d'y passer deux ou trois aus, intention (juc mille circoiislances pourraient néanmoins, dérangej'. J'aspire aux charnus, à leur air si doux, à ce calme qui vous enveloppe comme un vêtement moelleux. Môme dans les plus beaux pays, je n'aime point les villes. J'étais né pour tracer mon sillon en plein air, sous un ciel libre et borné seulement par quelques arbres à l'horizon. Les murs m'écrasent. Ils me déplaisent partout, jusque dans les parcs et dans les jardins. Oh ! qu'ils devaient respirer à l'aise dans le vaste désert du monde nouveau, ceux qui virent les premiers le soleil se lever sur les jeunes forets et les prairies sans bornes! A présent la terre couverte de maisons, coupée de fossés, de murailles, de haies', n'est plus guère qu'une prison pour l'homme. Etes-vous toujours contente de la vôtre ? N'éprouvezvous point quelquefois le regret de la patrie? Vos yeux ne se tournent-ils pas tristement vers elle"? Ne la cherchent-ils point, au delà de ce beau lac qui déroule à vos pieds ses eaux limpides, dans ce lointain si plein d'émotions où, quand le regard s'est arrêté, l'âme pénètre, et pénètre encore? Ulysse, assis sur le rivage de l'île de Calypso, désirant d'apercevoir la fumée de son pays et puis de mourir, est une des choses qui m'ont toujours le plus profondément touché. Parlez de moi à M. C... J'embrasse vos petits enfants. Ils ont dû croître beaucoup depuis que je ne les ai vus. Adieu, vous savez bien ce que vous m'êtes, ce que vous me serez toujours.

La Cliènaie, le 23 avril 1834.

Vous avez complètement raison quand vous dites

2j8 lettres de LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU

qu'aucun mol if ne peut excuser mon si long silence; aussi ne diercliè-je point à l'excuser. Comme je vouîs l'ai dit à peu près, je le crois l'edet d'une espèce dé maladie de l'âme.

Ne connaissez-vous pas cet état de faiblesse et de langueur qui fait qu'on ne saurait se résoudre à faire le plus petit mouvement? Eii bien, c'est pour l'esprit quelque chose de semblable à cela. Que voulez-vous? (]'est de la souiïrance, et l'on n'est pas maître de ne pas souffrir.

Vous-même, hélas! vous souffrez beaucoup, je le vois par votre lettre. Votre imagination s'effraie et s'effraie à tort. Souvenez-vous que déjà, dans une même circonstance, vous avez éprouvé les mômes inquiétudes; elles ont été, grâces à Dieu, bien loin de se réaliser. Il en sera de môme cette fois. Cependant vous devez les combattre de toutes vos forces, car elles sont par elles-mêmes un danger réel, le seul, j'espère, que vous ayez à redouter véritablement. Vos couches, qui auront lieu dans la plus douce saison de l'année, seront douces comme elle. Que voulez-vous avoir à craindre au printemps? Pour nous, ce que nous craignons, c'est de mourir de soif l'été. Pas une goutte d'eau depuis plus d'un mois, et partout pas un brin d'herbe. Les feuilles restent cachées dans le bourgeon, les sources tarissent; on ne sait ce que cela présage. Il laut renoncer aux petits fruits; ce sera peu de chose, si le mal s'arrête là. Les blés sont beaux, mais ils jaunissent. Envoyez-nous de l'eau de votre lac.

Vous savez déjà depuis longtemps comment se sont terminés les troubles de Lyon et ceux de Paris. Ceux-ci n'ont été guère sérieux, et l'on croit que le gouvernement qui en avait besoin n'a pas été étranger aux uns ni aux autres. Si ce machiavélisme

LETTHES DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 259

affreux peut réussir pendant quelque temps, il n'aura pas (le succès durable. Quoi (ju'en pensent ceux qui se croient, habiles, le crime est une mauvaise politique. Du reste vous savez bien que je ne partag^e pas vos idées, et ces idées vous ne les auriez point, elles se modifieraient au moins beaucoup si vous étiez en France ? Je n'y connais personne qui soit sous l'empire des mêmes impressions. Souvenez-vous des émigrés, des réfugiés sous Louis XIV, et des étonnantes choses qui se passaient dans leur esprit. Ils n'avaient plus le sentiment de la société qu'ils avaient quittée ; leur pensée manquait de guide ; elle formait comme un monde à part en dehors du monde réel. Quelles idées extraordinaires, quelles prévoyances bizarres les préoccupaient perpétuellement! Cependant le monde marchait dans ses voies, car rien ne peut l'en détourner; son orbite est fixé comme celui des astres. Lors donc qu'il vous paraît près de se briser sur les écueils semés sur la route, dites-vous que peut-être la position d'où vous le regardez vous abuse, et doutez de vos calculs sinistres, en songeant que Dieu veille sur lui. Quant à moi, je suis plein de confiance. Je sais que de grands travaux et de grandes souffrances nous sont réservés, mais je sais aussi queFhumanité, en dépit de tous les obstacles, accomplira ses glorieux desseins.

Je suis charmé de ce que vous me dites de vos petits enfants. Je les embrasse de tout mon cœur. Remerciez pour moi M. Gottu de son souvenir. J'avais l'espoir de le voir à Paris. Je regrette le plaisir que j'aurais eu de causer avec lui, quoique je lui pardonne diflicilementson obstination à sefaire Suisse. Comment peut-on être Suisse?

Denys Benoist a dû vous prévenir que je lui avais remis le manuscrit que vous m'aviez confié. Je vou-

200 r.KTTItRS [)[•: I.AMF.NNAIS A F.A RARONNR COTTU

drais (|ii<' vous ciniiloyassie/ une paiiio de vos loisirs à écrire un ouvrage d'iiiiaginalioii. Il ne liendi'ait qu'à vous de nous donner une })ioduction cluunianle. Adieu, adieu, aimez-moi toujours connue je vous ai nié.

CCXXIIP

La Chênaie, le l'J mai 1834.

Je ne veux pas, Monsieur et bon ami, tarder un instant à vous dire combien je prends part à vos chagrins, bien que je veuille espérer que, malgré la gravité de la maladie. Dieu conservera et à vous et à sa tendre mère le pauvre enfant qui vous donne de si cruelles inquiétudes. Hélas! ce n'est pas la seule, et vous craignez avec raison l'influence qu'une si grande douleur pourrait avoir sur la santé de M"" Cotlu dans la position où elle se trouve en ce moment. Je lui écrirai très prochainement, et je compte assez sur votre amitié pour me flatter que vous me ferez savoir de ses nouvelles dans l'intervalle. Dites-lui, je vous prie, combien elle m'est présente, combien de vœux je fais pour elle et pour son fils. Je demande surtout à Dieu qu'il lui inspire, quel({ue chose qui arrive, le courage et la résignation dont elle a tant besoin, qu'il lui fasse sentir fortement toute la grandeur des devoirs qu'en cette circonstance elle a à remplir envers vous, envers ses enfants, auxquels elle est si nécessaire; je demande enfin pour elle, si la Providence a résolu que l'épreuve soit complète, une douleur calme et vraiment chrétienne. Qu'elle n'oublie pas que toutes les séparations de la terre sont courtes, et qu'heureux sont ceux qui partent

* Cette lettre est adressée au baron Gottu.

LETTRI'S DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 2G1

les premiers pour le meilleur séjour où nous nous réunirons tous, ceux à qui Dieu, dans sa bonté, épargne les longues misères et les dures souffrances de cette triste et pesante et laborieuse vie. Je voudrais être maintenant près de vous, afin de vous aider, de vous consoler tous deux, ne fût-ce qu'en mêlant mes larmes aux vôtres. Je vais attendre avec bien de l'anxiété votre prochaine lettre.

Adieu, Monsieur et bon ami. Croyez à mon affection, à mon dévouement aussi profond qu'inaltérable.

La Chênaie, le 24 mai 1834.

Je reçois la seconde lettre de M. Cottu. Elle me tranquillise sur votre santé, mais ce n'était que le premier moment. Au nom de Dieu, ramassez tout ce que vous avez de foi et de courage pour soutenir votre âme si cruellement atteinte ^ Il n'est rien que vous ne puissiez, aidée de celui qui peut tout. Vous trouverez des forces dans votre faiblesse même, si vous les y clierchez avec la confiance naïve d'un enfant qui voit en toutes choses la volonté pleine d'amour et de miséricorde du Père céleste, quoique les motifs vous en soient cachés. Il veut que nous ayons pour lui cet abandon qui acquiesce sans réfléchir et sans interroger. Qui sommes-nous pour lui demander compte de ses desseins, pour sonder ses voies mystérieuses? Oui, mon père, parce qu'il vous a plu ainsi! Voilà la parole qu'il désire entendre sortir de votre cœur, et la seule aussi qui vous consolera. Il y a bien de la paix dans le sacrifice, pourvu qu'il soit pur et

* M""* Cottu venait de perdre un fils âgé de neuf ans.

262 LKTTRKS l)K LAiMF.NNAIS A LA HAUONNK COTTU

entier. C'a été sur la terre toute la joie du Dieu- Ilomme. Songez à ceux qui vous restent et à ce que vous leur devez. Il ne faut pas que les plus heureux, et je parle ici selon ma conviction la plus profonde, vous fassent oublier ceux qui ont tant besoin de consolation et d'appui. Représentez-vous telle qu'elle est cette vie triste et rapide, et ses événements les plus douloureux se présenteront à vous sous un tout autre aspect. Où allons-nous? Vers notre vraie patrie. Comment plaindre ceux qui sont délivrés et des fatigues et des périls de la route? Mais c'est nousmêmes que nous plaignons, et Dieu permet cette plainte, et il y compatit, lorsque, renfermée en de clu'étiennes bornes, elle n'exclut point la résignation. Je voudrais être près de vous pour mêler mes larmes à vos larmes et à celles de M. Cottu. Au moins croyez bien l'un et l'autre à l'inaltérable afl'ection qui m'associe à toutes vos soulTrances. Faites en sorte que je reçoive de vos nouvelles le plus souvent qu'il se pourra. Dites-moi aussi quels sont vos projets. Je voudrais que vous cherchassiez pendant le reste de la belle saison, quelque distraction dans les voyages. Ne pourriez-vous pas profiter de ce temps pour voir une partie de l'Italie? Le mouvement du corps repose l'àme. Quant à moi j'ai le dessein de passer ici le plus de temps possible. Je m'y trouve mieux qu'ailleurs, quoique seul. La nature m'a fait homme des champs. Et puis l'on a toujours quelques travaux que l'on suit mieux dans la tranquillité de la retraite. On voit aussi de moins près les iniquités, les turpitudes et les crimes de ce monde, et c'est beaucoup. Si vous aviez acheté une terre dans quelque province éloignée de Paris, vous y jouiriez de ce bien, le seul à peu près qu'on nous ait laissé. Pensez-y, cela mérite quelque réllexion peut-être. Vous le savez, je n'aime point à

LKTTRKS Oli LAMKNNAIS A LA HARONNE COTTU 263

VOUS voir vivre à l'étranger. Il y a quelque cliose de si doux dans l'air de la patrie!

Adieu, adieu.

ccxxv*

La Clirnaie, le 12 juin 1834.

J'attendais tous les jours, Monsieur et bon ami, des nouvelles de M""^ Cottu, dont l'état, comme vous le sentez bien, doit, après des épreuves si rudes, me causer de vives inquiétudes. Son silence et le vôtre contribuent encore à les augmenter. Je vous prie donc de m'écrire. ne fût-ce que deux mots, pour dire comment elle se trouve, elle et son enfant. J'espère que son courage, sa religion, son attachement pour vous, si vif et si tendre, son amour pour sa jeune famille, l'auront soutenue dans de si cruels moments, mais J'ai besoin de le savoir avec certitude. J'attends donc de votre amitié quelques lignes qui calmeront mes craintes. Parlez-lui quelquefois de la mienne que ni le temps ni l'absence n'altéreront jamais. J'ai un grand désir de vous revoir tous deux, et ce n'est pas sans beaucoup de peine que je vous vois prolonger votre séjour à l'étranger. Il est vrai que la France n'a rien d'attrayant aujourd'hui ; mais il y a cependant toujours dans l'air de la patrie quelque chose qu'on ne retrouve en aucun autre. Et puis l'avenir ne faillira pas au pays qui a, du moins je le crois, de si hautes destinées à remplir.

Adieu, vous connaissez mes sentiments pour vous.

* Cette lettre est adressée également au baron Cottu.

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La Chênaie, le 4 juillet 1SH4.

Vous avez été frappée d'un coup bien cruel, et vous le sentez comme les âmes aimantes et ardentes sentent toutes choses pour leur malheur. Vous avez raison ; nulles paroles humaines ne sauraient être écoutées dans de pareils moments. Ouvrez donc votre cœur à Dieu, afin qu'il vous parle lui-môme. Ce qu'il vous dira, lui seul le sait, parce que lui seul connaît ce qui se passe au fond des cœurs blessés, et mille secrets de la douleur qu'ils ignorent eux-mêmes. Mais je puis vous dire cependant que son amour de père nous défend de sonder l'avenir par de vaines et tristes prévisions qui empoisonnent la vie sans fruit, et qui d'ordinaire n'ont de fondement que dans notre imagination ébranlée. A chaque jour suffit sa peine. N'allons point au-devant du malheur; il nous joindra assez vite, s'il doit venir. Ce qui nous est recommandé, c'est un abandon calme, une confiance naïve et filiale en celui dont les vues ne sont point nos vues, ni les pensées nos pensées. Ce pauvre enfant que vous reg-rettez voit à présent les choses sous un aspect bien différent de celui qui excite en vous de si déchirantes pensées et des sentiments si amers. Il fait sans effort ce qu'il nous est si difficile de faire dans notre condition présente ; il joint ce que nous séparons par un abîme qui n'existe que dans notre esprit, l'existence actuelle et l'existence future ; il ramène la vie à son unité. Qu'est-ce qu'un tombeau? Le lieu où l'on dépose, non pas l'homme, mais le vêlement de l'homme. Pourquoi donc ces inconsolables et terribles désolations, comme si tout était

LETTRKS l)K I.AMKNNAIS A LA BARONNE COTTU 26li

enfermé là, el pour jamais ? Je ne le reverrai plus, dit-on. Vous le reverrez et dans peu d'années, peutêtre demain, peut-être aujourd'hui. Cent voyages pourraient l'éloigner de vous pour plus longtemps. Mais j'aurais voulu qu'il me survécût? Dieu ne l'a pas voulu, cela vous doit suffire. Et puis qu'est-ce à dire que cela? Il avait un bon cœur; j'aurais voulu qu'il fût brisé par la douleur qui brise le mien. Il avait une àme douce et belle ; j'aurais voulu qu'elle eût ressenti les chagrins si poignants de la vie et ses déceptions si cruelles. Vous l'aimiez, vous l'aimiez sans doute, mais Dieu l'a aimé plus encore que vous. Heureux qui s'en va sans avoir connu rien de la terre que les charmes innocents de la maison natale et les tendres caresses d'une mère ! Heureux qui n'emporte avec soi que des souvenirs heureux et dont l'âme s'envole tout embaumée des parfums d'une conscience pure! Hélas! que gagne-t-on à vieillir? et un long âge est-il un vœu à faire pour ceux qu'on aime ? Restons ici aussi longtemps que la Providence nous ordonne d'y être, aussi longtemps qu'un devoir quelconque nous avertit qu'elle nous y veut, mais ne pleurons pas trop amèrement sur ceux qu'elle délivre plus tôt de ce fardeau de travail et d'angoisse.

Je regrette de ne m'être point trouvé à Paris pendant le voyage que M. Cottu y fait en ce moment. Je ne prévois pas l'époque où j'y retournerai moi-même. Mille raisons me retiennent ici, outre mon goût pour la solitude. Quelques personnes, habituées au bruit et au tumulte du monde s'étonnent que je puisse vivre ainsi seul, et moi je m'étonne qu'ils ne sentent pas, au moins de temps en temps, le besoin de sortir de ce tourbillon, et de chercher un peu de repos au sein de la nature champêtre. J'aime mieux un jardin qu'une galerie, fût-ce même celle du Louvre ; j'aime

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mieux une prairie qu'un jardin; et ce que je préférerais à tout, ce serait, près de la nier, une humble cabane, dans une de ces forêts encore vierges du Nouveau-Monde. Des bois, des eaux, le soleil et Dieu au-dessus, voilà, selon moi, sur la terre, le paradis de riiomme.

Vous me tranquillisez sur votre santé. Cependant, pour que je fusse entièrement rassuré, il faudrait que vous m'assurassiez que vous ferez tout pour la conserver à ceux auxquels elle est si précieuse. Je voudrais aussi que vous changeassiez de séjour, dès que vos forces vous le permettront, et surtout ne passez pas l'hiver dans un climat dont la rigueur a failli déjà vous être funeste. Si la plus vive tendresse peut, dans votre douleur, vous être de quelque soulagement, j'aurai moi-même la consolation de ne vous être pas inutile en tout.

La Chênaie, 6 août 1834.

Je pense que M. Gottu est de retour près de vous, et je le désire. Car, en retombant toujours sur ellemême, l'àme peu à peu perd de sa force, et les douleurs communes s'adoucissent en se mélangeant. Je prie Dieu de vous faire comprendre que la tristesse doit avoir ses bornes, parce qu'autrement elle reposerait sur une très fausse idée de la vie, que nous n'avons que trop de penchant à considérer pratiquement comme renfermée dans notre fugitive existence terrestre. De là ces souffrances inexprimables, ces désolations voisines quelquefois du désespoir, lorsque la loi de toute chair s'accomplit en ceux que nous

LETTUKS I)K l.AMKNNAIS A LA BAUONNI': COTTU 2G7

aimons. Je l'ai donc perdu disons-nous, pour jamais, et là-dessus nous creusons un abîme en nous-mêmes, profond comme l'éternité. Eh non, vous n'avez rien perdu. Celui que vous regrettez est allé seulement se reposer un peu ; il dort selon l'expression de Jésus- Christ lui-même, et bientôt il se réveillera ; vous vous êtes séparés comme on se sépare le soir pour se retrouver le matin, voilà tout. Et encoie qui sait quelles myslérieuses communications subsistent, sans que nous en ayons le sentiment direct et clair, entre nous et ceux qui nous ont précédés dans ce sommeil? Mais c'est une des misères de notre nature de nous attacher dans les choses de préférence au côté qui blesse, de repousser la sève bienfaisante qui calme et adoucit, pour nous gorger du suc amer qui déchire les entrailles. Notre volonté est, à notre insu, pour beaucoup plus que nous ne pensons, dans les douleurs qui tourmentent notre vie, et qui ne nous étaient point destinées par la Providence. Nous luttons presque sans relâche contre son amour, et lorsque nous l'avons en quelque sorte vaincu, notre âme en détresse se roule et se tord dans son triomphe insensé, secrètement joyeuse d'avoir acquis, croitelle, le droit d'accuser Dieu même. N'en doutez point, il y a quelque chose de cela dans toute souffrance qui ôte la paix, dans toute plaie du cœur qui reste vive et saignante, comme au premier jour, dans tout regret qui rend insensible aux biens qui nous sont laissés. Les larmes sont permises, mais les larmes ([ui ne rongent pas l'œil d'où elles coulent, et ne lui ôtent pas la force de pénétrer au delà de l'horizon terrestre ; car de ce côté-ci sont les vrais fantômes, plus loin commencent les réalités.

Ainsi que je vous l'ai déjà dit, je souhaiterais que vous quittassiez la Suisse avant l'hiver. Pourquoi ne

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cliercheriez-vous point quelque distraction dans le voyage d'Italie que vous aviez projeté il y a deux ans? Le climat vous serait favorable et le mouvement aussi. Avec un voilurier pour soi seul, la fatigue n'est presque rien, etladéi)ense est peu considérable. Seulement il faut, avant de partir, bien faire son marcbé, et le faire par écrit, en stipulant exactement tous les jours. Ce point est essentiel pour éviter les discussions. En partant à l'automne, vous auriez neuf bons mois, avant les grandes cbaleurs. C'est assez pour voir tout ce qui doit principalement être vu. Vous commenceriez parle Nord, de manière à vous trouver dans la saison la plus froide à Naples, d'où vous reviendriez à Rome pour la Semaine Sainte, si les cérémonies trop vantées de cette époque ont pour vous de l'attrait. Enfin vous cbangeriez de lieux, et c'est beaucoup. Pensez-y donc, et prenez sur vous ; la volonté peut plus qu'on ne se le figure; essayez seulement.

Rappelez-moi au souvenir de M. Cottu, et comptez sur mon alfection aussi tendre qu'inaltérable.

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