‹ Le prêtre et l'amiChapitre 43 sur 58 · CCXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXVIII

La Chênaie, 30 août 1834.

Je veux espérer que le temps adoucira ce que votre douleur peut avoir encore de trop âpre et de trop amer, et je ne doute pas qu'il n'en soit ainsi, si vous vous abandonnez sans résistance à l'action divine, si vous ne fermez pas volontairement votre âme à l'invincible onction qui descend d'en haut sur les blessures qui, en quelque position oii se puisse trouver une pauvre créature humaine, ensani^lantent secrète-

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ment sa vie inlime. Ne repoussez point la consola- Lion ; désirez-la plutôt et elle vous sera donnée. Je persiste à croire (jue le séjour de Lausanne ne vous est pas bon, et qu'un voyage vous ferait du bien. Il y a dans le mouvement, dans la fatigue même, quelque chose qui distrait. Je conçois l'obstacle qui vient de vos enfants; mais il n'est pas insurmontable. Enfin pensez-y, et mettez, s'il faut, un peu de courage dans votre résolution quelle qu'elle soit.

J'ai reçu dernièrement une lettre de Denys fienoist, qui me dit que M. Cottu a passé quelques jours à Azy. J'en conclus que maintenant il est de retour près de vous. D'après le peu que je sais de ses idées et de ses vues, je ne pense pas qu'il songe en ce moment à revenir en France, et je le regrette, car on n'est nulle part mieux ni aussi bien que dans son pays. Je sens cela si vivement que j'ai bien de la peine à comprendre qu'on se prive, sans y être forcé, de ce qui existe de plus doux au monde, la patrie. On a beau dire qu'elle est partout quand on sait l'y trouver, qu'on la porte en soi-même, il n'en est rien. L'Italie est plus belle que la Bretagne, mais jamais l'Italie ne sera la Bretagne pour moi. J'aime mieux nos bruyères que ses orangers, notre ciel gris et terne que son ciel brillant, notre océan verdâtre que ses mers azurées. Et puis qui me rendrait mes souvenirs ? En quel sol étranger mes racines puiseraient-elles leur sève accoutumée ? On ne meurt doucement qu'oii Ton a vécu, et près de se fermer nos yeux cherchent ce qu'ils virent en s'ouvrant, c'est leur dernière joie. Après tout cependant l'on ne doit pas, et je me le dis, juger d'autrui d'après soi-même; nous n'avons tous ni les mêmes pensées, ni la même manière de sentir. Que chacun donc s'en aille dans sa voie, et qu'on l'y laisse cheminer en paix. C'est bien la moindre chose

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que cette tolérance mutuelle ; et pourtant qu'elle est rare en ce triste monde de contentions cl de pas-, sions !

Vous m'engagez à rester ici ; c'est aussi ce que je compte faire. Je ne vois rien à présent qui m'appelle ailleurs. Vous savez combien Paris a peu d'attrait pour moi. La vie que j'y mène forcément est pleine de gène, d'ennui et de fatigue, fatigue que l'Age et ma santé me rendent plus pénible chaque jour. Ici, au contraire, je jouis d'une liberté parfaite et d'un grand loisir. Je dispose de mon temps à ma fantaisie : je lis, j'écris, je laboure, je plante. Quelle plus douce existence pourrais-je souhaiter? Il ne me manque que deux choses : le petit nombre d'amis de cœur qui me sont restés, et ce plaisir de conversation qui, pris sobrement, est plein de charme. Mais on ne peut tout avoir à la fois, et je bénis la Providence de la part qu'elle m'a faite dans la distribution de ses biens. Je voudrais que vous vissiez ma petite chambre avec la double croisée que j'y ai fait faire, ses portes bien fermantes, la cheminée-poêle; vous ririez de mes précautions contre le froid; mais c'est qu'aussi le froid est mon grand ennemi, et, en vérité, celui que je crains le plus. Et puis c'est un repos, un silence qui vous calme tout d'abord. La nuit est tranquille comme le jour et le jour comme la nuit. En été l'on n'entend que le chant des oiseaux, en hiver que le bruit monotone du vent, qui, lorsque l'esprit ne suit pas quelque idée qui l'entraîne, le plonge en de vagues rêveries. Tout cela ensemble mène doucement au terme. Mais je m'aperçois qu'en vous parlant de moi je dépasse toutes les bornes. C'est l'effet de la solitude. Je finis donc en vous assurant de ma vieille affection qui jamais ne changera et ne s'affaiblira jamais.

LETTRMS DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU 2H

Là Chênaie, 7 novembre 4834.

J'apprends par Denys Benoist que vous venez d'éprouver une nouvelle douleur'. Je crains que l'impression des autres n'en ait été encore aggravée. Persuadé que vous faites tous vos efforts pour soutenir ces épreuves courageusement et vous conserver aux vôtres, je n'ajouterai point à la fatigue intérieure de votre âme l'ennui de vaines exhortations. Pour moi, selon ma manière de sentir, les quelques années d'ici-bas tiennent si peu de place dans notre vie véritable, que tout ce qui se passe dans ce cercle étroit, ne saurait, du moins pour longtemps, émouvoir mon âme à une grande profondeur. Je me trouve si près de ceux que je regrette, qu'en étendant la main, il me semble que je les toucherais. Je sens leur cœur battre contre mon cœur, et j'attends l'instant où leur voix se fera entendre à mon oreille, à présent trop grossière pour saisir ces sons éthérés. Denys vous a trouvée changée. Cela ne me surprend point, mais je voudrais que votre santé vous occupât davantage, et que votre cœur trop serré ne la mît pas dans un état de souffrance habituelle. Songez à ceux qui ont besoin de vous.

Je compte passer ici et l'hiver, et l'été suivant, et l'autre hiver encore. Nul séjour ne me plaît autant. J'y suis libre et tranquille, j'y puis travailler. Enfin je ne désire rien de plus. L'année a été extraordinaire par la sécheresse qui dure encore. Toutes les sources sont taries. Pour les campagnes surtout,

* La mort de M. du Bue de Sainte-Olympe, père de M™» Cottu.

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c'est une sorte de désolation, car les pauvres g^ens ne savent plus comment nourrir leurs bestiaux, ni même comment les faire boire ; aussi les vend-on prcs(|ue pour rien, et encore on ne trouve pas d'acheteurs.

iMos souvenirs à M. Cottu. Dites-moi que vous êtes mieux, et que vous pensez quelquefois à celui qui pense à vous toujours.

La Chênaie, d5 décembre 1834.

Je voudrais alléger en le partageant ce funeste poids qui presse habituellement votre âme. Du moins ne l'aggravez pas, en y ajoutant celui de mille réflexions qu'on peut toujours, à un certain point, écarter lorsqu'elles se présentent. Je sais, par expérience, qu'il est possible de réagir contre ses propres pensées, de leur ouvrir ou de leur fermer plus ou moins son esprit, à l'aide d'une volonté forte. Souffrir c'est la vie, mais on doit craindre, en quelque sorte, d'attirer à soi une mesure plus grande de souffrance, que celle qui nous était destinée. En tout, aidons la Providence qui est miséricordieuse, et douce, et tendre aux pauvres créatures qu'elle conduit, à travers les misères de ce monde, au lieu de repos qu'elle leur a préparé. C'est sagesse et vertu, c'est accomplir sa tache selon le désir de celui qui l'impose à chacun suivant sa force connue de lui. Il ne défend pas de chercher l'ombre quand le soleil darde ses rayons, de se réfugier quand il pleut, sous un abri; et cet abri qui ne manque pas au petit oiseau, manquerat-il à l'homme'? Il y a quelque chose en nous qui nous

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porte à heurter de front la douleur, à la provoquer même par une espèce de désespoir de la vaincre. Il vaudrait mieux luir devant elle, comme le vaisseau devant l'ouragan. Ballottés sur les flots de la vie, n'ajoutons point notre souffle à celui des tempêtes. C'est déjà bien assez de celles-ci.

Vous avez appris, je pense, la mort de M. Benoist^ Sa raison affaiblie et presque éteinte depuis longtemps, rend sa perte moins rude aux siens. Je ne le plains pas d'avoir achevé sa course. Il a fini doucement auprès de ceux qu'il aimait. Que souhaiter de mieux? Qui je plains, c'est M. de Montbel, marié la veille à une femme charmante, et le lendemain frappé de folie. On m'écrit que son état n'offre aucune espérance. Et puis faites des projets, comptez sur quoi que ce soit de la terre. Ce bras qui aujourd'hui serre tout un avenir de bonheur avec la jeune épouse qu'il enlace, sera lui-même, vingt-quatre heures après, serré dans un gilet de force. Ces lèvres qui murmuraient des paroles d'amour, balbutieront des rêves d'insensé. Est-ce assez de dérision et assez de misère?

Vous vantez votre automne de Suisse; le nôtre aussi a été beau, aussi beau presque qu'en Italie. Seulement la sécheresse nous désole. Nul ne se souvient d'en avoir vu en ce pays de semblable. Nous voici à la mi-décembre, et pas une goutte d'eau n'a encore coulé dans une fontaine. Des nuages arides nous cachent le soleil de temps en temps, et puis se dissipent comme les vaines espérances des hommes. Je crois à un hiver dur. Nous avons déjà de la glace assez épaisse. Que doit-ce donc être à Lausanne, si les proportions sont gardées ? Je regrette

* Le père de Denys Benoist.

cluKiuc jour davHiitago que vous ne vous soyez pus décidée à passer les plus mauvais mois sous un cliuiat moins rigoureux, à présent surtout que vous avez tous les motifs possibles d'être tranquilles sur Félix. Ne négligez au moins aucune des précautions qu'il est possible de prendre pour mettre votre poitrine à l'abri. Ce n'est pas seulement le degré de froid, maisl'âpreté de l'air des montagnes qui pourrait la blesser. Maintenez dans votre appartement une bonne température, et ne sortez qu'aux jours où vous pouvez le faire sans danger. Ainsi que je vous l'ai dit, je n'irai à Paris ni cette année ni l'année prochaine, à moins de circonstances imprévues. Mes afiaires d'argent sont arrangées, grâce aux soins et à la patience de mon beau-frère*, qui a lutté dix mois contre les plus insignes fripons de la ville du monde oii il y a peut-être le plus de fripons. Il ne me restera rien, mais je paierai mes dettes. C'est la seule chose à quoi j'aspirais. Ici je suis tranquille et je travaille. Yous savez combien j'aime la campagne. Un brin d'herbe est pour moi bien au-dessus d'un palais. Ainsi, à tout prendre, je ne vois pas oii je pusse être mieux que dans cette retraite. Ma santé est faible ; de temps en temps mes spasmes me tracassent; j'éprouve d'habituelles insomnies. Cependant vous ne sauriez vous figurera quel point, en somme, mon existence actuelle me plaît : heureux que mes goûts se trouvent si bien d'accord avec ma fortune. Pardon de vous parler de moi si longuement. J'ai pensé que ces petits détails intéresseraient votre amitié. Parlez de la mienne à M. Cottu, et prononcez quelquefois

• M. Ange Blaize, le père de M. Blaize qui a publié les deux volume.'; d'Écrits inédits de Lamennais et de M"'" de Kertan^uy tiui, ainsi que nous l'avonss dit dans l'Introduction, fut admise auprès de Lamennais à ses derniers moments.

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mon nom, quelque proscrit qu'il soit, à vos petits enfants.

xidieu, vous savez ce que vous êtes pour moi.

CCXXXÏ

La Chênaie, 7 février 1835.

Je ne me représente aucun état plus douloureux que celui que vous me dépeignez. Il l'est tellement que, plusieurs jours après avoir lu votre lettre, je sens encore comme un poids accablant sur mon àme, et qu'elle ne saurait secouer. C'est quelque chose de sombre, d'aride et de morne, qui détruit toute puissance d'action et môme de pensée, qui entraîne toute la vie, par une pente triste, le long d'une rive sans verdure et sans parfums, dans je ne sais quel abîme d'indifférence morose, de stupeur et d'engourdissement. Croyez-moi, cela n'est ni naturel ni chrétien; c'est une terrible maladie que l'on doit combattre avec tout ce qu'on a de courage. Je ne reconnais point dans cet ordre de souffrances, d'oii ne sort rien d'utile ni pour soi ni pour autrui, la destinée que Dieu vous a faite même sur cette terre de larmes. Mais quel remède? Je n'en sais point; on n'en peut proposer aucun, ceux qu'on pourrait essayer pour soi ne conviendraient pas à d'autres. Le remède est surtout dans la volonté. Le temps en est un aussi, aidé des distractions extérieures, et c'est pourquoi je vous avais conseillé quelque voyage. De complète guérison, je n'en espère pas plus que vous ; la plaie restera toujours : mais qu'est-ce que notre pauvre cœur tout entier, sinon une grande plaie? Et pourtant l'on vit avec cette plaie, et l'on trouve çà et là des

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heures de repos, dos moments doux, quelques joies et quelques sourires.

Ce que vous me dites de Félix est d'une admirable justesse. Au fond, c'est là être lieureusement doué, (juoiquo ce ne soit pas peut-être ce qu'on choisirait pour soi-même, car on tient, et trop, beaucoup trop, à une certaine puissance de souffrir, tant notre misère est profonde ! Je voudrais que vous revinssiez en France. Il y a je ne sais quoi de calmant dans l'air de la patrie. On a beau se transplanter dans un autre pays, on laisse ses racines dans le sol natal, quand on a toutefois des racines. Vous retrouverez ici des gens qui vous aiment et que vous aimez, d'autres dont l'entretien ne serait pas pour vous sans charme, des objets qui plaisent parce qu'ils ont plu, des souvenirs enfin; et n'est-ce pas là beaucoup? M. Gottu n'a sûrement pas le dessein de passer à l'étraniçer le reste de sa vie : qu'est-ce donc qui le retient? Pourquoi semer ainsi des années sur une terre stérile, stérile pour les plantes d'un autre climaf? Je crains qu'il ne se fasse de grandes illusions sur l'avenir. Ni lui, ni nulle personne vivante ne verra la fm de tout ceci, et la fm, j'en ai du moins la profonde conviction, ne sera pas ce qu'il pense. A ce sujet, je vous remercie de ce que vous me dites sur ce qui me touche. C'est un point, vous le sentez, impossible à traiter dans une lettre. Et puis chacun n'a que sa persuasion. J'en ai vu de tant de sortes, qu'aucune ne m'étonne, et que je n'éprouve pas môme le désir d'ébranler celle d'autrui, ni de propager la mienne. L'importance qu'on attache généralement à ses pensées, la ferme confiance qu'on a en elles, la chaleur et l'aigreur des discussions qui naissent de là et qui tendent perpétuellement à se transformer en actes hostiles, tout cela est une des plus fécondes

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causes de maux parmi les liommes. C'est pourquoi je tâche de uie renfermer dans une grande tolérance pour les opinions et une grande charité pour les personnes, ne méloignant d'aucun à cause de ce qu'il pense, mais à cause de l'ohligalion qu'il veut imposer de penser comme lui. J'abiiorre toutes les tyrannies, de quelque genre qu'elles soient; je les combats partout où je les rencontre. Je n'en détruirai pas le germe, je le sais bien, mais j'en atténuerai peut-être les eftets, et si ceci arrive, n'importe en quel temps, car le temps ne m'est rien, je n'aurai pas perdu mes efforts.

Quoique ma santé ne soit pas bonne, que je ne puisse travailler que fort peu, à cause de ma faiblesse et de mille petites infirmités habituelles, je ne fus néanmoins jamais si tranquille et si heureux surtout par cette espèce de désabusement des homnies et des choses, qui fait qu'on cesse, ou à peu près, d'être sensible aux blessures, et qu'on ne cesse pourtant pas d'aimer. Je ne connais point d'état préférable à celuilà, et, à présent que l'expérience a mis à nu pour moi toutes les réalités, je ne demande à Dieu aucun autre bien dans cette vie pénible et rapide. Si rien ne dérange mes projets, je passerai ici toute cette année encore. Peut-être irai-je ensuite à Paris pour quelques mois. J'y ai un très petit nombre d'amis que je souhaite recevoir. Malheureusement ils n'y sont pas tous, mais je ne veux point rentrer dans ce sujet.

Mon vieux goût de planter se satisfait en cette saison. En voyant ces jeunes tiges, je me transporte au printemps qui les revêtira de feuilles nouvelles, et puis à l'hiver dont la froide main les en dépouillera, et cet hiver me rappelle le mien, et j'entends, pas loin, tout près de moi, le sourd murmure du vent qui m'emportera comme ces feuilles légères.

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Adieu, il (ïst doux de penser (ju'ou se rcUouveia.

La Chônaie. 9 mars 1835.

Après un hiver si doux qu'à peine avons-nous eu cinq ou six jours de grêlée, et encore non continue, nous entrons dans le printemps peut-être trop tôt, car des froids tardifs pourraient flétrir toutes les espérances que nous donnent nos abricotiers et nos pêchers épanouis. Véritablement il est, à tout prendre, peu de climats qui vaillent celui de notre Bretag-ne où tous les fruits mûrissent parfaitement, même la ligue qui, sur les côtes, est aussi bonne qu'en Provence, quoique les Provençaux n'en conviennent pas. L'orange et la grenade sont les seuls, parmi ceux d'Europe, que la Providence nous ait refusés : bon pays, certes, et presque partout peuplé de meilleurs habitants. Aussi ne le quitté-je jamais qu'à regret, et pour y revenir avec une joie toujours nouvelle. A mesure que je vieillis, je m'y plais et m'y attache davantage. Je l'aimais autrefois comme mon berceau; à présent je l'aime comme ma tombe, douce et chère demeure où l'on se repose si délicieusement du travail de la vie. J'ai vu la Suisse à la fin d'avril ; c'était encore la neige et la glace. Il est vrai que quand la tiède haleine du Sud vient à fondre toutes ces eaux durcies, la campagne est charmante, émaillée de mille fleurs gracieuses et embaumée de leurs parfums. Bientôt les troupeaux retournent à leurs montagnes accoutumées, pleins eux-mêmes de cette jeune sève qui surabonde dans la nature, et le pâtre retrouvant dans ses vallons les souvenirs des jours passés et comme un écho des temps qui ne sont plus, écoute en

silence, au fond de lui-même, ces sons tendres et mystérieux que l'ànie seule entend et qu'elle i-ecueille avec amour. On a remarqué que partout les chants populaires sont tristes; et c'est que la tristesse a une grande douceur, comme la pensée de la patrie dans l'exil, comme l'espérance même qui aspire, et languit, et pleure. Mais la tristesse n est pas l'amertume ; celle-là vient de Dieu et celle-ci de l'homme. L'une resserre, irrite et crispe; l'autre dilate à sa manière, et calme et apaise, telle qu'une vague mélodie qui s'épand au sein d'un espace sans bornes. Elle ondoie, pour ainsi parler, sur les confins de deux mondes, unissant en soi, par un indéfinissable mélange, ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore.

J'écrivais ceci hier; on m'a interrompu, et je no sais plus reprendre, d'autant qu'après une nuit très souffrante, j'ai la tête lourde et embarrassée. Le vent souffle avec violence depuis quelques heures, la pluie tombe par torrents : quel contraste d'un jour à l'autre ! Et tout est bien, tout a son but, son utilité dans l'œuvre de la Providence.

Je me figure que vous voyagerez un peu pendant l'été, et je le désire beaucoup, si ce n'est comme une distraction qui vous serait bonne, au moins comme une fatir/ue, car la fatigue calme en assoupissant. J'ai été cet hiver très occupé de travaux champêtres, de sorte que presque tout mon temps a été employé à diriger des ouvriers. Il me semble que je passerais volontiers de cette manière le reste de ma vie. La nature s'empare de moi avec une puissance extraordinaire ; elle m'est toujours nouvelle, je ne m'en lasse jamais. La sotte idée que les hommes ont eue de bâtir des villes ! Cependant, sous un autre point de vue, elles étaient nécessaires au progrès de l'humanité. Ne blâmons rien absolument; c'est la vraie

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sagesse, ot souvenons-nous de Malliieu Garo. Chaque chose a sa raison, cl le mal esl que presque toujours nous sommes bien plus pressés de condannier que de comprendre. Nous faisons de notre raison le centre des causes et des efTets, le type de l'univers; ce qui fait que toutes ces raisons, insupportables les unes aux autres, par ce qu'elles ont de divers, se chamaillent sans cesse avec une ardeur et trop souvent une haine dont on rirait de grand cœur, n'étaient ses horribles suites, écrites à toutes les pages de l'histoire.

Adieu, aimez-moi toujours un peu, et si vous m'aimez, prenez soin de vous comme vous voudriez que je prisse soin de moi-même.

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