CCXXXIII
Paris, 1" juin 1835.
Ce que vous me dites de votre santé m'inquiète et m'attriste profondément. Je m'efforce de croire que ces pressentiments funèbres tiennent aux dispositions douloureuses de votre âme si cruellement blessée. Au nom de Dieu, ne passez pas loin de la France un autre hiver. Quoique vous en disiez, il y a dans l'air de la patrie, dans les sons de la langue natale, quelque chose de salutaire et d'adoucissant pour les plaies du cœur. Des troubles prochains ne sont pas à craindre, et lorsque la crise viendra, vous n'aurez rien à craindre encore. L'imagination grossit toutes les choses dans l'éloignement. Il faut Atre sur les lieux pour en avoir un sentiment juste. Votre lettre m'est parvenue par la petite poste. D'après ce que vous me mandez, je suppose que M. Cottu est à Paris; mais j'ignore son adresse. Il me l'aurait sûre-
ment donnée s'il avait eu quoique désir de me voir. Pour moi je pars dans trois jours pour retourner à la Chênaie, oi^i je trouverai le repos dont j'ai besoin après deux mois de fatigue excessive. Vous savez combien j'aime la campagne ; c'est un goût qui, loin de diminuer, croît en moi à mesure que je vieillis. Je ne me plais que là, et là seulement je vis d'une vie selon mon cœur. Quant à ma position, sous aucun rapport je ne vous en dirai rien, vous ne pourriez pas me comprendre. Qu'importe après tout? Je suis sûr de votre affection, et vos gronderies mêmes m'en sont une nouvelle preuve. 11 ne vous est pas plus possible, du moins je m'en flatte, de douter de la mienne. Quelle que soit la dissidence qui existe entre nos opinions, le. véritable lien d'union subsiste entre nous toujours le même, et qu'est-ce que tout le reste à mes yeux? Bien peu de chose, je vous assure.
Adieu, dans le tourbillon d'affaires et de devoirs où je suis plongé, je ne puis vous en écrire davantage, et je n'ai pas eu peu de peine à trouver le temps de vous gi'iiïonner ces deux pages.
Tout à vous de cœur et pour jamais.
La Chênaie, 3 août 1830.
D'après ce que vous me dites, je ne sais réellement que désirer pour vous. Uti état tel que le vôtre a quelque chose de si douloureusement extraordinaire, qu'on craint en quelque sorte d'y toucher. Je ne vous dirai donc point : allez à Versailles, restez à Lausanne. Je ne vous dirai rien; car comment savoir si ce que je vous conseillerais serait pour vous un bien
OU un mal ? Une soûle elioso à mes yeux est certaine, cesl que vous êtes malade. Celte sorte d'angoisse incessante, de désespoir persévérant, n'appartient pas à l'état naturel de l'homme. Le regret oui, la douleur oui, mais une douleur doucement tempérée par les biens qui vous restent, mais un regret qui se fonde peu à peu dans les joies saintes de l'espérance. Le temps aidé de la foi produira peut-être cet elfet ; cependant cette espoir s'all'aiblit chaque jour en moi, et je m'en afilige, et je demande à Dieu de verser lui-même sur vos plaies le baume inconnu qui peut les guérir.
Depuis mon retour ici, ma santé n'a pas été bonne ; mais je suis habitué à la souffrance; elle ne me contrarie guère qu'en interrompant mon travail. Nous avons des chaleurs semblables à celles d'Italie. Je ne men plaindrais pas pour mon compte, s'il ne s'y joignait une sécheresse désastreuse sous plusieurs rapports. Les plantes et les arbres meurent; les bestiaux manquent de nourriture et d'eau pour s'abreuver; on est obligé, en beaucoup de lieux, d'aller avec des barriques la chercher très loin. Aussi bœufs, vaches, porcs, chevaux, tout est-il pour rien, ce qui ruine les pauvres fermiers. Je crains de plus vers l'automne des épidémies qui achèveront la désolation. Vous voyez que tout cela ne compose pas une perspective fort agréable. Du reste je me trouve parfaitement bien de ma vie solitaire et champêtre. Il n'en est point qui soit plus selon mon goût, ce qui ne veut pas dire que je puisse et doive m'y renfermer exclusivement. Je n'en ai pas certes le dessein, parce que ma conviction bien profonde est que l'homme n'a pas été destiné par le Créateur à vivre pour lui seul. Vous ne le croyez pas non plus ; vous croyez au dévouement au sacrifice, au devoir enfin, et à cet égard nous ne
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flifiiM'ons que dans l'application. Or, sur ce point, chacun est g'uidé par sa raison et sa conscience et ne saurait être guidé que par elles. Quant à moi, je me défie beaucoup des opinions intolérantes, des opinions despotiques, hautaines, aigres, exclusives, qui ne souffrent quelles-mêmes. Je conçois à merveille la diversité des vues, des pensées, et je respecte du fond de mon âme toutes les croyances sincères, pourvu que la charité s'y joigne ; car, à mes yeux, la charité est le caractère auquel on reconnaît ce qui vient de Dieu, le sceau éclatant de la vérité dont il est le principe. Je vous remercie de votre affection si constante et si bonne. N'ayez pas peur que j'en doute jamais, et jamais non plus ne doutez de la mienne. Tout à vous pour toujours.
La Chênaie, 25 novembre 1833.
Je vois .que vous souffrez toujours beaucoup, et peut-être n'est-il pas en votre pouvoir de souffrir moins. Alors, que vous dire ■?Tout ce qui sort, en une certaine mesure, de Tordre ordinaire et universel est maladie, et nous sommes tous malades par quelque côté, aussi bien que dans l'impuissance de nous guérir mutuellement. Or conseiller à un malade de se mieux porter est un assez ridicule conseil, et qui ne soulage guère. S'affliger avec lui, le plaindre du cœur, voilà tout ce qu'on peut ; à Dieu seul le reste.
A son retour de Suisse, Denys Benoist m'écrivit qu'il vous avait vue, que votre santé lui avait paru meilleure, et il m'annonce, comme une chose décidée votre établissement à Versailles après l'hiver, à cause
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des ressoLiiTos (|iie ce lieu vous ofl'riraitpour l'éducation Je vos enfants, et principalement pour celle de Félix. Ces arrangements me semblèrent très sages, et il me semble encore que vous ne sauriez prendre de meilleur parti, quoique, sur un sujet aussi délicat, je doive m'interdire tout ce qui ressemblerait à un conseil. Vous me connaissez du reste assez pour être certaine que l'espérance de vous revoir, si vous vous rapprochez de Paris, et la joie que j'en éprouverais n'est pas le moins du monde ce qui détermine mon opinion sur le projet dont vous me faites part, et auquel je regretterais beaucoup que M. Cottu renonçât.
Lorsque j'aurai reçu votre petit écrit*, j'en enverrai un exemplaire à mon frère, et vous pouvez d'avance être bien siire qu'il fera tout ce qui est en lui pour seconder vos pieuses intentions. Je crains toutefois que le résultat de ses démarches ne se réduise à bien peu de chose. On n'est guère donnant dans ce pays-ci, surtout pour des œuvres lointaines. Les besoins locaux sont d'ailleurs très grands, et, quelle que soit la charité, elle est loin de pourvoir à tout. Je ne vous promets donc que du zèle, parce que je ne suis certain que de cela.
J'ai vu plusieurs fois B...^ pendant mon dernier séjour à Paris. Il est impossible de causer longtemps et de part et d'autre sans gène, sans que le fond de la pensée ne se manifeste clairement. Eh bien, je puis vous assurer, avec la plus intime conviction, qu'en politique ce ne sont pas ses idées qui sont opposées aux miennes, mais sa position qui est oppo-
* M""» Cottu se préoccupait de réunir des ressources pour la paroisse catholique de Lausanne qui était fort pauvre.
* Nous n'avons pu découvrir la personne que désigne cette initiale.
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sée à ses idées. Il faut, dire cepeiulant (jue l'esprit qui clierche à persuader les autres, subit plus ou moins rinlUience de ses propres paroles et se persuade quelquefois lui-même, mais pour un moment, comme l'acteur qui débite un rôle et qui le débite bien. Cette sorte de conviction apparente et fugitive ne lait illusion qu'à ceux qui n'ont vu l'bomme que préoccupé de son rôle, dans la perspective de la scène. Si Ton savait combien il est peu d'opinions, même sincères, qui ne soient en partie déterminées par des intérêts, des engagements, des affections, de secrets motifs d'amour-propre et autres choses semblables, la société apparaîtrait sous un tout autre aspect. La raison est, après la conscience, ce qui a le moins de part aux pensées et aux sentiments qui divisent le monde. J'ai vu cela et je me suis dégoûté des hommes. Je ne prévois rien qui m'empêche de passer ici encore un an, comme j'en ai le projet. Je m'y occupe de travaux champêtres, et puis voilà tout. Il y a des temps où Dieu et la nature sont les seuls refuges qui restent aux âmes simples et élevées.
Crovez à mon alfection aussi dévouée que constante. Mille amitiés à M. G...
La Chênaie, 23 avril 1836.
L'hiver a été si rude qu'il y a peu de personnes qui ne s'en soient ressenties ; cependant, ces longues et vives souffrances que vous avez éprouvées s^nt, je crois, l'effet du climat qui ne vous convient nullement ; et n'y eût-il que cette raiscn, je serais charmé de votre retour en France. Je m'en réjouis encore par plusieurs autres motifs, et particulièrement à cause
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des dislraclions que fortement vous y rencontrerez. L'espèce de crainte qu'elles vous inspirent est une preuve de plus du besoin que vous en avez. L'absorption dans une seule idée, dans un seul sentiment douloureux peut avoir quelquefois une sorte d'attrait pour l'âme, mais pour une âme malade, car rien certainement n'est moins selon l'ordre de la Providence, qui ferme peu à peu les cicatrices du cœur aussi bien que les autres, pourvu qu'on ne s'obstine point à décbirerle bandage. Votre retour sera, en outre, très utile à vos enfants dont l'éducation ne pourrait s'achever convenablement là oii vous êtes. Versailles est, d'ailleurs, un séjour tranquille, et pour tout le reste c'est presque Paris. Arrivant au mois de juillet, vous aurez le temps nécessaire pour tous vos arrangements. Il est assez probable que je vous verrai vers la fin de l'automne, différentes affaires devant m'appeler à Paris à cette époque. Je ne sais combien j'y passerai de temps; cela dépendra de ma santé et de quelques autres circonstances incertaines. Je me trouve bien aible et bien usé. Si je l'étais moins et que j'eusse plus de fortune, je céderais, je crois, au vif désir que fj'éprouve depuis quelques années de quitter l'Europe et de m'en aller commencer et finir une nouvelle vie dans cet Orient oii j'ai toujours senti que quelque chose m'attirait. Malheureusement, ce n'est là qu'un rêve, et mes yeux se fermeront sans avoir vu cette vieille terre au sein de laquelle le genre humain naissant poussa ses premières racines.
Vous savez que Denys Benoist se jette dans une grande entreprise de forges dont il attend d'heureux résultats, mais qui l'oblige, pour commencer, à un déplacement peu agréable, ce me semble. Je ne serais pas tenté, quant à moi, d'aller habiter Alais. Cependant, pourquoi pas? Le Languedoc vaut bien le
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Nivernais et la Bretai^Mie. Et puis il est naturel de songer à l'avenir de ses enfants. Le monde ressemble assez à une de ces épaisses forets d'Amérique, à travers laquelle chacun tâche de se frayer un passage du mieux qu'il peut.
Mon frère se trouvait, par hasard, ici, lorsque je reçus votre notice sur la paroisse de Lausanne. Il l'emporta dans l'intention de solliciter quelques secours : mais ses démarches n'ont jusqu'ici rien produit absolument. Je ne m'en étonne pas. Les œuvres locales absorbent tous les dons, et généi'alement on ne s'intéresse guère à ce qui est loin de soi.. Cela est vrai surtout dans cette province-ci, et je ne l'en loue pas. Pour moi, ne voyant qui que ce soit, je n'ai pu même essuyer un refus.
Veuillez remercier de ma part M. Cottu de son souvenir et lui offrir le mien.
J'embrasse vos petits enfants. Nous attendons comme vous le printemps; à peine aperçoit-on une première pousse de verdure. Un horrible ouragan a dévasté villes et campagnes et causé sur les côtes beaucoup de naufrages. En somme, triste année. Je prie Dieu de rendre plus douces celles qu'il vous destine encore.