‹ Le prêtre et l'amiChapitre 46 sur 58 · CCXXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXXVIII

10 février 1837.

Lorsque j'écrivis hier à M. Cottu, votre lettre du 7 ne m'était pas encore arrivée, et par conséquent elle a mis près de deux jours à me parvenir. Voulez-vous que je vous parle franchement? Si je n'avais été sûr d'ailleurs que c'était bien à moi qu'elle était adressée, et si je n'avais reconnu les sentiments d'amitié qui nous lient depuis bientôt vingt ans, je n'aurais jamais deviné de qui et à qui vous y parlez. Vous vous êtes fait de moi, dans votre lointaine solitude, je ne sais quelle image fantastique que vous avez rapportée ici \ Jamais je ne vis aussi peu de monde, et, à très peu d'exceptions près, je n'"ai de relations

* M™« Cottu était rentrée depuis peu en France et établie à Versailles. Lamennais venait de publier les A/J'uires de Rome, qui consommèrent sa rupture avec l'Église.

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qu'avec idos plus anciens amis. Pour ce qui est de mes idées, elles se sont développées, étendues, elles n'ont point changé. Le bour<ieon est devenu feuille, voilà tout. Mais vous ne sauriez maintenant comprendre cela. Quant aux injures, aux calomnies, aux noirceurs, aux ingratitudes, j'y suis habitué de longue main, et je fais en sorte, en les oubliant, de n'en être point troublé.

Plusieurs raisons, parmi lesquelles je puis, sans honte, compter la nécessité de vivre, m'ont tout nouvellement décidé à reprendre le travail des journaux ^ C'est une bien rude et pesante tâche; mais ne devons-nous pas, dans tous les sens, gagner notre pain à la sueur de notre front.

Moins que iamais puis-je prévoir quand je pourrai vous aller voir; ie ne pourrai même vous écrire souvent. Dans la triste pauvreté de ma vie, je n'avais qu'une chose à donner et vous la possédez depuis longtemps.

(24) février.

Votre dernière lettre, à mon avis, confirme tout ce que je vous avais dit : mais je renvoie les explications au jour où j'aurai le plaisir de vous voir. Depuis l'heure où je me lève jusqu'à celle où je me couche, je ne puis disposer d'une minute, excepté de midi à une heure. Vous me trouverez tous les jours à ce moment-là, en disant au portier que vous êtes attendue. Ce sera aussi avec plaisir que je verrai Charles à la même heure. Je n'ai jamais été si surchargé de

* Lamennais collaborait au Monde, où George Sand faisait paraître en même temps les Lettres à Marcie. C'est le moment oùelle subissait l'inlluence de Lamennais.

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travail et, do plus, je suis, depuis deux jours, fatigué d'un rhume qui ne contiibue pas à me rendre le travail plus aisé et plus doux. De quelque manière que vous me jugiez, croyez au surplus qu'alors môme que vos jugements me paraissent le plus dénués de tout fondement réel et le moins équitables, ils n'altèrent pas le moins du monde mes sentiments pour vous, et cette vieille amitié qui nous unit depuis tantôt vingt années. Je défie bien le temps, ce grand mangeur de chospfi, comme l'appelle Horace, de dévorer jamais celle là.

Paris, 1" juin 1837.

Par une coïncidence singulière, votre lettre m'est arrivée au moment même où j'achevais d'écrire mon testament. Vous me dites des choses bien bonnes et bien tendres. Il en est d'autres aussi sur lesquelles nous ne saurions être d'accord. Les discuter, ce serait trop long et peu praticable sous bien des rapports. Le changement qui s'est opéré en moi est tout différent de ce que vous vous le figurez. 3Ies idées, toujours les mêmes pour le fond, se sont rectifiées, étendues, développées, voilà tout. Quelle assurance avez-vous de la vérité des vôtres que je n'aie également de la vérité des miennes ? Et pourquoi celui de nous deux qui se trompe serait-il plus que l'autre responsable de son erreur involontaire? Vous avez bien peu profité de la doctrine de l'Evangile, si vous n'avez pas encore appris à tolérer des sentiments que vous ne partagez point, si le précepte de la charité n'est pas, dans votre cœur, au-dessus de tout autre précepte, s'il n'est pas pour vous le som-

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maire cl, la i)lénitiide de la loi. D«Mii'Z-vous, défiezvous profondt'-ment de tout ce qui tendrait à vous séparer le moins du monde d'un seul de vos frères. On n'est uni à Dieu qu'autant qu'on est uni à l'humanité,, sans dictiuction de lieux, de temps, d'opinions, de croyances, et l'amour est lefruitauquel on reconnaît l'arbre dont la tige s'élève à jamais dans l'éternité.

Je suis encore au Monde, mais comme n'y étant plus, et j'en serai tout à fait dehors dans huit jours. Le 15, je partirai pour la Bretagne, uniquement aUn de voir un vieil ami, à qui j'ai promis cette visite. Je ne serai absent que deux semaines. De retour ici, je reprendrai un travail commencé et que je souhaite finir, avant de rentrer dans Tarène d'oiî je sors inopinément.

L'homme a été mis sur la terre pour la cultiver et la défendre, ainsi qu'il est dit dans la Genèse. N'ayant plus de champ à cultiver S je défends ceux d'autrui contre les mille et mille envahisseurs qui pullulent de toutes parts, pour le malheur des peuples. A chacun son œuvre, à chacun son devoir.

J'espère trouver le moment d'aller dîner avec vous avant mon départ. En ce cas, je vous écrirai l'avantveille. Si je ne le pouvais pas ce mois-ci, ce serait certainement le mois prochain.

Adieu ; malgré vos gronderies, à mes yeux sans juste fondement, vous savez ce que vous me serez toujours.

2G août 1837.

Après mon retour de Bretagne, j'ai été passer deux

' A la suitii do dissentiments avec son frère, Lamoniiais avait renoncé à la propriélé de la Chênaie, où il ne revint jamais.

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