‹ Le prêtre et l'amiChapitre 47 sur 58 · I.RTTIir.S l)F. I.AMFNNAIS A LA BARONNR COTTU · texte numérisé non relu

I.RTTIir.S l)F. I.AMFNNAIS A LA BARONNR COTTU

mois chez des amis ù la camj>agne. En traversant Paris pour aller en Bourg-og;ne où je resterai un mois, je trouve vos deux lettres que mon portier avait gardées avec beaucoup d'autres. Vous avez eu raison de ne pas ajouter foi à toutes les fables qu'il a plu aux journaux de débiter sur mon compte. Je voudrais bien que le monde ne s'occupât pas plus de moi que je ne m'occupe de lui ; mais le désœuvrement, l'ennui, et la curiosité, et la malignité, ont besoin de cette pàlure qu'on leur jette cliaque matin, et que chaque matin ils dévorent avec la même avidité.

J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra, vous serez entièrement délivrée de ces horribles maux de tête qui vous ont tant tourmentée. Je tâcherai de m'écliapper un jour en octobre pour aller vous voir, si mes occupations mêle permettent. Cet été, je m'acquitte de plusieurs promesses faites à quelques amis (lepuis des années. Arrivé hier à sept heures, je repars à six heures ce soir; vous voyez combien peu de temps j'ai à moi. Mes souvenirs affectueux à M. Gottu. Je trouve que vous insistez trop sur des points qui ne peuvent être éclaircis dans une lettre, quand je voudrais les discuter; mais nous ne le voulons ni vous ni moi, vous parce que d'avance vous vous tenez sûre d'avoir raison, moi parce que je n'ai pas la plus légère envie d'ébranler cette confiance qui vous est agréable. Quoi que vous en disiez, au reste, je crois qu'entre deux créatures humaines également sincères, la présomption d'erreur ne saurait être toute d'un côté, qu'il y aurait peut-être quelque sagesse à le reconnaître, et qu'en tout cas la charité y gagnerait beaucoup. Mais je ne veux pas même m'étendre là-dessus.

Adieu ; quelque injuste que vous puissiez être, à mon avis, ne doutez pas plus de ma tendre affection

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(lu'il lie 1110 st'i-a possihlo de jamais doulcr de la vùlic.

Paris, 10 octobre 1837.

Je ne crois pas qu'il y ait eu de la st'cheressc dans mes paroles, car il n'y en avait pas dans mon cœur; mais il a pu y percer de la ialigue de vous voir toujours revenir sur un sujet que vous savez bien ne pouvoir m'être agréable, car il ne Test pas du tout de s'entendre plaindre sans cesse, comme on plaindrait un Iiomme tombé dans les plus déplorables égarements, lorsque ma conscience me rend le témoignage do n'avoir lait que mon devoir. J'ai mes convictions, vous avez les vôtres ; pourquoi ne serions-nous pas également de bonne foi? Il y a une pitié qui insulte, et je ne veux pas de celle-là. Je sais que rien au monde n'est plus éloigné de votre intention que de me blesser en quoi que ce soit. Pourquoi donc cette insistance de regrets qui ressemblent si fort à des reproches, et d'exhortations au moins inutiles; car vous ne pouvez douter que je n'aie rélléehi trop longtemps et trop sérieusement à tout ce qui vous préoccupe, pour revenir jamais de ce qui vous paraît des erreurs, tant qu'elles seront à mes yeux d'incontestables vérités. Mais en voilà assez làdessus.

J'ai été très malade en Bourgogne d'une inflammation d'estomac et des intestins accompagnée d'une forte fièvre. Le mal a enfin cédé à une diète absolue et quelques remèdes auxiliaires. Cependant, de retour ici- j'ai éprouvé une sorte de recbute, malgré un régime extrêmement sévère, A présent je me trouve

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beaucoup mieux et presque en mon état ordinaire. Pour me remettre de cette fatigue, j'ai appris eu arrivant la faillite de mon libraire'. Il est en fuite, et, d'après tous les renseignements que j'ai pris, je ne dois pas m'attendre à retirer quoi que ce soit de ma créance. Je me trouve donc à peu près sans le sou, car cette créance était mon unique avoir. Ce triste événement, après tant d'autres semblables, m'empècbera probablement de vous aller voir. Tout mon temps me devient nécessaire pour travailler, n'ayant que mon travail pour vivre. Je suis vieux, il faut que je me hâte. La Providence ne me refusera pas le morceau de pain qui suffit à l'homme durant son passage ici-bas; mais ce pain, je ne veux le devoir à personne, et, pour un peu de temps encore peut-être, je me sens le courage et la force de le gagner.

Adieu. Vous me dites de vous aimer toujours. Estce que je pourrais donc faire autrement?

Paris, 15 octobre 1837.

Soyez tranquille sur moi ; il y a longtemps que je m'éprouve contre la vie ; je l'ai plus d'une fois touchée par ses côtés les plus rudes, et l'exercice m'a, grâce à Dieu, donné quelque force pour souffrir et pour résister. Je suis comme un vieux matelot endurci aux mers orageuses. Et puis, peu soucieux de ce qui ne touche que moi, j'ai foi en Fhumanité, en son avenir, en la Providence qui le prépare ; et que m'importe le reste? Rien, en vérité, presque rien.

Je vous remercie de votre offre ; je l'accepterais

* Le libraire Daubrée.

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sans liésilci-, si j'en avais besoin, mais en ce moment je puis me sulïire. et j'ai appris du Maître à ne point m'inquiéler du lendemain.

Dans dix à douze jours, je me retirerai à la porte de Paris, à la campaj^ne, pour éviter les importuns. Je serai chez moi, rue de Rivoli, le jeudi seulement d'une lieure à quatre. De cette façon j'espère concilier le som de mes affaires avec le travail.

Adieu, je suis pressé. Conservez-moi votre affection qui m'est si précieuse et si douce, et soyez sûre, quoi qu'il arrive, que vous trouverez toujours en moi le dévouement d'un vieil ami et la tendresse d'un frère.

Nous ne pouvons malheureusement pas nous entendre, et ce n'est pas tant affaire de pensée que de sentiment, de sorte ,que la discussion n'y peut rien. Vous êtes née dans un siècle où le sens chrétien est perdu parmi ceux qui se croient, qui se disent du moins chrétiens par excellence. Il ne se réveillera jamais en eux ; ils mourront comme les juifs, en croyant à deux races, et en se plaçant, bien entendu, dans la race supérieure. Que faire à cela? Les plaindre, voilà tout. Comment ne voyez-vous pas que ce que vous dites de mon livre ' s'appliquerait bien plus encore à l'Evangile, dont je ne suis que l'humble commentateur? Ainsi l'on devra penser que l'Evangile n'est pas fait pour le peuple, que c'est un livre aristocratique, et qu'en adressant aux faibles,

* Le livre an Peuple, que Lamennais avait fait paraître quelques mois après les Affaires de Rome. Cet ouvrage fut également condamné par le Saint-Siège.

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aux pauvres, à la multitude illettrée, ses divins enseig-nements qui ont changé le monde, Jésus-Christ se faisait une étrange illusion. Il méconnaissait sa mission qui était de parler à Caïplie, à Hérode, à Pilate, à la honne compagnie de Jérusalem, à ces scribes et ces pharisiens qu'il traitait d'hypocrites, et pour qui, dans lâpreté de son zèle, il n'avait que des menaces et ce cri terrible : Malheur à vous ! Vœ vobis !

Si le Maître disait : « Laissez les petits venir à moi », pourquoi les disciples ne diront-ils pas : « Laissez-moi aller aux petits » ?

Mais, encore un coup, nous ne saurions nous comprendre. Bornons-nous donc à conserver la tendre affection qui nous lie depuis si longtemps, et que rien, pour ma part, n'afiaibiira jamais en moi. Adieu.

Paris, 25 mars 1838.

Ma santé toujours faible, le travail continu que m'impose la nécessité de vivre, et la paresse aussi de sortir, voilà ce qui m'empêche d'aller vous voir. En me prévenant la veille, vous seriez sûre de me trouver chez moi, quand vous venez à Paris, et vous devez y venir quelquefois, surtout dans la belle saison ; car il y a, quoi qu'on fasse, des exigences d'affaires et de relations qui attirent ici forcément, lorsqu'on n'en est pas plus loin que vous ne l'êtes. Je n'irai point cette année à la campagne, à cause du temps que cela me ferait perdre. Heureusement que j'ai, dans mon petit logis, grand air et soleil, et une vue des champs qui fuit dans le lointain comme tout ce qu'on désire et qu'on aime; un rêve de joie dans un rêve de vie. Rêve, c'est encore trop dire, mais la langue n'a point

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(h' 111(^1 |)()ui' expi'imer ce je ne sais ((iioi si vain et si lu^itil". J'avais désiré revoir ma correspondance avec ceîle excellente famille de SenlFt'; on me l'a renvoyée, à partir de 1826. Je relisais hier ces lettres écrites à (jui? à des morts. Cette muette parole faisait sur moi une impression étrange ; il me semblait que j'étais plongé dans une atmosphère de tombeau, que j'entendais, non pas des sons, mais une sorte de vague murmure, saisissable par l'àme seulement. Et l'œil interne voyait des ombres, des formes flottantes passer et repasser à travers une sorte de lumière indécise et pâle, semblable au reflet d'un fantôme ; et tout cela produisait en moi un mélange de douceur et de tristesse inexprimable. Que sommes-nous donc? Des vers rampants qui aspirent à se transformer, des âmes exilées de leur monde, du monde réel, et séparées de lui par ce corps misérable qui les enveloppe comme un suaire.

Je vous souhaite tout ce qu'on peut souhaiter à ceux qu'on aime, durant ce passage; à vous et aux vôtres, à vos enfants, pauvres petites créatures qui ne savent pas encore combien est rude et fatigante, et pénible et longue, la route qu'ils ont à parcourir et oii ils ne font que d'entrer. Ils ne le sauront que trop tôt !

Adieu, croyez bien à mon affection que rien n'altérera jamais.

4 janvier 1839.

Je sais combien il est difficile de trouver seulement

* Le comte de Senfft était ministre de Saxe à Turin. Les doux volumes des Œuvres posllmmes de Lamennais publiés par M. Forgues contiennent un grand nombre de lettres adressées au comte et à la comtesse de SenfTt.

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quelques minutes dans le mouvement d'un jour tel que celui où vous êtes venue à Paris. Au reste, si vous n'avez pu me procurer le plaisir de vous voir quel(|ues instants, vous m'en dédommagez par tout ce que vous me dites d'aimable et d'alTectueux. Votre voix est de celles, en bien petit nombre, qui ont la puissance de répandre un charme plein de douceur dans la solitude de ma vie. Tout le reste n'est qu'un bruit qui me fatigue. A mesure qu'on vieillit, la tige cesse de monter et le feuillag-e de s'épandre : mais les racines s'enfoncent dans le passé et s'y affermissent. L'âme qui ne désire plus, n'espère plus, que l'expérience a désabusée à peu près de toutes choses, recueille ses souvenirs et s'y repose, comme sur le seul chevet autour duquel voltigent les songes heureux.

J'ai quitté mon appartement de la rue de Rivoli ; il était trop cher pour moi. J'en cherche un autre, et: en attendant, je suis logé en hôtel garni, rue de Beaune, 3, près d'une de mes parentes chez qui je dîne habituellement. On m'a mis dans une chambre immense et glacée. Je n'ai pu me réchauffer pendant toute la nuit dernière, et par conséquent je n'ai pas dormi. Outre cela, je me trouve dérangé dans toutes mes habitudes. Il n'y a de bon gîte que le dernier.

Vous savez quels sont les vœux que je forme pour vous et pour tous ceux qui vous sont chers. Ils partent d'un cœur qui ne cessera jamais de vous être bien tendrement dévoué.

20 avril 1839.

J'ai eu dix fois le dessein de vous écrire, et si je no l'ai pas fait, c'est bien, en vérité, uniquement par

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paresse ; Je nai pas daiilre excuse. II est vrai aussi que je me reposais sur i)enys Benoîst pour vous vlire uue partie de ce que j'aurais eu à vous mander, mais c'est là une pauvre raison. Le fait est que j'ai pour écrire une répugnance qui croît cliaque jour, et qui ne vient nullement d'une décroissance de mes affections. Au contraire, le temps n'agit sur celles-ci que pour les rendre plus fermes et plus vives. Je les serre contre moi et je me serre contre elles ; c'est tout ce qui me reste du passé ; elles sont le seul monde que j'habite et que je me plaise à habiter ; le reste ne m'est rien, ou ne m'est quelque chose que par un lien d'une autre nature, le devoir qui nous suit jusqu'au tombeau.

II est très rare que je sorte, et si j'étais prévenu du jour 011 vous viendrez, il serait encore plus sûr que je ne serais pas sorti. Au reste, depuis que j'ai changé de quartier, je n'ai encore pris aucunes mesures pour me défendre des importuns qui sont beaucoup moins nombreux. C'est un voyage que de venir ici, et cela m'épargne des visites qui seraient loin d'être toutes agréables. Je ne sais pas encore si je pourrai vous aller voir à Versailles. Gela m'aurait été plus facile quand je demeurais rue de Rivoli. Ce que je sais ou crois savoir, c'est que je passerai l'été à Paris. Quelque besoin que j'eusse d'un peu de campagne, j'ai pris la résolution de ne pas interrompre le travail qui m'occupe depuis dix-huit mois, et qui me prendra encore deux ans. Ce n'est pas qu'il me plaise, mais je regretterais de ne le point achever, parce qu'il me semble qu'il aura peut-être dans l'avenir quelque utilité. Et puis, il y a je ne sais quoi qui séduit et entraîne dans la pensée qu'on laissera derrière soi sa pensée tout entière. Quoi qu'il en soit, je serai délivré d'un grand poids, lorsque j'arriverai, si j'y arrive jamais, au

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terme vers lequel je m'avance lentement, mais constamment. Jusque-là ma vie sera ruile. Un seul souvenir de vous en adoucit bien la tristesse. Écrivez-moi donc quand vous ne pourrez venir. Vos paroles si bonnes et si tendres me tiennent lieu de ce qui me manque ; ce sont les fleurs de mon printemps.

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