‹ Le prêtre et l'amiChapitre 48 sur 58 · CCXLVIII · texte numérisé non relu

CCXLVIII

21 juin 1839.

Quelque plaisir que j'eusse à vous voir, je n'ose vraiment pas le désirer, lorsque je pense combien le voyage vous fatiguerait pendant cette chaleur. Pour moi, j'en souffre peu ou point, excepté dans mes courses quand elles sont longues, ce qui arrive assez fréquemment. Ces jours derniers, je n'ai fait que courir pour une collecte en faveur de quelques familles bien malheureuses. Si vous pouviez me donner quelque chose pour elles, j'en serais bien reconnaissant. On ne s'imagine pas ce que c'est que certaines misères, etces misères-là se multiplient d'une manière effrayante. Au milieu de tant de soufirances, il y a pourtant des consolations, et la plus douce est de voir de près l'incomparable charité du peuple. Ce serait par centaines qu'hommes, femmes et enfants mourraient de faim, si le pauvre ne partageait avec un plus pauvre encore son dernier morceau de pain. Cela fait faire bien des réflexions.

Heureux qui peut comme vous, dans une tranquille retraite, n'avoir pas sans cesse ses regards affligés du spectacle de ce triste monde, et n'en entendre le bruit que de loin. La Providence, au reste, sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Demeurons donc en paix

noi i.r.TiRi'.s nr. i.a.mknnais a la r.AuoNNK coitu

lîi où clk' nous place. Partout il y a <los dovoirs, et (•oiis(''(|U(Miiinont du bonheur partout.

Adieu, vous savez combien Aotre afleclion mest douce. Croyez que la mienne est inaltérable.

25 juin.

C'est beaucoup que ce que vous avez bien voulu m'envoyer, et je vous en remercie mille fois. Si je savais quel jour vous viendrez à Paris, vous me trouveriez certainement. Dans tous les cas, j'aurai le plaisir de vous voir, à moins que je ne sois sorti, et je ne sors guère que pour aller chez un pauvre malade qui m'inquiète beaucoup.

Tout à vous de cœur.

Paris, 45 septembre 1839.

Il me serait certainement bien doux de passer quelques jours près de vous, et je vous remercie d'avoir pensé à me procurer ce plaisir. Malheureusement je suis obligé de m'en priver. Ma présence ici est indispensable pour faire faire quelques dispositions dans un appartement où j'entrerai le 25. Il y a des tablettes à établir, des papiers à poser, et toutes sortes d'autres petits détails auxquels il faut que je veille. Puis viendront les fatigues et les embarras du déménagement. Je les redoute beaucoup ; force est bien pourtant de s'y résigner. La maison que je vais habiter forme l'angle de la rue de la Michodière et du boulevard

(les Italiens. Le quartier me convient parce qu'il est central. Quant à l'appartement, ce sont des mansardes très basses, sans parquet. Mais les loyers sont devenus si cliers qu'on a guère à choisir. A partir donc du 25 de C(î mois, vos lettres devront m'ètrc adressées rue de la Micliodière, n° 29. Si, dans vos voyages à Paris, vous trouviez un moment pour venir me voir, il y a une autre entrée : boulevard des Italiens, n° 27. C'est par celle-ci qu'il faudrait monter, et monter est bien le mot, car il y a cent marches.

Je vous félicite des succès de Félix ^ Que comptezvous en faire, lorsqu'il aura fini ses études? Les carrières sont rares et bien encombrées. Il est singulier que les hommes, ayant tant de peine à trouver une pauvre petite place dans ce monde, sachent difficilement se décider à en sortir. Les heureux mêmes, comme on les appelle, ou, pour mieux dire, les riches ont aussi leurs contrariétés. On me racontait hier qu'après avoir fait d'énormes dépenses pour l'embellissement de sa terre de Petit-Bourg, M. Aguado en en serait pour ses frais. Le chemin de fer d'Orléans va couper son parc tout près du château, entre ce château, et un jet d'eau, ornement du parterre ; de sorte que voilà toutes les joies de mon homme emportées avec une vitesse de dix lieues à l'heure pour le moins. Vanité, vanité, et tout est vanité, comme dit le sage. Je ne sais pas, au reste, si votre chemin de fer à vous abrège beaucoup le temps du voyage, à cause des points de départ et d'arrivée, très loin l'un et l'autre du centre des deux villes.

On m'a interrompu. Je ne sais plus ce que je voulais vous dire encore. Ce que je vous dirai toujours,

' Ce fils de M"'» Coltu. le seul qui lui restait, devait être un jour préfet de Versailles, sous la présidence du maréchal de Mac-Malion.

304 l-KTinES DE LAMENNAIS A LA liARONNR COTTU

et toujours avec la même vérité, c'est que persLiniic no vous est plus tendrement dévoué que votre vieil ami.

9 janvier 1840.

Quoique heureux que je sois toujours de vous voir, j'aurais été peiné qu'en venant chez moi, vous eussiez ajouté à la fatigue de votre dernier voyage à Paris. Dans ces cas-là, ce sont les meilleurs amis qu'on doit négliger, et c'est même une manière délicate de leur dire ce qu'on est pour eux et ce qu'ils sont pour nous. Eh! mon Dieu, est-ce qu'il y a des jours, des jours lixes et convenus pour se souvenir de ceux qu'on aime? Certaines alTections anciennes et profondes sont tellement enlacées à notre vie, elles la pénètrent tellement, qu'elles ne font plus qu'un avec elle. C'est pourquoi le temps n'inquiète plus ; on le voit fuir, on fuit avec lui, et on se sent dépouillé de cette puissance de séparation qui fait le tourment des faibles amitiés où l'on est encore deux.

Ne vous exposez qu'avec précaution à ce rude froid qui nous est arrivé depuis quelques jours. J'envie ceux qui sont nés en de plus doux climats. Mais à quoi sert ?

J'ai vu dernièrement Denys Benoîst; il a le projet de vous aller voir bientôt. Sa santé serait bonne s'il n'éprouvait des douleurs rhumatismales, gênantes surtout pour quelqu'un qui aime le mouvement.

Adieu, la nuit se fait, et je ne sais plus écrire à la lumière d'une bougie ou d'une lampe. Ma vue s'affaiblit chaque année. J'envoie, comme disait Montaigne, mes gros équipages devant. Tout à vous de cœur.

LETTRES DE LAiMENXAIS A LA BARONNE COTTU 303

Paris, 23 janvier 1840:

J'ai été si occupé ces jours-ci, qu'il m'a été impossible de vous remercier plus tôt Je votre dernière lettre. M. Bazin était déjà venu me voir lorsque je Fai reçu. Je l'ai retrouvé tel que je l'avais connu, ouvert, franc, plein de droiture, de bons et nobles sentiments. Qu'importe après cela que les idées diilèrent ? Je ne blâme guère en qui que ce soit la prétention d'imposer les siennes. Vous croyez posséder la vérité; remerciez-en Dieu, mais ne vous fâchez pas contre ceux qui, privés selon vous de ce grand bien, n'ont pourtant ni moins de sincérité dans leurs croyances, ni un moindre droit de s'y reposer en paix. Le précepte le plus inculqué dans l'Evangile, celui qui résume tous les autres, a toujours été le moins compris, et c'est pourquoi il y a eu et il y aura longtemps encore tant de maux et tant de larmes sur la terre.

Après la glace, voici la pluie et une température de printemps. De ces brusques alternatives résultent des maladies nombreuses. Les hôpitaux sont encombrés, la mort les vide, puis le pauvre vient les remplir encore, porté par le Ilot de la misère là oij seulement en est le terme pour lui. D'après les relevés faits aux mairies, il existe à Paris un indigent sur quatorze personnes, mais il faut au moins doubler la proportion des indigents, à cause du grand nombre de ceux qui se dérobent à la bienfaisance officielle, ou qui savent d'avance l'inutilité d'y recourir. Suivant ce calcul, ce serait donc sur sept personnes un indigent, sans compter ceux qui n'ont besoin que de secours transitoires. Comment s'en étonner, lorsque, dans

30fi LF.TTltRS l)K LAMKNNAIS A I.A liARONNI'. COTTU

un gros livre, tout l)ouf[i do science administrative, un enijjloy«î supéj'ieur de la juélecture nous appicnd que, terme moyen, il n'existe pour la niasse entière des ouvriers, hommes, femmes et entants, au nombre de 2B7.000, que sept mois de travail sur douze? Après cela, dites-leur : allez travailler.

Ne m'oubliez pas, je vous prie, quand vous viendrez ici et qu'il vous sera possible de disposer de quelques moments. Je voudrais bien que vous quittassiez cet ennuyeux Versailles. Cela viendra, il faut l'espérer.

Tout à vous de cœur.

28 mai 1840.

J'étais sorti dimanche pour vous aller voir; une grosse pluie d'orale me surprit à la place Louis XV et m'obligea de revenir sur mes pas. Hier au soir je me remis en route, et je ne trouvai, au lieu de vous, que l'annonce, je ne puis hélas ! dire imprévue, du funeste événement ^ Je ne troublerai point votre douleur par de stériles paroles de consolation. Il n'en est qu'une seule véritable et vous savez oii la trouver. Ce que Dieu vous avait donné, il l'a repris, mais pour un temps ; et tout cela est amour, un amour mystérieux que le cœur sent, auquel il croit, alors même que l'esprit ne le saurait comprendre. Conservez-vous pour ceux qui restent.

* M°>8 Cottu venait de perdre sa fille Pauline, âgée de six ans.

LETTRES DE LAMENNAIS A LA liAUONM: (UJTTU 301

Paris, 12 juillet 9 h. 1/2.

Je me hâte de répondre à votre lettre d'hier que je reçois à Tinstant. Elle me cause une vive peine, celle de ne pouvoir vous servir dans une chose que vous désirez et qui eût en même temps été agréable à M""' Blondel. Il est vrai que j'ai connu autrefois M. Cousin, mais depuis douze ans j'ai cessé de le voir. Il y avait dans cet homme, sous un voile de fourberie et d'hypocrisie, quelque chose que je sentais et qui me repoussait. Du temps de l'Avenir, il disait hautement que, s'il était le maître, il me ferait pliilosopiiiquement fusiller. Il fut atroce dans le procès d'avril, et je le surnommai, à cette occasion, le Platon de la guillotine. Le mot courut et lui revint sans doute, car les journaux le répétèrent. Voilà où nous en sommes, M. Cousin et moi. Jugez si je puis lui rien demander.

Je vous remercie du plaisir que vous me promettez pour mercredi prochain. Ne craignez rien, rien cette fois du portier. Il me hâte d'envoyer ces deux mots à la poste.

Mardi, 21 juillet.

Impossible de rien faire comprendre à ce malheureux portier. Il laisse tous les jours monter des importuns, des quémandeurs et des escrocs, et renvoie les personnes que je serais le plus heureux de voir. Combien je regrette la peine inutile que vous avez prise ! Les ordres sont donnés pour qu'une pareille

308 I.F.nnF.S DF. LAMIÎNNAIS A LA BARONNR COTTU

nit'priso. ne se renonvello pas, et j'espère que cette fois If ft'i-bère aura entendu. J'ai su dc! vos nouvelles, dernièrement, par M"'" Benoist; mais ce n'est pas là vous voir. Pourquoi êtes-vous allée vous établir si loin ? Je suis toujours fort occupé; aussi je ne sors guère, et d'ailleurs je n'en ai pas le goût. Adieu, mille excuses et mille regrets.

Vendredi, je veux dire samedi 30 novembre.

Ne craignez pas que ce qui vient de vous puisse m'ètre jamais désagréable en aucune manière. En toutes choses, ce qui blesse, c'est l'intention de blesser, le mauvais vouloir, et cela même ne fait depuis longtemps que m'effleurer à peine. Je n'ai pas le désir de voir le manuscrit que vous me proposez de me communiquer. Ce serait uniquement, de, ma part, cusiosité, vanité peut-être, d'après ce que vous me dites. Quant à mes idées, quelles qu'elles soient, elles ne changeront pas; elles sont ma raison, ma conscience, tout mon être ; qu'y A'oulez-vous faire ?

J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé M. Bazin dans sa jeunesse, ce qui ne veut pas dire que je ne l'aime plus, bien au contraire. Son respectable père habitait Dinan, et le fils venait me Aoir de temps en temps à la Chênaie. J'ai contribué, je crois, à la décision qu'il prît, au sortir du collège, d'entrer chez les jésuites. Plus tard, je ne lui aurais pas donné ce conseil; mais je disais alors ce que je pensais alors. Outre l'esprit qui, à mes yeux, n'est pas un grand mérite, M. Bazin aA'ait des qualités dont je fais plus de cas. Ce qui me plaisait surtout en lui, c'était une âme droite et un cœur chaud.

LETTRES I)i: LAMENNAIS A L.V BARONNE COTTU 309

On m'interrompt. Adieu. Je n'ai pas besoin de vous parler de mes sentiments pour vous qui ne changeront jamais.

i'6 janvier 1841. y

Je reçois votre billet du 12. Écrivez-moi désormais sous le couvert soit de M. Pagnerre, rue de Seine, 14 bis, soit de M. Ange Blaize, rue Taranne, n° 9. Car je viens de déclarer que je ne recevrais aucunes lettres quelconques qui me seraient adressées ici, attendu qu'il est par trop dégoûtant que la police les lise avant moi\

Ne songez pas à me voir encore. Plus tard je vous dirai ce qu'il y a à faire pour obtenir une permission. Au reste, je suis ici très tolérablement. Ma chambre est tranquille. J'y puis faire neuf pas par la diagonale. Elle ressemble assez à une cave, à cause de l'élévation des impostes qui Féclairent, mais à travers ces impostes garnies de barres de fer, on a une vue très étendue à Test et au sud. Sauf la diminution des forces que doit amener le défaut d'exercice, je crois que ma santé se soutiendra. Je ne m'ennuie point, je lis, mais je ne sais pas encore si je pourrai travailler. La volonté est d'un grand secours en de pareilles circonstances, et je me sais gré de m'être appliqué à exercer la mienne de bonne heure.

Faites-moi le plaisir de jeter un coup d'œil sur les

' Lamennais était à cette époque à Sainte-Pélagie. Au mois de décembre 1840. il avait été condamné à un an de prison. Voir Vlntroduclion, p. 47. Toutes les lettres suivantes jusqu'à la lettre CCLXUI sont également écrites de Sainte-Pélagie.

iilO I.KTTUKS l)i; I.AMKNNAIS A l-A liARONNIÎ COTTU

lettres (jue vous avez de moi. J'en voudrais avoir une copie, après que vous aurez retranciié tout ce qiH; vous jugerez convenable. Je m'occupe de recueillir ainsi mes vieilles correspondances, et j'en ai déjà une grosse collection.

Tout à vous de cœur et à jamais.

23 janvier 1841.

Je vous remercie mille fois de votre bonté. Je serais bien aise d'avoir tout, et par ordre de date ; mais ne prenez pas la peine de copier vous-même. Pourvu que l'écriture soit lisible, c'est tout ce qu'il faut. Il est bien vrai qu'il y a quelque cbose de sinpfulièrement doux et aussi de profondément triste à revivre dans ce passé où les choses nous apparaissent telles qu'elles sont, comme des rêves, des ombres flottantes que je ne sais quel souffle emporte toujours, toujours plus loin. Mais, pendant que la nuit se fait d'un côté, le jour naît de l'autre, et de l'avenir qui s'ouvre peu à peu sortent des fleuves de lumière, dont l'âme s'abreuve avec ravissement.

Je suis déjà presque accoutumé à ma vie de prison. Quoique ce ne soit certainement pas celle que je choisirais, elle me semble très supportable. Avec des livres, on ne s'ennuie nulle part. Ce qui manque le plus, c'est l'air et le mouvement. Il en résulte qu'on s'affaiblit et que le travail devient difficile. Une année passée dans les bois avec une longue carabine serait plus dure peut-être physiquement, mais meilleure pour ce qui fait lexislence véritable. Oh î les forêts, les prairies, les lacs ! Dieu est partout sans doute.

mais il est là plus présent qu'ailleurs. Pour que l'homme le pût découvrir comme à travers un voile transparent, il Fa mis au sein de la nature, et non entre quatre murailles, quelques tuiles sales et un plafond.

A vous de cœur pour toujours.

iO lévrier 1841.

Accusez les choses, les événements de la vie, ses traverses, mais ne m'accusez pas. Je n'ai jamais cessé un moment d'être le même pour vous. Il est vrai que le devoir, ou ce qui me paraissait tel, m'a poussé en des voies qui, à quelques égards, semblaient nous séparer. N'en a-t-il pas été ainsi de vous? D'autres n'ont-ils pas eu des droits, des droits sacrés, à vos premières, à vos plus intimes affections? C'était conforme à l'ordre de Dieu, et je vous loue d'avoir marché dans la voie que lui-même vous traçait. Il m'en montrait une autre; j'y ai marché aussi, entouré de ^ens qu'aucun lien ne retenait près de moi, et sur le soir je suis resté seul. Croyez-vous donc qu'il ne faille pas quelque effort de courage pour porter le poids de cette solitude, pour se dire, sans être troublé, qu'on n'a plus sur la terre que trois demeures, une mansarde déserte, un cabanon et une fosse dans le cimetière commun? Qu'est-ce que la vie du dehors, quand au dedans on n'a que cela ? Je ne me plains pas pourtant. Je sens que je suis ce que je devais être, et j'attends en paix l'heure de Dieu. Il vient de m'envoyer une vive affliction. Un jeune Italien que j'avais élevé depuis l'âge de treize ans, à qui j'avais

312 M;rrnKS de Lamennais a i,a iîaronne cottu

donnô un élat, (jui désormais voyait devant lui un avenir lolérahle, qui joignait à de Fin Lclligence un caractère doux, des sentinnents pleins de délicatesse et de reconnaissance, vient d'être enlevé à vingt-trois ans par une fièvre cérébrale. Eh bien, si je pouvais le rappeler en ce monde, je crois que je ne le voudrais pas.

Vous avez raison de dire que ce passé qui nous apparaît, dans le peu qui en reste, comme à travers un sombre crépuscule, a quelque chose de triste. Cependant je l'aimerai.

Je ne désire point que vous veniez me voir ici. Si pourtant vous le voulez, voilà un billet pour la police. Avec ce billet, je pense que Félix obtiendrait une passe, sans que vous fussiez obligée d'aller la chercher vous-même, ce qui me contrarierait extrêmement.

Tout à vous et de tout cœur.

20 février 1841.

Précisément je ne voulais pas que vous vous soumissiez à cette ignoble exigence de police. Il vaut mieux se voir plus tard que de se voir à ce prix. J'ai en horreur tous ces gens-là et tout ce qui tient à eux. C'est pourquoi il me répugnait tant que vous fussiez un seul moment exposée à respirer l'air qui s'exhale de leur antre infâme.

Vous vous êtes mépris sur le sens de ma dernière lettre. Je me justifiais, voilà tout. Du reste, je suis bien loin de me plaindre de ma destinée, quelle qu'elle soit. Je n'attache pas beaucoup d'importance aux quelques heures de la vie présente, pour en peser si attentivement le bien et le mal. Et puis, chacun

n'a-l-il pas son fardeau ? Toute créature ç/êmit. C'est la loi de ce inonde. Aspirer, c'est souffrir, et nous aspirons tous à naître, et, comme les oiseaux prisonniers, lorsqu'ils sentent les brises du printemps, noire âme frémit au souffle de l'avenir et froisse ses ailes contre les barreaux de sa prison.

Ma santé me soutient assez. Seulement mes migraines sont plus fréquentes et mes forces diminuent. Quant à l'ennui, on s'en préserve avec des livres, et je n'en manque pas. J'aurais vraiment peu de choses à regretter, si je pouvais travailler; mais je ne l'ai pas pu jusqu'ici, et je crains beaucoup qu'il n'en soit ainsi jusqu'au bout. J'ai vu Denys Benoist une fois, et nous n'avons guère pu causer, à cause d'un tiers qui se trouvait là. Il n'a de permission que pour une fois par mois. Cette dépendance du caprice d'autrui, en choses de cette nature, est une odieuse et plate vexation. Je ne m'en prends pas aux subalternes, ils font leur métier. Mais les chefs ! Justice sera faite d'eux, et une justice qui durera, j'espère. Adieu.

Sainte-Pélagie, 25 août 1841

Ce que c'est que la prison ! Je n'ai reçu qu'hier au soir votre lettre du 21, et ces quelques lignes que je vous écris ne partiront que demain. Elles vous trouveront cependant encore au Havre, puisque vous ne le quittez que le \^'' septembre. J'ai quelque peine de vous voir faire seule le voyage de Londres ; ce sera une grande fatigue, outre les mille embarras d'un pays étranger, et d'un pays comme celui-là où l'obli-

314 I.KTTUKS de LAMKNNAIS A LA lîAllONNK COTTU

gcanci; n'est pas ce qu'on rencontre le plus. Tant il y a qui', de toutes façons, je serai fort aise quand vous serez de retour, tranquille et calme dans votre jolie maison où vous arriverez à la tombée des feuilles, époque que j'ai toujours aimée ; elle a quelque chose de si doux et de si triste !

Les réflexions que vous faites sont prématurées quant à vous qui avez encore et avenir, et santé, et force; mais elles me conviennent parfaitenjent à moi si près du terme ; et ce tei-me, entrevu à travers les ombres du soir, réjouit les dernières heures d'un jour assez rempli de souffrances et de fatigues. Au reste, en ce moment, je suis très bien, c'est-à-dire dans mon état habituel. J'ai eu, depuis votre départ, une fièvre inflammatoire qui a cédé à la diette et à l'usage de simples boissons rafraîchissantes. Ce qui me manque le plus, c'est l'air et l'exercice. Les jeux de vos enfants, leur joie de se sentir soulevés par les lames et couverts de leur écume, me rappellent des jeux et des joies semblables éprouvés au môme âge, il y a bien longtemps. Ces souvenirs plaisent, et pourtant qui voudrait remonter la vie pour jouir de nouveau de tout ce qui nous enchantait alors ? Pas moi, certes.

Si vous le pouvez sans aucun embarras, apportezmoi de Londres une couple de rasoirs.

A votre retour, il ne me restera plus à faire que trois mois de prison. Ceux qui m'y ont fait mettre s'en vont vite, Dieu sait oii. Ces feuilles-là tombent comme les autres, et les peuples les voient tomber avec une grande allégresse, car rien ne poussait à leur ombre que des plantes vénéneuses.

Quelqu'un vient qui se charge de jeter cette lettre à la poste. C'est pourquoi je finis brusquement.

Tout à vous de cœur.

LETTRES DE LAMENNAIS A LA DAIIONNK COTTU 315

Paris, 18 ou 49 novembre 1841.

J'entends tout le monde se plaindre de rinfluence de ces premiers froids. Vous avez bien raison d'attendre que votre rhume soit passé, avant de vous y exposer de nouveau. C'est un mauvais compagnon d'hiver qu'une aiïection de cette sorte. La prison même n'en garantit pas, car j'ai ici, près de moi, un camarade de captivité qui ne fait autre chose que tousser dans son lit, d'où il ne sort pas depuis quelques jours. Ce que je vous ai lu n'est pas destiné à être publié prochainement; il faudrait terminer le recueil et en ce moment je n'y ai pas de goût. Cola reviendra plus tard. J'avais commencé autre chose dont on me dégoûte aussi. Savez-vous à quoi je pense ? A m'en aller finir mes jours loin de ce triste pays, qui me devient de plus en plus insupportable. Les infâmes misérables auxquels il est livré lui ont inoculé la gangrène aux quatre membres. Je prends des informations sur la Syrie, où une personne de ma connaissance a demeuré deux ans et en dit des choses qui tenteraient d'y aller, si l'anarchie présente se calmait un peu. J'ai aussi écrit à Constantinople. Peut-être trouverait-on près du Bosphore, sur la côte d'Asie, une existence assez tolérable. Nous verrons. En attendant, le temps passe. Je vais entrer dans mes jours gras, après quoi le carême sera bientôt au bout.

Pâques arrivera pour moi le 3 janvier * ; novembre touche à sa fin, il n'y a donc plus que décembre. Cette

* C'était le 3 janvier que Lamennais devait sortir de prison.

310 i.i:ni\i:s uv. lamentais a la baronne cottu

rapidité-là, qu'on hute encore de ses désirs, nous mène bien vile au seul repos, au véritable asile; on le cboirlie bien loin, il est tout près de nous. Adieu, dites-moi le numéro de votre maison.

Vendredi, 31 décembre 1841.

Je ne savais trop bier où j'en étais; j'eus toute la nuit une fièvre très forte accompagnée de maux de tète violents. J'ai fait diète, et la dernière nuit a été beaucoup meilleure. Mais je sens bien qu'une année sous les verrous m'a très ailaibli, et qu'il sera prudent de ménager la transition de cette sorte de vie à la vie ordinaire, de sortir, comme vous le dites, peu à peu de ce tombeau. Enfin le 3, de bonne beure, je serai rue Troncbet, n° 13. Ce me sera de bon augure, si je vous y vois en entrant. Toutefois, je crains pour vous la fatigue de 118 marcbes à monter. Vous savez en gros tous les vœux que je fais pour vous, au commencement de cette année, comme de toutes les autres; en détail, je ne les sais pas bien moi-même : il y a si peu de choses désirables sur la terre ! Je désire pour moi que vous m'aimiez toujours un peu, en échange de l'aff'ection si vive, si tendre que je vous ai vouée depuis tantôt vingt-six ans.

CCLXÏV

Paris, 24 janvier 1842.

Je suis terriblement fatigué de ma vie nouvelle, si fort dilférente de celle que j'ai menée pendant un an.

Au bruit, au mouvement, aux divers coups sur coups et sans inleriuj)tion, est venu se joindre un gros rhume avec extinction de voix. La voix revient depuis quelques jours, mais les courses forcées et les visites continuent de telle sorte que, pour y mettre un terme, je me décide à partir pour la Bretagne, où, aussi bien, j'aurais été obligé d'aller plus tard, car j'en avais pris l'engagement. Ce sera un voyage de trois semaines, quatre au plus ; après quoi, j'aviserai à me faire un peu de loisir et de repos, si je peux. A mon retour, les jours seront plus longs, le temps moins rude, il faut l'espérer au moins; j'en profiterai pour vous aller voir, en vous en prévenant d'avance, comme il est convenu.

J'ai vu M""® Benoist que sa fièvre a repris. Son mari est toujours enfoncé jusqu'au cou dans ses affaires de forges, de chemins de fer et autres, sans compter la Chambre. Cette vie est de son goût, elle ne serait pas du mien. Il est bon qu'il y en ait de toutes les sortes.

Ce que je désire, moi, c'estde pouvoir me remettre à mon travail. N'oubliez pas mes lettres ; je tiens beaucoup à les avoir, quoique cela ne me presse pas du tout.

Adieu, je vous écrirai dès que je serai revenu, c'està-dire vers la fin de février.

28 janvier 1842.

J'ai attendu, pour vous répondre, que le jour de mon départ fût définitivement fixé. Ma place est arrêtée à la diligence pour mardi prochain. Mon neveu, qui doit nommer un enfant de sa sœur prêt à entrer

:)is i,RTTRr,s i)K i..\mf;nnais a la haronnf, noTTU

flans ce monde, vient avec moi, ce qui me rendra Je vovaj^e plus facile et plus agTt''able. Jl sera, au reste, assez court, trois ou quatre semaines tout au plus. Vous me parlez des Feuillantines. Je n'y étais ])as moins pourchassé que rue Tronchet. C'est une sorte de tourment inévitable en ce pays-ci, où, pour se soustraire aux importuns, il faudrait ne voir personne, rompre dès lors avec des gens qu'on aime et qui vous aiment à divers degrés. Le remède serait pire que le mal. Je passerai quelques jours à cinq lieues de l'endroit qu'habite ma sœur, chez un vieil ami, qu'après cela peut-être ne reverrai-je plus, car les déplacements connnencent à me coûter beaucoup. Je me fais cependant une fête de celui qui me procurera le plaisir de passer quelques heures avec vous, et j'irais pour cela bien plus loin que Versailles. Toujours, au reste, vous êtes près de moi, et je me llatte aussi d'être quelquefois près de vous.

CGLXVI

Vendredi, 25 février.

J'arrivai avant-hier au soir, très fatigué de deux nuits passées en voiture. A l'exception du plaisir que j'ai eu à revoir ma famille et quelques vieux amis, mon voyage n'a eu rien d'agréable. J'ai été constamment malade. Le repos, j'espère, me rétablira. J'irai vous voir dès que je le pourrai, et je vous préviendrai du jour. En attendant, voilà une passe, pour le cas où, venant à Paris, vous pourriez disposer de quelques instants.

Pour toujours à vous, du fond du cœur.

N'oubliez pas les lettres.

21 juillet.

J'espérais bien pouvoir vous aller voir avant votre départ; je m'en croyais même presque sûr. Mais voilà que je suis tristement retenu par la nécessité de consoler un malheureux père, qui vient de perdre son tils unique, et qui a été dans un état à faire craindre pour sa tête. Il m'a demandé, et, quelque peu que je puisse pour lui, encore est-ce un devoir de ne le pas refuser à ses désirs. Ces scènes pourtant me font beaucoup de mal. Après la première je n'en pouvais plus, et j'ai eu la fièvre toute la nuit.

J'espère que votre voyage vous fera du bien et à mesdemoiselles vos filles. Profitez consciencieusement de tout ce que la Providence pourra semer d'agréable sur votre route.

Tout à vous de cœur.

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