CCLXVIII
Paris, 7 août 1842.
Vous voilà donc dans la mer, et dans la mer du Nord^ En vérité, par le temps qu'il fait, il n y a pas lieu de vous plaindre. On se plaint cependant de tous côtés ; on se plaint de la chaleur, comme l'an dernier on se plaignait du froid, et chaque année ce sont les mêmes plaintes. On n'est jamais content. Si la Providence écoutait ce qui se dit, il y aurait de quoi lui donner de ''humeur.
* M"»» Coltu était à ce moment à Ostendc.
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J'ai lu VOS articles sur les salles d'asile. Il est bien quolcjues points sur lesquels nous serions en dissentiment, mais ils sont peu nombreux, et le fond me paraît excellent. Vous y avez mêlé une foule d'observations délicates et fines, et le style très correct, sans reclierche et sans afféterie, est plein d'une grâce délicate et noble. Après cela, vous aurez, comme il arrive toujours, prêché dans le désert, ce qui n'est aucunement une raison pour ne pas prêcher, surtout quand on prêche si bien.
Pendant que vous courriez les grands chemins de la Flandre, nous enterrions ici le duc d'Orléans. C'a été des cérémonies, des pompes à ne plus finir ; il n'y manquait qu'un peu de douleur. Je n'aime guère ce faste de la mort ; à peine s'il conviendrait à la vie la plus florissante.
Je ne sais pourquoi je ne me fais pas une idée a2:réable du lieu où vous êtes maintenant. Ostende doit être une vieille petite ville mal bâtie, dans un assez vilain pays plat et nu. Dites-moi si je me trompe. Mais après, vous verrez les bords du Rhin, et les châteaux en ruine qu'on y rencontre, dit-on, presque à chaque pas, dansles situations les plus pittoresques, et Cologne et sa cathédrale, et des beautés, des magnificences à fatiguer le souvenir: c'est la compensation. 11 n'en est point, d'extérieures du moins, à ma vie monotone et triste. Pas un bout de ciel lointain, pas un arbre, pas un brin d'herbe, pour récréer ma pauvre vue qui s'en va tous les jours, et je ne regrette guère; car que voir en ce monde qu'on n'ait pas vu déjà et qu'on ait quelque joie de revoir?
Denys Benoist, réélu député, comme vous le savez sans doute, est de retour à Paris. Il a mis dernièrement une carte chez moi. J'irai la lui rendre, si je ne
réussis pas à mieux, mais on le trouve bien difficilement. Sa femme est mieux. Elle doit aller passer quelques jours dans le Nivernais, d'où elle se rendra, avec son mari, dans le climat, meilleur pour elle, du Languedoc. J'y voudrais plus d'ombre, plus d'eau et de verdure. Elle s'y trouvera, la pauvre femme, entre des cvclopes et des orangers. Ce doit être un contraste bizarre.
Veuillez faire agréer mes compliments à M"" vos filles. J'espère que le voyage qu'elles font leur vaudra plaisir et santé. Le premier est bien sûr, puisqu'elles voyagent avec vous. Je suis ce que je serai toujours, tout à vous de cœur.
Taris, 16 août 1842.
Vous avez raison de plaindre les habitants de Paris, moi pourtant excepté, qui ne trouve jamais la chaleur trop grande. Je ne me rappelle, depuis soixante ans, aucun été pareil à celui-ci. C'est le climat de l'Italie, et presque du midi de l'Espagne. J'en crains les effets de plus d'une manière. Le sarrasin, les pommes de terre manqueront presque entièrement, et déjà le pain augmente. Il règne dans le Languedoc une épidémie qui fait de grands ravages. En certains cantons il périt une personne sur soixante-quinze; c'est pis que le choléra. Cette suette miliaire, comme on l'appelle, enlève les gens en trente-six heures. C'est faire les choses très prestement. Ne vaut-il pas mieux cela que de languir? Ce n'est pourtant pas le goiit général. Chose singulière, les hommes s'effraient moins de la mort, que de la promptitude de la mort. Ils y veulent
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des façons et des g^radations. Il faut avouer que nous sommes bien drôles.
Vous relevez Ostende dans mon opinion. Cependant, vous partie, je ne nie sentirais pas attiré dans cette ville indolente, proprette et monotone. Et puis je compte partout le pays pour beaucoup. Vous en verrez bientôt un autre, que tout le monde vante, et avec raison, je le cj'ois. Mais le soleil! transportez le Rhin en Italie, et j'irai m'élablir sur ses bords.
J'ai fait lire vos articles à Béranger ; voici ce qu'il m'en écrit; « M™^ Belloc fait aussi une haute estime de M"* Cottu, dont vous m'avez envoyé les articles, que j'ai lus avec une sincère approbation, quoiqu'il y ait bien quelque chose à dire des sœurs^ qui n'ont pas toutes les perfections qu'avec l'auteur on serait tenté de leur attribuer. »
J'espère que notre mer, car je la regarde comme mienne, aura fait du bien à M''" vos filles, et que vous les ramènerez à Versailles pleines de force et de santé. Mais donnez-leur l'exemple en cela, comme vous faites en tout le reste. Alors il n'y aura rien à regretter ni à désirer.
De mon belvédère, rue Tronchet, à l'ombre de mes persiennes, le thermomètre marquant 21° Réaumur. Tout à vous de cœur.
Paris, 4 septembre 1842.
C'est toujours par les nerfs qu'on souffre et ainsi toute douleur est une névralgie. Mais quand les médecins n'en savent pas plus que le malade, ce qui est le plus fréquent, il le paye de mots, et la science est
sauve. Pauvre espèce humaine ! Je suis fàclié que vous n'ayez pu prendre sur vous d'essayer des bains de mer. Peut-être ne vous eussent-ils pas guérie; peut-être nevous eussent-ils pas même apporté le soulagement; mais le contraire est possible aussi, et c'était assez pour tenter l'expérience. Au reste, il y a en ce genre des répugnances si fortes, qu'on peut aussi en tenir compte très raisonnablement, et puisque vous êtes mieux, je ne vous blâme de rien. Nous avons eu ici des maladies nombreuses, maladies d'hiver et maladies d'été. Le temps, devenu plus frais, mettra un terme aux unes et aux autres. Il est heureux que vous ayez passé les grandes chaleurs sur le bord de la mer, oii elles sont moins intenses. Maintenant vous vovagerez avec plus d'agrément. Tout le monde, au surplus, est en ce moment par voies et par chemins, excepté moi qui ne bouge de ma chambre. Lafamille Benoista dû partir ces jours derniers pour le Nivernais, d'oii elle se rendra dans le Languedoc, pour revenir ensuite en octobre, ou novembre. Je n'aime guère ces remuements, mais j'aimerais bien, à petite distance, une chaumière à laPhilémonsur la lisière d'un bois, avec des eaux et un coin de prairie. Il serait doux, de temps en temps, d'aller oublier là l'ennui et le bruit de la ville. Mais de terre désormais, je n'aurai que celle où l'on me jettera entre ci et quelques années, et encore celle-là, au bout de peu de mois, faut-il la céder à un survenant, bientôt lui-même chassé par un autre'. Mais laissons cela. Après avoir vu le Rhin et ses fraîches rives, ne verrez-vous point le Pô et le Tibre? Ceux-ci m'attireraient bien plus puissamment. Le Midi a pour moi je ne sais quel charme qui ne s'épuise jamais. Je ne dis pas comme Lucinde : « Ma
' On voit qu'à celte époque Lamennais avait déjà l'ésolu de se faire enterrer dans la fosse commune.
32V LETTRI'S DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU
l)oniu% j'ai tant vu le soleil! » Est-ce qu'on le voit jamais assez? Est-ce que cette belle lumière si abondante, si jaune, si veloutée, ne vous ravit pas toujours davantage ? Et puis ces ombres épaisses, doù naissent tant de contrastes! Ces plantes safranées, et un peu plus loin, à l'ombre des bois, ou près d'une source, cette ricbesse de verdure ! et la vie qui sort de tout cela! Ne me parlez pas du Nord, pays de mousses et de licbens, et de nuages gris, et de mines-peuplées de gnomes, dignes babitants de ces tristes lieux. Je ne connais qu'une ciiose pire : un grenier dans Paris.
Félix en Provence, vous en Allemagne, voilà M. Cottu bien seul. Mais peut-être voyage-t-il aussi. Je transmettrai à Déranger votre invitation. Son séjour de Passy se prête difficilement à ce que je lui proposerai de votre part. Et puis il est casanier, le soir du moins, et ne dine guère debors, si même il y dîne jamais. iVdieu, cette lettre vous précédera de quelques jours peut-être à Bruxelles. Vous en trouverez une autre à Mayence, vers le 22.
Mille choses affectueuses à 31"-* vos filles. Pour vous, que dirais-je que vous ne sacbiez déjà?
CGLXXI
l'aris. 15 septembre. 1842.
Je crains que la fin de votre voyage soit moins agréable que le commencement. Ici, du moins, la température a baissé tout d'un coup, et, sans que la pluie soit continue, il pleut cependant tous les jours. Le seul inconvénient qui en résulte pour moi, qui ne sors guère de ma chambre, est la privation du soleil; mais c'en est une réelle. Qu'y faire? Il y en a tant d'autres!
LETTRES DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU à2b
Vous passerez sûrement, par Cologne. On dit que les Allemands veulent achever le dôme, et qu'ils n'y réussiront pas. Il faudrait trop de temps, et surtout trop d'argent. J'en serai fâché. J'aime les grands monuments, particulièrement ceux qui ont un caractère, et plus encore quand ce caractère vous transporte dans une autre époque. Ce sont des espèces de refuge pour l'âme fatiguée du présent, des lieux d'asile révérés et saints. Mais c'est pour cela encore que ma vieille cathédrale restera certainement inachevée. Vous ne la verrez même pas, encombrée qu'elle est d'échafaudages, seules constructions qui représentent l'âge où Dieu a voulu que s'accomplît notre rapide et triste passage sur cette terre. Les vieillards aussi sont des monuments à peu près du même genre et que je cherche à cause de cela. Outre qu'il y a quelque charme à penser qu'on a suivi le même chemin, aspiré les mêmes souffles, entendu le bruit des même tempêtes. Que me fait à moi ce qui préoccupe les générations naissantes? En quoi cela me touche-t-il ? Qu'y-a-t-il de commun entre elles et moi, qui mourrai demain ? Mais non, c'est là de l'égoïsme. Il faut revivre dans les autres ; il faut planter et dire comme le vieillard de Lafontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage ;
il faut, comme Ruth à Noëmie, adresser au genre humain futur cette sublime parole : « Ton pays sera mon pays, ton Dieu sera mon Dieu. »
Voyez donc où m'entraînent mes vagues rêves et malantaisie vagabonde. Que vous importent ces fades réflexions d'un esprit solitaire? Mais aussi que vous manderais-je ? Je ne sais rien. La politique, vous ne vous en souciez guère et moi pas davantage. Qui voudrait se promener dans cet égout? Le monde, je
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n'v vais j)oiiit. il m'ennuie et me dégoûte, et d'ailleurs tout le monde est absent: tout le monde, fatigué de la vie, court les champs. Do tout cela il résulte que voilà une lettre fort maussade. Je vous l'envoie cependant, parce que j'ai promis que vous en trouveriez une à Mayence, et qu'il faut tenir ses promesses, si sottement (jue l'on s'en acquitte. Amour-propre à part, je suis charmé de vous redire combien je vous suis dévoué, et àjamais du fond du cœur.
27 octobre.
Je ne saurais me plaindre ni de pas vous voir, ni de ne recevoir de vous aucun signe de souvenir, puisque tout cela est égal des deux côtés, quoique, des deux côtés aussi, le cœur ne soit pour rien dans cet apparent oubli. Le plus petit déplacement me rend malade, voilà ce qui me force à rester chez moi, et si je ne vous écris pas, c'est qu'en vérité, je n'aurais rien à vous dire qui eût pour vous le moindre intérêt. Nos vues, nos pensées ne sont pas les mêmes. Nous vivons comme dans deux planètes séparées, sanscomn)unications directes, mais qui cependant, ce que vous oubliez peut être trop, gravitent autour du même soleil. Du reste, soyez heureuse, et je le serai moi-même. Les idées qui nous donnent repos, paix et consolation, qui nous allègent le plus le poids de cette triste vie, sont les meilleures. C'est, en Dieu, la petite place que sa bonté réserve à chacun de nous.
Occupé de rassembler pour un travail futur, encore incertain néanmoins, des souvenirs que les ans effacent, je recherche mes vieilles correspondances. Si vous vouliez me confier tout ou une partie de mes
lettres que je vous rendrai fidèlement, j'en extrairai moi-même ce qui peut aller à mon but. Ce serait plus simple pour vous que de prendre la peine de les copier. Répondez-moi là-dessus, et quoiqu'il arrive, ne douiez jamais de mon inaltérable aflection.