‹ Le prêtre et l'amiChapitre 50 sur 58 · CCLXXIII · texte numérisé non relu

CCLXXIII

Samedi 9 novembre.

Comment serais-je changé pour vous? et comment dès lors pouvez-vous craindre de ne pas me retrouver le même ? Que m'importe ce qu'on pense, ou ce qu'on ne pense pas? Je suis de ceux qui jugent par leurs fruits les hommes et leurs doctrines. On ne sera point jugé sur ses opinions, mais sur ses œuvres. Mais qui se souvient des enseignements de Jésus-Christ, et qu'est devenu son esprit. 'parmi ceux qui se disent et se croient ses disciples?

Comme ma porte est fermée plusieurs jours de la semaine, veuillez dire au portier que vous venez de Versailles; il sera prévenu que j'y suis toujours pour vous.

Mille amitiés et du fond du cœur.

Samedi, 28 juillet 1844.

Vous êtes éprouvée bien cruellement'. Une plaie fermée, il s'en ouvre une autre. Je bénis Dieu qu'il vous donne la force de supporter avec résignation tant de douleurs. Se soumettre à l'ordre de la Pro-

M"» Cottu venait de perdre une de ses filles.

328 LKÏTRES DE LAMENNAIS A LA BARONNE COTTU

viJence, c'est entrer dans les voies de son amour, dont le terme est une paix et une joie qui ne sont pas (le la terre.

Je vous remercie de votre souvenir. Vous savez ce qu'il sera toujours pour moi.

Paris, 3 novembre 184i.

Ne discutons point ce qui peut être vu ae plusieurs côtés. Je consentirai à tout ce que vous voudrez, j'avouerai les torts que vous me supposez et dont je n'ai pas conscience, si cet aveu peut vous être agréable en quoi que ce soit. Vous avez trop de douleurs à supporter, et de trop justes, et de trop profondes, pour que jamais il vous vienne de moi la plus légère contrariété qu'il me serait possible de vous éviter. Quant aux lettres, je ne sais pas comment vous avez pu imag^iner qu'il me pût entrer dans l'esprit de mettre le public en tiers dans ces entretiens d'une confiance si intime, ni ce que 31. Cottu pouvait avoir à peser et à décider au sujet de la communication que je vous demandais en vue d'un travail qui me préoccupe quoique incertain.

Au reste, ces lettres je n'en veux plus. Vous me les confieriez maintenant, que je les renverrais sans les ouvrir.

Celles à Denys Benoist avaient été copiées par sa femme qui me les a réclamées ensuite sous un prétexte auquel je n'avais fait aucune attention, mais qui m'est à présent expliqué par ce que vous dites. Au reste, elles ne contenaient rien qui put me servir pour ce que j'ai en vue.

Le temps me presse de son poids, les ans m'emportent, mais, quoique vous en pussiez penser, rien n'emportera jamais les sentiments que vous m'avez connus pour vous, et qui sont devenus mon âme même.

Mercredi, 26 octobre 1853.

Le silence n'est pas l'oubli mais, je vous l'avoue, je craignais le vôtre. Vous retrouver, retrouver votre cœur m'a fait plus de bien que je ne saurais vous l'exprimer. Très certainement nous nous reverrons, mais à quelle heure est-on sûr de se rencontrer? Car nous demeurons bien loin l'un de l'autre, et mes jambes, il s'en faut de beaucoup, ne me portent plus comme autrefois. Je me suis casé au Marais, rue du Grand-Chantier, 12, près du Temple. Il me faudrait presque pour vous joindre les ailes de vos Oiseaux^. De plus, j'ai oublié la rue, de sorte que je charge quelqu'un de vous porter cette lettre, afin d'être certain que vous la recevrez. Oui, rapprochons-nous, pour ne plus nous séparer qu'à l'heure oii l'on ne se dit pas adieu, mais au revoir, et, grâce à Dieu c'est toujours à bientôt.

A vous, comme il y a trente-cinq ans.

Je m'aperçois que votre lettre est du 2i. Je ne la reçois qu'à l'instant même.

' M'"« Coltu était, on 1833, veuve depuis quatre ans et demeurait au couvent des Oiseaux-

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CCLXXVll

Lundi, 5 décembre 1853.

Voilà quinze jours que je ne suis sorti de chez moi, oiij'ai passé des moments fort peu agréables. J'avais une cuisinière qui s'entendait pour me voler avec les portiers dont elle est la nièce, et qui m'avaient répondu d'elle. Outre cela, elle recevait des hommes la nuit, de sorte que j'aurais pu, comme cet autre, me réveiller le matin, le cou coupé. Il a donc fallu que moi et mon domestique fussions là sans cesse pour veiller, jusqu'à ce que j'aie été débarrassé de cette coquine. Cette manière d'être dans son intérieur, ne rend pas la vie extrêmement agréable à soixante-douze ans. Il y en a de plus triste encore; on se dit cela pour se consoler, et cela ne console guère. C'est, en effet, à peu près aussi raisonnable que si l'on prétendait que la gravelle de mon voisin doit me soulager de ma goutte. Mais, en général, nous sommes faits de telle façon qu'on n'a pas tort d'user avec nous de raisonnements de cette force. Nous voilà retombés dans le brouillard, précisément parce que je pourrais sortir à cette heure moins difficilement. Puis viendra la pluie, ou la neige, et que sais-je encore? Tous les agréments de notre beau climat, comme on le nomme. Mettez-vous bien, autant que vous le pourrez, à l'abri de ces agrémentslà. Le peu que j'apprends de l'état des choses chez nous et ailleurs, par les personnes qui me viennent voir, ne me remplit pas l'esprit d'idées plus gaies. Heureusement j'ai des livres à l'aide desquels je me réfugie dans d'autres temps. Valait-il mieux que le nôtre ? Non, mais en traversant ces marais, la pensée

y découvre çà et là quelques fleurs qu'elle cueille en passant. Dans ce qui fut, on choisit ce qui plaît; dans le présent, on ne peut choisir ; il faut l'avaler tout entier tel qu'il est, et bien peu de gens, ce me semble, s'y décident sans faire la grimace.

Panurge, dans je ne sais quelle île, en trouva tous les habitants occupés, qui à ceci, qui à cela. . . « Aultres, dit-il, faisaient de nécessité vertu, et me semblait l'ouvrage bien beau et à propos ». Je suis de l'avis de Panurge.

Je suis d'avis aussi que vous m'aimiez un peu, attendu que je vous aime beaucoup, et ce n'est pas d'hier.

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