‹ Le prêtre et le medecin devant la sociétéChapitre 24 sur 37 · CUJUS CENTRUM EST UBIQUE ET CIRCUMFEKENTI A · texte numérisé non relu

CUJUS CENTRUM EST UBIQUE ET CIRCUMFEKENTI A

NUSQUAM. » Mais il y a celte difl'érence que, si Pascal parle de la nature, il est inexact, et que saint Bonaventure, qui parle de Dieu, demeure dans le vrai et s'élève au sublime de la pensée humaine.

Nous avons vu précédemment, au xiii« siècle, le moine franciscain Pvoger Bacon, parler clairement de la composition et des effets de la poudre à canon, des poudres fulminantes, des télescopes, des bateaux à vapeur, des chemins de fer. Le dominicain, Vincent de Beauvais, dans le même siècle, a prouvé que la terre est ronde, et que le contraire est une absurdité. On sait que Job a dit, il y a trois mille ans : Appendit terram super nihilum (26-7) , Dieu a suspendu

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la tcri'c dans l'espace. Voilà donc aussi les lois du monde physique, l'attraction, etc., clairement signalées !

Il n'est pas jusqu'au système pénitentiaire qui ne nous soit venu de l'Eglise ou des moines.

M. Guizot a dit, dans son Histoire de la civilisation : « Il y a un fait trop peu remarqué dans les institutions de l'Eglise; c'est son système pénitentiaire, système d'autant plus curieux à étudier, qu'il est, quant aux principes et aux ap lications du droit pénal, presque complètement d'accord avec la philosophie moderne. Si vous étudiez la nature des peines de l'Eglise, des pénitences publiques qui étaient son principal mode de châtiment, vous verrez qu'elles ont surtout pour o!)jet d'exciter dans l'àmc du coupable le repentir, dans celle des assistants la terreur morale de l'exemple. 11 y a bien une autre idée qui s'y mêle, une idée d'expiation. Je ne sais, en thèse générale, s'il est possible do séparer l'idée d'expiation de cette peine, et s'il n'y a pas dans toute peine, indépendamment du besoin de provoquer le repentir du coupable et de détourner ceux qui pourraient être tentés de le devenir, un secret et impérieux besoin d'expier le tort commis.

«• Mais, laissant de côté cette question, il est évident que le repentir et l'exemple sont le l)ut que se propose l'Église dans tout son sys-

Icme pcnllcntlairc. ]N'est-ce pas là aussi le but d'une législation pénale européenne ? Aussi , ouvrez leurs livres, ceux de M. lienihani, par exemple, vous serez étonné de toutes les ressemblances que vous reconnaîtrez entre les moyens pénaux qu'ils proposent et ceux qu'employait l'Eglise. »

Pour faire sentir davantage encore la vérité des assertions de M. Guizot, nous citerons M. Moreau de Chiistophe, inspecteur général des prisons de Paris, qui, descendant dans les détails, s'est inspiré dans Mabillon, dont, entre autres choses, il dit ces paroles remarquables : « C'est au P. Mal)illon, pour le dire en passant , qu'est due la première pensée du système pénitentiaire américain, pensée toute monastique et ton le française ». (i)

(i) Nous appieuoiis, au motneut où nous traçons ces ligues, que le coiigiès belge, où siégeaient des représentants de toutes les nations pour la lédaclion d'un progiamnie européen sur le système pénitentiaire, vient d'être terminé à la satisfaction des diverses croyances religieuses de ceux qui le composaient. Et c'est le catholicisme qui en a inspiré les bases et les plus généreuses conceptions. Tous les membres , hors deux, ont pioclamé la nécessité de corporations religieuses pour le soin des piisonnieis.

M. Morcau-Christophe a , de son côlé , fait entendre les plus nobles , les plus consolantes paroles. Le portrait qu'il a tracé de l'humble Frère, enfouissant sa jeunesse au fond des maisons de force, dans l'espoir d'y changer quelques

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Mais nous aimons encore niionx l'aJinirable réalisation des beaux systèmes pénitentiaires de plusieurs prêtres, nos contemporains, dont le zèle a deviné les besoins de l'époque, et y a pourvu sur plusieurs points à la fois. M. rab])c Fissiaux, à Marseille, nous paraît avoir le plus complètement réussi. PSous avons visité nousmème sa colonie des jeunes clHenns. L'établissement de Saint-Pierre, qu'elle occupe dans la paitic la plus élevée du quartier de la Madeleine, réunit à la plus grande salubrité toutes les commodités désirables. Honneur à l'autorité et à la ville qui ont compris et secondé le généreux dévouement de M. Fissiaux! Il a tellement calculé les elîets moraux et hygiéniques des moyens qu'il emploie, que l'ennui et le vice sont devenus impossibles pour les hôtes de St-Pierre. Les travaux de toute espèce de métier sont si bien distribués à chacun d'eux , suivant leuis

aines , portait l'empreirite d'une conviction profoucle. M. Moreaii ne demande pas seulement qu'on confie à i^*i^ religieux la direction morale des détenus, il voudrait aussi que tous les jeunes gens qui se préparent à ce rude noviciat ftnsent exempts de la conscription. Son discours a produit une impression on ne peut plus favorable, et, eu proclamant la nécessité du patronage religieux au dedans comme au dehors de la prison, le congrès a rendu à la société un seivice dont tous les hommes de bien lui tiendront compte.

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aptiludes, qu'ils les rendent propies, en reuiranl dans la société, à partager l'état de leurs parents. XJ'esl pourquoi une division est affectée à l'exploitation de la ferme; les autres sont distiihuées dans des ateliers et iravailtent sous des maîtres parfaitement choisis. Le prix de leurs travaux sert en partie à payer les maîtres, en partie à leur former une petite masse dont l'inlérêt accroît chaque jour le fonds, et qu'on leur donne, à leur sortie, avec des précautions qui les mettent dans la nécessité de continuer leur état , soit seuls, soit sous un maître. Mais ce n'est pas tout. M. Fissiaux a trouvé le moyen de leur donner une éducation conforme au genre de vie qu'ils sont appelés à mener plus tard, et même à leur apprendre des arts d'agrément. Quel est le visiteur qui n'a pas pleuré d'attendrissement en entendant leur chœur de musique, lorsqu'il pense à l'abîme d'où ont été tirés ces jeunes gens par une main si éminemment charitable? Qui n'a encore versé de ces douces larmes en voyant les soins tendres et empressés des dames pieuses, que ce Vincent de Marseille a préposées à ses chères orphelines.

M. Fissiaux a compris que des religieux seuls étaient capables du dévouement nécessaire au succès de son œuvre, et il a organisé le noyau d'une congrégation dévouée au service des prisonniers. Voilà une nouvelle carrière ouverte à

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la pieuse et sainte activité de la jeunesse actuelle, et cette carrière grandit; de tout côté on réclame le bienfait des établissements de M. Fissiaux, La Suède lui a même demandé des notes sur son système pénitentiaire. En ce moment même où nous écrivons ceci, M. Fissiaux est à Turin, où il a été appelé pour fonder un nouvel établissement.

Voici comment s'exprimait l'Lnivers dans son n<* du § novembre 1847, sur la nécessité de confier le soin des prisonniers à la charité des congrégations monastiques : « Le régime cellulaire ou le régime en commun, l'isolement partiel ou l'isolement absolu, ne sont possibles qu'à l'aide de congrégations monastiques. 11 faut des prisonniers volontaires pour sympathiser avec les prisonniers de force; il faut des captifs de Jésus-Christ pour soulever les chaînes, pour remuer la paille, pour dompter le désespoir des captifs de la loi humaine. Il faut un cœur d'apôtre et de religieux pour relever l'âme abattue, pour régénérer le cœur flétri et l'intelligence avilie du condamné. Il faut le triple frein de la charité , de la piété et de l'espérance divine pour enchaîner ces êtres dépravés qui courent au suicide à la folie ou à l'abrutissement par la débauche!

« Le sentiment général a compris cette vérité : les hommes les plus prévenus sont obliges

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de la reconnaître, cl l'administration s'honore en la menant en pratique. « Quand on voit, dit « M. Moreau-Chrislophe, l'ordre admiral)le qui « rè^ne dans les maisons de Montpellier, de « Clairvaux, de \'annes, et les quartiers de « femmes de Fonlevrault, Beaulieu et Limoges, « dont la surveillance est confiée aux saintes « Sœurs de Marie-Joseph ; quand on visite ces « ateliers silencieux, ces réfectoires silencieux, « ces préaux silencieux, où toutes à la file, une « à une, se promènent pas à pas ces femmes « résignées, brisées, obéissantes, sous l'œil \'i- « gilant des Sœurs, prisonnières et silencieuses K comme elles, on se demande quoi de plus in- « timidant, quoi de plus répressif, quoi de plus « pénitentiaire! />

C'est chez les ecclésiastiques plus que dans aucune autre classe de la société , que l'on trouve la dignité, la fermeté, la grandeur de caractère, l'indépendance de pensée et d'opinion, jointes le plus souvent à une forte intelligence et à une haute raison philosophique, et même politique au besoin. Ces précieuses qualités se sont fait remarquer, en tout temps, chez un grand nombre de prélats et de prêtres. INous n'en citerons ici qu'un seul fort connu, M. l'abbé Emery

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qui , par une rare prudence, une sainte liberté et une mùie énergie, étonna iNapoiéon lui-même, lui qui commençait à ne s'étonner de rien ni de personne. Voici comment parle de l'abbé Emery, le dernier historien de Pie Vil :

« La persécution continuait; treize cardinaux avaient été arrêtés, exilés, dispersés en plusieurs lieux de surveillance; le pape lui-même, prisonnier àSavone, était l'objet des plus odieuses mesures; on lui relirait un à un des serviteurs dévoués, on lui saisissait ses papiers et même ses bréviaires. Trente évêques français réclamaient l'institution; mais les communications étaient interrompues par la bulle d'excommunication; le pape ne pouvait la donner. INapoiéon convoqua un comité ecclésiastique où (îgui'aient les cardinaux Fescli cl Maury, et l'archevêque de Malines, M. de Pradt. Un simple prêtre, l'abbé Emery, homme recommandable par sa science et sa haute vertu , y confondit avec une admirable simplicité l'orgueil du vainqueur des rois de la terre. Napoléon, s'adressant à lui avec un regard qui semblait vouloir imposer la soumission, lui dit : Monsieur, que pensez-vous de l'autorité du pape? M. Emery, jetant les yeux avec déférence sur les évêques, comme pour leur demander la permission de répondre, répliqua avec calme et douceur : Siie, je ne puis avoir d'autres sentiments sur ce point que celui

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qui est contenu dans le catcchlsnic enseigné par vos ordres dans toutes les églises. Or, à la demande : qu'est-ce que le pape? on répond qu'il est le chef de l'église, le vicaire de Jésus-Christ, à qui tous les chrétiens doivent l'obéissance, rVapoléon fut surpris de celte réponse, balbutia le mot de catéchisme eli>nssd a une autre question. « Je ne conteste pas la puissance spirituelle du pape puisqu'il l'a reçue de Jésus-Christ, ditil; mais Jésus-Christ ne lui a pas donné la puissance temporelle, c'est Charlemagne qui la lui a donnée, et moi, successeur de Charlemagne ^ je veux la lui ôter, parce qu'il ne sait pas en user et qu'elle l'empêche d'exercer ses fonctions spirituelles. M. Emery lui opposa le passage si remarquable de Bossuet dans la Défense de la déclaration du clergéy où il est dit : ce On a « concédé au Siège apostolique la souveraineté « de la ville de Rome et d'autres possessions, « afin que le Saint-Siège , plus libre et plus as- « sure , exerçât sa puissance dans tout l'univers. « Nous en félicitons non-seulement le Sié'je apos- « tolique, mais encore l'Église universelle, et ff nous prions de tous nos vœux que, de toutes i< manières, ce principat sacré demeure sain et « sauf. ^>

« Napoléon se recueillit et répliqua avec assez de douceur : « Tout cela était vrai au temps « de Bossuet, où l'Europe reconnaissait plusieurs

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« maîtres; il n'était pas convenable alors que « le pape fût assujéti à un souverain particulier. « Mais quel inconvénient y a-t-il que le pape « soit assujéti à moi, maintenant que l'Europe (f ne connaît d'autre maître que moi seul? » Il y a dans les esprits éclairés une sorte de don prophétique. L'abbé Emery fut comme inspiré dans cette sin)ple et belle réponse : « Sire, vous i< connaissez aussi bien que moi Ihisloire des « révolutions : ca qui existe maintenant peut V. ne pas toujours exister. A leur tour, les in- (f convénients prévus par Bossuet pourraient « reparaître. 11 ne faut donc pas changer un « ordre si saiiement établi. »

« Le lendemain de celte séance, le cardinal Fcsch voulant parler affaires ecclésiastiques à l'empereur, celui-ci lui dit : Taisez-vous, vous êtes un ignorant; c'est avec M. Emery, qui sait la théologie, que je veux m'en entretenir. Un homme tel que lui me ferait faire tout ce qu'il voudrait, et peut-être plus que je ne devrais. »

Autre exemple d'un grand caractère qu'a montré un prêtre remarquable de la même époque. Dom Augustin de Leslrange, supérieur général des Trappistes, venait de sauver, en 92, touic sa coni?ré"ation du naufrage universel des ordrcs religieux. Cet homme, digne d'une éternelle mémoire, était allé visiter M. Emeiy en prison pour lui rendre ses hommages comme à

un confesseur de la fol, et pour témoigner en ïncnie temps son profond attachement à Pie VII, qu'il eut aussi le bonheur de visiter dans sa captivité. Napoléon le sut et soupçonna D. Augustin. Celui- ci n'en continua pas moins de rendre hautement témoignage à la vérité, quoiqu'il comprît parfaitement qu'il s'exposait à la fureur du despote dont il avait accepté les bienfaits en des temps meilleurs, et qui d'un seul mot pouvait le perdre lui et toutes ses maisons. Enfin il fut arrêté. Et, du fond de sa prison, il ne craignit pas d'écrire au supérieur de la Ceruara (en Piémont), pour l'engager à rétracter publiquement le serinent qu'il avait imprudemment prononcé. Citons au moins les premières lignes de sa sublime lettre, c'est un monument précieux de la fidélité de la Trappe au Saint-Siège. Elle montre comment toutes les démarches de D. Augustin et la solennelle rétractation de la Cervara, ainsi que les souffrances et la dure captivité de ses généreux habitants, que la Trappe ne craignait pas de rompre la première le silence universel de cette époque de peur universelle. Ce que n'osaient ni les rois, ni les évoques, un pauvre et humble moine l'osa. Voici donc le commenceluent de cette lettre :

« La sainte volonté de Dieu. C'est du fond de ma prison, mon cher ami, et au milieu du bruit, non pas encore des chaînes, mais du moins

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des grosses clefs et des longs verroux, que je vous écris. C'est dans l'épouvante que me donnent par les yeux les grilles et les barreaux de fer, ou hien la perspective d'une troupe d'hommes perchés sur le haut d'une tour, d'où je crains sans cesse qu'ils ne se précipitent en bas, soit par inadvertance, soit volontairement; c'est dans l'horreur que me causent par mes oreilles les cris, les hurlements, les i)lasphcmes ou les chants effrénés d'une foule d'individus qui sont peuLctre meilleurs que moi devant Dieu, mais dont l'aspect fait frémir; c'est après avoir été réveillé chaque nuit, non par la douce cloche de matines, mais par la visite d'un geôlier qui vient à minuit troubler votre repos par le bruit des verroux qu'il ouvre et qu'il ferme sur vous; c'est enfin, et surtout dans l'incertitude de ce qui m'arri-

vera, que je vous écris ma dernière résolution

Vous dites : Que de^neiulront nos frères , et comment feront- ils pour vivre? Raisons purenîent humaines, grossièrement sordides, et qui, par conséquent, ne doivent pas vous arrêter un moment. Doit-on, en effet, hésiter un moment à donner ses biens, quand on doit être disposé à donner son corps et sa vie? J'ai rougi en lisant cette raison-là. « (^Les Trappistes ou l'ordre de Citeauac y au xix^ siècle, par M. Gaillardin).

Dom Augustin devait cependant poursuivre sa périlleuse cairière. Dieu lui ménagea son

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élargissement sur un simple équivoque de mois du prciel général de la police, et encore, alors qu'il était obligé de fuir en Angleterre, il y emportait les bulles d'excommunication de l'empereur que sa police relenait cachées, el il puisait dans cette pièce importante la connaissance des intentions du Souverain Pontife et un nouveau courage pour l'accomplissement de ses nobles devoirs.

Parlerons-nous ici du talent oratoire de la chaire, de l'éloquence sacrée? Notre sujet ne semble pas absolument i'exigei'. Cependant, comme la science de la prédication est un ministère éminemment pratique, et que c'est la puissance de la parole évangélique qui a régénéré le monde, Prœdicate Evangelium onini crealurœ y docete omnes génies , nous ne pouvons nous dispenser de dire au moins quelques mots sur l'immense influence que la chaire catholique peut exercer sur l'esprit et le cœur des hommes, et même sur les plus hautes intelligences.

Qui pourra nous dire le charme secret et puissant que Dieu donne à la parole du missionnaire apostolique? On peut aflirmer que l'irrésistible parole de saint François Xavier a converti plus de nations que les puissants écrits de Bossuet n'ont converti de personnes. Nous ne craignons pas de le dire, l'humble parole du pauvre pusiCLir de la dernière paroisse de campagne en-

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voie plus d'âmes au ciel que les éloquents ouvrages de nos plus beaux génies, qui ne peuvent être fécondés et vivifiés qu'en passant par la bouche du prêtre, du chef du troupeau qui prépare à tous ses enfants cette nourriture dure, sèche et morte, qui leur était complètement inassimilable.

Nous ne pouvons citer ici les noms et les chefsd'œuvre de tous les orateurs de la chaire chrétiennej ces détails seraient infinis. Que l'on nous permette de rappeler sommairement quelques passages des plus frappants de quelques-uns d'entre eux.

Quand MasslUon prêcha à Versailles son sermon sur le petit nombre des élus, et qu'il en fut à ces paroles dont l'écho retentira à jamais dans les siècles : <' O Dieu! où sont vos élus? Et que vous reste-t-il pour votre partage? » Tous les journaux du temps rapportent que « l'auditoire se leva par un mouvement spontané, en poussant un cri sourd et lugubre de frayeur et de foi, comme si la foudre fût tombée tout à coup au milieu du temple. » — On se rappelle ce mol sublime du même Massillon prononçant, devant un auditoire aussi nombreux que brillant, l'éloge funèbre de Louis -le-Grand : le grand orateur reste un moment dans un silence grave et solennel; et, après avoir jeté les yeux sur les objets tristes et funè])rcs qui l'entouraient, oubliant

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l'cxorde qu'il avall préparé, il y substitua, par une soudaine illumination, celui-ci : « Dieu seul est grandîmes frères, etc. « — « 11 nous sera permis de dire ici, dit d'Alembert, pour niellre le comble à l'éloge de Massillon, que le plus célèbre écrivain de nos jours, M. de \'ollaire, fait des sermons de ce grand orateur une de ses lectures les plus assidues, que Massillon est pour lui le modèle des prosateurs , et qu'il a toujours sur la même table le Petit Carême à côlc d'y^thalie. »

Le célèbre prédicateur Bry daine lançait de la chaiie, à Sainl-Sulpicc, en 1701 , ces paroles formidables , qui faisaient encore tressaillir le cardinal Maury plus de cinquante ans après : « Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très- Haut dans des temples couverts de chaume. J'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés, dont la plupart manquaient de pain! J'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion ! Qu'aije fait, malheureux! J'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu! J'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et lidèles que j'aurais dû plaindre et consoler! C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou sur des pécheurs audiicicux et endurcis, ah! c'est ici seulement; au

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milieu de tant de scandales, qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire, d'un coté la mort qui vous menace, et de l'autre, mon grand Dieu qui doit vous juger... C'est Dieu qui, dans quelques instants, va remuer le fond de vos consciences. Frappes aussitôt d'eftVoi , vous voudrez vous jeter entre les bras de ma charité, en versant des larmes de componction cl de repentancej et, à force de remords, vous me trouverez assez éloquent. Eh! sur quoi vous fondez-vous donc, mes frères, pour croire votre dernier jour éloigné? Est-ce sur votre jeunesse? Oui, répondez-vous; je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Ah! vous vous trompez du tout au tout : ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans, c'est la mort qui a déjà vingt ans, trente ans d'avance sur vous... Eh! savcz-vous ce que c'est que l'éternité? C'est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots seulement dans le silence des tombeaux : toujours, jamais! jamais, toujours! Et toujours, pendant ces effroyables révolutions, vm réprouvé s'écrie : Quelle heure est-il? Et la voix d'un autre misérable lui répond : L'éternité! »

L'abbé Carron, dans l'histoire qu'il a écrite de Boursoul , rapporte le passage suivant : « Apres avoir été long-temps à prier dans sa chambre, vers- les deux heures de l'après-midi, il se lit

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porter à Toussuints, et à trois heures monta en chaire pour y prêcher son sermon sur la gloire et le ])onheur des saints. Il eut dans son débit la vigueur et l'impétuosité de la jeunesse : sa voix avait un éclat extraordinaire; ses mouvenjenls étaient si rapides, son geste si véhément, qu'il désignait ce qu'il allait dire avant de l'avoir prononcé. Vers la fin du premier point , après la description la plus vive et la plus touchante des beautés du paradis et de la joie des bienheureux dans le ciel, il fit un nouvel eftort et s'écria : " INon, mes frères, jamais il ne sera donné aux « faibles yeux de l'homme de soutenir ici-ljas « l'éclat de la Majesté divine; (ensuite baissant « la voix) ce ne sera que dans le ciel que « nous le verrons face à face et sans voile. » Ces mots furent prononcés d'une voix sonore et d'un ton pénétrant : il les répéta en latin, videhiiniis euni slcutl est ; et en finissant ces dernières paroles, courbé sur le bord de la ciiaire, il expira. Ses yeux étaient fixés vers le ciel, et demeurèrent constamment dans cette position. L'église était remplie d'une allluence de peuple extraordinaire, et la consternation fut prompte et générale : les uns poussaient des cris, les autres répandaient des laimes; ceux-ci tombaient en défaillance, ceux-là disaient tout haut : C'est un saint; il est mort en parlant du bonheur du ciel. On entendit la voix d'un enfant qui pro-

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fera ces paroles : Il parlait du paradis et il y va. »

L'aljbé Can-on ajoute : « Que Boursoul , dont l'éloquence était si véhémenle quand il tonnait contre les vices, ou retraçait l'inipénitence finale, lut mort en peignant les rigueurs de la justice divine ou les tourments de l'enfer, celte fin n'eut pas été si surprenante; on aurait pu en attribuer la cause à l'impétuosité de son caractère, à la force de ses mouvements et au feu de son discours : mais il meurt en parlant tranquillement du bonheur du ciel; il meurt précisément à l'endroit de son discours où il répète que nous verrons Dieu; il meurt dans le sermon qui termine son carême; il meurt de la manière dont il avait mille fois demandé au Seigneur la grâce de mourir! Qu'on rapproche sa vie de sa mort, et l'on conviendra que celle-ci est aussi extraordinaire dans son principe, que l'autre est édifiante et frappante dans sa sainteté >j.

On cite deux célèbres prédicateurs italiens morts en chaire, savoir : Tornielli et Vilellesclii; saint François de Sales en descendant de chaire, à Lyon. Grégoire de Saint-Vincent et Montgodin expirèrent, dit-on, au confessionnal. Saint André Avillin mourut à Vlntroibo, et le cardinal de Berulle à la consécration de la messe. Saint Thomas de Cantorbery, comme on sait, saint Stanislas, saint Prétextât, tous évèques,

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furent martyrisés dans leurs églises même, en prières , ou en offrant le sacrifice de Jésus-Christ et le leur.

Nous ne pouvons ni ne voulons parler ici des célèbres prédicateurs de nos jours, qui sont les gloires vivantes de la chaire chrétienne de France. Qui ne connaît les Combalot, les llavignan , les Lacordaire, etc. Toute la France, pour ne pas dire l'Europe, admire cette éloquence prodigieuse, cette éloquence de feu, du R. P. Lacordaire qui maîtrise et éleclrise étonnamment son auditoire, même physiquement , pour ainsi dire (i). Ce qui distingue encore particulièrement le rare talent du P. Lacordaire, c'est de s'être créé un genre oratoire tout nouveau , tout original et parfaitement adapté au besoin actuel du siècle; c'est enfin si manière inimitable, ou plutôt cette rare fécondité de génie qui vous présente toujours de nouveaux aperçus , des idées nouvelles , pour apaiser la faim intellectuelle de son auditoire , et surtout de la jeunesse, si désireuse d'entendre des paroles brûlantes de liberté. On a dit que cet ora-

(i) Oa a dit qu'il remue son auditoire comme de l'eau dans un vasej que ces grands flots de têtes qui inondent la nef, les bas-côtés et les galeries, ondulent sous sa parole comme des vagues sous un coup de vent; que tout ce grand corps immobile frissoinie , murmure, éclate....

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leur extraordinaire parie de la liberté comme Mirabeau , et de Dieu comme Bossuet.

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