‹ Le prêtre et le medecin devant la sociétéChapitre 25 sur 37 · IV · texte numérisé non relu

IV

Considérons maintenant la science du prêtre, prise à l'époque actuelle, au xix^ siècle.

Si l'on peut aflirmerquele clergé français, malgré la décadence des études, est encore aujourd'hui le coi'ps sacerdotal le plus instruit de toute la chrétienté, on est néanmoins obligé de convenir qu'il n'est généi'alemenl pas assez à la hauteur scientifique et littéraire de la nation la plus savante, la plus polie et la plus attique de l'Europe.

Il est certain que si , depuis un demi-siècle , le clergé avait toujours pu tenir d'une main ferme le sceptre de la science, comme jadis, etqu'il n'eût pas laissé pâlir ce phare lumineux qui éclairait le monde, on n'aurait pas vu de nos jours les sciences humaines, particulièrement les sciences naturelles cl physiques , se dévier si déplora])lcmcnt de la ligne catholique. C;ir enfin, il faut bien le dire, depuis que les gardiens de la science se sont endormis dans le sanctuaire et que leurs lampes se sont éteintes, on voit généralement nos sciences devenir athées comme nos lois. Dieu, de qui dérivent les sciences et les lois, est banni des unes et des autres. Voilà l'œuvre impie

de l'orgueil humain. Un trop grand nombre do savants du siècle, dans le délire de leur supeil)e et vaniteuse raison, se sont dit, au moins par leur conduite scientifique : Nous célébrerons, nous exalterons la magnificence de notre parole; les sciences et les vérités couleront de nos lèvres et de nos plumes comme de leur source et de leur principe. Qui sera au-dessus de nous? Lingiunn nos tram niagnijicahimus , labîa nostra à nobis siuit; qais Doniinus nos ter est ? (Ps. 1 1 .) 11 est donc devenu nécessaire, aujourd'hui plus que jamais, que le clergé ressaisisse le puissant levier de la science, pour remuer et soulever la société française tout entière. La science exerce partout et toujours un empire irrésistible. Ce moyen, dans notre siècle savant et scrutateur, doit venir en aide au prêtre pour contribuer à le njaintenir dans le degré de considération et d'influence sociales nécessaires à l'exercice de son saint minlstèie. Le prêtre doit redevenir le minisire de la science et des progrès. Telle est la nécesssilé du siècle. Croit-on que, si les prêtres possédaient comme autrefois le trésor des sciences humaines, on leur refuserait le respect et la considération? On n'en aurait pas la pensée parce qu'on \\ç,\\ aurait pas le pouvoir. Que le clergé donc se lève en masse, comme un seul homme, contre la sience laïque rationaliste, contre la science de l'Université, toutes les fols

242 LK puetrt:

qu'elle quittera la ligne catholique j qu'il marche couiageusement et hardiment à la conquête de la liberté religieuse et de la liberté d'enseignement. Mais cette grande œuvre, celte noble et sublime conquête, ne doit s'opérer et s'accomplir que d'une manière toute pacifique, par des moyens qui ne sortent jamais des limites de la modération, de la charité et de l'ordre légal : et ces armes sont invincibles.

Or, ces moyens légaux, ces armes invincibles, celte haute force morale, celle grande puissance des idées, qui forment l'opinion et la raison publiques, arriveront nécessairement au clergé par la forte, l'opiniâtre culture, Vùriprohus labor des hautes sciences divines et humaines.

Le clergé, ne pouvant vaincre, à l'heure qu'il est, l'Université par l'enseignement oral, public, olliciel, il la débordera et la vaincra tôt ou lard, s'il le veut, ou du moins en soutiendra dif^nement la concurrence scientifique (parce qu'il a la force morale pour lui) par la puissance de la presse et des ouvrages scientifiques et littéraires. Où sont les puissants écrits, les hautes productions scientifiques et littéraires de l'Université? On les cherche vainement dans ce déluc^e d'écrits que chaque année fait éclore au grand soleil de la publicité.

Si l'on en trouve quelques-uns à l'écart, dans Tombre , sont-ils purs de tout levain de mau-

DEVANT LA SOCILTE. S.p

vaisc (loclriiie, sont-ils catholiques, orthodoxes? Et, s'il ne le sont pas, ils seront nccessairenienl vains et sléiiles pour le bien, pour ne pas dire puissants et féconds pour le mal, parce qu'ils seront dépourvus de toute force morale, qui est l'àme , le principe vital de toute production scien. tifique et littéraire.

Si le haut clergé, c'est-à-dire l'éplscopat français, avait exécuté le projet que nous lui avons proposé il y a six ans, on serait en mesure aujourd'hui de pouvoir profiter de la liberté d'enseignement, dans l'hjpoihcse que le ciel nous l'accorde. Car enfin, y est-on suflisammcnt préparé par une forte culture scientifique et littéraire, pour la recevoir avec tous les avantaiies qu'elle comporte et qu'elle donne à ceux qui en sont dignes? 11 est permis d'en douter.

]\ous le répétons, et nous ne saurions trop le répéter, si l'on avait mis à exécution, en tout ou en partie, le projet que nous venons de mentionner, le haut clergé serait aujourd'hui scientifiquement représenté par une société savante composée de quatre-vingts prèlres, munis de tous les grades universitaires et parfaitement initiés aux plus hautes sciences, ou plutôt il posséderait, à un degré éminent, l'ensemble imposant et irrésistible des toutes les sciences et connaissances divines et humaines.

De plus, celte phalange invincible et terrible

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à rUnlversllé, comme une armée rangée en bataille, terrlhllis est castronini actes ordlnata , serait aujourd'hui en possession d'un organe officiel périodique, qui serait le champ de bataille, la grande arène de la discussion et de la polémique universelle, (i)

Un prèlre anonyme , M. i'abljé R.. A. . , a écrit , il y a deux ans, les passages suivants sur l'urgent besoin qu'éprouve le clergé de se créer un journal olîiciel, qui puisse le représenter et être l'organe aulhenlique de tous les actes émanés de la cour de Rome et de tout l'épiscopat français.

Comme le plan développé par l'auteur nous paraît présenter d'utiles aperçus, nous croyons devoir le reproduire ici textuellement en laissant, toutefois, au lecteur judicieux le soin d'en faire la juste appréciation pratique. Voici donc la forme de ce journal religieux officiel.

«f Ce journal comprendrait six parties dis-

(i) Un magnanime penpie catholique gémissait depuis des siècles sous la phis dure oppression , était privé de toutes ses libertés, de la liberté religieuse, de la liberté d'enseignement et de tous les droits politiques et civils. Un homme, nw seul homme, par l'irrésistible ascendant de la force morale et d'un invincible courage, a conquis à cette généreuse nation sa liberté religieuse avec tous ses droits civils et politiques. Ce qu'a pu faire un seul homme, un simple laïque, O'Connell , quatre-vingts évêques ne le pourront- ils pas ?

tinctes, soumises, dans les matières ihcologiques et philosophiques, à une censure spéciale.

<f 1° Les acles oiïiciels émanés de la cour de Rome et des évêques, déclarations, avis, jugements doctrinaux, ordonnances administratives, elc —

<f 2** Les acles du pouvoir civil concernant les cultes, et le culte catholique en particulier, accompagnés des discussions et des commentaires qui rcssortiraient du sujet.

« 5o Une revue exacte des écrits qui traitent des matières de religion ou de philosophie dans un sens hostile, hétérodoxe, ou simplement erroné, avec les réfutations nécessaires, indication des ouvrages qui les combattent, etc. Ce que j'entends par le mouvement du siècle, c'est particulièrement ce soulèvement des passions et de l'intelligence contre la vraie foi, ce travail prodigieux qui s'opère dans tous les esprits, à la surface de l'Europe. Or, ce mouvement, n'importe-t-il pas souverainement aux prêtres catholiques de l'étudier et de le suivre? Et cependant, est-il vrai que la plupart le connaissent, le comprennent, l'apprécient à sa juste valeur? 11 faudrait donc, non-seulement jeter un coup-d'œil d'ensemble sur le tableau, mais entrer dans les détails, distinguer les nuances, approfondir les sujets; il faudrait une polémique incessante, mais grave, réfléchie, solide, élevée, comme il con-

246 LE PKÈTIIE

vient à la doctrine catholique; et cette polémique, pleine d'actualité et de faits nouveaux, offrirait un intérêt des plus puissants, en même temps qu'elle répandrait une lumière éclatante au sein du clergé. Que de choses dont le prêtre ne soupçonne même pas l'existence , au fond de sa triste et pénible solitude !

« 4° Des nouvelles religieuses en aussi grand nombre que possible, et puisées à de bonnes sources. Un récit circonstancié des événements qui intéressent l'histoire ecclésiastique dont ce journal devrait offrir, un jour , les plus précieux matériaux. On ouvrirait une vaste correspondance qui permettrait de l'instruire en détail de tous les faits, et de démentir ou rectifier ceux que la presse journaliste s'ingénie à corrompre.

« 5° Une revue littéraire, dans le double but de rendre un compte impartial et éclairé des ouvrages qui attirent l'attention du public, et, enfin , de défendre les principes de la saine littérature. Sans doute, l'art d'écrire n'est point aussi essentiel au bonheur de l'humanité et à l'accomplissement de ses éternelles destinées que la pure doctrine; mais il honore la société, il rehausse l'esprit, il favorise le développement de la foi, il sert à élever dans le monde de ces monuments plus durables et plus solides que l'airain : c'en est assez pour que le prêtre catholique veille à sa conservation. Le jour qui marque

sa décadence est un jour néfaste, un jour de sinistre présage. Hélas! et n'y touchons-nous point? Combien le jeune clergé a besoin d'être mis en garde contre cette fausse et dangereuse littérature , contre ces allures si peu modestes , ce sansgcne méprisable, ce ton de laquais, mis à la mode par l'école moderne et par la plus grande partie de la presse journaliste ! 11 me paraît nécessaire de rappeler que la fonction de l'écrivain est une fonction sainte et respectable j qu'il faut s'y sentir véritablement appelé de Dieu; ne pas écouter un vaniteux désir de produire au dehors des pensées sans élévation et sans intérêt, sous un style sans force, sans correction, sans mérite et sans grâce. JSon datur omnibus . Vouloir imiter tant de gens à qui il coûte si peu d'écrire, c'est, de la part d'un prêtre, non-seulement offenser les règles du bon goût, mais exposer témérairement l'honneur du saint ministère.

« 6° La politique : il est impossible aujourd'hui de s'en abstenir, tant elle se trouve mêlée à tous les événements , qu'il serait impossible d'expliquer sans cela. Je crois que cette partie devrait se traiter sous forme de résumé, en grands et larges traits; jamais comme défense exclusive de telle ou telle opinion. 11 n'y a pas de dogme eu politique : le clergé ne doit être d'aucun parti, pour embrasser les différents parlis dans sa charité et devenir tout à tous.

« Ce journal, ainsi conçu, ou rédigé sur un pian plus parfait, dans un format qui permettrait de relier ensemble un certain nombre de numéros, avec une table analytique et générale des matières à chaque tome, formerait un recueil extrêmement précieux pour le clergé de la campagne et de la province, aussi bien que pour les peuples soumis à sa direction.

« 1° 11 entretiendrait "parmi le clergé cet esprit de corps, ce mouvement unanime, celle unité de vues et de nsoyens dont l'absence paralyse tous ses eiForts. Ce serait un concile permanent,

« 2° Quant aux jugements doctrinaux, il remplacerait, imparfailement sans doute, mais encore avec assez d'avantages, ce corps illustre de la Sorbonne qui a rendu tant de services à l'orihodoxie.

« 5» Il fournirait aux journaux religieux et politiques des matières toutes préparées pour la défense de l'Eglise et de ses principes fondamentaux, sans qu'ils courent le risque de s'écarter du droit chemin et de compromettre les vials intérêts de la religion par des apologies mal dirigées, des jugements sans compétence et quelquefois sans équité.

Je répète que l'omission d'une entreprise si éminemment ulilc pèse de la manière la plus grave sur le clergé, et on ne sait par quoi l'ex-

DEVANT LA SOCIÉTÉ. 2i[(J

pliquer. A elle seule, elle caractérise de la façon la plus énergique cet isolement qui nous a conduits à de si tristes résultais. Car, comment i'épiscopat justifiera-t-il , aux yeux du souverain IVÎaîlre, le silence qu'il garde par rapport aux écrits émanés de la presse? Les productions de la presse irréligieuse n'exercent-elles pas une immense influence sur les esprits, ne vont-elles pas porler de terribles ravages au sein de la société chrétienne?

« Saint Paul, qui ordonnait à ses fidèles de fuir le chrétien scandaleux, dont l'exemple lui paraissait funeste, n'aurait-il eu rien à dire de ces écrits dangereux qui volent parmi le monde, insinuent dans des milliers d'àmes un poison subtil qui y détruit les principes de la foi et des mœurs? Les cùt-il laissé circuler dans son Eglise, sans examen, sans contrôle, sans avertissement, sans condamnation? Ah! sa grande âme aurait été bouleversée , sa voix aurait éclaté à un pareil spectacle ! INotre siècle était seul capable de le contempler de sang-froid. » ÇÇiicst. miport. sur V Egl. et le clergé ccith. en France. ParM. l'abbéR. A.,p. ii6. 1846.)

Ailleurs, l'auteur s'exprime ainsi sur l'indispensable nécessité de la presse ecclésiastique ou d'un journal ofliciel pour le clergé :

« Non-seulement le clergé n'a rien entrepris pour l'établissement et la prospérité de la presse

^5o LE PKÈTKE

catholique, qui subsiste au même litre et dans les mêmes conditions que la société catholique, mais il n'a pas su se donner un journal ecclésiastique, une feuille officielle. Et comment le haut clergé n'a-t-il pas compris que c'était là le premier usage qu'il devait faire de la liberté de la presse? Il y a trente ans que cette liberté nous est accordée , et personne n'a songé à une œuvre aussi indispensable. Trente mille prêtres sont obligés d'aller chercher les nouvelles religieuses dans les feuilles laïques. Les grands problèmes qui s'agitent depuis si long-temps dans la presse périodique, le clergé n'y prend aucune part : ce sont des laïques qui défendent notre cause. Et nous sommes là, silencieux, ignorés, isolés! Et lorsque les évêques ont des communications officielles à faire au public, c'est dans les journaux laïques qu'ils les insèrent, dans des journaux dont la couleur politique, quoi qu'on fasse, se reflète sur l'article religieux lui-même. Et ce mode de publicité n'ote rien à cette haute convenance, à cette gravité respectable, à ce ton d'autorité apostolique, qui doivent accompagner les actes des princes de l'Eglise! Ah! l'histoire cherchera long-temps l'explication d'un pareil état de choses! Elle se demandera comment un clergé nombreux et éclairé a pu vivre en dehors du mouvement du siècle j pourquoi, quand tous les systèmes ont leur chaire publique, le clergé

n'a pas eu la sienne? Quoi donc! quatre-vingts cvêques ne peuvent assez s'entendre pour fournir quinze ou vingt ecclésiastiques intelligents et dévoués, vingt écrivains capables de rédiger, avec tout le soin et la maturité désirables, un journal uniquement consacré à la défense des vérités chrétiennes, tant de fois défigurées par la mauvaise presse? Tout ce qui a du cœur dans le clergé et le désir de s'instruire, recevrait celte œuvre avec reconnaissance, (i)

(i) « A la cluile de l'empire, dit M. l'abhé Gaiime, la Fiance n'avait pas un seul journal impie , pas un seul journal obscène j aujoind'hui , elle en compte plus de cinq cents où l'impiété et l'obscénité la plus révoltante se donnent la main et marchent la tête levée. Dans ce développement épouvantable du mal , il est une circonstance connue de peu de personnes, et pouitant elle en dit à elle seule mille fois plus que toutes les paroles. De tous les journaux de l'Europe et du monde, le plus décidément, le plus constamment impie, fut fondé au retour des Bourbons. Il émit ses actions à cinq cents francs ; en quinze années, elles sont montées au chiffre énorme de quarante mille francs ! Elles y seraient encore {a) si plusieurs centaines de feuilles périodiques de tous formats , spéculant comme lui sur la démoralisation publique, n'étaient venues lui faire concuirence d'impiété et d'immoralité. Comme contr'épreuve du progrès que nous constatons , tandis que la presse anti-chrétienne réalise d'aussi scau-

(a) Malgré sa décadence , ce journal vient d'ètit- acl.elé i\n demiviillion J

Nous devons reproduire ici, sur le sujet qui nous occupe, ce que nous avions déjà écrit, en 1842, c'est-à-dire quatre ans avant la publication de l'ouvrage de l'abbé 11. A.

«Note sur la nécessité de l'entière émancipation scientifique du clergé.

Nous pensons que l'émancipation scientifique

daleux bénéfices, les journaux catholiques ou végètent ou meurent de laim !

0 A la cliute de l'empire , la France n'avait à déplorer que deux éditions de Voltaire , faites avant la révolution; pas une n'avait paru sous le régime impérial. Aujourd'hui, on en compte plus de inngt-cinq , tant en France qu'en Belgique. Tout cela n'est encore qu'une faible partie du mal. Depuis trejite ans, les ouvrages les plus impies, les plus immoraux de l'ancienne littéiature , exhumés de l'oubli , et rendus plus dangereux par le luxe sacrilège de la typographie et de la gravure , ont revu le jour sous toutes les formes. Aux publications anciennes est venu se joindre un véritable déluge de productions nouvelles. Celles-ci surpassent en cynisme tout ce qii'on avait jamais vu , tout ce que l'imagination la plus dévergondée, le cœur le plus corrompu et l'intelligence la plus piofondément pervertie, peuvent inventer en fait de mal. Et, afin que cet épouvantable torient de corruption , qui roule à la surface de la France, s'infiltre plus promptement jusque dans ses entrailles et aille empoisonner la dernière racine de la dernière plante, un art infernal publie chaque malin ces productions immondes par chapitres, par feuillets; et telle est

du clergé, dont nous avions déjà fait sentir Ja nécessité dans un autre ouvrage fPensées d'un croyant catholique^ , r.c pourra recevoir sa complète réalisation qu'à l'époque où sera ladicalenient et pleinement organisée la société ecclésiastique dont voici le projet et le plan général.

Projet dune nouvelle institution ecclésiastique.

- 1° Nous proposons, à nos illustrissimes sci-

l'avidilé pour le mal , que les spéculateurs d'immoralité regardent ce moyen comme un appât infaillible pour prendre un plus grand nombre d'abonnés. Faut-il le dire? giand Dieul leur espérance n'est pas vaine! » {Où allonsnous? par M. l'abbé Gaume, vie. géa. de Nevers , etc. , page 87.)

Tous les gens de bien gémissent aujourd'bui sur cetle grande plaie morale et sociale (le feuillelonisme). Qui ne connaît aujourd'bui ces tristes productions littéraires, celte pâture immonde que l'on jette cliaque jour aux intelligences ali'amées de cynisme et de scandale, et où, comme a dit naguère un savant évêque , tous les vices ont leur tableau vivant, et toutes les hontes leur apologie. Ces déplorables fictions de talents en délire, bravant tout sentiment d'honnêteté et de pudeur, ne fout jaillir des lumièi es que de la corruption elle-même , comme ces pâles lueurs qui s'échappent, dans une nuit obscure, de la putréfaction des cadavres : ce sont les lumières du tombeau. On peut dire, avec un poète allemand , que la lumière de l'impiété est sans feu , comme celle du bois pourri^ et que sou feu est sans lumièie, comme celui de la fièvre : c'est donc une lumière de mort et un feu de trouble et de destruction.

gneurs les évèqucs de France, la création d'une société savante, dans le double but d'assurer la défense perpétuelle de la religion ou de la foi catholique, et de faire reconquérir au clergé la haute influence intellectuelle et scientifique que jadis il exerça si heureusement sur la société.

2° A cet effet, chaque prélat choisirait dans son diocèse le sujet qu'il croirait le plus capable ou qui lui paraîtrait offrir le plus d'avenir scientifique.

5° Tous les membres de cette société seraient ecclésiastiques et résideraient habituellement à Paris.

4° Cette congrégation pieuse et savante, dans un état de parfaite indépendance et en dehors de toute politique, hors la politique sacrée, aurait pour mission spéciale de veiller activement à la conservation de la foi ou de l'orthodoxie catholique, et de travailler en même temps à l'épuration des mœurs des peuples.

5° A ces fins, la société se créerait un journal quotidien ou une espèce d'encyclopédie catholique, qui se publierait sous les auspices et le haut patronage de tous les évèques de France.

6° Tous les membres de la société (chacun dans sa spécialité et sa sphère intellectuelle) se familiariseraient peu à peu avec toutes les sciences divines et humaines, et particulièrement les sciences théologiques et morales, celle

UEVANT LA SOCIÉTÉ. 255

de l'Ecrilurc sainte, l'éxégcse biblique (dans le le sens catholique et non rationaliste, cela va sans dire), le droit cnnon, l'étude des Pères et delà tradition de l'Ei^lise, l'histoire sacrée, l'histoire ecclésiastique, etc.; les sciences philosophiques, chronologiques, archéologiques, ethnographiques, philologiques; l'étude des langues orientales et particulièrement de l'hébreux, du syriaque, duchaldéen, et de quelques langues vivantes, comme l'anglais, l'allemand, l'italien, etc.; l'histoireprofanc, laphilosophiedel'histoire, etc.; de plus, les sciences physiques et naturelles, la physique générale, quelques connaissances astronomiques, cosmogoniques , géologiques, géographiques, mathématiques, chimiques, d'histoire naturelle, et surtout les sciences physiologiques (avec les principales aberrations pathologiques, intellectuelles, affectives et morales), seulement dans leurs rapports avec l'éthique, la psychologie et la théologie morale.

■yo La société aurait des associés correspondants dans la plupart des capitales de l'Europe, et surtout à R.ome; dans les Universités catholiques d'Allemagne, au collège d'Oxford; et même dans la société asiatique de Calcutta, pour toutes les questions qui se rattachent aux langues orientales et aux recherches archéoloeiques ou géologiques; en un mot, pour tout ce qui peut être l'objet de l'orientalisme.

256 LE PHÊTUE

8° Cette société, ou si l'on veut, cette espèce de cour établie au centre de toutes les sciences européennes, serait le tribunal de l'opinion publique. 11 serait donc naturcllesnent saisi de toutes les questions dogmatiques, morales, liturgiques, disciplinaires; des affaires contentleuses ecclésiastiques, de droit canon, de droit civil, de politique sacrée, de droit des nations et des gens; bref, de toutes les questions philosophiques, scientifiques, littéraires et artistiques de l'époque actuelle. Ainsi, par là serait dévolue à cette corporation savante la grave et Importante mission de faire connaître les bons livres et de stigmatiser tous les écrits mauvais et dangereux; de signaler les déviations et les erreurs de l'enseignement universitaire , y compris l'éclectisme panthélstique du collège de France et la nouvelle académie des sciences dites politiques et morales; de flageller au besoin les productions dramatiques et romantiques (le théâtre et les romans); surtout d'attaquer vigoureusement la presse périodique ou le journalisme, alors qu'il devient hostile à la religion ou dan<>ereux aux mœurs; d'en réprimer en un mot tous les abus et les écarts quelconques, et de réfuter enfin tous les mauvais systèmes religieux et philosophiques que, dans ces temps de désorganisation et de putréfaction morale, l'esprit de vertige et les folles humaines font éclore presque tous les

jours : tels sont toutes les conceptions impies ou absurdes de l'impiété moderne, l'a théisme, le déisme, le matérialisme, le protestantisme, le rationalisme, l'éclectisme, le iourriérisme, le panthéisme moderne, et cœtera ; c'est-à-dire toutes les extravagances philosophiques passées, présentes et futures.

go Ce journal serait l'organe officiel du corps épiscopal (Vançals, et par conséquent chaquci évè(|ue y ferait insérer tout ce qu'il croirait devoir être livré à la publicité, comme les mandements, les lettres pastorales et autres pièces importantes pour l'extirpation des erreurs et des vices ou pour l'instruction et l'édification des fidèles.

10° La société, avec le temps, pourra s'a^^réger de nouveaux membres, soit pour assurer la pérennité de son existence, soit pour former des professeurs pour les grands et petits séminaires, si toulefois, sous ce dernier rapport, elle ne trouve pas son complément dans l'établissement destiné aux hautes études ecclésiastiques, que l'on doit, dit-on, créer prochainement à Paris.

1 1° Nous pensons enfin qu'une telle institution est devenue en quelque sorte nécessaire dans notre siècle positif, dans ce siècle dit de sciences, de lumières et de progrès, et dans un temps où les évêques ne peuvent plus se réunir pour s'opposer aux envahissements sacrilèges et aux

258 LE PKÊTRE

sarcasmes de l'impiété. La science superbe et impie des matérialistes, des déistes et des panthéistes modernes, ne manque pas, comme on sait, de déverser de temps en temps sur le clergé l'amer dédain, pour ne pas dire l'insultant mépris. On le croit sans défense, parce qu'on le croit ignorant, arriéré, stationnaire et ennemi du progrès. Et il ne faut pourtant pas se le dissimuler ici : combien n'a-t-on pas vu naître et mourir de journaux ecclésiastiques depuis seulement une douzaine d'années? Quelle scve vitale leur manquait donc pour grandir et porter des fruits? il leur manquait l'appui des hautes sciences humaines; ils n'avalent ni mâle vigueur, ni nerf, ni critique, et ils se sont étiolés dans l'ombre.

Que le clergé ressaisisse donc le puissant levier de la science, mais d'une main désormais plus ferme, plus hardie et plus habile : placé sur le terrain solide de la vérité et armé de toute son influence morale et de sa philosophie transcendante , c'est-à-dire chrétienne, il s'opposera courageusement et constamment aux tendances anti-catholiques de l'Université.

Nous sommes persuadé que dans quelques années celte société compacte et forte de doctrine, de savoir et de science universelle , et non moins forte d'union, de vertu et de piété, formerait une phalange vraiment inattaquable, une puis-

sance scientifique à laquelle rien ne rcsislcrait, et qui, par cela inèuie qu'elle se rendrait redoutable à tous les ennemis de la religion , ne pourrait manquer d'exercer sur la sociélé une haute et salutaire influence... D'un autre côté, on sent assez quels services importants une telle création rendrait à l'Eglise et combien elle contribuerait à cimenter de plus en plus l'union de tous les évéques de France.

i2« On nous opposera peut-être quelques difficultés matérielles à la réalisation de ce projet, savoir, la privation d'un sujet distingué pour le diocèse et un certain sacrifice pécuniaire. Mais quel vide peut faire un sujet ùe moins dans un diocèse? Et qu'est-ce qu'un sacrifice de deux ou trois mille francs au plus pour un diocèse et seulement pour c[uelques années? car la société se créera facilement une indépendance matérielle à l'aide de son journal universel et de ses écrits particuliers. Quant au premier sacrifice pécuniaire, un appel à la piété du clergé ou même des personnes laïques pieuses, serait certainement entendu, et nul ne se refuserait à contribuer à l'avancement d'une œuvre aussi éminemment utile, pour ne pas dire évidemment nécessaire.

i5o On objectera peut-être encore que tous les évêques ne s'uniront jamais pour la réalisation d'une pareille conception. Cela est très-possible.

2Go LE PHÉTRE

Mais quand il n'y aurait pas unanimité pour l'adoption et l'exécution de ce projet, ce qui est même très-probable, il suOiralt, pour que le succès n'en fût pas compromis, que la majorité des prélats ou seulement trente à quarante fussent d'accord sur l'opportunité de cette institution nouvelle. 11 y a plus, n'y eût-il même qu'une faible minorité pour cette œuvre , il ne faudrait pas en désespérer absolument. Souvent les vastes entreprises n'obtiennent que lentement la plénitude de leur succès, et n'arrivent ordinairement que tard à leur parfaite évolution. Après tout, quand il n'y en aurait pas même uu seul qui voulût s'associer à cette pensée, ce ne serait pas une raison pour ne pas la produire ici. Souvent une idée en engendre une autre, une meilleure, plus profondément conçue et plus féconde en applications et en résultats

pratiques

Enfin, pour rassurer les personnes qui

pourraient être arrêtées par quelque préoccupation politique, nous affirmons hautement que cette société savante ne serait pas de nature à pouvoir jamais inspirer la moindre crainte au pouvoir; nous sommes persuadé au contraire qu'en conservant et en propageant les bonnes doctrines (religieuses, morales et sociales), qui sont le nerf des États , elle en serait constamment le principal et le plus solide appui. Seulement,

DEVANT LA SOUÉtÉ. 26 1

il faut l'avouer, elle pourrait paraître opposée îjux vues de l'Université, en ce sens qu'elle en surveillerait les doctrines, en signalerait les déviations, et obligerait en un mol ce corps enseignant à suivre constamment la ligne catholique, et à donner, comme condition de sa propre existence morale, un enseignement meilleur que celui des collèges ecclésiastiques, sous peine d'être frappés d'une radicale stérilité. Que l'Université remplisse donc ces deux conditions, et elle n'aura jamais rien à craindre de la concurrence et des prétendus empiétements du clergé. » (Extrait de notre Essai sur la théologie ?7iorale.)

Voilà ce que nous avons écrit en 1 842 , et voici ce que nous ajoutons en 1848.

11 est fort à regretter, surtout depuis qu'on a commencé à agiter les questions de la liberté religieuse, de la liberté d'enseignement, de la liberté d'association, etc.; il est trcs-fàcheux , disons-nous, que le clergé ou l'épiscopat ne se soit pas créé un journal officiel, avec cette devise du prophète Isaïe : Clama, ne cesses , quasi tubam, exalta vocem tuani (58- 1).

Tous les évoques auraient confié à cet organe officiel de la presse religieuse leurs écrits, leurs pensées, leurs vues, leurs observations, leurs moyens de défense, et même d'attaque au besoin. Cette unanimité persévérante, ces efforts

LE rnKTt'.E

généraux cimentés par l'union qui fait la force, celle unilé de pensées, de but et d'action, auraient enfin légalement établi une espèce de concile national permanent. Et l'invincible persévél'ance à reproduire unanimement et légalement les mêmes idées sur les mêmes questions, aurait fini par élever celte puissance des idées à l'état d'opinion générale ou de raison pul)lique : et des lors, la cause de l'Eglise ou de la justice eût été, sinon compiclemenl gagnée, du moins en voie d'un éclatant et infaillible succès. JNe peut- on pas faire encore ce qui, dans notre opinion, aurait dû être fait il y a plusieurs années? Si la mauvaise presse déprave et perd la société, il faut que la bonne presse la sauve et la régénère. On s'explique dilîicilement la position excentrique, ou plutôt négative, que le clergé s'est faite relativement à la liberté de la presse. Ce puissant instrument du bien et du mal , le clergé, l'épiscopat tout entier l'abandonne à ses ennemis : et l'on sait avec quel déplorable succès ils exploitent cette redoutable puissance contre TEslise de Dieu. Pour lui, le clergé, il se voile la face, il géniit el lout est dit. Oui, il faut le dire, le clei'gé seul n'a su profiler de la libei'lé de la presse périodique, il a négligé de se créer un journal calbolique, ou un organe officiel j il ne s'est pas douté qu'à l'aide de ce puissant levier il aurait pu donner au monde inlellecluei ,

moral et social la plus haule et la plus salutaire impulsion. Et si la question de la liberté d'enseignement et de la liberté religieuse n'est pas plus avancée, n'est-ce pas la faute du clergé luimême?

Le projet que nous avons en vue, nous l'avons déjà dit ailleurs, serait aujourd'hui réalisé, si l'on avait suivi le programme que nous avons publié il y a six ans. Mais ne peut-on pas encore j suppléer à l'heure qu'il est? JNous pensons qu'on le pourrait et même qu'on le devrait.

D'abord, ce journal catholique, comme on le pense bien sans doute, devrait être nécessairement seul et un dans son genre, c'est-à-dire sans concurrent ni auxiliaire, afin de posséder en luiméiîic la plus haute force morale et intellectuelle, et d'être le représentant et le conservateur du principe de l'unité universelle. De plus, il serait le signe public et le caractère irréfragable de l'union épiscopale, et donnerait un démenti formel et olliciel à tous ceux qui prétendent qu'il n'existe aucune espèce d'union parmi les évoques de France. 11 faudrait donc que ce journal fût publié sous le haut patronage de l'épiscopat français, sur de grandes proportions et sur une échelle encyclopédique, c'est-à-dire qu'il devrait être non-seulement ecclésiastique, religieux, moral, philosophique, littéraire et politique, mais encore largement et fortement

2o4 LE PuÈTIin

scientifique. 11 est inutile de faire observer qu'à ce dernier point de vue, celte espèce de moniteur universel ou encyclopédique, indépendamment de SfîM but principal, aurait encore pour mission spéciale de contrôler et de redresser les sciences humaines ou profanes, toutes les fois qu'elles se dévieraient de la ligne catholique, et de stigmatiser toutes les productions de la presse irréligieuse, (i)

Nous le demandons, si une publication quotidienne d'une telle puissance morale et intellectuelle ne serait pas capable de faire une heureuse révolution dans le journalisme de l'épocjue, de contrebalancer puissaniment l'influence de la mauvaise presse — Ce serait d'ailleurs, suivant nous, le meilleur moyen que pût employer le clergé pour reconquérir son ancienne influence scieniifique et littéraii'e, et d'augmenter encore par là sa haute influence morale. . Mais nous entendons déjà gronder l'accablante

(i) Le feuilleton serait principalement destiné anx articles de théologie nnorale les plus pralirpics, à l'administratioii de la paroisse, aux aflaires de la fabrique au point de vue légal et admini>tiatif , eu un mot à toutes les difiicuités qui suigisseul aujourd'hui si souvent dans l'exercice du saint ministère. Un lecueil de ces diverses matièies pratiques aérait d'une immense utilité au clergé inférieur, dans un temps oij il n'est guère en position de fortune pour se procurer des bibliothèques suflSsammeut pourvues.

DEVANT LA SOCIÉTÉ. 26d

objeciion qu'on nous opposera bien certainement, et nous devons avouer qu'elle est matériellement très-scrieuse. N'allez pas croire toutefois que c'est la question financièrej c'est un obstacle plus grand et infiniment plus dilîicile à vaincre qui nous préoccupe : c'est l'impossibilité apparente, sinon réelle, de tiouver un personnel actuellement compétent.

Voici cependant le moyen qui nous paraît le plus propre, sinon à conduire l'œuvre à sa dernière perfection, du moins à la commencer avec de grandes chances de succès : ce serait de créer une société composée d'une trentaine de membres qui seraient choisis, un par diocèse, parmi les professeurs des séminaires ou ailleurs , pourvu qu'ils fussent prêtres , qu'ils eussent du talent et qu'ils possédassent des connaissances littéraires et scientifiques spéciales. Aucun laïque ne pourrait jamais être admis dans la société. Cette compagnie savante pourrait se renouveler partiellement tous les ans par dixième, et serait ainsi intégralement renouvelée tous les dix ans. Chacun des membres se renfermerait dans le cercle de sa spécialité, et serait tenu de faire les plus fortes études relatives à cette même spécialité. (Voyez, pour le détail des matières, le programme des deux projets ci-dessus rapportés.)

On fournirait d'abord à l'entretien de la société

LE PKETKE

et aux frais du journal , par le moyen des souscriptions et des olTraudes des catholiques , et certes ni les uns ni les autres n'y feraient défaut (i). El d'ailleurs un journal de ce haut caractère ne pourrait manquer d'avoir un nombre immense d'abonnés, indépendamment de la majorité des membres du clergé. Est-il en France un seul Yi-ai catholique qui ne voulût pas contribuer, selon son pouvoir, au succès d'une œuvre si éminemment utile et si puissamment régénératrice? Et ne pourrait-on pas, à cet effet, organiser une espèce de société catholique sur le modèle de l'association pour la propagation de la foi, aujourd'hui surtout où presque tout se fait par voie d'association, qui est maintenant l'unique condition des grandes entreprises, tant dans l'ordre intellectuel que dans l'ordre matériel.

Si la pensée que nous venons d'exprimer est bonne en elle-même, et nous pensons que personne n'élèvera le moindre doute sur ce point, pourquoi ne pourrait-on pas la réaliser? Il ne faut pas s'arrêter aux difficultés matérielles et à

(i) Si l'on voit toujours les catholi(|ues figurer sur les listes de souscripteurs pour toutes sortes de bonnes œuvies, comme pour le Pape, les Irlandais, les Suisses, les victimes des calamités publiques , des inondations , etc. , que ne feront-ils donc pas pour les intérêts de la religion, c'est-à-dire pour les intérêts directs de leur propre cause?

UEVA.NT LA JJOCiÉTK. '^G']

quelques inconvénients possibles ou éventuels. Le tout est de commencer avec une forte résolution et une terme confiance en Dieu, et alors la Piovidence fera le reste. On ne ferait jamais rien de grand pour la religion, si on se laissait d'abord dominer par un sentiment de crainte pusillanime et par la considération des dillicultés et des obstacles matériels. Les grandes entreprises pour la gloire de Dieu commencent presque toujours, comme on sait, par de faibles instruments et de grandes dillicultés. C'est le grain de sénevé qui produit, avec la bénédiction de Dieu, un véritable arbre. Nous ne rappellerons ici qu'un seul fait connu du monde entier. Voyez l'œuvre admirable de la propagation de la foi; c'est une simple feuime qui l'a commencée. Quelles difficultés ne pouvait-on pas opposer à ce gigantesque projet? Quelle faiblesse dans les moyens, et quelle grandeur, quelle puissance dans le résultat! Si quelqu'un avait prédit que cette association naissante, avec des moyens si disproportionnés au but qu'elle a atteint, réaliserait un revenu de plusieurs millions au bout d'un petit nombre d'années, qui n'aurait regardé alors comme une chose imprévoyable , ou une espèce d'Impossibilité , ce qui aujourd'hui est devenu une heureuse et immense réalité?

Ou doit comprendre, d'après ce qui précède, que nous ne pouvons pas partager complètement

268 LE PKÈTUE

l'opinion de Ms' l'évêque de Langres sur le journalisme religieux. — Voici comment le savant prélat s'exprime sur ce point :

« Le plus sur, sans aucun doute, serait que les journalistes religieux fussent appelés à cette œuvre'sainte par les évoques.... Mais alors c'est sur les évcqucs que tomberait toule la responsabilité du journal : ce sont les évoques qui en seraient les directeurs et presque les rédacteurs en chef, ce qui est, du moins quant à présent, tout à fait impossible. » fCas de conscience.J

On voit, d'après cela , que l'on voudrait maintenir la pluralité des journaux religieux, ce qui est directement opposé à notre principe de l'unité dans la presse religieuse ofiicieile. Or, ce principe d'unité serait infailliblement détruit par l'adoption du système de la pluralité; et toutes ces petites feuilles isolées, en perdant l'unité, perdraient toute leur force par la division, en supposant qu'elles ne se détruisissent pas ellesmêmes par la polémique des luttes intestines ou des scandaleuses dissensions qui consument tôt ou tard toute société, si fortement constituée qu'elle soit. Et d'ailleurs, ces sortes de journaux ne sauraient avoir aucun caractère oOiciel général, en ce sens qu'ils ne représentent pas tout le clergé, mais seulement une fraction du clergé.

Dans notre projet, l'inconvénient redouté par Mf*^ Parisis disparaîtrait complètement. Les cvè-

DEVANT LA SOClETF.. 269

ques ne seraient ni rédacteurs ni directeurs d'aucun journal. C'est dans la société que seraient choisis le directeur ou le président, le gérant responsable, le secrétaire, le trésorier et les rédacteurs généraux. Les évêques n'auraient donc d'autre responsabilité que celle du patronage , c'est-à-dire une responsabilité purement morale. Nous déclarons du reste, en terminant ce paragraphe, que nous ne prétendons pas donner ici des conseils à nos illustrissimes seiiïneurs les évoques; nous n'avons pour cela ni caractère, ni mission spéciale. Nous n'avons voulu qu'exprimer avec simplicité nos plus intimes et nos plus inébranlables convictions.

Ces projets ou autres semblables, fussent-ils dix fois mieux conçus et mieux élaborés, ne pourront recevoir vie et fécondité que par le principe conservateur de l'unité. Or, celle sanction de l'unité de pensées , de vues, de but et d'action, qui est l'âme, le principe vital de toute association , ne peut venir que de la grande et majestueuse autorité du corps épiscopal , c'est-à-dire qu'elle ne peut procéder que de l'union étroite et réelle de tous les membres de l'épiscopat. Mais cette union forte et compacte, existe-t-elle réellement? nous ne le pen-

2'JO LE pp.l:tre

sons pas. ]Nous osons même ailirmer qu'au point de vue de l'état actuel des choses , elie est radicalement impossible. Et voici pourquoi.

Une association quelconque, de quelque nature qu'elle soft, ne peut se maintenir et se perpétuer que par l'union réelle et effective de tous ses memlîres; c'est là une chose de son essence qu'impliquent même les termes de sa constitution (i). Toute société donc qui se met en dehors de ces conditions, qui viole celte loi

(i) Chose singulière, anomalie incroyable! on permet la tenue d'assemblées délibéianles sur toutes les institutions qui n'ont d'autre objet que des intérêts matériels, tels que l'agriculture , le commerce , les aris , les sciences-, les congrès scientifiques , par exemple le congrès national pour la médecine, etc. ; e' , pou les choses les pl'is nécessaires au monde, la religion et la morale, qui constituent et assurent le bonheur de la société, la stabilité du trône ou de la puissance temporelle , on s'oppose aux réunions régulières et toutes pacifiques des évêques, qui, en ceia non-seulement obéissent aux saints canons qui prescrivent la tenue des conciles, mais se conforment encore aux termes du concordat de 1801 , qui portent : La religion catholique , apostolique et romaine, sera librement exercée en France; et même à la charte de i85o, qui pi oclame la liberté des cultes et reconnaît que la religion catholique est celle de la grande majorité des Français.

Le premier besoin de la religion catholique, apostolique et romaine , ou de l'Eglise , ce qui est la même chose , c'est de conseiver la vie et la liberté qu'elle a reçue de Dieu ; or, retf<^ vie ne peut se conserver sans un rapport continuel

essentielle qui est la raison de son existence, prépare (peut-élre sans le savoir et sans le vouloir) sa dissolution et sa ruine. Aussi l'Eglise, dans sa divine sagesse, pour prévenir ce suicide moral , avait-elle jadis établi des lois pour assurer la réunion effective de ses princi-

et pailailemcnt libre de la tête avec tous les membres et de tous les membres entre eux.

Les conciles appartiennent essentiellement à l'organisation de l'Eglise. Le droit de tenir ces saintes assemblées est non-seulement attaché au libre exercice de la religion, mais il lient encoi'e pour elle à un besoin intime de conservation^ et l'empêcher d'user de ce droit, c'est l'assujétir à un état violent, à nu état contre nature. L'Église vit de liberté j c'est son élément , sa force vitale. Comme elle doit nécessairement vivre, il faut qu'elle soit nécessairement libre. M. Combalot , dans sa défense, disait (6 avril 1844) '• « L'Eglise a triomphé de la tyiannie du glaive, elle a vaincu les faveurs, plus pesantes peut-êtic, de prolecteurs couronnés j elle vaincra désormais par la liberté, et ce sera là son plus beau, son plus magnifique triomphe....

« La liberté des cultes ne tuera que l'erreur. » « L'Ecriture sainte, dit le savant évêque de Langres , Ms"" Parisis, nous enseigne que l'Eglise est un corps; mais pourrait-on dire qu'un corps est libie quand ce n'est plus la lête qui dirige le mouvement, ou quand ses principaux membres ne peuvent plus communiquer ensemble selon leur destination naturelle? Le libre exercice de la religion comprend donc nécessairement la liberté des relations du pape avec les évêques , des évêques entre eux et avec lei fidèles de leurs diocèses. En est-il ainsi ? »

paux membres, sous la forme d'assemblées délibérantes , plus connues sous le nom de conciles et de synodes. Ces lois positives et toujours obligatoires, sinon matériellement, du moins moralement, c'est-à-dire par un organe ofiiciel qui soit une espèce de concile permanent, ce sont les saints canons, qui, aujourd'hui, sont encore en vigueur et fidèlement observés dans presque toute la chrétienté, hormis la France. Et voilà précisément pourquoi il n'existe plus en France d'union épiscopale réelle et effective.

Nous savons qu'en vertu des articles organiques (n° 4) (]), les évèques ne peuvent tenir

(1) Cet article, ou ce 11° 4, est conçu en ces termes : « Aucun concile national ou métropolitain, aucun synode diocésain, aucune assemblée délibérante n'aura lieu sans la permission expresse du gouvernement. »

Si , comme le fait observer Ms"" l'évêque de Langres , les rois Pépin , Cliarlemagne et autres, ont d'eux-mêmes convoqué des assemblées du clergé, ou des conciles et synodes, c'est qu'on y traitait des aifaires de l'Etat 5 si, dans la suite, l'autorisation du prince était demandée pour la convocation des conciles, c'est parce que les prélats qui les composaient, indépendamment de leurs pouvoirs comme évêques, étaient en possession d'une partie considérable de la puissance séculière, puisqu'ils formaient le premier corps de l'Etat. On comprend dès lors comment et potu-quoi le prince s'occupait de la convocation de ces assemblées délibérantes.

Il est, dans la loi du 18 germinal an X, ou les articles organiaiies qui n'ont jamais été approuvés par aucun pape.

(les conciles ou des synodes sans la permission de l'autorité temporelle. Mais pourquoi ne rem-

d'autres points assez curieux qui n'ont jamais été rapportés, comme, par exemple, le w 12 qui porte : « Il sera libre aux archevêques et aux évêques d'ajouter à leur nom le titre de citoyen ou celui de monsieur : toutes autres qualilicalions sont interdites ». Le 11° 20 est ainsi conçu : « Les évêques ne pourront sortir de leurs diocèses sans la permissiosi du premier consul » j c'est-à-dire, du gouvernement ou du ministre des cultes. Au 11° 4^» on lit : « Tous les ecclésiastiques seront habillés à la française et en noir. Les évêques pourront joindre à leur costume la cioix pectorale et les bas violets ».

Ces trois numéros des articles or^anù/iies n'ayant point été expiessément rapportés, pas plus que le n° 4, pourquoi ne sont-ils plus en viguetn? Si le lidicule les a tués, y a-t-il plus de raison pour laisser vivre le n° 4? Comment I quelques évêques ne pourront pas se réunir pour conférer sur des matières purement spijituelles et ecclésiastiques qui n'ont d'autre objet que le salut des âmes ou l'administration de leurs diocèses! 11 leur sera même interdit de coirespondre par simples letties , parce qu'uiie défense ministérielle s'y oppose! (a) En véiilé , cela ne se com-

(a) M. le garde-dcs sceaux, Martin (du nord), a formellement décidé qu'un concile ou sjinode existait nun-seulemenl chaque fois que quelques évêques sont réunis, mais par le fait seul d'une simple correspondance épistolairc. Les rapports par lettres qui sont permis sans restriction à tous les citoyens français, seraient donc interdilsaux évêques, précisément parce qu'ils veulent s'entendre sur les intérêts de la religion, qui, selon le concordat et la charte, doit élre Ir'6rement exercée! Et tout cela au nom de la liberté constitutionnelle. Ce sont là de ces actes excentriques que nous ne voulons et ne pouvons qualifier.

plit-on pas celte formalité prcliinlnaire? pourquoi ne demande-t-oiî pas l'autorisation légale? Le gouvernement, dans son intérêt bien compris, ne peut régulièrement s'y refuser : il n'a ni ne peut avoir aucune bonne raison pour s'y opposer, à moins qu'il ne voulût aussi travailler h sa ruine et à son suicide (i). S'il mettait un obstacle sérieux à l'exécution des lois canoniques de l'Eglise, qui n'est, après tout, qu'une

prend plus ! En quelle temps sommes-nous donc î La charte , qui proclame tant de libertés pour tout le monde , liberté du culte , liberté delà religion, liberté de la conscience, liberté de la parole, liberté de la presse, liberté de l'enseignement, etc.. , les refusera donc presque toutes à l'Église ! La charte pour elle n'est donc qu'un vain mot sans effet et sans signification III Cet état de choses est trop violent pour diuer toujours : Omne violenlum non durât.

M. Guizot semble mieux comprendre la liberté, quand il dit : « Il n'y a que la liberté généiale de tous les droits et de tous les intérêts , la libre manifestation de toutes ces forces, leur coexistence légale, qui puissent restreindre chaque force, chaque puissance dans ses limites légitimes. » fHistoire de la civilisationj

(i) Si le gouvernement se montre grand, généreux, magnanime, et qu'il ne craigne pas les clameurs impuissantes de l'impiété et des mauvaises passions , il doublera sa force morale, ainsi que la puissance des lois de l'Etat. Les gouvernements constitutionnels ne devieiment véritablement forts et durables qu'en accordant franchement à leurs peuples toutes les libertés que consportent et promettent leurs chartes. Ils ne doivent jamais oublier que proujetlre

extension légale de la liberté du culle catholique proclamée par la charte, alors le mot apostolique, Obedire oportet Deo, etc.. , qui sans doute n'est pas dans l'Ecriture pour n'avoir point d'effet, ne pourrait-il pas être invoqué et appliqué par les évoques, comme il l'a été par leurs prédécesseurs les apôtres? Le gouvernement, d'ailleurs, ne peut pas ignorer que les conciles de l'Eglise n'ont d'autre but et d'autre effet que l'ordre général de la société, par le maintien et la pratique fidèle de la morale chrétienne, qui est la plus sure garantie de l'observation des lois et de l'obéissance due aux puissances temporelles. Nous l'avons déjà dit ailleurs : sans religion,

toujours sans réaliser jamais, c'est semer du vent pour recueillir des tempêtes , quia venlum seminahunt , et turbinem metent (0sec. 8-7); c'est-à-dire, si les gouvernements constitutionnels n'accomplissent pas les conditions vitales de leurs chartes, il seront censés non viables; ils tomberont dans le marasme , et mourront tôt ou tard dans les crises convulsives d'une révolution politique. Quant au gouvernement français, nous devons croire qu'il est trop éclairé, trop sage, trop prudent, pour s'exposer jamais aux chances de pareilles éventualités.

Dans un de ses numéros d'octobre dernier, le Courrier français disait : « Quand le cleigé fiançais réclame la liberté de l'enseignement, quand il demande la faculté de s'assembler en synodes et en conciles nationaux, le clergé est dans son droit , et , conséquents avec nos principes , nous ne lui refuserons point ce que nous voulons pour nous-mêmes ».

2*76 LE PliÊTRE

point de morale; sans morale , point de lois, qui ne peuvent avoir d'autre fondement que la morale; sans lois, point de société possible et par conséquent point de pouvoir, point de gouvernement, ou le gouvernement de gS , c'est-à-dire l'anarchie révolutionnaire ou l'état sauvage, (i)

Et en effet, qu'a-t-on vu depuis la cessation des conciles réguliers? On ne le sait que trop : des troubles révolutionnaires, d'énormes perturbations sociales, des émeutes sans nombre, des conspirations sans cesse renaissantes, des régicides ou tentatives fréquentes de régicide; des malversations , des corruptions nouvelles , insolites , inqualifiables. Nous ne parlons pas ici de cet effrayant accroissement de tous les crimes, que des chiffres inexorables et une froide, une inflexible statistique nous révèlent tous les

(1) Le conseil d'Etat, iiiterprélanl l'arlicie 6 des articles organiques du 18 germinal an X, ainsi conçu : « Il y auia recours au conseil d'Etat dans tous les cas d'abus de la part des supérieurs et autres personnes ecclésiastiques » ; le conseil d'Etat, disons-nous, a, par un arrêt du 10 juillet 1824, décidé que « les évêques n'ont pas le droit de proposer au gouvernement, par voie de lettres pastorales, les innovations ou changements qu'ils croient utiles à la religion ». On sait assez que le conseil d'Elat est composé de laïques où d se trouve des protestants et peut-être des Juifs. A qui donc sera dévolu le droit de traiter des questions religieuses, morales et ecclésiastiques, même par lettres pastorales, si ce n'est au coips épiscopal .''

ans; nous jetons un voile sur le tableau de ces énorniités, et nous concluons que, sans la tenue régulière des conciles ordonnés par l'Eglise , tout s'usera sous l'empire destruclit des passions, toutes les institutions sociales se désorganiseront sous l'action incessante et corrosive d'une presse impie, athée et révolutionnaire; la religion, la foi, la morale, les sociétés s'en iront, et les rois s'en iront avec elles.

« La religion , a dit un illustre orateur, l'abbé de Montesquiou , est la vie du corps politique; elle ne lui laisse que le choix, ou de se conserver avec elle, ou de se dissoudre sans elle. »

Donc tout gouvernement qui se prive de l'appui moral que lui prête toujours la religion et dont il a toujours besoin , entre dans une voie didicile , une voie dangereuse , qui tôt ou tard le mènera à une ruine inévitable. Car on ne peut régner sans Dieu : Per nie reges régnant (Prov. 8-1 5). Dieu sera terrible aux rois de la terre qui voudront se passer de sa divine assistance : il leur ôtera l'esprit de sagesse et de gouvernement, c'est-à-dire son esprit, et les abandonnera à leur propre esprit. Terribilis apud reges terrœ... anfert spiritwn principuni (Ps. 7 5). Et alors , que deviendront les rois et les gouvernements ? ce qu'ils étaient avant le christianisme, c'est-à-dire qu'ils seront livrés aux assassinats et aux brigandages.

H'jS LE PRÊTKE

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