LIBERTÉ ET INDEPENDANCE DU PRETRE
Nous avons fait ressortir précédemment la haute et puissante influence qu'exerce le clergé par ses vertus, son dévouement et ses sacrifices. Mais malheureusement, dans notre siècle d'égoïsme et de rationalisme matérialiste, aux yeux de la plupart des hommes, le dévouement n'est qu'une duperie , la vertu qu'une hypocrisie , et par conséquent le sacrifice, l'abnégation et la vertu du prêtre, n'étant plus ni appréciés ni goûtés, cessent d'être des moyens d'influence et de considération pour le clergé.
Dans ce siècle de positivisme et de progrès matériel, industriel et même scientifique, car enfin il faut le reconnaître, en un mot, dans ce siècle des lumières, suivant le style consacré de l'époque, il faut frapper les esprits par l'éclat éblouissant des sciences humaines et par la puissance invincible de la logique. Par là, le clergé, en humiliant l'orgueil des prétendus savants ,. se rendra respectable aux vrais savants, redoutable
DEVANT LA SOCIÉTÉ. SSq
aux faux el auxdeinl-savanls qui loiMnciit la trèsgrande majorité des hommes, et il se fera considérer et estimer de tous. Nous l'avons déjà dit dans le chapitre précédent, il faut que le prêtre reconquière sa considération et son influence premières par l'ascendant des lumières et la puissance irrésistible de la science , surtout dans un temps où toute liberté et toute indépendance lui échappent.
Et en efTet, aujourd'hui, le clergé n'a plus l'appui de la propriété foncière, ni la puissance de la richesse d'autrefois. Avant 1789, l'Église catholique, en France, jouissait de cent cinquante millions de revenus. Tous ces l)iens lui ayant été enlevés , il n'est plus, aux jeux de la multitude, qu'un grand corps administratif composé de trente mille fonctionnaires salariés par l'Etat. Ce n'est pas, certes, qu'il faille souhaiter au clergé une grande et somptueuse opulence; mais au moins il lui faut assurer l'honnètc nécessaire, et cet honnête nécessaire, il ne l'a pas.
Un curé de paroisse, a dit à la chambre des députés M. Pages, de l'Ariégc, vaut mieux, pour maintenir le bon ordre, qu'une compagnie do grenadiers. Et pour cet homme si iMq)ortanl au pay$, que fait le pays? — Aussi long-temps, répond M. Roselly de Lorgues, qu'il peut travailler, il lui compte 800 francs (les gages d'un cuisinier); dès que ses forces sont usées par l'âge
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OU par les travaux excessifs, ou qu'un accldeni, la paralysie, la cécité, etc. , arrêtent le cours de son saint ministère, il ne le connaît plus. Il se dispense envers lui de tout égard. Aucune pension de retraite n'a été prévue. S'il lui accorde quelque argent, c'est à titre de secours, et jamais cette aumône ne dépasse une moyenne de 55o francs j en sorte qu'il touche 4oo francs de moins qu'un gendarme, lequel reçoit en sus de sa solde, le logement de sa famille, l'écurie de son cheval, et une haute paye dont l'augmentation suit ses années de service. « Ainsi, ajoute M. Roselly de Lorgues , l'homme de la science et de la vertu se voit impitoyablement livré à la misère, alors que l'âge multipliant ses infirmités a doublé ses besoins. Par reconnaissance pour quiconque lui consacre chaque semaine quelques heures, le gouvernement lui assure une vieillesse paisible , et prépare à ses derniers ans d'heureux loisirs. Il trouve qu'après ce travail le repos est mérité justement. Mais que le prêtre s'épuise durant trente ans, durant cinquante; au dernier jour de ses labeurs, il ne pourra légalement réclamer une miette de pain. Pourtant il est un âge en faveur duquel la pitié élève la voix, même au bagne. Devenu vieux, le forçat, exemple de sa tâche, allégé de ses fers, attend doucement, grâce à la miséricorde des hommes, l'instant oii il éprouvera poul-êlre celle de Dieu. Et,
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par un honteux oubli de toute justice, c'est à cette même époque que notre insouciance envers le prêtre rassiniile à l'esclave romain, abandonné quand les hivers engourdissant ses membres l'avaient rendu in)propre au travail, et qu'on délaissait, exposé sur les tombeaux des chemins, ou relégué dans l'ile d'Esculape , sous l'unique protection de ce dieu de métal. — Nous sied-il bien, après cela , de gourmandcr hautainement la cruauté du paganisme? — Le bon public admet généralement que les prêtres infirmes touchent une pension de retraite 5 en effet, cette rétribution est si légitime, si naturelle, qu'on est porté à la croire établie. Hélas! rien de plus inexact cependant. Les évéques, dit-on, se chargent de leur clergé, établissent des maisons de retraite ou des pensions. Mais quels fonds reçoivent-ils pour cet objet? d'où leur viendraient les revenus affectés à cette dépense?.... L'unique moyen de composer une caisse de secours est une retenue trimestrielle sur le traitement déjà si insuffisant des prêtres en activité j ce qui revient à secourir les vieillards pauvres aux dépens des pauvres valides, et nous révolte comnie une injustice nouvelle. Trouverait-on équitable que, dans l'armée, les officiers en activité dussent, sur leur solde, pensionner les oHlciers émérites?
i< Pour en rougir et y mettre fin, qu'on le sache : en France, les chambres législatives con-
daiiincnt à l'indigence , dès qu'ils sont âgés ou infirmes, les minislrcs de Jésus-Chi'ist. » fLe livre des coinniiuies .J
Est-ce un traitement de 800 francs qui pourra suflire aux nécessites physiques et aux exigences morales d'un curé de campagne? (1) A peine, avec cette exiguë rétribution, pourra-t-il se procurer le pain matériel j mais le pain de l'intelligence, qui le lui donnera? Comment se composer une bibliothèque (qui doit élre le meuble principal du prêtre après l'image de Jésus-Christ et de sa sainte Mère) pour la nourriture quotidienne de l'esprit, qui est encore plus nécessaire à un curé que les aliments matéiiels et ijrossiers du corps. Il est écrit, comme on sait, qne l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu... Si le pauvre pasteur n'est plus en état de secourir les malheureux qui ont faim, qui sont nus et transis de froid, il peut au moins les recommander à la charité publique j mais les pauvres âmes qui ont faim et qui sont exposées au froid de l'impiété, qu'en fera-t-il? à qui les recommandera-t il? qui
(1) Les curés de campagne, c'est-à-diie les hommes le pUis nécessaires de la société, reçoivent 800 francs, et une comédienne, comme le fait observer M. l'abbé Gaume, est payée comme qnatie évéques; un comédien comme sept ai chevêqucs I
apaisera leur faim? qui couvrira leur nudité? Qui dissipera les icncbrcs des inlelligenccs, si la lumière ne brille pas sur le chandelier pour éclairer le monde? Lux miindi.
11 est vrai de dire, car avant tout il faut être juste, le budget de cette année 1848 porte une augmentation de cent francs à ajouter aux traitements des prêtres desservants âgés de plus de cinquante ans, conmie on peut le voir au tableau suivant.
« Il existe en France 29,052 églises succursales, régies par des desservants; parmi ces derniers, 975 sont âgés de plus de 70 ans, et reçoivent un traitement de 1,000 fr. Un traitement de 900 fr. est attribué à 1,100 desservants âgés de 60 à 70 ans. Sur les 26,977 autres succursales, donnant droit à un traitement de 800 fr., on en compte 6,654 desservies par des prêtres âgés de plus de 5o ans. Le rapport de M. Bignon sur le budget de 1848 comprend une somme de 800,000 IV. destinée à augmenter de 100 fr. les traitements des prêtres desservants âgés de plus de 5o ans, et il déplore que l'état de nos finances ne permette pas de pouvoir donner à tous ces hommes si modestes et si utiles une position plus digne et mieux rémunérée. IN'est-ce pas une preuve de la mauvaise organisation du système de nos linances, que d'èlre obligé de dire qu'avec près de i ,600,000,000 (\\ de recettes nous ne
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pouvons que donner le plus slilcl nécessaire aux minisires de noire rclli^ion, qui sonl les seuls et vrais rcprésenlants de la sociélc au uiilieu des populations pauvres el ignoranles de la campagne, c'est-à-dire des trois quarts des habita nls de la France?
Voici le Iraiiemcnt comparatif des pasteurs catholiques et des ministres protestants :
Pasleurs calholiques. Minisires protestants.
i"""^ Classe. . . . i,5oo fr 2,000 fr.