‹ Le prêtre et le medecin devant la sociétéChapitre 33 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

INFLUE.\CE DE MORALITÉ DU HÉDECIIV SLIV LA SOCIÉTÉ. — RELlGIO^i DU SIÉDECI.N.

Qu'est-ce que la moralité du médecin? c'est l'application, en sa personne, des règles de la morale , c'est-à-dire la pratique de la morale chrétienne, ou la vie morale au milieu de la société.

Mais la morale est inséparable du dogme, elle en découle nécessairement 5 mais le dogme et la foi au dogme constituent la religion, fondement de la morale, et sans laquelle il ne peut y avoir de morale obligatoire , car nul homme n'a le droit d'imposer des devoirs à son semblable : la religion seule, qui vient de Dieu et qui est l'cx-

554 i-E imédlcin

pression des rapports eulre Dieu el l'homme, est la raison du devoir et la haute sanction de la Miorale. Donc, point de vraie moralité sans relii^ion pratique, ou vous aurez la moralité païenne, ou du moins purement humaine et par conséquent ircs-vacillante et très-caduque.

De ce qui précède il suit cette conséquence pratique, savoir qu'une moralité qui n'a poinl sa racine dans une conscience formée el éclairée par la foi religieuse, est une moralité qui, en présence d'un grand intérêt et sans témoin , faillira souvent; et mèaie toujours , si la certitude de l'impunité vient couvrir et protéger de son sceau le mystère d'iniquité, (i)

ilien ne peut suppléer la conscience , qui ellemême supplée tout. Elle est la boussole sûre du ticvoir; elle est celte lumière inextinguible qui est donnée à l'homme pour se conduire sur la route dillicile de la vie et du temps. On aura beau invoquer l'appui de la raison, de l'honneur , de la probité de rhonnête homme, c'esl-à-dire de

(i) C'est sans doute ce qui a fait dire à M. de Maistie : « Nous comprendrons sans peine l'opinion de ceux qui .soul persuadés que la première qualité d'un médecin est la piélé. Quanta moi, je déclare préférer infinimeut au méd: ciu impie le meurtrier des grands chemins, contre le- (luel au moins il est permis de se défendre, et qui ne laisse pas d'ailleuls d'être pendu de temps en temps. « {Soirées de Saint- Péterslwiirg, t. i j

DEVANT [-A SOCIF.TE.

la vertu mondaine; ce secours sera inipuissanl : il ne peut donner ce qu'il ne possède pas; il n'a en lui que l'ôlcMuent hunialn et naturel, qui est incapable d'élever l'honinie à la hauteur de la vertu. Que l'on ne dise donc pas que la morale seule sullit. Vouloir une morale sans religion, c'est vouloir un cdiiice sans fondement, une législation sans législateur, etc.

S'il est certain que les médecins exercent une grande influence sur la société par leurs lun)icrcs et leurs sciences, par leur dévouement et leurs services, il n'est pas moins certain aussi qu'ils doubleraient et tripleraient même celte haute et salutaire influence, s'ils étaient plus religieux, c'est-à-dire s'ils pratiquaient davanta^^e la religion cathf)lique. Sans doute il faut flétrir et repousser aujourd'hui avec indignation cet odieux adaiie : Ubi très mcclici duo athœt. On rencontre dans l'état actuel de nos mœurs et de notre civilisation, peu de ces hommes iihominahlcs , comme parle Liossuel; d'ailleurs, l'honneur français s'y oppose. Les médecins qui ont été le plus décidément maléi'ialistes, de nos jours, tels que Cabanis, Georget et Broussais, n'étaient point systématiquement des athées, bien que le matérialisme conduise directement à l'aihéisme, tant pratique que systématique. Les Lamettrie sont bien rares aujourd'hui, parce qu'ils ne trouveraient plus de Frédéric pour patron et pour appui.

556 LE 31ÉDECIX

Mais si i'ubominable axiome ne pcul plus être accepté par nos mœurs dans toute la brutalité de son acception, l'opinion publique l'accueille néanmoins sous une autre signification , et malheureusement ce n'est pas sans quelque fondement. Et en effet, ne peut-on pas dire : où il y a trois médecins il y a deux incrédules ou du moins absolument indifi'ércnls en matière religieuse pratique? 11 faut bien le dire : on ne peut point s'élever et se raidir contre les faiisj la logique des faits est inexorable, invincible. Les médecins ont généralement la réputation de ne point pratiquer les points essentiels de la religion catholique, qui, comme on sait, est celle de la grande majorité de la nation. Cette opinion générale, qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, elle existe incontestablement, et il serait de la plus haute importance de la détruire dans l'esprit des populations. Les médecins seuls, comme on sent, peuvent remplir cette haute et sainte mission, qui est toute dans leur intérêt moral et même matériel, en ce sens qu'elle augmenterait nécessairement et immensément leur influence sociale, par la conciliation de l'estime universelle et par conséquent de la confiance universelle j car la confiance ne peut venir que de l'estime et après l'estime. Il est un fait certain et avoué de tout le monde, c'est que le médecin chrétien pratiquant est toujours investi de l'estime et de la confiance

de tout le monde , et sera toujours préféré, toutes choses égales d'ailleurs, à ses confrères qui ont une conduite contraire , quelque honorable qu'elle puisse être d'ailleurs (i). Et cela doit être; c'est une loi de l'ordre moral qui dominera toujours tous les peuples, tant qu'ils n'auront pas perdu le sens moral, parce que ce sens moral leur fera toujours comprendre quelles sont les plus fortes garanties que les médecins puissent offrir à la société. Nous connaissons, dans quelques grands centres de population, comme à Paris, Lyon et ailleurs, des médecins de ce caractère, qui, par l'ascendant de la science et plus encore par le charme secret de la piété, se concilient toutes les estimes et tous les hommages, même des personnes qui ne pensent pas comme eux , tant sont grands la puissance et l'empire de la vertu sur l'esprit des peuples!

(i) Le premier ou plutôt l'uuique but des médecins qui embrassent le parti de la piété ou de la religion pratique , doit être leur salut éternel. Qu'ils aient grand soin d'éviter toute démarche et toute conduite (jui pourraient faire croire qu'ils agissent par des motifs de quelque intérêt temporel , comme par exemple dans l'espoir de gagner plus facilement la confiance du public. Cet elFet secondaire, qu'ils ne doivent point avoir directement eu vue , leur arrivera naturellement et nécessairement par la force même des choses, ou par la force de la loi morale et sociale dont uous parlons icij car, s'ils plaisent à Dieu comme bous chrétiens, ils plairont aux hommes comme bons médecins.

538 I,E MLDEClN

Les médecins de celle haule moralilé sont seuls capables des plus sublimes sacrifices. Ils ne Ijalanceront pas, s'il le faul, de prodiguer pour le salul de leurs malades, je ne dii'ai pas tous leurs soins, leur repos el leur lemps , ce n'e>L là qu'un sacrifice vulgaire, mais leur répulalion, mais leur sanié et leur vie même, s'i! est. nécessaire, parce qu'ils agissent par un motif surnaturel, c'est-à-dire par un principe de foi et par le sentiment de la charité chrétienne. Le vcrilahle médecin, dit Hippocrate, est celui qui guérit son malade avec l'aide de Dieu, par la foi cl avec un espril de douceur éloigné de toute dureté. Qui enhn bonus niedicus est^ is per De /un fuie magis quant durltid ntcdct.ur. (De prœcep.)

Huieland dit « que le médecin doit sacrifier, lîon-seulement son repos, son avantage personnel, les commodités et les agréments de la vie, mais encore sa santé et son existence, même au besoin son honneur et sa réputation ». Ailleurs, le Nestor de la médecine allemande, le célcl>rc médecin de Berlin , prononce ces graves et nobles paroles de la plus haute probité médicale, ou plutôt de la charité chrétienne : « On s'aperçoit (ju'il n'y a qu'un seul moyen capable de sauver le n)alade; mais ce moyen est douteux, l'essayer présente des dangers, et, s'il ne réussit pas, le public ne manquera pas de rejeter la i-csponsabiliié entière sur le médecin. Le faux politique

DEVANT LA SOCIÉTÉ. SSq

n'aura égard qu'à cette dernière circonstance; il nimera mieux laisser périr le malade que de pa- 1 aître l'avoir tué , et n'essaiera point ce qui pcutélre l'aurait sauvé. Mais le médecin probe ne voit que le salut d'un homme; il s'aperçoit qu'en préférant sa propre réputation il agirait comme un pur égoïste et violerait la plus sainte loi de la médecine; il sait que c'est l'intention et non le résultat qui détermine nos actions, qu'il n'a par conséquent qu'à consulter son devoir et sa conscience sans s'inquiéter de ce qui adviendra; il n'hésite donc point à mettre en usage ce moyen douteux, et il jouit ou de voir le succès couronner sa noble conduite, ou du triomphe plus grand encore d'avoir sacrifié ce qu'il possédait de plus cher à son devoir : plus les hommes le méconnaîtront, plus il se sentira , dans son propre intérieur, élevé au-dessus de leurs jugements; sa conscience le récompensera mieux que ne pourraient le faire ici-bas les hommes cl la renommée, d fEncJiiridion medicum.J Ce langage ne paraîtra au médecin chrétien ni étrange, ni sévère, parce qu'il n'est pour lui que l'expression de son devoir et la voix de sa conscience.

Citons encore quelques paroles remaïquablcs du grand llufeland, de cette haute célébrité de ]a savante Allemagne. « Pense toujours, dit-il, à ce que lu es , à ce que tu dois. Dieu t'a fait

5C)0 LE jMÉorci^

prctrc du feu sacre de la vie, il t'a commis le soin de dispenser ses plus beaux dons, la santé et la vie^ il t'a confié, pour le bien de les semblables, les forces occultes déposées par lui dans le sein de la nature. Quelle haute el sainte mission! Remplis-la dignement, non pour ton propre avantage, non pour ta réputation, mais pour la gloire de Dieu et pour le salut de tes frères j un jour viendra où tu seras appelé à en rendre compte. » Plus loin il ajoute : « Si le malade est en danger de mort, risque tout pour le sauver, même la réputation. En général , ne songe jamais à toi, mais pense uniquement aux malades... La plus haute mission de l'homme, après celle du service des autels, est d'être prêtre du feu sacré de la vie... c'est-à-dire d'être médecin... Croislu que quand un jour tu paraîtras devant le trône de réterncUe vérité, on te demandera d'après quel système tu as agi , si tu es resté fidèle à celui que tu avais embrassé, si tu y as fait honneur? Non! il te sera dit : Je l'avais confié, pour le bien de tes semblables, les forces merveilleuses déposées par moi dans la nature et dans ses produits j à quoi les as-tu employées? est-ce au saint du genre humain, avec reconnaissance et adoration? ou bien est-ce au profit de ta réputation et de la fortune? Dans toutes tes éludes, dans toutes tes actions, as-lu eu en vue la vérité, le bien de les frères, ou ion intérêt personnel? »

fManuel de médecine pratique, traduit sur la quatrième édition.)

§ II

Pour s'élever à ce haut degré de perfection morale qu'exige des médecins le grand archiatre du roi de Prusse, api es avoir lui-même pratiqué la médecine pendant cinquante ans, il faut quelque chose de plus que la moralité ou la probile médicale ordinaire, il faut un appui plus puissant, il faut un secours surhumain et surnaturel. Or, ce puissant appui, cette sublime assistance, vous ne la trouverez que dans la conviction profondément religieuse; vous ne trouverez ce feu sacré du sacerdoce médical dont parle llufeland, que dans le sanctuaire de la conscience catholique.

Mais ici , qu'on ne se méprenne pas sur la valeur réelle et intrinsèque de ces expressions générales; que l'on ne se fasse pas illusion jusqu'à croire qu'il sufllse , pour être médecin chrétiencatholique, de professer un profond respect pour la religion, d'en parler avec éloge et vénération (car, en cette matière, il est plus facile de bien dire que de bien faire). 11 serait d'ailleurs aujourd'hui , dans l'état actuel de nos mœurs polies cl attiques, de mauvais ton de parler contre la religion; ce serait plus qu'inconvenant, ce serait

C>ii2 LE MKDECIN

impolitique et compronicllant pour un médecin. Il faut donc, car enfin il faut aborder franchement la question, sans détour comme sans déguisement, c'est-à-dire qu'il faut mettre, comme on dit, les doigts sur la plaie, fussent-ils môme armés du fer ou du feu. Or, cette plaie, c'est l'absence des pratiques fondamentales de la religion. Et ces pratiques essentielles, ce sont la manifestation publique du culte extérieur, la fréquentation des sacrements de l'Eglise, l'assistance à l'office pu])lic, au saint sacrifice de la messe, en un mot l'exacte observation des commandements de Dieu et de l'Église. On sent assez, d'après cela, quel est le point fondamental, la pratique initiale que nous avons en vue , et sans laqnelle tout le reste demeurerait frappé d'une éternelle et radicale stérilité : or, cette pratique initiale, essentielle et indispensable, qui donne la vie, la conserve et la perpétue, c'est la confession j puisqu'il faut l'appeler par son nom. Que les médecins ne s'efiarouchcnt donc pas à ce mot admirable, à cette formule sublime , confession : c'est le nom de la plus haute philosophie qui soit sur la terre, c'est-àdire de l'inénarrable philosophie de la réconciliation de l'homme avec Dieu.

Oui, c'est la réception des sacrements que Jésus-Christ a institués pour le salut des Ames, qui rend véritablement les hommes chrétiens.

DLSA^T i-A SOCIÉTÉ. 5G5

Sans ces moyens surnaturels et sans le secours de la grâce de Dieu qu'ils confèreiil, on est impuissant à pratiquer aucune vertu qui soit méritoire et utile au salut éternel; on pourra pratiquer des vertus morales, comme l'ont fait les philosophes du paganisme, mais point de vertus chrétiennes qui demandent le secours de la foi et de la grâce.

Mais, dira-t-on sans doute : Quel étrange langage adressé, en plein xix« siècle, au savant aiéopage médical de la France ! Quel est ce rude et barbare accent de cet inconnu? Si cet étranger, aux paroles peu attiques cl aux formes abruptes , n'a certes rien en lui qui puisse le faire rapprocher tant soit peu du sublime philosophe qui parut autrefois devant l'académie du peuple le plus poli de là terre, il a du moins l'intention d'être utile à ses frères, même aux dépens de tout ce qu'il peut avoir de plus cher au monde, de sa vie même s'il le fallait.

S'il était possible que f[uelqucs-uns de nos chers et lionf)rables confrères regardassent ces paroles de vérité et de charité comme un discours déplacé ou une ennuyeuse homélie, nous les plaindrions bien sincèrement en priant Dieu pour eux, et nous gémirions sur la fatale et malheureuse destinée des médecins, de ces hommes si nécessaires et si dévoués à la société j de ces hommes si éminemment précieux, qui ont entre

304 '-E mÉulcin

les mains tant do moyens (Je sanctificaliou , c[ui, hélas! seront sans uicrite dans l'ordre du salut éternel, s'ils ne sont fécondés par l'esprit vivifiant de la foi et la divine influence de la grâce. Qu'il est aisé à un médecin chrétien de faire son salut par le fait même de sa profession toute de charité et d'amour!

Si saint François de Sales, dans sa sublime naïveté, allait jusqu'à dire qu'il était persuadé que tous les aubergistes seraient un jour des saints, pour peu qu'ils missent d'honnêteté et de complaisance dans l'hospitalité mercenaire qu'ils exercent, envers les étrangers, que ne devons-nous donc pas dire de la généreuse conduite des médecins à l'égard des malades et souvent envers des malades pauvres, dont ils ne peuvent attendre aucun salaire, aucun dédommagement humain! Qui pourra donc dire tous les avantages et tous les mérites de la sublime profession du médecin, si, par une conduite chrétienne et digne, il représente toute la plénitude de son sacerdoce et de l'honorable mandat que la société lui a confié ! Tanta est inter Deinn, religionem , et nicdlcum conneocio y ut sine Deo et religione nullns eocactus medicus esse queat. Cette réflexion de Broësiche est d'une grande vérité morale et religieuse. « Un médecin religieux, dit le docteur Monfalcon, ne s'arroge point un empire absolu sur la vie et la santé

des hommes, il ne préleiid pas gouverner à son gré la marche des maladies, il ne se croit pas le Dieu delà nature 5 mais il rapporte toutes choses au souverain Etre. C'est de lui qu'il tient ses lumières, c'est lui qu'il appelle à son secours. » Il faut, dit Hippocrate, qu'avant tout le médecin se mette sous les auspices de Dieu. Primum à dii^inis nnmînibus aiispicetur. (De fœmin. naturâ). Ailleurs, l'admirable vieillard de Cos s'exprime ainsi : Medicus enlm vir sapiens philosop/iusi'e Deo paoc et similis. (Lib. do probit. et iioncst.)

Les médecins étant généralement les hommes les plus instruits de la société, particulièrement en tout ce qui touche les opérations et les secrets de la nature, devraient être par là même plus près de la Divinité, en avoir une \uc plus haute, une intuition plus immédiate et plus intime. Y a-t-il en effet quelque chose qui élève plus l'àme vers Dieu que le spectacle de la merveilleuse organisation de l'homme, ou la connaissance plus ou moins parfaite de l'organisme humain? On connaît le passage sublime de Galien , tout païen qu'il était : « Je ne m'arrêterai point, dit-il dans son traité De usu purtium , à réfuter ces extravagances, ce serait déshonorer la sainte cause qu'ils ont attaquée : pour toute réponse, je vais composer en l'honneur du Créateur le seul cantique qui soit digne de lui. Ce ne sont point de*

LE .ViKDEr.lN

liolocauslcs ni des paiTuins que je lui offrirai; je vais fciirc connaître combien grande est sa sagesse, combien grande et infinie est sa puissance dans la composition admirable des parties du corps humain. J'y vois le témoignage le plus certain de son ineffable bonté, et la source d'éternelles actions de grâces que nous devons lui offrir pour toutes ses faveurs. » Galien, le plus grand des médecins après Hippocrate , s'écrie que son livre est un hymne à la gloire de la Divinité. Une simple exposition anatomique devient un hymne à la gloire de l'Eternel! C'est un langage qui doit paraître bien étrange aux hommes sans foi et sans Dieu, c'est-à-dire aux faux savants, aux sceptiques, aux matérialistes, aux panthéistes et aux athées; car tout se réduit et se résume en ce dernier et horrible terme : athée. Mais, pour les médecins vraiment savants et seuls dignes de ce nom, ils voient partout, dans la science de la nature et de l'homme, le sceau sublime de la souveraine intelligence et l'empreinte ineffaçable du doigt de Dieu. Nous avons écrit, dans un autre ouvrage fPhjsiologLe humalnejy le passage suivant relatif au sujet qui nous occupe en ce moment :

Quel merveilleux spectacle se déploiera bientôt à nos yeux, lorsque nous contemplerons les chefs-d'œuvre de mécanique et d'hydraulique d.'iiis le cœur cl dans le .système circulatoire!

DEVANT LA SOCiÉtÉ. ùQ']

Y a-l-11 quelque chose au monde qui Léiiiolgiic davantage de la haute sagesse de la nature ou plutôt de la magnillque et incompréhensible économie de la providence de Dieu? La plus sublime sagesse éclate jusque dans la moindre fibre de l'organisation humaine. A ce majestueux spectacle , la science s'incline avec respect j une impression divine saisit, pcnclre l'àme et lui arrache un cri d'admiration, de joie et d'amour. Que les athées, s'il en existe sous le soleil , viennent de bonne foi contempler, dans un amphithéâtre d'anatomie, les magnifiques débris de l'honjme, ils .seront forcés de reconnaître une suprême intelligence, une éternelle sagesse, et de chanter enfin, comme dit un sage païen, un hymne à celui qui EST.

Ailleurs, en parlant du cerveau, nous disions : Assistez à une autopsie cadavérique, ou du moins contemplez avec les yeux de l'esprit ces restes imposants de l'homme, ces magnifiques ruines du palais de l'àmej considérez av^c respect et adnjiraiion cet ancien sanctuaire, cette demeure terrestre d'une intelligence venue du ciel et faite à l'image et à la ressemblance de Dieu, et vous vous écrierez avec le saint homme Job : Gloria sali DeOy quifacit mii^na et Lnscrutahilia. Voilà le cerveau, « cet organe-roi, comme dit poétiquement M. le docteur Réveillé-Parisc , oîi résident la conscience do l'être, l'hommc-inlelli-

gence, le moij vase mille l'ois plus faible que l'argile, et qui recèle pourtant le trésor de la pensée!... Quoi! c'est dans celte pulpe blanchâtre, mollasse, putrescible, combinaison d'un instant, que se trouvent l'empire et l'asile de la raison , l'atelier où s'amasse, s'élabore le savoir humain, et où se forment d'immortelles conceptions! C'est dans l'espace compris entre l'apoph^yse cris ta- gain 0,1 la crête occipitale interne, c'est-à-dire dans l'espace étroit de quelques pouces, où sont les idées de Dieu, d'infini, d'éternité! En effet, le cerveau, véritable siliqua mentis imniortcdis y comme dit Van-Helniont , forme l'indispensable condition de l'intelligence; habitacle de l'âme , en lui seul se trouve l'évidente manifestation de l'être immortel dans l'être périssa])le; sublime preuve du néant et de la grandeur de l'homme. «

Ailleurs encore, en parlant du cerveau et de l'âme, nous ajoutions : Les sens sont des sentinelles avancées placées aux limites de l'existence, lesquelles, à l'aide de la correspondance active et presque incessante des nerfs, transmettent à la souveraine assise sur son trône tout ce qui se passe à l'étranger, c'est-à-dire dans le monde extérieur. Or, celte souveraine, c'est l'âme; son trône ou son palais, c'est le cerveau, qui est en même ten)ps le centre de son gouvernement. (Voyez noire Physiologie, 2« édit.)

DEVANT I.A SOCIKTÉ. 56f)

Voici ce qu'on lit clans une notice anonyme sur Clicyne, lucdecln anglais : <f II faut le dire à la gloire des professeurs en médecine, les plus grands inventeurs dans cette science, et les praticiens les plus célèbres , ne furent pas moins renommés par leur piété que par l'étendue de leurs connaissances; et véritablement on ne doit point s'étonner que des hommes, appelés par leur profession à scruter les secrets les plus cachés de la nature, soient les hommes les plus pénétrés de la sagesse et de la bonté de son auteur— Cette science a peut-être produit , en Angleterre, une plus grande constellation d'hommes fameux par le génie, l'esprit et la science, qu'aucune autre branche de nos connaissances').

Citons encore le célèbre Morgagni. Il répétait souvent que ses connaissances en médecine et en anatomic avaient mis sa foi à l'abri même de la tentation. 11 s'écriait un jour : Oh! si je pouvais aimer le grand Dieu comme je le con-

nais !

11 faut donc que le médecin chrétien rapporte tout à Dieu, n'agisse que dans la vue de Dieu, dans la vue de son s^alut éternel, dans la vue du bien de ses frères et de l'humanité tout entière. La charité concilie tous ces sublimes intérêts. Nous le répétons, avant toul , il faut que le médecin fasse son salut; c'est dans l'ordre de la vcrilable charilé^ot de la volonté de Dieu. Qu'il se-

^i'JO LE MÏDECIN

rait à plaindre cet homme généreux, si, après avoir dépensé tant de dévouement, d'abnégation, de peines, de fatigues et de sacrifices de tous les genres au profit des autres et de toute l'humanité, il était le seul homme qu'il eût oublié et qu'il se perdît ainsi sans ressource et sans retour! 11 ne faut pas aimer son prochain plus que soi-même.

Si tous les auteurs fort estimables, qui ont écrit sur la religion , la moralité et les devoirs des médecins, comuie entre aulres les docteurs Balme, Monfalcon , Cruvellher, Brachet , Max. Simon , Scoutetten , etc. , n'ont pas tenu le même langage que nous, et se sont restreints dans le cadre étroit et commode des généralités en recommandant la pratique des vertus morales et sociales, nous comprenons leur position, c'està-dire leurs réserves d'auteur, de professeur et d'académicien. Aussi, ce n'est pas par ces cauteleuses réserves que ces écrits se recommandent le plus à nos yeux.

Pour nous, notre caractère particulier et notre position de liberté et d'indépendance nous permettent, nous commandent même de dire la vérité tout entière, ou du moins tout ce que nous croyons être la vérité, persuadé que nous sommes qu'il vaut toujours mieux dire à ses amis des vérités que des flatteries j car les premières font découvrir les erreurs, les préjugés ou les vices,

tandis que les secondes les laissent subsister, les maintiennent et les perpétuent.

Maintenant, un autre point se présente, mais un point de la plus haute importance et d'une conséquence infinie : c'est sur la foi religieuse du médecin.

§ ui-

Ce qui manque à un trop grand nombre de médecins, il faut enfin bien le dire, c'est la croyance religieuse, la foi catholique , et surtout, par une suite nécessaire, la pratique de la religion. Vous qui ne croyez pas, sachez que vous ne serez pas justilîé pour avoir dit : Je voudrais bien croire, mais je ne le puis. Vous ne voulez pas croire parce que vous ne voulez pas pratiquer. Vous avez donc quelque intérêt passionnel qui vous empêche de croire. Nous avons déjà dit, dans un autre ouvrage, il y a neuf ou dix ans, en parlant des incrédules : « Ils ne doutent de tout que parce qu'ils ne veulent rien croire, et précisément pour ne rien pratiquer. S'il y avait quelque intérêt pour les passions humaines à contester les axiomes de la géométrie , il se trouverait des gens qui les nieraient. Ainsi, l'incrédulité philosopliiquc produit l'incrédulité absolue, l'incrédulité religieuse, morale et sociale, c'csl-à-dlre, en dernière analyse, l'abolition de

tous les devoirs de l'homme envers Dieu et envers la société. »

Les incrédules, dit le savant Bergier, disent qu'il ne dépend pas d'eux d'être convaincus eu matière de foi. « C'est une fausseté, ajoute-t-il. Nous sentons très-bien qu'il dépend de nous d'être dociles à la parole de Dieu et à la grâce qui nous y excite, ou d'être opiniâtres et de résister à l'une et à l'autre. Rien n'est plus commun dans le monde que des hommes qui ferment volontairement les yeux à la lumière. »

Vous dites que vous ne pouvez pas croire. Vous croyez cependant à la parole de l'homme, bien que l'homme ne soit qu'un être d'un jour, un être continrent et très-faillible; et vous refusez de croire à la parole de Dieu, de l'Etre éternel, essentiellement infaillible, en un mot de l'Etre nécessaire, c'est-à-dire de l'Etre qui ne peut pas ne pas être. Y a-t-il quelque chose de plus déraisonnable, de plus inconséquent et de plus absurde? Au reste , développons un peu cette haute pensée de la foi sous une forme syllagistique.

Nul homme au monde ne comprend tout ce qu'il croit : donc il n'est pas nécessaire de comprendre pour croire; les médecins eux-mêmes en sont la première preuve. Comprennent-ils les mystères de la vie, la digestion,- la nutrition, la génération, le mouvement musculaire sous l'empire de la volonté? El cependant ils croient tous

invinciblement à ces phénomènes et à ces actes vitaux.

Je crois tout ce que je conçois existant ou possible.

Je ne crois donc pas ce que je ne conçois pas être , ou pouvoir être. Ainsi , je ne puis croire la matière pensante, parce que cela n'est, ni ne peut être : Dieu ne peut pas faire Cje qui implique contradiction, ni changer l'essence des choses, c'est-à-dire que Dieu ne peut faire qu'une chose ne soit pas ce qu'elle est, et ce qu'il a voulu qu'elle fut. Si la matière devenait pensante, elle ne serait plus matière. Tout cela équivaut à dire que Dieu ne peut faire qu'un cercle soit carré , qu'un carré soit circulaire , ou qu'un triangle n'ait pas trois angles, etc.

Du néant à l'être la dislance est infinie : donc celui qui a pu franchir cette dislance domine l'infini, est lui-même infini. Mais infini et parfait siiinificnt la même chose , c'est-à-dire Dieu. Dieu est donc infiniment parfait. Puisque Dieu est infiniment parfait, il a dû, en créant l'iiomme, se proposer un but, une fin; mais, puisqu'il est parfait, ce but ou cette fin doit être digne de lui, c'est-à-dire parfaite. Or, il n'y a que Dieu qui soit parfait; donc Dieu n'ii pu se proposer que lui-même pour fin en créant l'homme; donc Dieu l'a créé pour lui; donc c'est pour lui qu'il existe, et c'est à lui qu'il apparlicnl ; doncl'liomnie

ne s'apparllent pas à lui-même, ei la liberté df)nt il jouit et la puissance qu'il exerce sur la nature, ne sont que des dons du Créateur, dont il lui doit l'hommage aussi bien que de toute sa pcisonnej car on doit rendre à chacun ce qui lui appartient. L'homme doit donc à Dieu l'hommage de tout son être; et, s'il le lui refuse, il commet une injustice criante, il ravit à Dieu ce qui lui appartient, il dispose de ce qui ne lui appartient pas, il se soustrait à sa suprême volonté, se révolte contre son souverain maîtrej et sa révolte est ipifiniment coupable, puisque c'est la majcslé infinie qu'il outrage : il mérite donc une peine infinie, au moins infinie en durée, comme nous le verrons tout à l'heure.

Il est donc de la plus haute importance pour l'homme de savoir en (pioi consiste l'hommage de tout lui-même qu'il doit à Dieu. Mais qui nous l'apprendra? Dieu seul.

En effet , il serait ridicule d'imaginer qu'un serviteur voulût régler le service qu'il doit à son maître; il serait infiniment plus ridicule encore de penser que la créature voulût prescrire à son Créateur la forme et la nature de l'hommaijc qu'elle lui doit. Donc Dieu a nécessairement parlé et a révélé sa volonté à l'homme, (i)

Quelle est cette religion révélée? Y en a-t-il

(i) Plalou, dans YEpinoniis, dit ruril n'est pas possible

plusieurs? Il n'y a qu'un Dieu. Dieu est essenliellenient vrai. La vcrilé esl une; donc il ne peut y avoir qu'une seule vraie religion. Ou autrement : Il existe des rapports entre Dieu et riionime ; des rapports de souveraine autorité de la part de Dieu, et de dépendance absolue du côté de riioninic. L'expression de ces rapports, c'est la religion; mais, comme ces rapports dérivent de la nature de Dieu et de celle de

à une nature mortelle d'avoir rien de ceilain sur la leligion — Dans le second Alcibiade , il fait dire à Socjate : « Il faut attendre que quelqu'un vienne nous instruire de la manière dont nous devons nous comporter envers les dieux et envers les hommes.... Jusqu'alors il vaut mieux diflércr l'oflVande des sacrifices, que de ne pas savoir en les offrant si on plaiia à Dieu , ou si on ne lui plaira pas ». — Ailleurs, dans le 4*^ Liv. des lois, il dit qu'il faut recourir à quelque Dieu , ou attendre du ciel un maître qui nous instruise sur la religion. Dans le 5°, il veut que l'on consulte l'oracle sur le culte des dieux; car, dit-il, nous ne savons rien de nous-mêmes sur tout cela.

Simplicius , dans le Manuel d' Epictèle , affirme que c'est de Dieu lui-même qu'il faut apprendre la manièie de nous le rendre favorable.

Jarnblique dit que l'homme doit faire ce qui est agréable à Dieu; mais, ajoulet-il, il n'est pas facile de le connaître, à moins qu'on ne l'ait appris de Dieu lui-même.

Suivant Proclus , nous ne connaîtrons jamais ce qui regarde la Divinité, à moins que nous n'ayons été éclairés d'une lumière céleste.

Voilà donc la révélation clairemcul établie par les païens eux-mêmes.

l'homme, ils sont nécessairement invariables et vrais; donc leur expression ou la religion est aussi nécessaisement invariable et vraie, et par conséquent une. Et en effet, toutes les religions offrent chacune en elle et toutes entre elles, des contradictions manifestes : donc Dieu n'en est pas l'auteur. Dieu ne peut pas dire en même temps OUI et non; qu'une chose est bien et qu'elle est mal. La religion catholique est la seule exempte de contradiction; elle est, au contraire, toute brillante de raison et de vérité.

C'est donc la religion catholique que l'homme raisonnable doit embrasser : c'est la seule qui satisfasse pleinement la raison ; elle vient donc de Dieu et elle est faite pour l'homme. Ses mystères sont des vérités augustes qui apparliennciit à Dieu. Or, Dieu est infini , et l'homme est fini et borné : donc il ne peut pas comprendre ce qu'est Dieu; donc il doit rencontrer des mystères quand il s'agit de Dieu; donc il doit les croire, puisqu'ayant Dieu pour objet ils sont non-seulement possibles, mais formellement réalisés. Donc je dois les croire, puisque j'ai posé en principe que je crois tout ce que je conçois existctnt ou possible. Donc les mystères, au lieu de me révolter contre la religion catholique, me prouvent qu'elle est divine, (i)

(1) Si la religion était dépouillée de tout mystère, dit

DEVA>T LA SOCIETE. 1)77

Ma raison me dit que je dois à Dieu l'hommage de tout moi-même, et la rclii^ion cailiollque réclame en effet un hommage qui consacre tout l'homme à Dieu : son esprit, en croyant des mystères qu'il ne comprend pas 3 son cœur, en aimant Dieu de prétérence à toutj son corps, en s'employant au service de Dieu, en obéissant à sa loi. Ma raison me dit queDieu a toutes les perfections, et la religion catholique me montre sa bonté infinie qui crée l'iiomme pour un bonheur infini. Ma raison me dit que Dieu aime souverainement le bien et déteste infiniment le mal, et la religion catholique m'enseigne que Dieu récompense éternellement l'homme vertueux, et livre le coupable à des tourments éternels.

Mais quoi ! pour un délit, pour un plaisir d'un moment, des supplices inconcevables et éternels !!! Oui , il faut que je renonce à mes principes et à ma raison, ou que je le croie. Dieu ne punit pas proprement l'action de l'homme, mais sa mauvaise intention. L'homicide, de la part d'un i'ou, n'est pas un crime aux yeux de Dieu ni à ceux des hommes : or, l'homnje qui fait le mal aime ce mal de tout son cœur, et Dieu le punit

M. Frayssiuons , elle me paraîtrait suspecte j je croirais y reconnaître une invention huuiuine et le cachet d'un imposteur habile qui n'a pas voulu découcerlcr, cflVayer la raiion de ses seniLIablc».

totalemeul, toujours. L'hommo coupable voudrait pouvoir faire toujours ce mal qu'il aime, et Dieu punit cternellemcnt ce désir, cette mauvaise volonté de faire éternellement le mal. Cette haine éternelle pour Dieu, qui n'a point été révoquée, Dieu serait-il infiniment juste s'il agissait différemment?

Voilà, si l'on peut parler ainsi, une théorie philosophique de la foi, et en même temps un résumé de toute l'économie de la religion catholique. Voilà pour la raison et l'esprit. Voyons maintenant pour la foi et pour le cœur.

Page 1