I. Etre à son poste
C'est le premier de tous nos devoirs : il faut être à son poste pour être au service des âmes. Voilà pourquoi l'obligation de la résidence nous est imposée. Ce serait se fausser la conscience que d'en prendre à l'aise sur ce point.
Bourdoise, toujours original dans sa manière, s'avisa, pour rappeler cette importante vérité à un prélat, de la petite comédie que voici. Ils passaient tous les deux, dans un champ, où un berger gardait ses moutons. Bourdoise appelle l'enfant :
« Tiens, lui dit-il, va donc porter cette lettre ; dans une heure, tu seras revenu. — Que non, répondit le berger, j'ai à garder mes moutons ; il pourrait leur arriver malheur. — Eh bien, nous les garderons, réplique Bourdoise. — Ce ne serait pas la
même chose ; vous ne les connaissez pas ; ils ne vous connaissent pas non plus ; vous ne pourriez pas vous en tirer. — Oh ! oh ! oh ! dit Bourdoise (c'était son exclamation habituelle), voilà un bon garçon qui est soigneux de son devoir et de ses bêtes... Et nous, quand il s'agit des âmes, nous n'y mettons pas tant de façons, nous les laissons à l'abandon. »
De nos jours, le devoir de la résidence n'est pas méconnu dans les mêmes conditions qu'au xvne siècle. Les prélats ne vont plus à la cour : ils restent dans leur diocèse. C'est parmi ceux qui résidaient le mieux, à cette époque, qu'on trouve aujourd'hui ceux qui résident le moins, à la campagne, particulièrement.
L'un disparaît une partie de la semaine. L'autre s'absente irrégulièrement, avec une telle suite cependant dans son irrégularité qu'il donne l'impression qu'on ne peut jamais le rencontrer, ni en venant tôt, parce qu'il est déjà parti, ni en venant tard, parce qu'il n'est pas rentré.
A l'église, pas de messe, ou bien la messe qui doit être dite à sept heures, l'a été à cinq
heures, à six heures, sans que nul ait été prévenu du changement. On arrive, il faut repartir, après une course inutile que le retour doublera, laquelle course a été parfois de deux ou trois kilomètres, au gros soleil, à la pluie, ou par des chemins fatigants.
Ce qu'il y a de plus étonnant c'est la facilité des justifications: « Il n'y a jamais que deux ou trois personnes à la messe, pas plus. . . » Ces deux ou trois ce sont des âmes qui ont des droits sur leur curé ; elles méritent bien qu'on s'occupe d'elles.
Pourquoi y a-t-il un curé dans une paroisse? C'est pour l'utilité des habitants. Si, des cinq cents ou mille, deux, trois, quatre, seulement vont à lamesse en semaine, pourquoi les en dégoûter? Pourquoi changer arbitrairement l'heure de la messe, comme si les paroissiens étaient faits pour leur curé, et non pas le curé pour ses paroissiens? Pourquoi se refuser à prévenir?
Il y a là un abus évident : conduite bizarre d'une sorte de pacha égoïste, qui se donne tous les droits, sans en reconnaître aux autres. Rien ne saurait l'innocenter,
puisque c'est pour son plaisir personnel qu'il désorganise le service et court la prétentaine.
D'autres, simplistes, diront qu'ils n'ont pas à se gêner « parce qu'il n'y a pas de malades dans la paroisse. » Sans doute, il y aurait une circonstance aggravante à exposer des malades à être privés de secouis religieux ; mais le devoir de la résidence ne nous est pas imposé que pour les malades. Du reste, ne peut-il pas arriver un accident ? Si un accident se produit, alors que l'absence du curé a une cause raisonnable, sa conscience pourra l'excuser. Le pourrait-elle dans le cas de ces absences aussi continuelles que fantaisistes?
Nous avons vu, nous-même, à la campagne, un jour d'été, tandis qu'un malade déclinait subitement, l'impossibilité de lui donner le saint viatique, malgré ses désirs. Le curé du pays était parti pour la journée. Pas de lampe, dans l'église, personne ne savait où était conservé le Saint-Sacrement : l'était-il quelque part ? Dans un village voisin, église fermée, presbytère fermé. Dans un troisième village, même situation. Cha-
ciin comptant sur son voisin tous étaient partis sans crier gare. Après plusieurs heures d'inutiles pérégrinations, il fallut se résigner, l'heure du train arrivant, à abandonner le pauvre malade, sans satisfaire ses pieux désirs.
A quoi bon avoir des prêtres, s'ils semblent se faire un jeu d'abandonner leur poste, de manière que, dix lieues à la ronde, on n'en puisse trouver un seul?
Certains s'excusent en disant : « Je n'ai rien à faire. » Réponse téméraire : est-il sûr qu'on n'aurait rien à faire, si l'on voulait faire quelque chose? De vrai, dans telle paroisse et surtout pendant certaines périodes, aucune occupation spéciale ne s'impose : est-ce une raison pour donner aux paroissiens la preuve expérimentale que leur curé, toujours dehors, passe son temps à se distraire ? Il s'en trouvera pour faire, d'un ton narquois, cette remarque qu'il a fallu batailler afin d'obtenir aux ouvriers un jour de repos par semaine, tandis que le curé, perfectionnant le système, s'en donne six sur sept.
Lorsque ces habitudes sont prises, elles
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sont difficiles à déraciner. La raison est qu'on finit par éprouver le besoin de se fuir soi-même, on s'ennuie : Cella continuata dulcescif, et maie cus/odila tœdium générât (imtf., l,c.xx) 1 . Poussé par cet ennui, on va chercher des divertissements, parfois dans lejeu, dansd'éternelles parties de cartes sans cesse recommencées, d'au très fois dans d'interminables bavardages qui devraient fatiguer, à cause de leur banalité même. On s'ennuie! Ne peut-on pas supporter l'ennui pour Dieu, comme on supporte une épreuve? Mieux que cela, ne peut-on pas le dominer, le vaincre, en s'occupant, en s'asservissantau travail (2)? Regardons autour
(1) La première traduction française de V Imitation, faite au XVe siècle, donne cette version du verset cité : « La cellule est doulce à celluy qui l'a accoustumée, mais elle est ennuyeuse à celluy qui ne s'i tient pas souvent. » Internelle consolation. IIIe Traité, ch. xx.
(2j Dans un de ses livres, le baron de Mandat- Grancey a raconté l'histoire de ce curé, d'une conduite au-dessus de tout soupçon, * qui passait tout son temps à coudre, à la machine, des chemises qu»1 lui envoyait le Bon Marché. A faire ce métier, il gagnait trois francs par jour ! Les ouvrières mécaniciennes qui se livrent à ce genre de travail ne gagnent généralement pas Mutant, m'a-t-on «lit. Mais il parail
de nous. Est-ce que l'homme qui passe sa journée à débiter des factures, à donner des billets de chemin de fer, s'amuse? Les uns ou les autres acceptent cet ennui pour gagner leur pain. Pourquoi n'accepterionsnous pas les heures d'ennui de notre carrière, avec le motif élevé de faire la volonté de Dieu et de gagner honorablement notre pain — et notre éternité ?
Heureusement, ils sont nombreux les prêtres de paroisse, les curés isolés, qui comprennent ces choses, avec un sens tout sacerdotal. Si ceux-là n'ont pas, dans leur paroisse, le succès d'apostolat qu'ils méritent, ils sont assurés du moins de conquérité l'estime de leurs paroissiens. Ils donnent l'exemple du devoir; on se rend compte autour d'eux que, s'ils n'en font pas davantage, c'est de la faute de leurs paroissiens et non de la leur.
Dans les villes, grandes ou petites, la
qu'il avait acquis une habileté extraordinaire dans la confection des chemises dites « à pince » qui sont plus difficiles à coudre que les autres. » Ce laborieux confrère avait trouvé là un remède à l'ennui, c'est probable ; on conviendra qu'il aurait pu mieux cl- isir.
résidence se présente dans d'autres conditions. Le prêtre de paroisse est de semaine, ou, comme à Paris, il est de garde vingtquatre heures durant. C'est la faction du bon Dieu. Abandonner son poste, pendant ce temps, est aussi mal que l'acte de la sentinelle qui abandonnerait sa faction, même momentanément ; un jugement sévère sanctionnerait l'action du soldat, tandis qu'un reproche tout au plus nous serait adressé, mais la différence de sanction n'indique pas que, de notre côté, la négligence soit moins coupable.
Celui qui est de garde doit être au service des fidèles, qui est en somme le service de Dieu. C'est l'œuvre de Dieu qu'il fait en répondant au premier appel pour les confessions, pour les malades, pour les renseignements mêmes qu'on lui demande. Certains de ces renseignements peuvent être des demandes oiseuses, d'autres fois notre réponse sera un service appréciable rendu au bien des âmes.
Est-il juste de faire attendre parce qu'on s'est attardé chez soi, ou pour continuer une conversation inut'u ou parce nu 'on
n'est pas « le domestique » des gens qui nous appellent ?
Elevons plus haut nos âmes, et là même où nous sommes en butte à des exigences parfois excessives, sachons nous armer de patience et voir Dieu qui nous demande de le suppléer dans son action bienfaisante auprès des âmes.
Que d'exemples nous donnent en ceci « les enfants du siècle » ! Ce n'est pas sans raison que Notre-Seigneur nous invitait à les regarder et à prendre modèle. En effet, nous avons souvent admiré, au dedans de nous, ces commis, qui, dans un magasin, pour un salaire relativement médiocre, pas sent leurs j ournées à satisfaire aux exigences des clients, toujours à leur poste et toujours complaisants. Ce sont vingt objets qu'on leur fait déplacer, étaler, replacer ensuite, pour ne rien acheter ou pour finir par un achat menu. Et ils se montrent d'humeur égale, prêts à prendre encore de la peine sur un désir qu'on leur exprime. Au fond, ils n'en sont pas plus contents, mais ils doivent aux clients de leur patron cette amabilité et cette complaisance.
Nous voyons cela. Prenons exemple sur ces serviteurs du public. Nous pouvons bien servir le public-fidèle, comme ils servent le public-acheteur. Notre maître, Dieu, vaut plus que leur maître; notre public est d'un ordre plus élevé, à cause des sentiments qu'il nous apporte; et le but que nous poursuivons, en ce monde, est si grand qu'il domine tous les autres buts vers lesquels l'homme peut marcher.
n. Se donner à son ministère.
Le devoir du don de soi. — Se donner c'est se dévouer. Le don de soi n'est pas l'héroïsme. Il peut le devenir, si les circonstances l'exigent ; mais, dans la pratique de notre ministère, ce don de soi n'est rien de plus que l'accomplissement fidèle du devoir de tous les jours.
La paternité des âmes dans le sacerdoce, suppose qu'on se donne, qu'on se dévoue, comme le père et la mère le font pour leurs enfants. La nature regimbe souvent au dévouement, surtout quand il y faut de la suite. Elle accepte de se donnevper saltum.
selon son bon plaisir, niais être prête toujours au dévouement, voilà qui lui répugne ou l'irrite. A nous donc de reprendre sans cesse notre élan, en faisant appel à notre raison et à notre foi, afin de ne pas entrer dans ce grand « parti du repos » qui compte tant d'adhérents.
La raison nous rappellera que ce don de nous-même, qui est zèle pour le bien, nous le devons à Dieu d'un devoir de justice. Nous l'avons promis ce dévouement: nous devons tenir nos promesses. Nous avons donné notre vie à Dieu, ne la reprenons pas en détail.
Remontons, sans nous lasser, à ces principes qui dominent notre vie d'apostolat. Le Seigneur nous a choisis : Non vos me elegistis, sed ego elegi vos. Il nous a donc choisis, et, nous, nous avons accepté ce choix ; nous avons répondu au Maître que nous le suivrions à la vie à la mort. Il a eu confiance en nous ; il nous a revêtus de ses pouvoirs divins ; il nous a chargés de continuer son œuvre en ce monde. D'après nos promesses, il a le droit de compter sur nous.
Les heures de défaillance peuvent sur-
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venir, qui oserait se flatter d'y échapper? Ce sera le moment de nous ressaisir, comme ce guerrier qui tremblait au premier coup de canon, mais se redressait aussitôt sur son cheval, en disant à son corps agité c : Allons! en avant! je t'en montrerai bien d'autres ! » Avait-il le droit de tourner bride? Que penserions-nous de lui s'il l'avait fait? Nous le tiendrions pour déshonoré. Appliquonsnous ces pensées et nous sentirons combien notre devoir est formel, et que, si enveloppante que soit la lâcheté, nous ne pouvons refuser de nous donner, sans refuser à Dieu ce que nous lui devons.
A la justice se lie l'amour, pour nous obliger au don de nous-même. Si. pour conférer à Pierre ses prérogatives uniques, le divin Maître lui a demandé: Diliyis me plu* A/s? lia voulu nous indiquer ainsi que tout, dans son service, repose sur l'amour, que, pour le bien servir, il faut le bien aimer, et que celui-là seul avance dans l'apostolat et grandit dans le zèle des âmes qui aime davantage son Dieu. Qui non zelat, amat. De même, peut-on dire: Qui non amat. non zelat. Nul n'a de dévouement, ni
de zèle qui n'aime Dieu. Sans cet amour entretenu et renouvelé du divin Maître, on retombe sur soi, égoïstement, piteusement : l'action devient nulle, comme la vie.
Se donner avec la dignité intérieure de Vàme. — La première condition est de se faire une âme saine. On ne donne que ce qu'on a : si Ton veut assainir les âmes, il faut avoir une âme saine. Vos esiis sal terrx. Par conséquent, et tout d'abord, un esprit qui ait du bon sens : « On n'est jamais médiocre, disait un moraliste, quand on a beaucoup de bon sens et de bons sentiments. » Il en est qui tranchent cette question, en affirmant qu'on a du bon sens ou qu'on n'en a pas, et, que, si Ton en manque, on ne peut pas s'en donner. C'est aller trop loin.
Celui qui n'a pas de bon sens inné s'en donnera, s'il veut s'apercevoir de son infortune, comme un borgne ou un manchot prendront des habitudes particulières, qui les rendront aussi habiles que ceux qui ne sont pas infirmes.
Saint François de Sales, causant avec son ami Camus, évêque de Belley, se plai-
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gnait d'avoir peu de mémoire ; celui-ci lui répondit ; « Ce défaut est bien compensé parle jugement; le jugement est le maestro di casa... Vous n'avez pas à vous plaindre de votre partage, puisque vous avez la très bonne part qui est le jugement. Plûtà Dieu que je pusse vous donner un peu de ma mémoire et que j'eusse un peu de jugement; mais de celui-ci, je vous assure queje suis fort à court. » A ce mot, le saint se prit à rire : « En vérité, dit-il, je n'ai trouvé jamais qu'un homme avec vous qui m'a dit qu'il n'avait guère de jugement, car c'est une pièce de laquelle ceux qui en manquent davantage pensent en être le mieux pourvus (1). »
Ces paroles du saint nous indiquent l'illusion à éviter, celle de se trouver, sans hésitation aucune, bien pourvu et d'avoir ainsi un intime contentement de soi, source de tant d'erreurs. Regardons observons, réfléchissons, comparons humblement. Ce sera à faire, toute notre vie, comme dans ces chemins difficiles, où nous
(1) Etprit de Mtfif François de Sales, sort. 34, p:irtie 1.
n'avançons qu'après un examen attentif du sol que nous foulons.
Pour avoir un jugement sain, il ne suffit pas de l'avoir droit, il faut encore l'avoir étendu, sinon nous nous exposerons à être des esprits étroits qui raisonnent bien, esprits d'une logique dangereuse, esprits à œillères qui ne voient qu'un point et se peuplent d'idées fixes. C'est dans cette catégorie que se rencontrent les exagérés, les rapetisses, les rabougris, les esprits prévenus qui voient le mal partout, les faux expérimentés qui prennent leur finasserie pour de la finesse. Tous oublient la parole de Notre-Seigneur : Oculus simplex. L'œil simple, le regard net, c'est ainsi seulement que l'on peut y voir clair. Mgr Gibier écrivait récemment que les catholiques doivent comprendre « qu'il importe aujourd'hui de bâtir des cerveaux, de forger des mentalités hospitalières aux idées justes et raisonnables (1). » Nous qui sommes, dans nos paroisses, les apôtres de nos frères, nous devons être les premiers à comprendre
(1) Cité dans la Revue pratique d'apologétique, 15 août 1909, p. 770,
ces principes. Soyons donc des hommes de bon sens.
L'âme saine n'aura une belle santé morale que si ses sentiments ont. comme ses pensées, un bon équilibre. Celui qui disait : « Pour être prêtre, il faut être né grand, ou le devenir, » nous a donné la définition exacte de ce que nous devons désirer d'être. Ce sont nos sentiments qui nous portent à l'action : que nos actions s'agrandissent donc de toute la grandeur de nos âmes.
Nous devons avoir à cœur qu'on sente en nous l'honnête homme, l'homme d'honneur. Qu'est-il? C'est l'homme sincère dans ses paroles et dans ses actes, l'homme de droiture, ni flatteur, ni menteur, qui ne biaise pas avec la vérité; c'est l'homme terme dans ses convictions morales et qui inspire onfiance parce qu'on le sait intègre et sur. Le P. Lacordaire disait : « L'honneur est la lig-ne équinoxiale de L'humanité; l'humanité s'échauffe et se purifie à mesure qu'elle en éloigne, i Rien de plus vrai : L'homme vaut ce qu il vaut au point de vue de L'honneur; il est plus ou moins
homme, selon qu'il est plus ou moins homme d'honneur. En pensant à cet ensemble qui forme la notion de l'homme d'honneur, on dit parfois que ce sont simplement des vertus naturelles. Sans doute, elles sont nécessaires pour que la nature de l'homme soit ce qu'elle doit être. Mais elles forment tout le fond de l'Evangile. Quelles que soient les oraisons qu'on fasse, ou les mortifications dont on se meurtrisse, jamais on ne pratiquera l'Evangile, si l'on garde, dans la bassesse de l'âme, un terrain où ne saurait fleurir l'honneur.
Les sentiments s'épanouissent selon la grandeur des motifs qui inspirent nos actions. C'est avoir une grande âme que de faire toutes choses avec de grands motifs, que de chercher, toujours et partout, les grands aspects d'une question, que de juger selon les raisons les plus élevées, qu'il s'agisse de l'argent, des honneurs, des gens qui brillent, des pauvres qui souffrent, du devoir à accomplir, du respect à maintenir. Ce sera aussi la plus noble manière de traiter avec le prochain. « Je respecte toutes les âmes, disait
la première supérieure française du Carmel, sœur Madeleine de Saint-Joseph, car je n'en trouve pas où je ne voie quelque chose de particulier que je ne suis pas digne d'avoir en moi-même, i Belle pensée, qui ennoblirait singulièrement les relations humaines, si on l'avait toujours devant les yeux.
Quelle que soit la vie qu'on mène, simple, obscure, dans la plus modeste des paroisses, on peut être grand dans son àme. Les hommes ne s'en apercevront peut-être pas toujours, au point de mesurer, dans toute son étendue, la valeur de leur apôtre. Il laissera quand même une impression; jamais il ne passera pour un de ces prêtres insignifiants, « légers, irréfléchis, dissipés dès leur jeunesse cléricale, et qui, à peu de chose près, sontrestés tels (1)». Lui, il aura sans cesse agrandi son horizon, il aura travaillé à augmenter les trésors sacrés de son âme : rien de tout cela ne sera perdu: ni pour les autres, ni pour lui. La bonté doit détremper toutes ces hautes
(li V. M. Brancherenu, Méditation.*, t. iv. p. 480, avec d'utiles développements.
qualités et les rendre ainsi plus pénétrantes. Il s'agit de la bonté vraie, profonde, qui prend sa source en Dieu. Cette bonté n'a rien de commun avec l'amabilité extérieure, tout en phrases et en sourires, que le monde, superficiel et léger, apprécie tant, mais qui se trouve vite en échec, quand on lui demande du dévouement.
Elle est la bonté qui veut avec intensité le bien et qui sait le faire, au prix de ses sacrifices personnels. Renan écrivait avec complaisance dans ses Souvenirs : « J'ai été peu serviable... je n'ai obligé presque personne. » C'était un parfait égoïste. Or, a voir son visage placide et doux, on aurait cru y lire la bonté d'un brave homme. Ne nous contentons pas de l'apparence.
Dans une de ses lettres, Mgr d'Hulst se plaint ce de la sécheresse de cœur du clergé. » Espérons qu'il a mal observé ; tâchons du moins de ne donner à personne occasion de s'exprimer comme lui. Nous sommes les disciples du Maître qui disait: « On ne peut aimer davantage que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. »
Serions-nous dign«* de notre Maître, si
notre cœur restait fermé, alors qu'il s'agit d'un dévouement moindre que celui qui fut le sien?
Se donner avec la dignité extérieure qui convient à notre sacerdoce. — Les grandes lignes de cette dignité extérieure nous sont tracées dans ces mots bien connus du concile de Trente '.Nil nisi grave, modération, religione plénum. Gravité, modération, correction, de manière que rien, dans l'extérieur, ne soit en discordance avec le caractère religieux qui est le nôtre.
Vêtements usés, mais vêtements brossés.
Telle la soutane de saint Vincent de Paul, râpée et sans tache. Qu'on ne dise jamais :
Il fleurait la pommade, et portait des bijoux.
L'élégance, l'apprêt, donnent quelque chose de prétentieux et de naïvement mondain à un homme qui, volontairement, est sorti du monde. Le monde ne comprend pas, et sourit, comme il le fait d'un villageois endimanché, qui porte gauchement ses beaux habits.
Le P. Olivaint raconte que le P. de Uavignan, encore dans le monde, disait volon-
tiers à son frère : « Allons, mon cher, soyons distingués. » Cette parole est meilleure à entendre que cette autre : « Soyons vulgaires. » Sans doute, on ne la dit pas, mais on agit comme si on la disait, parce qu'on ne veut pas se gêner, parce qu'on conserve ses habitudes de mauvaise tenue, qu'un peu d'attention suffirait à corriger.
C'est le moins que le prêtre de paroisse, qui doit donner l'impression d'être, dans son âme, un honnête homme, un homme d'honneur, donne aussi, dans sa tenue, 1 impression d'un « homme comme il faut » .
Il y a un tableau tristement célèbre de Courbet : a Le retour de la conférence. » Le peintre le peignit sous l'Empire. On y voit des prêtres dans un état de gaieté, que leur démarche accentue encore. Je me souviens que, lors de l'exposition qu'on fit des œuvres de l'artiste après sa mort, un ouvrier, auprès de moi, disait tout haut : « C'est ignoble; on n'a vu nulle part de pareilles têtes. » De fait, il est invraisemblable que le peintre ait jamais rencontré les personnages de son tableau. N'y a-t-il pas à craindre cependant qu'il n'en ait
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eu quelque idée, en voyant, dans la campagne, un groupe bruyant, où Ton parlait fort, discutant avec animation — peut être sur Duns Scot ou sur Suarez, mais le public n'est pas au courant — , riant aux éclats, marchant à une allure insolite?
Peut-être avait-il vu cela ; sa malice paysanne et son anticléricalisme grossier firent le reste.
Cette dignité extérieure doit s'étendre de c l'homme de Dieu » à la « maison de Dieu ».
C'est une leçon de choses que nous donnons et un acte de foi que nous faisons, quand nous entourons de respect ce qui touche au culte divin. J'ai entendu Mgr de Ségur raconter ce fait de la vie de son ami, le cardinal Mermillod. Le prélat était encore curé de Genève; il faisait la visite de son église, un soir, à la tombée de la nuit, avant de la fermer, il n'avait vu personne; aussi, en passant devant l'autel où résidait le Saint-Sacrement, il se prosterna et baisa la terre. Aussitôt, un cri trouble le silence, tandis qu'une dame, de la meilleure société calviniste de la ville, vient se jeter
à ses pieds, en disant : « J'ai voulu voir si, vraiment, vous croyiez à la présence réelle; pardonnez-moi mon indiscrétion, mais votre acte de foi a mis fin âmes hésitations ; je veux être catholique... »
Quoi qu'en pensent certains négligents, la malpropreté des objets scandalise, leur propreté édifie. Le peuple, lui-même tient, plus qu'on ne croit, à trouver la maison de Dieu tenue avec convenance. Il la veut plus proprequela sienne. Ce qu'il acceptedansson « chez lui », il ne l'accepte pas « chez Dieu ».
C'est surtout les tabernacles, les vases sacrés, les ornements, tout ce qui touche de plus près à la sainte Eucharistie qui doivent être soignés avec une sollicitude spéciale. Les mal tenir étonne, les manier ridiculement, comme on manierait des objets vulgaires, rabaisse le culte et en fait un spectacle grotesque, qui excite l'ironie des malveillants et certainement n'inspirera de respecta personne.
Nous concluons. Prêtres du Seigneur, soldats du Christ, combattants de sa cause, dans les paroisses où notre apostolat
s'exerce, nous avons un devoir fondamental à remplir : c'est d'être à notre poste, au service de Dieu et des âmes. Mais il ne s'agit pas d'y être de corps, il faut nous y donner corde magno et anima vulenti, avec cette dignité intérieure qui nous élèvera et nous aidera à élever les âmes, avec cette dignité extérieure qui sera le signe visible de nos convictions intimes.