I. I/Etude
Dans son encyclique Acerbo nimis, N. S. P. le Pape Pie X rappelle que « le premier et principal devoir des pasteurs est d'instruire les peuples». Pour instruire, il faut savoir, et pour savoir, il faut étudier. Tout cela s'enchaîne logiquement et forme le commentaire de la parole de Notre -Seigneur : Docete omnes gentes.
Cette nécessité de l'enseignement doit nous maintenir dans l'habitude du travail intellectuel. Notre vocation n'exige pas que nous devenions des savants, dans le sens strict du mot, ni que nous nous spécialisions dans quelque branche de la science sacrée, comme le voulait, il y a une vingtaine d'années, l'auteur anonyme d'une brochure à visées réformatrices. Il divisait Paris en paroisses de canonistes, d'histo-
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riens, de dogmatistes, d'exégètes. Chaque groupe devait « piocher » exclusivement la portion des sciences sacrées qui lui était dévolue. Ce réformateur, aux intentions excellentes sinon pratiques, n'oubliait guère, dans son plan, que les âmes et l'apostolat : or, c'était oublier l'essentiel de notre miuistère paroissial.
Les âmes doivent être devant nos yeux quand nous étudions; leur utilité pratique sera la cause impulsive de nos études, de manière que nous puissions, dans le milieu où notre ministère s'exerce, exposer, expliquer, détendre la doctrine chrétienne, montrer qu'elle tient « debout », et ainsi la rendre respectable à tous.
Il fut un temps où la difficulté de ces études était plus grande qu'aujourd'hui.
Les livres manquaient, ou ils étaient en petit nombre, difficiles à acquérir et peutêtre plus difficiles encore à lire pour beaucoup. A l'heure présente, les livres abondent et les revues aussi. Nous ne disons pas qu'il y en a trop, car livres et revues répondent aux divers besoins de notre société. Nous avons donc le choix, et il ne
tient qu'à nous de trouver, dans ces ouvrages, la position des objections, les réponses topiques à leur opposer, l'exposé lucide des questions, pour transmettre ensuite la lumière à ceux que nous devons éclairer.
L'obligation de l'étude dérive encore d'un autre principe, c'est que, ayant une profession intellectuelle, nous avons à entretenir notre intelligence, à nous renouveler dans la science de notre état. Le médecin, l'avocat, le professeur, ne peuvent vivre toute leur carrière, avec la science acquise sur les bancs de l'école. S'ils ne travaillent pas, s'ils ne nourrissent pas leur esprit, s'ils ne se tiennent pas au courant, leur autorité personnelle, au lieu de grandir, à mesure qu'ils avancent dans la vie, diminuera.
La règle est la même pour nous. Sans ce renouvellement perpétuel, nous retardons, nous ne tenons plus notre place. Le grand inconvénient sera que, non seulement nous ne ferons pas de bien, mais que nous pourront faire du mal, en laissant croire que la doctrine chrétienne, médiocrement défendue par nous, n'est pas défendable.
Qu'on ne dise pas qu'on travaille à autre chose, qu'on fait du ministère actif, avec intensité, qu'on se dépense dans des œuvres d'apostolat. Rien de mieux que d'agir ainsi, mais le conseil de saint Ambroise subsiste quand même : Ma tempora quibus ab ecclesia vacas, lectioni impendas. Nous ne sommes pas toujours à l'église, au chevet des malades, ni au confessionnal, ni au patronage; quand nous rentrons chez nous, travaillons à meubler notre esprit.
Dans ses résolutions de jeune prêtre, saint Alphonse de Liguori, qui, toute sa vie, fut un apôtre plein d'activité, avait inscrit celle-ci : « Je veux travailler à acquérir la science. » Il estimait donc que les deux choses se doivent concilier; mais aussi, nous le voyons, dès 1 âge de trente-huit ans. faire le vœu « de ne jamais perdre de temps. » Sans aller jusqu'à ce vœu, c'est du moins ua trait admirable de sainteté que nous pouvons chercher à reproduire.
Croit-on qu'il serait dans l'esprit de notre vocation, le travail étant terminé à l'église, au catéchisme, au patronage, de nous dire, comme un employé, retour du bureau, ou un
ouvrier, retour de l'atelier : « Voilà qui est fini, je n'ai plus rien à faire. . . » ? Il va de soi qued'honnêtesdistractionssontdansl'ordre, comme l'étaient, au séminaire, les récréations et les promenades; mais que penser de celui qui se contenterait de la besogne visible, dont on peut s'affranchir, et laisserait stérile toute cette part de vie, qui échappe aux regards, et que nous avons consacrée à Dieu comme l'autre?
Le cardinal Manning termine un chapitre sur la Valeur du temps, en remarquant que, dans une vie de prêtre de soixantedix ans, il y a vingt-trois ans dépensés à dormir, environ sept ans consacrés à la sainte messe et à l'office divin, ce qui fait trente ans. Gomment les quarante autres années seront-elles employées ? « Il serait bon pour nous, répond-il, d'entendre retentir en tout lieu à nos oreilles ces paroles de Dieu au prophète : Quid hic agis, Ella ? 111 Reg., xix, 9, 13, et, à toute heure de la journée, ces autres paroles : « Nesavez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père (1)? » Nous avons, en effet, à
(1) Le sacerdoce éternel, p. 140.
nous occuper toujours des affaires du Père du ciel, et, si nous prenons du repos et des récréations, il faut que ce soit avec la pensée de renouveler ainsi notre puissance de travail.
Etudier, sera également le moyen de nous donner des idées. D'où viennent la légèreté, la nullité de tant de gens, si ce n'est de l'absence de toute assimilation d'idées? Il n'en ont pas par eux-mêmes ; ils n'en vont pas demander aux autres ; ils oublient que « Tàrne est un feu qu'il faut nourrir. » Lire un livre sérieux exige d'eux un effort aussi pénible que celui qu'ils feraient pour absorber une médecine amère. La lecture de leur journal épuise toute leur activité cérébrale. Il en résulte que leur esprit dépérit comme le corps, quand il est insuffisamment nourri. Cet esprit, tournant sans cesse dans un même cercle très étroit, devient petit, étriqué, anémié, proie facile pour toutes ces idées frelatées qui circulent dans Pair, dont l'action semblable à celle des microbes, contamine si vite un organisme débile.
Le danger de cette anémie intellectuelle
est évident. Il devient plus grave encore pour nous qui devons être « la lumière du monde. » Nous avons pu le toucher du doigt, au moment où le modernisme sévissait.
Il se produisit alors ce qu'on vit au xvne siècle, à l'époque du jansénisme. Parmi les laïques pieux, beaucoup commencèrent à s'abstenir de faire la sainte communion, par respect pour le sacrement, dont ils n'étaient pas dignes, prétendaientils. Au fond, c'était pour se donner du large, sans avoir à redouter le rappel à l'ordre d'une communion. Le prétexte janséniste était bon, ils le saisissaient avidement, donnant ainsi aux autres, et se donnant à euxmêmes, l'illusion de la vertu.
De même, plusieurs, parmi nos modernistes, surtout dans les jeunes, coloraient leur horreur de l'étude, par de vigoureuses négations, accompagnées d'encensements à longue chaîne en l'honneur de la Science, ils se gaussaient de tout, souriaient avec dédain de la tradition, et naturellement des arriérés qui ne jugeaient pas comme eux. Le monde pensant datait du jour où ils
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avaient eu vingt ans — et donc il ne datait pas de loin. Inutile d'étudier, puisque, d'un coup d'épaule, on renverse Pédilice : nier suffit. Ils se figuraient naïvement que la jactance de leurs négations les égalait aux savants et leur octroyait l'équivalent d'un doctorat es science universelle. C'est ainsi que ces esprits se voulaient donner, en abandonnant l'étude pour la négation, l'illusion de la science, comme les jansénistes se donnaient, en abandonnant la sainte communion, l'illusion de la vertu.
Que faut-il étudier? — J'emprunte la réponse à l'Introduction que Mgr Mignot, archevêque d'Albi, a écrite pour présenter les Études du Clergé de M. Hogan : « Ce livre, dit-il, se trouve être, à cette heure, le programme le plus complet et le plus judicieux des études ecclésiastiques, ou mieux encore l'exposition la plus précise, la plus loyale de l'esprit dans lequel elles doivent être faites à notre époque, d On trouvera en effet dans cet ouvrage, écrit par un professeur éminent, après une longue expérience de l'enseignement du cl< un guide sur qui empêchera que l'on n'étu-
die d'une façon chaotique, sans ordre, sans but, sans méthode.
Pour les prêtres qui sortent du séminaire et entrent dans le ministère, le plan est tout trouvé : il n'y a qu'à prendre celui que leur présentent les examens qu'ils ont à subir pendant plusieurs années. Rien ne vaut le travail forcé de l'examen pour nous obliger à entrer dans certains détails que nous négligerions autrement, et pour nous contraindre à préciser, dans notre esprit, certaines notions que nous serions tentés de laisser flottantes.
En somme, c'est la révision de tout le cours parcouru une première fois au séminaire. Ce serait se donner un grand avantage que de faire cette révision posément, sérieusement, pour mieux comprendre et mieux apprendre. On insisterait sur telle question théologique qui est d'enseignement fréquent, sur tel problème historique qui revient souvent dans les conversations. Il y aurait de quoi se faire un fonds solide de notions bien établies et bien classées. On ne saurait pas tout, mais on aurait une science élémentaire de bon aloi, qui don-
nerait des clartés sur les questions importantes.
Les examens étant achevés à trente ou trente-deux ans, le goût resterait de ces études intelligemment commencées, et il semblerait attrayant de les poursuivre pour en approfondir certaines parties.
Il en est qui se découragent sous prétexte (( qu'ils ne sont pas doués. » C'est une mauvaise excuse : nul de nous n'est doué comme il le voudrait, car nous trouvons toujours quelque esprit qui a plus de facilité, plus d'ouverture, plus de puissance.
N'attendons pas que l'étude soit pour nous sans épines. La loi du travail pénible pèse sur nous, comme sur le casseur de pierres ou le travailleur de la terre. Les pierres sont dures, le sol est ingrat, de même il y a des têtes dures et des esprits difficiles à défricher.
Ceux que nous considérons comme des maîtres, n'ont pas eu, tous, le travail facile. S'il en est — et il y en a — pour qui tout coule de source, il y en a un plus grand nombre peut-être qui ne font rien sans une peine extrême. Les pages de beaucoup
d'entre eux, refaites, raturées, surchargées, indiquent suffisamment l'âpre et rude travail d'une étude qu'ils ne poursuivaient pas sans souffrance.
Parfois, on prétendra, que, dans le milieu où l'on est, le travail est inutile : pourquoi pâlir sur les livres, alors qu'on a simplement quelques campagnards à évangéliser ou quelques bonnes femmes? Est-ce bien raisonner que de se poser la question en ces termes? Nous oublions Dieu qui veut que nous soyons aptes à enseigner : Docete, et qui nous demande d'en prendre les moyens, où que nous soyons. Puis nous sommes débiteurs de ces âmes qui nous sont confiées. Nous avons à faire, pour elles, notre devoir. Sans étude, sans culture, sommes-nous sûrs de le faire tout entier et de leur donner l'enseignement que nous leur devons ?
Un curé du xvip siècle disait souvent « qu'il lui fallait cuire au four de la charité et de la prière le pain qu'il distribuait à ses paroissiens, faute de quoi il eût été trop cru et n'aurait pas pu les nourrir. » Il intéressait ainsi son esprit et son cœur à
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sa préparation; or, dans la ville de Gaen où il exerçait son apostolat paroissial, cet apostolat fut des plus fructueux. N'aurait-on que le plus petit groupe de paroissiens à évangéliser, une préparation de ce genre, une étude animée, réchauffée par la charité, porterait des fruits. Toutes les âmes méritent que nous prenions ce soin pour elles.
L'objection d'un grand nombre, c'est qu'ils n'ont pas le temps de se livrer à l'étude. Ils sont trop occupés, ils sont surmenés, sans avoir une heure pour travailler. Beaucoup disent cela dans leur jeunesse sacerdotale, alors qu'ils ont au contraire plus de temps qu'ils n'en auront jamais. Sans doute, il y a des jours et des périodes où le ministère nous saisit tout entiers, mais il y en a d'autres où il n'en est pas ainsi.
Même dans les périodes occupées, n'est-il pas possible d'avoir, sur sa table, ce qu'on a appelé « des livres de cinq minutes », de ces livres qui n'exigent pas un eiîort d'attention considérable : histoire, vie des saints, articles de revue, qu'on peut prendre pendant cinq minutes, et laisser pour les reprendre à nouveau, lorsque quelques ins-
tants nous seront donnés? Ces cinq minutes, on les perd d'ordinaire, ne sachant à quoi les utiliser, on les emploierait facilement et agréablement par ce moyen.
Mais je reviens au fond de l'objection : Je n'ai pas le temps. Non, le temps ne manque pas. Il manquerait pour faire des recherches de bénédictin, pour collationner des textes, mais il ne manque pas pour se cultiver, de manière à être un prêtre instruit.
Que ceux qui prétendent n'avoir pas de temps, cherchent bien. Ils verront d'abord combien de temps ils perdent à ne rien faire, là, ce qui s'appelle rien. En regardant de près, ils s'apercevraient aussi qu'ils manquent de temps, parce qu'ils manquent d'ordre. Si l'on veut travailler, il faut mettre de l'ordre dans ses occupations. La difficulté vient de ce que, en sortant du séminaire où tout était réglé, heure par heure, on se trouve jeté dans le ministère paroissial, obligé de régler soi-même son temps, sauf celui qui est occupé à l'église. On ne sait pas faire cette réglementation, ou plutôt on n'a pas le courage de s'y astreindre. On flâne, on attend au dernier moment pour
un travail à faire, puis on le bâcle hâtivement, fiévreusement, et l'on ne manque pas de dire : « Je n'ai pas eu le temps! » Qu'on dise plutôt : « Je ne me suis pas donné le t -mps. »
Le manque d'ordre consiste aussi à remplacer par des occupations inutiles, celles qui seraient utiles. Courses longues qu'une lettre pourrait remplacer, visites qui s'éternisent, prédications superflues, ici ou là. alors qu'il y a un aumônier, un directeur de patronage, par exemple, pour les faire. On fuit le travail de cabinet, ingrat et austère, et Ton se donne l'illusion d'un travail « apostolique ». qui plaît davantage à ces jeunes activités, tout en étant un simple mirage.
A force de se fuir et de fuir le travail, les habitudes d'oisiveté intellectuelle s'installent, et, avec elles, le dégoût de toute étude. Le journal prend une place importante dans la vie (1) ; puis, les lectures fri-
(1) Peu après la guerre de 1870, dans une lecture spirituelle au séminaire de Saint-Su 1 pi ce, le cardinal Guibeii nous disait: « Messieurs, dans le ministère, une demi-heure d'oraison, an quart d'heure de
journal. »
voles deviennent les seules lectures, sous prétexte de délassement. Cette manière de traiter son esprit sera-t-elle suffisante pour répondre au : Docete, de Notre-Seigneur? Nous devons être dans nos paroisses, des hommes de doctrine et de piété. Nous avons donc à entretenir notre piété, nous avons aussi à développer notre doctrine. Sainte Thérèse disait qu'elle préférait un confesseur instruit à un confesseur pieux ; c'est par sa science qu'un confesseur pouvait l'éclairer, disait-elle, plus que par sa piété, qui lui profitait surtout à lui. Le mieux sera de joindre les deux : Lucere et ardere, nous rappelant le commentaire bref et solide qu'ajoutait à ces deux mots saint Bernard : Lucere parum, arclere vanum, lucere et ardere perfectum.
IL La prédication.
On a écrit de si bons traités sur la prédication que nous aurions regret de les recommencer (1). Ce serait une œuvre super-
(1) P. Monsabré, La prédication; M. Gondal. Parlons ainsi; M. Mouret, Leçons sur l'urt de prêcher.
flue, mais ce qui ne sera pas inutile c'est de nous exciter à remplir avec zèle cette grande fonction de notre ministère paroissial.
Les uns s'en désaffectionnent, à cause de l'efïort qu'elle nécessite, quand une certaine facilité manque, et, faute d'exercice, la facilité vient de moins en moins. Ce n'est pas ainsi qu'agissait le saint curé d'Ars. Il peinait, toute la semaine, à préparer son prône du dimanche, et nous savons à quels résultats il est arrivé. D'autres se découragent de ce que le genre humain ne se convertit pas assez vite, surtout dans le cercle où ils évoluent, et alors, blasés, sceptiques, ils se répandent en paroles amères sur l'inutilité d'une prédication qui ne produit aucun effet.
Lors même que ce serait vrai et que l'insuccès de nos prédications serait manifeste, ie devoir n'en reste pas moins formel : Argue, increpa, obsecra, et toujours Fides ex auditu. Nous serions trop heureux si, à chacune de nos prédications, Lrois mille ou cinq mille personnes se convertissaient, comme aux premières exhortations des apôtres. Malgré que ce succès ne soit pas à
espérer, faisons l'œuvre de Dieu, nous rappelant la parabole de la semence, avec ses terrains plus ou moins propices où tombe le bon grain. Rappelons-nous surtout que Dieu travaille avec nous.
Le pape Pie X, dans son encyclique Acerbo nimis sur l'enseignement de la doctrine chrétienne, note avec tristesse qu'il y a beaucoup d'incroyants qui le sont par ignorance. Cette constatation, nous pouvons la faire tous les jours : elle doit augmenter notre zèle pour prêcher une foi, plus inconnue que méconnue. Ce que nous constatons aussi c'est que, là où l'enseignement est donné avec intelligence, beaucoup restent ignorants, parce qu'ils ne veulent ni entendre, ni comprendre. Parmi nos fidèles eux-mêmes, il en est un grand nombre qui ne tiennent ni à s'instruire, ni à approfondir, qui gardent la ce foi du charbonnier », alors qu'ils pourraient avoir mieux. Ces chrétiens se trouvent ainsi à la merci de toutes les objections, et si leur foi ne vacille pas, du moins elle ne leur est pas, à cause de sa fluidité, le puissant principe de vie qu'elle devrait être.
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Cette particularité tant de fois observée, dans notre pays, augmentera notre volonté de rendre intéressantes nos prédications, afin d'atteindre plus sûrement les âmes. Non nova, sed nove.
C'est ainsi que, au lendemain de la Révolution, Mgr Frayssinous inaugura les conférences dialoguées dans cette église des Carmes, où le pavé était humide encore du sang répandu des martyrs. Elle remplaçait alors l'église paroissiale de Saint-Sulpice, qui n'était pas rendue au culte catholique. L'abbé Clausel de Coussergues présentait les objections et piquait la curiosité, Mgr Frayssinous répondait avec cette éloquence qui devait grouper autour de sa chaire tant d'auditeurs, lorsque la vaste église de Saint-Sulpice fut rouverte. Il donna alors à sa parole une nouvelle forme, celle des contérences, auxquelles le Père Lacordaire devait plus tard, à Notre-Dame, apporter un si vif éclat. La conférence rompait, par une allure plus simple, avec la démarche majestueuse du sermon, et, grâce à ses arguments où les sciences profanes joignaient leur appoint, elle attei-
gnait plus directement Jouteurs ou incroyants.
Quoi qu'il en soit du genre que nous ayons à pratiquer, alors que ce serait le genre plus familial du prône, de l'exhortation pieuse à une confrérie, d'un entretien à des mères chrétiennes, visons à être clair, intéressant, solide, pénétrant. Cependant, ne tombons jamais dans des procédés bizarres, tel que celui du P. Millériot disant à ses auditeurs : ce Venez demain, sans manquer, je vous démontrerai qu'il n'y a pas d'enfer. » Et il le démontra, en établissant que, le pécheur étant converti, il n'y a plus d'enfer pour lui. On connaissait l'originalité du P. Millériot, rien n'étonnait ; mais qu'un curé ou un vicaire fasse la même annonce, aussitôt on répandra dans la paroisse, que ce curé ou ce vicaire ne croient ni à l'enfer, ni à l'évangile, ni même à l'existence de Dieu.
Nous serons intéressants à moins de frais, et tout aussi sûrement, si nous voulons bien nous pénétrer de cette simple définition de l'éloquence — telle que nous avons à la pratiquer : « L'art de dire
quelque chose à quelqu'un. » Voilà au moins un idéal que chacun de nous peut essayer d'atteindre. Le petit enfant s'y efforce, dès qu'il a l'usage de la parole : imitons-le, en perfecfionnant le procédé, pour le rendre digne de la chaire chrétienne.
Au fond, cette définition n'est pas si simplette qu'elle parait : 1° c Dire quelque chose. » Savoir ce qu'on veut dire, avoir une idée, des idées, de la doctrine, et non pas seulement des exclamations, des éclats de voix, des pensées flou. Il ne faut pas qu'après nous avoir entendus, l'auditeur murmure : « En vérité, je ne sais pas ce qu'il a voulu dire; on comprend à peu près chaque phrase, mais l'ensemble est brumeux, d — 2° Ce quelque chose « le dire à quelqu'un. » Ce sera nous préoccuper de nos auditeurs, nous mettre à leur place, de façon à leur adapter plus exactement notre parole. Ne pas parler devant l'auditoire, mais à l'auditoire; par conséquent prendre des sujets qui lui soient intelligibles, et les traiter dans des termes qu'il puisse comprendre.
Celui qui réaliserait toujours ces deux conditions serait un prédicateur utile dans sa paroisse; il y ferait certainement du bien. Entrons dans quelques détails, en restant au point de vue de l'apostolat paroissial, tel que nous devons l'exercer.
Si le curé est seul, il a tout le poids de la prédication ; s'il a des vicaires, la mission se partage et chacun doit prendre sa part de nos réflexions, prenons-la avec l'importance qu'elle mérite, lors même que des prédicateurs étrangers viendraient donner des stations dans notre paroisse. Ces prédicateurs y apporteront un renouveau d'intérêt pour la parole de Dieu, parce que assueia vilescunt, et que la nature humaine aime la variété. Mais une paroisse où chacun s'efforce, dans sa sphère, de donner une bonne direction aux âmes qu'il évangélise, cette paroisse s'élèvera par ce moyen plus sûrement, plus régulièrement, que par l'action des prédicateurs occasionnels.
La prédication du prêtre de paroisse n'aura toute sa valeur que s'il lui donne la préparation habituelle de l'étude. Nous
avons suivi des cours de théologie, nous avons donc vu l'ensemble de la doctrine; il faut ajouter à cette première étude la lecture des maîtres, afin d'apprendre à accommoder notre théologie, à la diluer, de manière à la servir, tantôt comme du lait pour les faibles, tantôt comme une viande plus substantielle pour les forts (1). Dans les premières années surtout, alors que l'expérience n'est pas formée, cette lecture sera indispensable, elle nous apprendra à traiter les sujets moraux et à
(1) Nous savons que, pour guider les pasteurs, dans leur prédication, le concile de Trente décida de faire paraître un catéchisme qui porte son nom, et qu'on appelle aussi Catéchisme romain. Ce lut an travail de cinq ans, confié aux plus éminents théologiens du temps, on l'acheva sous la direction de saint Charles Borromée. Le saint cardinal n'épargna rien pour que la netteté des formules, rehaussées par une belle latinité, fût digne d'un catéchisme destiné à l'Église universelle. Le pape Saint Pie V l'approuva solennellement le '24 septembre 1566. Le pape Pie X recommande l'usage de ce catéchisme dans son encyclique : Acerbe liimw. — édition latine du catéchisme romain (Bcauchesne); traduction française (Bibliothèque de solide piété de Saint-Honoré d'Eylau et Desclée). La Foi catholique de If. Lesétre sera une aide utile pour préciser et présente!- la doctrine.
tirer des conclusions pratiques de ce que nous prêchons. Il y a toujours à craindre, sans cette étude, d'en dire trop ou trop peu, et aussi de se mettre, en plein, à côté.
Cette préparation lointaine sera la préparation de tous les jours, celle qui donnera la possibilité de traiter, le moment venu, les sujets qui nous sont imposés. L'esprit ainsi meublé par les acquisitions successives de nos études, que faire, quand nous avons une prédication à préparer?
Nous avons à réfléchir, à méditer. Eco pleniiudine contemplationis prœdicatw derivatur. Ce travail personnel, toujours pénible, souvent douloureux, est nécessaire, on le sent bien, pour donner de soi-même, dans sa prédication et la rendre plus pénétrante.
Après cela, faut-il écrire? Pourquoi pas?... Est-ce la peine, dira-t-on, quand il s'agit d'une petite instruction, d'une homélie, d'une allocution de confrérie? — Certainement, cela en vaut la peine. Ce sera toujours mieux. Ne voyons-nous pas, dans les œuvres de Bossuet, de courtes
allocutions qui nous sont restées? Elles n'étaient donc pas simplement improvisées. Les œuvres de Mgr d'IIulst nous livrent aussi de brèves exhortations, faites dans un patronage, ou dans des circonstances sans solennité, lesquelles étaient écrites (i). Ceux d'entre nous qui l'ont entendu se rappellent quelle facilité il avait pour exprimer sa pensée, dans des improvisations d'une langue impeccable, et cependant il écrivait.
L'un des élèves de Mgr Besson, au collège Saint-François-Xavier, à Besançon, m'a souvent raconté que ce remarquable orateur se préparait aux instructions dominicales qu'il donnait à ses élèves, en lisant l'Évangile, dans la sacristie, quelques instants avant de monter en chaire. Il y a là une exception à admirer, elle n'est pas à imiter, d'autant plus qu'il faut tenir compte de la puissance oratoire de ce prédicateur et des acquisitions de ses
ili Un simple exemple, au tome V de ses u-uvivs Nouveaux mélanges oratoires, allocution prononcée dans la chapelle des orphelins d'Auteuil, pour leur première communion. Trois pages.
études, qui lui permettaient de trouver tout de suite le fonds et la forme de ce qu'il avait à dire.
Par contre, je me rappelle avoir entendu, en 1869, le fameux abbé Gombalot. Après avoir disposé les trois mouchoirs dont il avait coutume d'orner le rebord de sa chaire, les tirant de façon à leur donner toute leur longueur, il nous annonça que le sermon qu'il allait prêcher sur 1 enfant prodigue « convertissait toujours ». Cet avis à l'auditeur prouvait du moins que le sermo a existait, soigneusement écrit, appris depuis longtemps.
N'ayons pas le dédain de l'écriture. Si notre mémoire ne nous sert pas assez pour apprendre à la lettre et être naturels, comme l'étaient Massillon, le P. Monsabré, et d'autres, nous aurons du moins gagné par cet exercice plus de netteté dans l'expression de nos idées; et les mots nous viendront avec plus de spontanéité.
L'auditeur est sensible à une préparation qu'il sent sérieuse : cela le prévient en faveur des pensées qu'on expose devant lui. Il voit qu'on a travaillé, qu'on a fait
son devoir, qu'on prend au sérienx sa fonction. Que si Ton « bafouille » misérablement, quel profit l'auditoire peut-il tirer de cette prédication9 D'autre part, quel mauvais exemple au point de vue du devoir accompli ?
Nous éviterons aussi d'être de ces prédicateurs qui ont la manie de glisser dans leur exorde « qu'ils n'ont pas eu le temps de se préparer. » C'est sans doute une manière fine de donner à penser que, s'ils avaient eu le temps, c'est du pur Bossuet, dans ses grands jours, qu'ils serviraient. L'effet de cette précaution oratoire n'est jamais ce qu'ils en attendent. Elle agace les auditeurs, elle leur est désagréable. Plusieurs se disent: « S. j'avais su, je ne serais pas venu. » Et l'un de ces hommes que nous voyons à Paris, debout dans le bas de l'église, écoutant curieusement le sermon, appuyés sur un pilier, salua un jour la petite phrase, de ce mot énergiquement prononcé : Feifjnmd !
Louis Veuillot écrivait autrefois ceci qui est à entendre pour le prêtre de paroisse : « Je voudrais que le prédicateur ne perdit
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jamais de vue, que ce qu'il a surtout à faire, c'est de rendre chrétiens les chrétiens. » Rien de plus sage que ce conseil. N'attendons pas, pour travailler nos instructions paroissiales, que nous ayons devant nous un auditoire d'incrédules — auditoire tout imaginaire que nous n'aurons jamais. L'écrivain catholique ajoutait :
« Le grand service à rendre aux incrédules c'est de faire que les chrétiens soient chrétiens. Si ce petit nombre de fidèles, hommes et femmes qui fréquentent assidûment les églises, étaient vraiment ce qu'ils devraient être, s'ils avaient la science, l'amour, le zèle de l'Evangile, ce petit nombre suffirait à changer le monde. »
Ce sont des vérités à nous rappeler en face de ces réformateurs infatigables qui passent leur vie à faire des plans sur le papier, qui nous répètent que nous prêchons des convertis, qu'il faudrait aller sur les places publiques, prêcher dans les rues. On le fait à Londres, et dans toute l'Angleterre. Voit-on un sensible avantage dans ces prédications de plein air? Atteignent-elles ^s incroyants? On les écoute
cependant avec grand respect. En attendant qu'on implante en France ces méthodes, ne vivons pas d'utopies et continuons à faire notre devoir, sous la forme où il s'impose à nous. Si nous agrandissons, en la fortifiant, l'âme de nos chrétiens, nous formerons une élite qui pénétrera la foule. Ce sera, selon la parole de Notre- Seigneur, le levain qui fera lever la pâte.
Je suppose que ce prône, cette exhortation, soient pensés, écrits, appris, nous avons à les prononcer. Ce seul mot nous indique qu'il faut nous préoccuper d'être entendus. Par conséquent, ne dévorons rien de ce que nous devons servir à nos auditeurs, et pensons que l'exercice le plus facile pour nous, c'est celui de la prononciation. Il n'est pas nécessaire de se donner un maître de diction, à moins qu'on n'ait de graves défauts. On peut s'exercer soi-même, et rien que la précaution de ne pas avaler les e muets suffirait pour que l'auditoire ne perdit aucune de nos phrases.
On gagnera à demander en ceci leur avis, non pas à des personnes portée^ à nous louer, mais à des amis, à des con-
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frères sûrs, à un supérieur, quand nous sentons que ce supérieur n'a qu'un désir, celui de nous voir réussir dans notre ministère.
Prononcer est donc nécessaire ; il est nécessaire aussi de ne pas parler, comme on récite, ni de dire des choses pieuses avec un air détaché, indifférent, comme si elles ne nous intéressaient pas. Ce sont conseils donnés de tout temps ; pourquoi tant de prédicateurs les oublient-ils quand ils sont en chaire? Dans une conversation, ils s'animent: on prend contact avec leurs sentiments, leur émotion; en chaire, plus rien; c'est la douche glacée, la fine pluie des jours de brouillard.
Je ne dirai pas : ayez de l'onction. L'onction dépend ordinairement du ton et de la voix, elle implique des conditions que tous ne peuvent pas réaliser. Certains veulent se donner de l'onction par un ton pleurard; le résultat est plutôt mauvais; on sent dans leur manière quelque chose de factice qui empêche toute force de persuasion.
Selon le genre oratoire que nous avons, soyons sérieux, graves, convaincus, émus,
notre parole entrera toujours, mais prononçons! Si bien que nous parlions, sans la prononciation, tous nos efforts seront inutiles. De même, travaillons à nous corriger, si nous avons quelque fâcheux défaut dans notre extérieur.
Tel fait un plongeon dans la chaire, à chaque phrase, ou oscille perpétuellement de droite à gauche. Tel autre s'agite démesurément et fait des gestes faux, montrant le parquet, quand il parle du ciel où nous tendons. Plusieurs ne font pas assez attention à ces défauts et se privent ainsi d'un élément sérieux d'apostolat. M. Hogan, dont la parole était si mesurée et si pénétrante, a écrit ces lignes d'une grande justesse : « Un excès de culture oratoire pourra parfois rendre la parole artificielle et affectée, mais l'absence de culture ne la rendra pas naturelle. Trop souvent, ce sont de graves défauts qui sont ce qu'il y a de plus naturel aux personnes inexpérimentées et qui rebutent les auditeur-.
Lorsqu'elles essaient de parler en public, on les voit prendre un ton absolument faux, peut-être par imitation de quelque discou-
reur qu'elles ont entendu, et dont le genre est resté gravé dans leur mémoire (1). »
Remarquons ces observations : les défauts sont souvent ce que nous avons de plus naturel-, nous avons donc à nous en défier. Ceux qui prétendent parler à Y apostolique, en parlant sans préparation, sans étude, sans surveillance, ceux-là se trompent. La prédication dite « apostolique y> est celle qui se fait avec simplicité, sans affectation de phrases recherchées, sans prétention, mais elle n'exige pas qu'on parle sans avoir réfléchi, ni qu'on impose à son auditoire des défauts qui l'offusquent.
Autre observation : pour se corriger, se garder d'imiter tel discoureur, dont nous n'avons ni le tempérament, ni le physique. J'ai vu, pendant toute une station, un prédicateur court et gros, qui avait les gestes d'un homme grand et mince. On s'apercevait bien qu'il avait appris à gesticuler, mais le professeur, en lui inoculant ses gestes, avait ajouté aux défauts de son élève , tandis qu'il aurait dû aider ce
(\) Études du clergé, p. 408.
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débutant à corriger les gestes qu'il faisait spontanément, en conformité avec son genre de silhouette.
Nous voudrions ajouter encore une réflexion, d'un ordre tout différent, mais dont l'importance sera facilement comprise. Abstenons-nous d'ordinaire de toucher à des sujets délicats, de ceux dont on pourrait dire :
Glissez, mortels n'appuyez pas.
N'appuyons pas. Il en est qui croient faire mieux en appuyant; je ne pense pas que l'expérience leur donne raison. Ce principe doit sans doute s'accommoder aux milieux. Dans un auditoire fermé, très homogène, on pourra dire sans inconvénient telles choses qui seraient regrettables dans un auditoire mélangé. Mais il faut faire attention qu'on ne puisse nous accuser d'aimer à remuer certaines fanges; rappelons-nous que ce n'est pas d'être éclairé en détail par le prédicateur qui fera du bien, (d'ordinaire on l'a cette lumière), c'est d'être exhorté à se détacher du mal. Or cela peut se faire sans qu'on entre té-
mérairement dans des sujets où la réserve s'impose. Il y a des mots qu'on ne doit jamais prononcer; il y a des choses qu'on ne doit jamais laisser entrevoir.
Dans une paroisse bourgeoise de Paris, un prédicateur de retraite, s'adressant aux jeunes filles du catéchisme de persévérance, se prit à leur parler d'un refuge de repenties qu'il avait évangélisé. Il avait vu là des merveilles. Passions violentes, interrompues par des brisements héroïques... L amour arrivé à son paroxysme, s'inclinant devant la loi de Dieu, etc., et, après ce beau tableau, il conclut ainsi : « Eh bien, tout cela vaut plus que vos petites virginités... » — Se figure-t-on que de pareils développements soient à leur place? Quelle en eût été du reste la conclusion logique? C'est que, pour être une belle âme en ce monde, il faut commencer par être « une pas grand'chose ». De loin ou de près, ne tombons jamais dans de telles aberrations.
Nous ferons toujours du bien si, dans chacune de nos prédications, nous apportons de la clarté et de l'esprit de foi : ce sont deux conditions, naturelle l'une, sur-
naturelle l'autre, qui donneront à notre évangélisation paroissiale son maximum d'efficacité.