‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 10 sur 36 · LES SAINTS PLUVIEUX · texte numérisé non relu

LES SAINTS PLUVIEUX

La châsse de Saint Taurin, comme nous venons de le voir, est préposée à la pluie. Hais le crédit de celte relique ne s*étend pas bien loin au delà de Tenceinte de Chartres. A Pézy, canton de Voves, Féglise possède une relique de Saint Taurin, qui fait concurrence à la châsse de Chartres, et que viennent invoquer les communes voisines pour obtenir de la pluie. Dans le territoire d'iliiers, on s'adresse, pour le même but, à la fontaine de saint Eman. Dans les cantons d'Orgëres et de Cloyes, on ne se doute même pas qu'il existe un Saint Taurin (1) ; et les populations qui désirent la pluie, se rendent à Boisséleau, près Droué (Loir-et-Cher), où se trouvent les reliques de plusieurs martyrs, auxquelles on attribue une grande efficacité dans ce genre (2).

(1) Ghei les Saints, comme ches les simples mortels, on n'est pAs prophète dans son pays. A Évrenx, Saint Taurin, qui a été évéque de cette ylUc, et dont on y conserre les reliques, n'est pas chargé de procurer do la pluie t on s'adresse, pour cette fonction, à Saint Maximin et à Saint Vénérand. « On les Invoque en temps de sécheresse ; 3n porte alors leurs reliques en procession et l'on ne réclame point en vain leurs mérites. Ce fut ainsi que Ton obUnt de la pluie dans les années 1550, 1615 et 17i6. »

GODESCARD, t. IV, p. 438,

(% X l'église de la Dorade, à Toulouse, 11 y a une Vierge noire, tenant entre ses bras TEnfant-Jéaus, également noir. Pour entretenir la coaleur, de temps en temps le sacristain leur donne une couche de

A quelques lieues de Chartres, l'église de Champrooden-Gàtine, canton de Lalouppe, possède un puits miraculeux dont la vogue est bien supérieure à celle de Saint Taurin. Dans le chœur, au pied du lutrin, est une planche qui couvre Tonûce de ce puits, au fond duquel se tient, dit-on, en permanence, /e bon SaiiU-Sauveur (1). Est-ce le Saint en personne qui a choisi ce séjour et Ta préféré à celui du paradis? ou est-ce seulement sa statue, mais douée d'une sorte de personnalité capable de choisir, de protéger, de se passionner, d'agir? Il n'est pas facile de répondre à cette question : les fidèles n'aiment pas à approfondir; pour eux, celui qui est dans le puits est une divinité puissante, ayant surtout la vertu de donner de la pluie à ceux qui viennent l'implorer. On n'est pas bien d'accord sur sa dénomination; dans quelques campagnes, au lieu de le désigner sous le nom de Saint-Sauveur^ on l'appelle le Sauveur du monde; mais ceux même qui le désignent sous ce dernier titre, ne le confondent pas avec Noire-Seigneur Jésus-Christ.

Voici la manière de s'en servir. La paroisse qui désire la pluie vient en procession à l'église de Cbamprond; on lève le couvercle, on trempe trois fois dans l'eau du puits le bout de la bannière paroissiale; et Ton attend avec

drage de boites et les cutiquet comme les gibernes des militaires. Cette Vierge Jouit d*une propriété bien. précieuse. Quand les eaux de la Garonne s*élèvent d'une manière excessive, on va prendre la Vierge noire dont on baigne les pieds dans les eaux du fleuve, qui s'abaissent aussitôt.

(1) Ce Saint n'est pas le seul qui ait adopté un pareil gîte. Nous avons vu Saint Audevoir au fond de la fontaine du moulin de La Roche (p. 31.) il y a aussi Saint Denis, qui est au fond de son puits,

commune de Salnt-Denis-des-Puits.

confiance le résultat de cette opération cabalistique (i).

En 1870, la sécheresse fut excessive et causa de grands dommages aux produits agricoles. On invoqua tous les Saints chargés de présider à la pluie. À Chartres, le clergé fit, li9 17 juin, une procession solennelle ou l'on porta la châsse de Saint Taurin. Les processions affluèrent à Champrond et trempèrent énergiquement leurs bannières et même leurs croix dans le puits de Saint- Sauveur. Héme affluence eut lieu au Saint Taurin de Pézy, à la fontaine de Saint-Em'an et aux martyrs de Droué. En Belgique, un cortège de 1,300 habitants de Turnhout se rendit processiounellement, le 13 juin, à Montaigu. Ce voyage, exécuté par une chaleur tropicale, occasionna trente cas d'insolation; une jeune fille de dixhuit ans en mourut; ce fut là le seul résultat visible de la procession.

Toutes ces tentatives furent infructueuses et la sécheresse persista, au grand désespoir des malheureux cultivateurs.

Tant dUnsuccès ont- ils ébranlé Tassurance du clergé, diminué la confiance des ouailles ? Nullement. Le prêtre sait toujours se tirer d'embarras et éluder les difficultés. Si nous n'avons pas obtenu ce que nous demandions, c'est que nos péchés nous en ont rendus indignes, c'est que le Bon Dieu est irrité de l'audace des impies; ou

(1) Dans ces processions, poor avoir de la pluie, on retrouve encore rimltation du paganisme :

« Les femmes, en temps de sécheresse, portaient les stataes des dieux après avoir Jeiiné. Elles marchaient pieds nus, les cheveux épars. et aussitôt il pleuvait à seaux, comme dit Pétrone; et itaUm urceaUm pluebai, n

VoLTAïaB, Dict, phJtoi., v<».

bien il est mécontent de ce qu'on travaille le dimanche (même dans les bureaux de V Univers)^ de ce qu'on ne donne pas assez à l'Église dont les besoins sont insatia« bies. Et naturellement les Saints partagent la colère du Bon Dieu. Ou enfin, le Ciel veut, pour notre bien, nous éprouver par des désastres que nous devons accepter avec résignation et même avec reconnaissance.

Bref, IL ne manque jamais d'explication. L'Insuccès peut donc se renouveler bien des fois sans que la sainte châsse ou la relique vénérée perde sa vogue.

Mais s'il arrive (ne serait-ce qu'une fois sur dix) que la pluie vienne à la suite de la procession, oh! alors c'est une joie délirante, c'est au bon Saint que la pluie est due, c'est un effet miraculeux qui atteste clairement le pouvoir de la châsse. On oublie toutes les déconvenues précédentes, on applaudit triomphalement au fait récent, et Ton se garde bien de se demander si ce n'est pas là tout simplement une coïncidence fortuite.

C'est toujours le sophisme du post hoe^ ergo propier hoe. Je connais une bonne femme qui se figure que, chaque fois qu'elle met ses bas à l'envers, elle fait changer le temps. Il arrive souvent qu'elle emploie son procédé sans rien obtenir ; mais elle ne se décourage pas. Si, un beau jour, après qu'elle a eu recours à son moyen, le temps change, elle chante victoire et va partout vanter l'efficacité de sa recette; c'est là l'image exacte du culte des reliques et des saints.

Du reste, le clergé emploie une certaine habileté pour faire tourner à son profit les coïncidences. Quand on commence n sou£frir de la sécheresse, il ne bouge pus, il attend. Les jours, les semaines s'écoulent; la sécheresse continue, le mal s'aggrave; les fidèles s'émeuvent, s'in-

quiètent; on réclame remploi des grands moyens. Les recolles périclitent , il y a urgence d'y pourvoir. Le curé répond qu'il ya s'en occuper, et il ajourne. Enfln, si quelques symptômes peuvent faire présager un changement de temps, si le baromètre baisse, le curé se décide... à commencer une neuvaine; c'est encore un délai de neuf Jours qu'il se donne. Après quoi, on sort la châsse tant désirée. Comme il n'arrive jamais que le même état de l'atmosphère se prolonge aussi longtemps, il y a toute probabilité qu'il surviendra un changement dont on fera honneur au Saint et au clergé qui dispose de lui. C'est un expédient commode pour ne pas rester en alTront.

Mais il ne peut échapper aux reproches les plus sévères. « Vous prétendez, peut-on lui dire, que vous^possédez un moyen surnaturel de modifler la température. Vous avouez que ce moyen n'est pas infaillible; mais, suivant vous, il a une grande efficacité. Donc, en l'employant, vous avez un certain nombre de chances pour obtenir l'effet voulu. On pourrait, à l'aide d'une statistique expérimentale (1), exprimer ces chances par deschiffres, en vérifiant, par exemple, si vous avez 80 chances sur 100 pour réussir à avoir de la pluie à commande-^ ment... Mais laissons le chiffre de proportion en suspens. Ce pouvoir que vous vous attribuez, comment se fait-ii

(1) L'ezpériencfl est faisable. On peat comparer l'état des commanea qal ont fait des processions avec celui des communes voisines qui n'en ont pas fait. On pourrait même observer une commune qui ne ferait pas de procession et qui serait enclsTée au milieu de communes processionnantes. On Terrait si la pluie survenant suit le contour des limites de ces dernières communes, pendant que la commune enclavée reste frappée de sécheresse.

que vous n'en fassiez qu'un usage si parcimonieux ? Dès le jour où la sécheresse a été funeste aux récoltes, il fallait employer votre talisman. Vous attendez que le mal ait fait des progrès, ait causé des dommages irréparables. C'est montrer une barbarie inexcusable.

« Que dirail-on d'un homme qui aurait le pouvoir d'arrêter instantanément les incendies, et qui, au lieu de l'employer dès que le feu commence à faire des ravages, n'interviendrait que quand l'édifice serait consumé aux trois quarts? 11 serait unanimement blâmé.

« Votre position est la, même. Votre conduite serait inexplicable si vous croyiez aux talismans que vous prônez. Si vous n*y croyez pas, quelle qualification méritez-vous?... »

LBS SAINTS LACTlFÂRBS

Parmi les nombreuses et insignes reliques que possédait autrefois la cathédrale de Chartres, figurait le lait de la vierge Marie. Beaucoup d'autres églises se vantaient de posséder des échantillons de cette précieuse substance: on désignait notamment Saint -Damiend' Assise, Douai en Flandres, la Sainte-Chapelle de Paris (1). A Naples, dans l'église des Minimes, il y a du lait de la Vierge, qui, tous les ans, se liquéfie à jour

(1) CoLLiN DE Plamcy 60 énumère beaucoup d'aulrcs. Dlcîiomiairç des religues et miracles, t. Il» p. 460» I6i.

fixe (1). Mais l'église de Chartres remportait sur toutes ses rivales qui n'avaient que du lait sécrété par la Vierge, pendant qu'elle allaitait l'Enfant Jésus. Le lait conseryé à Cliartres avait une toute autre origine. Saiût Fulbert, évéque de Chartres, souiïrait cruellement d'une inflammation de la langue et de la bouché : utie nuit, la Vierge lui apparut, lui découvrit un de ses seins, en fit jaillir <c une ondée de lait céleste et savoureux, qui soudain dissipa le mal. f> Comme il en restait quelques gouttes sur sa joue, il les recueillit avec soin, les enferma dans une flole qui a été conservée comme témoignage de cet événement mémorable (2).

WInventaire des reliques du trésor de l'église de Chartres décrit ainsi ce joyau curieux : « N» 10. Une Vierge d'argent, enrichie de pierreries, qui dans un portique contient une phiole pleine de lait de la Saintè- Vierge, avec cette inscription de laete B. M., qui est aussi sur le tympan du portique donné par les Anglais en 1625. — - Saint Fulbert, évéque de Chartres, faisait rebastir l'église bruslée en 1020, la Sainte- Vierge, pour récompenser le soin qu'il se donna pour la structure de son temple, lui distilla de ce lait miraculeux sur la langue et la bouche et les joues, attaqué du mal des ar-

(i) l/abbé Coter. Voyage d'Italie, cd. do 1783. t. IV, p. 234.

(3) RouiLLARD, ParthéniCf !'• partie, p. 217. Voici le récit conforme de SoucHET : c( Fulbert aïtnt été tttaqaé du mal des ardents, Nostre-Dame s'apparut à lai et lui Jecta du lait de sa mamelle sur la partie affectée et le guérit; duquel trois gopttes estant demeurées sur son \i«age, furent recueillies et encloses dans un petit vase de cristal si industrieusement, qu'on ne peut recognoistre par ofi il est entré, et se veolt encore parmi les reliques de l'église de Chartres, n

{Histoire du diocèse de Chartres^ t. II, p. 239.)

deDls. » Il y ayait, en outre, sous le numéro onze (2« trésor), un reliquaire en or, où était renfermé du lait de la Vierge, du bois de la Traie croix, et des os de plusieurs Saints (1).

Ce second lait avait probableqient une origine naturelle ; c'est pourquoi on le tenait distingué du premier qui était d'une proTenance surnaturelle. Celui-ci peut donner lieu à de graves difficultés. En effet, les théologiens ne sont pas d'accord sur la question de savoir si Marie est au ciel à l'état de pur esprit, ou si elln y est montée en corps et en âme, comme Hénoch, Élie et Jésus-Christ. L'Église ne s'est pas prononcée à cet égard et a laissé les opinions libres (2). Si Ton adopte la première opinion, il est clair qu'une âme ne peut avoir du lait et que l'aventure de Fulbert n'a pas le sens commun. Si l'on admet que la Vierge a conservé son corps, il ne faut pas oublier que, suivant la doctrine de l'Église, les Saints ont des corps glorieux (I Cor. XV, 44), d'une ténuité extrême, que leurs organes n'ont plus d'emploi. Qu'un tel corps secrète du lait, et plus de mille ans après l'accouohement, c'est tout à fait contraire aux principes qui régissent la matière. Ajoutons que la Vierge, lors de sa mort, avait 62 ans (Gopescaro. t. VU, p. 276), et que son lait avait dû èlre tari depuis bien longtemps. Celte relique était certainement compromettante; vénérée à des époques d'ignorance et de crédulité, elle aurait eu bien du mal à se maintenir dans un temps où l'examen .

(i) HiRi9B0M, Notice historique sur Saint Piat, suivi du catalogue des reliques et joyaux, p. 40 et 49.

(â) Bergieii^ Dictionnaire de théologiet v<> Assomption. — Gooë8- CARD, t, VU, p. 278, 279.

yeut tout scruter. ËUe a disparu lors de la Révolution ; . et, bien que la plupart des reliques renaissent de leurs, cendres, comme la Sainte Ampoule, il n*en a pas été de même du lait miraculeux. Le clergé s'est facilement consolé de cette perte : et l'on peut même dire que les. Vandales de 93 lui ont tiré une épine du pied en le dé-, barrassant d'une relique dont il n'aurait osé sérieusement prendre la défense.

La vierge Marie n'est pas la seule dont le lait soit conservé comme relique ; elle partage ce privilège, non-seulement avec plusieurs Saintes, mais encore avec des- Saints masculins, ce qui, au premier abord, parait bizarre. Parmi ces Saints laclifères, citons Saint Pantaléon, patron de la paroisse de Lucé, près Chartres. D'après un usage fort ancien, les nourrices qui manquent de lait viennent à l'église de Lucé pour faire dire un évangile et offrent un fromage (1). Par qui est mangée l'offrande? Si ce n'est par le Saint, c'est donc par le curé qui se fait ainsi une petite provision pour ses desserts^- Le catholicisme aime ainsi à nous offrir des rapprochements avec les anciennes religions, si rudement flagellées dans l'Ancien Testament. On lit dans le prophète Daniel (chap. XIV), que le roi de Babylone offrait chaque jour à une certaine idole appelée Bel (et qui se serait

(1) Le cnré Thiers condamne . comme snpersUUenses a les nonr->. rices qu), pour avoir beaucoup de lait, portent an marché un fromage mou et tout dégouttant, le vendent et donnent l'argent qu'elles en ont eu à la fabrique de l'église de Saint-Pantaléon, après s'être fait dire un évangile de ce saint martyr. Gela se pratique, dit-il» asses communément proche Chartres, dans l'église de Lucé, dont Saint Pantaléon est le patron.» [Traité des superstitions, éd. de I741t t. 11. p. 487.)

aussi bien appelé PantaléoD), douze mesures de farine, quarante brebis et six grands vases de vin ; il fut prouvé que tout cela était mangé et bu par les prêtres ; cela devait être, et il n'y avait pas de quoi se fâcher contre ce pauvre Bel qui, malgré sa bonne volonté, ne pouvait consommer que par procuration. C*est toujours ainsi que s'exerce l'appétit des dieux, qui n'en est pas moins insatiable.

On ne manquera pas de nous demander pourquoi Saint Pantaléon a eu la bonne fortune d'être préposé aux seins des nourrices. Certes, il aurait été naturel de leur donner pour patronne une Sainte ayant allaité des enfants.

Parmi les Saints masculins, elles auraient pu prendre Saint Pierre qui, d'après un hagiographe éminenl, est particulièrement le médecin des mamelles, depuis qu'il les a fait repousser à Sainte Agathe, à laquelle un tyran cruel les avait fait arracher; aussi cette Sainte s'écriait-elle dans sa reconnaissance : a Dieu a envoyé son apôtre pour me guérir, et mamillas mea$ peetori meo restituit (1) »

Voici quel est le titre de Saint Pantaléon. Ce bienheureux martyr, qui était médecin de son état, eût la tête tranchée ; il ei^ coula du lait au lieu de sang, et l'olivier auquel il avait été attaché, fut immédiatement chargé de fruits (2). Un miracle semblable est rapporté de plusieurs Saintes, notamment de Sainte Barbe, dont le martyre est

(i) Gabriel Peigné, Prœdicatoriana, 1860, p. 276. — Godescard, Vie des Saints, tu 5 février. — Cette histoire de Sainte Agatlie est racontée dans YoEAGiME, La Légende doréeAégQude de Sainte Agathe, 1. 1. p. 138.

{%) Les B0LUNDI8TE84 Acta sanitorum, au 18 juillet, p. 429.

représeoté par des tableaux en relief à Tabbaye de Saint- Denis. On assure que la Providence, en faisant couler du lait au lieu de sang, avait pour but de témoigner de la virginité de ce-les qui avaient souffert la mort pour la foi. La légende, vraie ou non, a quelque chose de touchant, quand il s'agit de jeunes fllles; mais, pour un homme qui n'était plus de la première jeunesse, pour un médecin expérimenté , Je prodige peut difflcilement échapper au ridicule.

Quoi qu*il en soit, Pantaléon jouit, après sa mort, d*un immense crédit. Beaucoup d'églises se vantent de posséder son lait ; et d'aulres se glorifient d'avoir son sang, bien qu'il n'en fut pas répandu ; mais elles ont pu se le procurer en l'extrayant de son cadavre.

Les Bollandistes {Loe, ctl.,p. 412, 413) désignent plusieurs églises (notamment à Rome et à Notre-Dame de l'Incarnation de Madrid) où ce sang, conservé solide dans une fiole, se liquéfie et entre en ébulition depuis le commencement des premières vêpres qui se chantent la veille de sa fête, et se maintient dans cet état jusqu'au lendemain à l'issue des secondes vêpres; et alors il redevient solide pour toute l'année. C'est plus fort que le sang de Saint Janvier, de Naples.

Les mêmes auteurs rapportent (p. 421) qu'à Constantinople,on conserve, dans une bouteille, le sang et le lait de Saint Pantaléon ; ces deux liquides ne se mêlent pas, mais forment deux tranches cylindriques et parallèles, l'une rouge pourpre, et l'autre blanche comme de la neige. Chaque année, le jour de la fête du Saint, les deux tranches changent de place: celle qui était au-dessus descend, et celle qui était au-dessous, prend la position supérieure. Une fols, cependant, le miracle âe se flt pas ;

c'était sous l'empereur Michel. La tranche rouge qui était au-dessus, refusa de descendre; il y eut cette année-là, une guerre a£freuse ; et c'est là ce que le sang avait voulu pronostiquer. Un infidèle auquel on voulut faire admirer cette merveille, répondit tranquillement : « Il faut que votre Dien ait bien du temps à perdre pour s'amuser à faire de pareils tours. »

A Lucé, on ne possède ni sang ni lait, ni aucune relique du Saint (1); et l'on ne s'explique pas pourquoi il a, dans cette église, plus d'efficacité que partout ailleurs. Il est représenté, sur la bannière, tenant de la main gauche une botte cubique, dont la face supérieure est percée de six ouvertures circulaires de différentes couleurs ; il tient de la main droite une cuiller, comme pour puiser dans ces ouvertures. C'est probablement pour y prendre des médicaments à l'usage de ses clients. Il serait à désirer que cette peinture fût plus complète ; on aurait pu y représenter une nourrice montrant ses seins amaigris et desséchés, et ensuite recevant du bienheureux un gonflement luxuriant par l'infiltration miraculeuse du lait désiré ; de plus on ferait manger avidement

(i) Il y t bien, dans Téglise de Lucè, une petite châsse contenant une relique de Saint Pantaléon ; mais ce n'est que depuis fort peu de temps, et par conséquent cette relique n'a été pour rien dans la ▼ogue dont a joui^ depuis des siècles, le Saint Pantaléon de Lucé. 'C'est M. l'abbé Yassard, curé de cette paroisse, qui a rapporté récemment de Rome une partie du squelette du Saint. Il est dit dans Godescard (t. YI, p. 449) que ses reliques sont à Constantinople, sauf une partie à Saint-Denis, et la tête à Lyon. 11 ne devait donc rien en rester à Rome. Mais cette yllle possède une mine inépuisable de reliques de tout genre, en état de satisfaire à toutes les commandes, avec garantie d'authenticité, certificats et sceaux.

un fromage par Saint Pantaléon, afin d'exciter le zèle des fldèles qui ont besoin de son ministère. Une bannière restaurée d'après ce plan ne pourrait manquer de servir puissamment à acbalander la maison.

LA SALBTTE DB MIGNlàRES

La commune de Mignières nous ofîre, comme curio-: sites hagiographiques, sa Salelte et les Trots Maries. La première, quoique d'origine très-récente, a conquis promptement une importance considérable. Remontons d'abord à l'origine des Salettes,

Le 17 septembre 1846 (jour à jamais mémorable!), il se passa, sur la montagne de la Saletle, en Dauphiné, un miracle qui, en peu de temps, eut un retentissement immense. Deux petits bergers, un garçon et une flUe, déclarèrent avoir vu la Vierge Varie qui leur tint un discours et leur prédit une foule de calamités qui né se réalisèrent nullement; mais cet Insuccès ne donnée que plus de vogue à l'apparition (1). Au même instant, une fon-,

(1) L'histoire de It Salette a été taxée de fourberie par dés ecclésiastiques, ce qui donna lieu au procès intenté par M*'* de Lamatière (Yoir le compte rendu intitulé : Affaire de la Salette, 1 yoI. in-18. Piris, 1857). Le démenU le plus grave est celui qu'a apporté un des deux acteurs. L'ex-petit berger, nommé Maximin, étant yenuTisiter le curé d'Ars, lui a déclaré net que tout cela n'était pa$ vrai et qu'il n'avait rien vu. Aussi ce curé, dont on poursuit actuellement la

taine du ycisinage prit un accroissement notable. L'é- ▼èque de Grenoble certifia l'appariiion comme authentique; la fontaine fut déclarée bel et bien miraculeuse; l'eau qu'on y puise est expédiée dans tous les pays du monde et se vend 5 francs le flacon (verre compris), ce qui donne lieu à une exploitation fort avantageuse. Une foule d'écrits sont consacrés à relater les prodiges innombrables opérés par l'emploi de cette eau mirifique, tels que guérisons, conversions subites, etc. En faisant un pèlerinage au sanctuaire édifié sur le lieu même où la Vierge a apparu aux deux petits bergers, on obtient des grâces encore plus efficaces; on va soi-même s'abreuver à la source des faveurs ; on s'imprègne des émanations surnaturelles qui, transportées à distance, même en bouteilles cachetées, éprouvent toujours Ime certaine déperdition.

Les fidèles qui veulent profiter abondamment des effluves du sanctuaire, s'y rendent en personne, et, chaque jour, il y arrive de nombreuses légions. Mais s'il n*est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe, de même le vbyage de la Salette n'est pas à la portée de toutes les bourses. On a donc eu l'heureuse idée de créer des duplicata du foyer miraculeux : si je ne puis aller à la Salette, c'est la Salette qui viendra à moi. On lisait, il y a quelques années, dans le Monde^ journal officiel du catholicisme : « Monseigneur l'évêque de Mende vient de

qinoDisation, était fort tourmenté de ne pouvoir ajouter foi à uu miracle admis par les évéques et par le Pape qui ne peut faillir. Pour mettre fin à l'anxiété du doute, il s'arma de courage en prononçant le mot Credo, C'est ce que nous atteste son biographe, l'abbé Montn. {Vie du curé d^Ars (2« éd., t. II. p. 632.)

dédier, dans son diocèse, un autel à Notre-Dame de la Salette. Nous ajoutons ainsi, dit le pieux prélat dans son ' ordonnance, un sanctuaire de plus aux quatre cents qu*on assure être déjà consacrés sous ce titre dans les cinq parties du monde,en mémoire delà célèbre apparition do la Très-Sainte Vierge, reconnue et constatée par Tautorité épiscopaledu diocèse de Grenoble. Parmi ces quatre cents Salettes flgure celle qui a été établie dans une chapelle de réglise de Mignières. Avis aux amateurs qui, en faisant un petit voyage à ce village, situé à 11 kilomètres de Chartres, trouveront les mêmes avantages et prérogatives qu'à la Salette primitive; la copie vaut l'orignal.

Le procédé est, comme on voit, des plus simples. Il n*y a pas d'église qui n'ait au moins une chapelle dédiée à la Vierge {tout court) \ vous n'avez qu'à ajouter au vocable les mots de la Salette^ et, dès lors, vous posséderez un sanctuaire privilégié, doué des mêmes vertus que la Salette dauphinoise; vous pourrez ainsi faire autant de Salettes que vous voudrez. Au lieu d'un pèlerinage de trois cents lieues, qui exigerait un mois de voyage et des dépenses considérables, vous aurez sous la main une ofOcine de miracles aussi féconde que la première; vous n'aurez que deux pas à faire pour obtenir des faveurs pareilles à celles dont les pieuses narrations vous étalent la séduisante série. Quel perfectionnement! comme on reconnaît bien là le siècle du progrès!

Hais pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Quatre cents sanctuaires, c'est quelque chose; mais c'est bien peu pour le monde entier. Combien de dévots catholiques se trouvent encore à une distance énorme de ces lieux bénits et sont privés des avantages réservés à ceux qui peuvent s'y rendre! Pourquoi le miracle ne serait-il pas

démocratisé, mis à la portée de tout le monde? Que, par décisions épiscopales, pareilles à celles des évoques de Hende et de Chartres, chaque autel soit déclaré Salette, et alors les précieuses faveurs qui avaient été concentrées dans quelques lieux privilégiés, se multiplieront dans d'immenses proportions et deviendront le patrimoine commun de tous les fidèles. Pourquoi verser le bien d'une main si avare, quand vous pouvez le répandre à Ilots inépuisables? Pourquoi cette parcimonie dans la distribution des bienfaits dont vous disposez? C'est se rendre coupable envers l'humanité, c'est manquer à ses devoirs les plus sacrés.

Mais ce n'est pas tout. Le sanctuaire de la Salette a toute la vogue d'un parvenu ; mais il qe peut faire oublier ses aînés, les vieux sanctuaires si renommés, si riches en ex voto, en attestations miraculeuses, tels que Notre- Dame de Soubz-Terre de Chartres, celle du Pilier, de la même ville, les Notre-Dame d'Embrun, de Liesse, de Fourvièros, de Boulogne, etc. Chacun d'eux a même sa spécialité : Tun guérit de la goutte, un autre de la rage ; celui-ci fait cesser la stérilité des femmes, celui-là fait retrouver les objets perdus ou garantit les marins contre les chances du naufrage ; celui de Notre-Dame-des-Anges, dans la forêt de Bondy, guérit de la peur et préserve des voleurs.

Eh bien, pourquoi ne pas appliquer à tous ces sanctuaires le procédé de multiplication si ingénieusement inventé pour la Salette? Puisqu'il n'y a que des paroles à prononcer, rien de plus facile que d'avoir, dans chaque église, un autel consacré à Notre-Dame d'Embrun, un autre à Notre-Dame de Lorette, et ainsi de suite, ou mieux encore, le même autel portera toutes ces dénomi-

nations, et, an besoin, sera orné de petites images des-tinées à rappeler le souvenir du sanctuaire métropole de la Vierge-type. On aura ainsi, dans chaque localité, dans le plus petit hameau, un foyer où convergeront tous les rayons disséminés dans une foule de sanctuaires. Chacun aura à sa portée des moyens de guérison qui maintenant exigent de laborieux pèlerinages, des voysges lointains et dispendieux. Allons, mes révérends, que ne vous mettez-vous à l'œuvre? vous êtes entrés dans une voie ou il faut aller jusqu'au bout, sans quoi, vous feriez douter de votre foi dans la réalité des merveilles que vous préconisez.

Vos saletti/ieaiionê peuvent encore donner lieu à une observation importante. Toutes ces Notre-Dame ayant chacune ses attributs propres, sa spécialité de guérisons, son centre d'action, sont autant d'individualiléà distinctes, de divinités. Voici, par exemple, à Mignières, un autel où Ton adressait des hommages à Notre-Dame, sans autre appellation; dorénavant, ce sera à Notre- Dame de la Salette, c'est-à-dire à celle qui s'est montrée aux petits bergers du Dauphiné. C'est donc un être différent de la première; sans quoi, le changement de nom n'aurait pas de sens.

La Vierge de Mignières est flgurée toute seule, sans les bergers; par conséquent, elle s'apparaît à elle-même; la scène privée des deux témoins essentiels n'a pas de sens et ne se comprend pas. Pourquoi cette omission? D'après ce que nous a rapporté un prêtre qui a géré la cure de Mignières, c'est que les deux bergers sont encore vivants, leur sort futur dans l'autre vie est encore incertain ; et, d'après la décision de Mb' l'Ëvèquei on ne doit représenter, dans les tableaux proposés au culte, que

des Saints reconnus et avérés. C'est là un étrange scrupule qui est en désaccord avec les traditions et les règles de l'iconographie chrétienne. En effet, dans les tableaux de la Passion, dans ceux des Chemins de la Croix, on représente Judas, Caïphe, Ponce-Pilate, les bourreaux, le mauvais larron, et bien d'autres scélérats voués à l'exécration de la chrétienté; en les admettant dans les tableaux pieux, on a eu pour but, non de les offrir comme objets de culte, mais de retracer des scènes historiques.

La Salette de Mignières, privée de ses éléments principaux, est une œuvre tronquée, défectueuse. Cette lacune pourra nuire à son succès.

. La chapelle des trois Marie est distincte de l'église et hors du village. Elle est classée comme monument historique. Les portes en sont toujours ouvertes ; on assure qu'elles ne veulent pas être fermées, et que, si on les fermait, elles s'ouvriraient d^elles-mèmes. L'épreuve serait très-facile, et Ton aurait par là un miracle à discrétion; mais on préfère croire sans vérifier.

Cette chapelle est renommée pour les guérisons, particulièrement pour les fièvres. Elle est dédiée à trois Saintes, savoir : Marie-Afagdeleine, Mario, sœur de Lazare, et la femme de mauvaise vie, qui répandit des parfums sur Jésus, chez Simon le Pharisien (Luc, vn). Les théologiens sont divisés sur la question de savoir si ces trois femmes, ayant exécuté la même action, c'est-à-dire l'onction sur Jésus et dans des circonstances à peu près semblables, sont trois personnes différentes, ou s'il n'y en a qu'une (voir D. Calmet, Bible d'Avignon^ t. XIII, p. 331 ; Bergier, Dict. de théologie, v^. Maries (Trois) ; l'abbé de Faillan, Dissertation sur Vapostolat de Sainte Marie-Magdeleine ,dans les Gaules, t. I). Les récits

sont lellement obscurs et discord'aots, la difficulté est tellement embrouillée, que D. Catmet la déclare insoluble. Bien des gens se consoleront aisément d'être privées du mot de cette énigme. Mais les fidèles trouvent généralement qu'on ne saurait trop multiplier les Saints; à Hignières, on s*est prononcé pour la tripliclté, et l'on a dressé, dans la chapelle, les statues des troi;: oigneuseSj sauf à les fusionner, si l'unité vient à prévaloir, mais de manière à ne pas nuire à la clientèle du sanctuaire.

Or, tout récemment (en 1867), on s'aperçut avec effroi que ces trois vénérables simulacres étaient dans un état de délabrement et de vétusté qui faisait craindre une ruine prochaine. Le curé chargea un artiste de remplacer ces statues. Ce fut une dame du voisinage qui se chargea des frais de celte restauration. Le sculpteur, par reconnaissance, donna aux trois Saintes les traits de cette dame et de ses deux sœurs. Bien des femmes seraient peu flattées de poser pour une courtisane émérite, pour une Magdeleine, même repentante; mais, d'un autre côté, il est doux de se voir adorer en effigie.

Quand on inaugura le nouveau groupe, les paysans reconnurent de suite les originaux et s'en allèrent trèsmécontents de ce qu'on voulait leur faire adorer mesdames telle et telle» Ils remportèrent leurs cierges pour des Saintes de meilleur aloi; il n'y eut, ce jour-là, ni offrandes, ni évangiles. Le curé, consterné, craignant de voir évanouir l'achalandage de son sanctuaire, céda devant cette manifestation, enleva le groupe nouveau et réintégra l'ancien. Biais les vieilles Saintes étaient tellement fatiguées de ce double voyage, qu'elles faisaient pitié à voir : l'une avait perdu le bout du nez, une autre le mentODy et, la troisième^ une oreille. Le ci}ré, après

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avoir consullé, mit décidément au rebul les Mûries décrépites et réintégra les jeunes. Les pèlerins étrangers, ne connaissant pas les originaux, ne firent aucune objection; peu à peu, les offrandes revinrent, la routine fit le reste, et les indigènes de Mignières renoncèrent à leur opposition. On leur expliqua que jadis les choses ne se passaient pas autrement, que le divin Raphaël faisait poser ses maîtresses en madones, et que l'univers s'était prosterné devant des images de prostituées. Ainsi le veut le bien de l'Église . Bref, la prospérité des trois Marie est consolidée. Qu'on se le dise !

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