‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 9 sur 36 · SAINT PUT ET SAINT TAURIN, A CHARTRES · texte numérisé non relu

SAINT PUT ET SAINT TAURIN, A CHARTRES

La cathédrale de Chartres a le bonheur de posséder deux reliques auxquelles on attribue une énorme efficacité : ce sont les squelettes plus ou moins complets de saint Piatet de saint Taurin. Le premier de ces saints procure du beau temps, et le second donne la pluie; de sorte qu*il ne s'agit que de les employer à propos pour obtenir le temps qu'on désire, pour adapter l'atmosphère à ses besoins et à ses fantaisies. Quand Henri IV vint se faire sacrer à Chartres, on lui fit voir les châsses conte-^ nant ces deux Saints, dont on lui expliqua les attribu* tiens. Le lendemain, les habitants de la ville ayant sollicité de lui des faveurs pour la localité, le Béarnais, qui aimait à se tirer d'affaire par un bon mot, leur répondit : « Comment, messieurs les Chartrains, vous me demandez des grâces! Hais, c'est plutôt à moi à vous en demander, à vous qui faites la pluie et le beau temps. »

L'introduction à Chartres du corps de saint Piat est un événement fort curieux. Celte relique était autrefois

conservée dans la petite ville de Siclin en Tournesis; elle passait pour produire une foule de miracles, et elle jouissait d'une immense réputation qui s'étendait bien au loin. Les Ctiartrains, quoique pourvus abondamment de ce genre de richesses, ne pouvaient sans envie entendre vanter les prodiges opérés journellement par Saint Piat; ils résolurent de se procurer à tout prix cet inappréciable trésor. Il se forma une troupe de volontaires qui se rendit dans le Tournesis, et, unissant la ruse à la force, parvint à enlever le bienheureux squelette. Les habitants du pays, indignés d'un tel attentat, réunirent des troupes et se mirent en campagne pour atteindre et châtier les ravisseurs. Hais, tout à coup, il s*éleva dans les airs un brouillard tellement épais que la poursuite devint impossible. Ce secours miraculeux assura le succès du voK Les vainqueurs rapportèrent triomphalement leur trophée à Chartres; et, en mémoire de ce haut fait, il était d'usage, à la cathédrale, le jour de la fête de saint Piat (1^ octobre)» de produire dans l'église d'épaisses fumées d'encens qui rappelaient le brouillard providentiel de Siclin (1\

Le pieux écrivain, auquel nous epipruntons cette histoire édifiante, fait observer que l'enlèvementa été légi-

(!) RouiLLABD, Parthénie,V p«rlie. p. !8<.

Hérisson, dans sa Notice historique sur Saint Piat, ne dit rien de cette expédition, 11 donne une version contraire, d'après laquelle les habitanU de Siclin, lors du ravage des Normands, auraient volon- Uirement apporté à Chartres le corps de Saint Plat. Rouillard, qui écrivait d'après les notes et sous l'inspiration du chapitre, nous parait oflTrir, sur ce point, de meilleures garanties ; car on ne peut supposer que le clergé, s'il e&t acquis légitimement la relique, ait Inventé une origine fabuleuse, qui n'était pas à son avantage.

iime, comme opéré eu vertu du droit de la guerre. « Ki quand même, dit-il, le saiot corps auroit été clandestiDement soustrait, la soustraction n*en doibt être réputée frauduleuse, ni faicte malgré le maistre , comme parlent lesjuriseonsuUes, puisque Dieu Tba permis, que le Sàinct riia souffert, et que sa translation ha été approuvée par le miracle du brouillard que dessus. II cite des exemple^ conformes, et il assure que l'histoire ecclésiastique est remplie d'enlèvements semblables. Il ajoute l'autorité dé saint Jean Damascène, qui dit, au livre IV de la Foi orthodoxe^ que, si«la mâchoire d*un âne a pu faire jaillir une fontaine, à plus forte raison les os d'un saint peuvent produire des effets merveilleux. Comment ne pas se rendre à dés arguments aussi décisifs?...

Il est bon de faire voir le lien qui rattache les croyances et les usages du christianisme à ceux du paganisme. Les anciens regardaient certaines statues des dieux comme jouissant d'une vertu propre, comme douées du pouvoir de répandre des faveurs sur les localités qui avaient le privilège de les posséder ; et, en conséquence, les peuples cherchaient à s'emparer de ces précieux simulacres. Quelquefois on commençait par employer la persuasion avant d'en venir à la force. Ainsi, lorsque le dictateur Camille assiégea la ville de Véies, il s'adressa* à la Junon de l'ennemi, pour la conjurer d'abandonner la ville étrusque et de passer dans son camp; s*étant emparé do la ville, il prend la statue et l'apporte dévotement à Rome qui cependant possédait déjà une Junon. Quelques année:! après, un autre général rapporta à Rome le Jupiter enlevé à la ville de Préneste (1)« Quelquefois Tenlè-

(I) F118TBL DR Cor LANGES, la Cité antiquet p. 187.

yemeDt des slalues se faisait par adressé* On connatt la légende d'Ulysse dérobant la Pallas des Troyens. Les Ëginètes voulant faire la guerre à Épidaure, commencèrent par enlever deux statues protectrices de cette ville et les transportèrent chez eux (1). Les possesseurs de^ Dieux prenaient des précautions contre les causes de disparition : on attachait la statue avec des chaînes pour Tempècher de déserter, ou bien on la cachait à tous les regards pour que Tennemi ne pût pas la trouver (2). ■ On retrouve les mêmes superstitions chez les chrétiens du moyen âge; seulement, ce n'est plus aux statues qu'on attache le pouvoir de protéger les populations, c*est plutôt aux reliques qui deviennent l'objet d'une idolâtrie et d'une passion effrénée. On voit en elles un gage de prospérité, une garantie contre toutes les calamités; pour se procurer ces talismans magiques, on affronte tous les dangers, on est prêt à commettre le rapt, le brigandage, le parjure.

H. de Montalembert, dans ses Moines d'Occident, raconte plusieurs événements qui prouvent jusqu'où pouvait aller la convoitise des reliques. « Le culte que vouèrent à Sainte Withburge les gens de Norfolk, se maintint à ce point que, deux siècles après sa mort, ils prirent les armes pour disputer ses reliques aux moines d'Ély, qui venaient s'en emparer de par le Roi, pour les réunira celles de ses sœurs, àEly » (t. V, p. 288). « À la mort de Sainte Withburge, les populations voisines du . monastère où elle mourut et de celui où elle devait être

(1) FusTEL DE GoDLÀNGBS, La Cité antique, p. lOâ.

(3) Ibid,, p. 193.— Plutabque, les Demandei des choses romaines^ ch. 61.

enterrée, se disputèrent à main armée la possession de son corps, ce qui commençait à pasier en coutume tors de la mort de nos saintes religieuses {ibid. p. 395). »

Il est évident que la piété n'était pour rien dans un pareil conflit. Que le corps soit dans telle ou telle localité, les habitants n'en ont pas moins la faculté d'adresser leurs prières à la défunte, s'ils la croient en Paradis, et de cultiver tout à leur aise les vertus chrétiennes. Ce qu'on se disputait, c'était un objet matériel, comme doué de vertus intrinsèques, comme source de richesses et de. faveurs de tout genre. Cette passion égoïste et matérialiste est la même que celle du nègre qui veut se procurer un gris-gris de première qualité, et qui, pour l'avoir, n'épargne aucun sacrifice, ne recule devant aucun forfait. Remarquons que, dans ces guerres ayant pour but la conquête d'une relique, on ne s'inquiétait nullement s'il était légitime, s'il était conforme à la loi chrétienne, de verser le sang, de faire des victimes, de répandre le carnage et la dévastation. Bagatelles que tout cela, dès qu'il s'agit d'acquérir des ossements mirifiques qui guérissent de la colique et vous font avoir le temps que vous voulez.

Souchet raconte qu'à la mort de Saint Avit, ceux d'Or-* léans et de Dunois se battirent pour avoir son corps; les premiers furent les plus forts et l'emportèrent (liv. I, p. 619).

Ni les annalistes qui nous retracent ces événements, ni H. de Honlalembert, n'ont un mot de blâme pour ces guerres insensées ni pour les motifs qui les inspirent; il semble que pour eux ce soit une chose toute simple; la fin justifie les moyens, et cette fin, on l'accepte comme faisant partie de la doctrine catholique. Ces dévots au-

leurs sanctionnent donc notre appréciation du caractère fétichiste des reliques.

La Vie des Saints offre des Iraits encore plus étranges. «^Les habitants du pays où demeurait Saint Romuald, pénétrés de vénération pour sa personne, n'eurent pas plutôt appris qu*il songeait à les quitter, qu'ils mirent tout en œuvre pour le retenir chez eux. Désespérant de réussir, ils formèrent le projet de le tuer, afin d'avoir au moins son corps, qu'ils imaginaient devoir être un préservatif contre tous les maux qui pourraient menacer le pays (1). » M. de Montalembert rapporte un fait semblable de ses chers moines anglo-saxons.

«r Comme Saint Romuald, Saint Guthbert inspirait une telle vénération aux populations d*alentour, que Ton commençait déjà à spéculer, de son vivant, sur ses reliques ; le religieux qui venait, tous les vingt jours, lui faire la tonsure, pensa sérieusement à se servir de son rasoir pour l'égorger, ayant la conviction que le lieu où périrait un si grand saint, s'enrichirait par la vénération des rois et des princes (ifttd., p. 125). » Ici la soif des reliques va jusqu'à l'assassinat. Ceux qui se disposaient à commettre un tel crime, songeaient-ils à se sanctiOer, à se rendre meilleurs? Nullement; il s'agissait pour eux de s'approprier une amulette, un engin surnaturel. L'homme vivant ne pouvant jour ce rôle, il fallait se hâter de lui conférer l'attribut indispensable pour passer à l'état de relique; le coup de mort le changeait subitement en fétiche, lui décernait l'apothéose comme aux Césars, en faisait un petit dieu local, commode, portatif, propre à enrichir la contrée et à donner aux habitants, y compris

(1) GOOESCARD, t. Il, p. 110,

le pieux assassin, une foule d'aYantages. C'était donc un excellent calcul d'après les idées accréditées par TËglise.

Revenons à notre Saint Plat. Son authenticité est oxtrèmenaent douteuse. En effet, Baillet et Godescard» cités par Hérisson (loc, etV.), assurent que les Siclinols ont repris leur relique, n'en ont laissé à Chartres qu'urie faible partie, et se sont toujours vantés de posséder le vrai corps de Saint Piat. C'est ce qu'atteste Souchet (t. II, p. 41), qui, en sa qualité de chanoine de Chartres, était intéressé à revendiquer les prérogatives de son église. Ce même auteur, revenant sur le même sujet (t6td., p. 438), cite Meyer, qui déclare {Appendix ad Sigib, lih. Ill, cap. 10) qu'en 1143, la translation du corps de Saint Piat se fit à Siclin par Simon, comte de Tournai. N'aurions-nous donc, hélas I qu'une contrefaçon?

Quanta Saint Taurin, les mêmes doutes se présentent; car son tombeau, renfermant son corps, est dans la crypte de l'église d'Évreux, qui porte son nom (1).

En 93, les châsses furent violées et le corps de Saint Piat fut enfoui par les révolutionnaires, avec un amas confus d'os et de débris, dans le cimetière dit de Saint* Jér6me, attenante la cathédrale. En 1816, la restaura-» tion de la royauté réveilla le zèle religieux; on voulut restaurer tout l'ancien régime ; on s'ingénia à retrouver et, au besoin, à refaire les reliques. Les autorités civiles se mirent à la disposition de l'Église pour découvrir le corps de Saint Piat. La brochure de Hérisson contient le

(I) Boui DB ViLLiBRB, Im Normandie iupentUieute, L$ pèlerinage à la fontaine Sttinte-CloUide aux Anâelys. Paris, i870t p. 40.

délail des opérations qai eurent lieu. On recueillit des renseignements de ceux qui avaient été témoins de l'enfouissement ou qui en avaient entendu parier : sur leur indication, on fit plusieurs fouilles qui n'amenèrent aucun résultat; on ne se découragea pas, et h force de talonner et de remuer le terrain, on mit la main sur un corps dans lequel, avec une forte dose de bonne volonté, on crut reconnaître Saint Piat. On fit l'inventaire des ossements * qui le composaient. On s'empressa de lui rendre ses anciens lionneurs et sa prérogative de ramener le beau temps. Deux dignitaires ecclésiastiques employèrent toute leur influence pour obtenir des dons afin d'édifier une châsse magniOque : chacun de ces hommes de Dieu agit de son côté, fit appel à sa clientèle, à ses ouailles, recaeillit d'abondantes aumônes et fit faire sa châsse. De là une rivalité passionnée, acharnée, qui jeta la division dans le troupeau des fidèles. Chacune des châsses avait ses partisans; on intrigua de part et d'autre, on cabala, on s'agita; on se disputait l'honneur de posséder le glorieux squelette. L'évèque de Versailles mit tout le monde d'accord en décidant que les deux châsses seraient acceptées et utilisées, que l'une contiendrait Saint Piut, et que l'autre servirait à renfermer Saint Taurin, dont on ne s'occupait guère, bien qu'il eût les mômes droits à un gtte convenable. Ainsi se fit la paix. Les deux châsses sont à peu près pareilles, construites en ébène, garnies de lames d'argent. On les déposa dans la chapelle dite de Vendôme, l'une à droite, l'autre à gauche. Cette similitude des deux châsses a, dit-on, donné lieu à un quiproquo des plus funestes, dont la narration fantastique a été insérée au Glaneur d'Eure-et-loir (1869),

Page 1