LA CERVELLE DE SAINT JEAN-BAPTISTE A NOQENT-LE-ROTROU
Dans le chœur de l'église de Notre-Dame de Nogentle-Rotrou, à gauche en entrant, il y a une niche renfermant un reliquaire qu'on expose publiquement, certains jours de l'année. C'est une statue en bois peint, de grandeur naturelle, représentant la partie supérieure d'un corps humain, tronquée au-dessous du sternum; ce corps est supporté par deux petits anges, également de bois peint, de la grandeur de la main de la statue. Cette effigie est celle de Saint Jean-Baptiste. Une mèche de cheveux se lève au moyen d'une charnière et laisse voir, dans la cavité de la tète, un objet rond et de couleur opaline, qui ne s'ouvre pas; c'est à l'intérieur de cette
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espèce de botte qu'est^ dit-on » renfermée la cervelle du Saint. Personne n'est admis à constater en quoi consiste cette chose soustraite à tous les regards. On ne peut prouver que ce n'est pas une cervelle, et, en cas d'affirmative, que ce n'est pas celle de Saint Jean. Il n'en faut pas davantage. Aucun document n'indique l'origine de cette relique rien n'en établit l'authenticité. Don Habil- Ion, répondant au curé Thiers qui démontrai! que la sainte Larme de Vendôme était apocryphe, pose en principe que si l'on ne devait conserver que les reliques dont l'identité est bien constatée, il faudrait en brûler la majeure partie et supprimer le culte des reMques, ce que rËglise ne peut admettre. Il faut donc respccteir toutes les possessions, même quand elles se contredisent. Ainsi, Jean-Baptiste est un des Saints qui ont le plus excité la convoitise des fidèles ; une foule de paroisses et de monastères ont tenu à posséder quelques débris du Précurseur. En lui récapitulant ses reliques, on lui trouve au moins dix tètes (1), beaucoup plus qu'à Cerbère ; et cependant le bon Saint était bien conformé, n'avait rien de monstrueux. Toutes ces tètes peuvent-elles avoir appartenu à un corps qui n'en avait qu'une ? Parfaitement. On trouve dans la vie des Saints beaucoup de cas de bilocation, c'est-à-dire de la présence simultanée d'un personnage dans plusieurs endroits; c'est ce qui est arrivé notamment à Saint François-Xavier; Gorrhes,
(1) Voir Curiosités dû VhisMre des croyances populaires du moyen-dge, par le bibliophile Jacob, Paris, 18£{9, p. 99. — Colur OB Planct, Dictionnaire des reliques et miracles, t. II, p. 19. — DoGARCB, Dissertation sur le chef de Saint Jean-Baptiste.
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dans sa Mystique (1), eu cite bien d'autres. Des lors, toute difficulté s'évanouit. La traussubtanciation ne rendelle pas le corps de Jésus-Christ présent en même temps en une infinité de lieux à la fois? C'est bien aussi la même lële qui est présente dans toutes les églises qui la possèdent. Que chacun garde ce qu'il a et ne s'inquiète pas de ce que les autres prétendent avoir. .. Nogent, en se bornant à la cervelle, a l'avantage d*un lot moins contesté ; on ne cite guère que Thiron qui avait aussi la prétention de posséder la cervelle du même Saint (2). Mais il est facile de les mettre d'accord. D'après le passage de Thomassu, que nous allons citer tout à l'heure, Nogent n'aurait que le cer(;eM , et alors Thiron aurait pu se contenter du surplus.
La relique, quelle qu'elle soit, a subi de nombreuses et rudes vicissitudes. Elle fut apportée de la Terre-Sainte où les Grecs faisaient un grand trafic en vendant aux naïfs occidentaux une foule de bibelots sacrés, et se livraient sur une grande échelle à la confection de reliques en tous genres et pour tous les goûts.
Après avoir été perdue dans des moments de trouble, elle fut retrouvée le 11 mai 1315, dans l'épaisseur d'un mur du château de Nogent (3) On la renferma dans une magnifique châsse en vermeil, due à la munificence de
(1) Traduit do l'allomand par Sainte-Foi. t. Il, p. 33S et sulv. On peut voir aussi des exemples do bllocailons dans Suaius, de prohatis EulesiœSanctis, t, W, p. 730.
(3) CoLLiN dePlamct, op. cU,, p. 23.
(3) Thomassu, Recherches hisloriquei sur Nogent-le-Rotrou, \\Zff, 76.— CouRTiN, Histoire du Perche,
Robert de JoigDy, évêquo de Chartres (1), Elle fut placée dans le trésor de l'église collégiale de Saint- Jean, voisine du chftteau. Tous les ans, le il mai, jour anniversaire de cette merveilleuse découverte, on faisait une procession solennelle en Thonneur de Saint Jean, on y portait sa relique ; le cortège parcourait les rues de la ville (2), et Ton chantait une hymne latine, composée pour la circonstance par le chanoine Coissy, et dont Thomassu nous a conservé le texte.
Un jour, cette cérémonie fut marquée par un événement mémorable II faisait un temps superbe, toute la population suivait avec joie la procession et chantait les louanges du Saint. Tout à coup, le ciel se couvre de sombres nuages qui bientôt éclatent et fondent en une
(I) « Robert de Joigny, éyêquede Chartres, en faisant la tournée de son diocèse, trouva dans une vieille muraUle de la chapelle de Saint- Estienne, da château de Nogent- le-Rotrou, qui estoit celle des comtes du Perche» auparavant qu'ils eussent fait bastir et fonder l'église de Saint-Jean dudit lieu, la cervelle de Saint JeaurBaptlste. Pour sça? olr la vérité des miracles qui se faisaient par les mérites de ce précurseur du Fils de Dieu, il en fit informer, et aiant reconnu ce qui en estoit, il leva cette sacrée relique et l'enferma dans un chef d'argent doré, soutenu par deux anges de mesme, qu'il donna à ladite église de Saint-Jean de Nogent, où U se veoit encore, marqué de ses armes.»
SoucBET, t. m, p. 143.
(9) La procession parcourait autrefois les campagnes voisines. Un Jour, elle passa près de BéthouviUlers et fit une station près d'un chêne. Depuis cette époque, « Jamais ce chêne ne verdissait et ne Jetait bourgeon ni feuille que la vigile de Saint-Jean, bien que les autres des environs étaient tous verts et feuillus an temps ordinaire, comme les autres du pays. » C'est ce qu'atteste Courtin dans son Hhtoire du Perche, cité par Gouverneur, Un eoin du vieux NogerU, in-80, 1868, p. 85,
pluie torrentielle. Il fallut bien interrompre rofflce sacré. On se trouvait à proximité de l'église Saint-Laurent. Le cortège tout entier s'y précipita pour chercher un asile jusqu'à ce 'que la pluie eût cessé. Mais la relique se trouva très-froissée de ce qu'on s'était ainsi écarté du rituel ordinaire. Que les fidèles et les membres du clergé eussent évité une averse pour ne pas s'exposer à des rhumes de cerveau, peu importait à la Sainte Cervelle qui ne craignait rien de pareil, abritée qu'elle était par la solide carapace du reliquaire. Peut-être aussi la cer^ velle voyait-elle avec effroi le gril de Saint Laurent.
Elle en éprouva un vif dépit, et elle sut bien le faire voir. L'année suivante, quand le cortège approcha de l'église Saint Laurent, la cervelle qui avait gardé une dent contre ce Saint, se donna miraculeusement un poids si considérable que les porteurs eurent toutes les peines du monde à soutenir le fardeau. Ils parvinrent, après V)ien des fatigues, à surmonter cet obstacle ; et ce n'est |ue quand on se fut éloigné de l'église Saint-Laurent, que la relique se réduisit à son poids ordinaire. Le temps ne parvint pas à calmer le ressentiment de Tirrascible cervelle. Chaque année, les mêmes variations de poids se firent sentir, et les choses se passèrent de la même manière jusqu'en 1792.
Qu'on ne s'étonne pas de voir ainsi une relique devenir un être personnel et éprouver des passions. Rien n'est plus commun dans les fastes de l'Iilglise. I<es reliques montrent, suivant les circonstances, la joie ou la colère, Tamour ou la haine, et plusieurs ont des caprices inexplicables. On peut citer notamment la Santa Casa^ maintenant fixée à Lorette, après deux ou trois pérégrina-
tions (1), et plus récemment les débris de Sainte Philomcne , qui se sont livri^^ aux fantaisies les plus excentriques (2). Quelquefois, les reliques ont des fantaisies fort étranges. Ainsi, en Italie, lors d'une procession, les porteurs de la châsse s'arrêtent, déclarent qu'ils ne peuvent pas aller plus loin et que le poids surpasse toutes les forces humaines. A^ors les bons chrétiens s'empressent de jeter à la châsse bijoux, bracelets, bagues, joyaux. Quand la moisson est sufûsamment abondante, la relique, enchantée de ces marques de générosité, devient légère comme une plume, et le cortège reprend gatment sa marche. Sachons gré à la Sainte Cervelle de n'avoir rien demandé de pareil et de s'être bornée à jouer un petit tour d'espièglerie à ses porteurs. Lors de la tourmenle révolutionnaire, la précieuse relique disparut, le reliquaire donné par Robert de Joigny fut envoyé à la Monnaie. Pendant plusieurs années, on ne songea plus à la bienheureuse cervelle ; mais le jour de la restauration vint aussi pour elle. Une pieuse servante, sujette aux maux de dents, avait remarqué que, quand elle descendait à la cave et qu'elle s'arrêtait sur une certaine marche de l'escalier, ses douleurs cessaient tout-à-coup, puis revenaient quand elle avait quitté la marche mystérieuse. Elle fit part de ces circonstances à son confesseur qui fit enlever la marche et trouva audessous la cervelle qu'un bon catholique avait enfouie pendant la Révolution, pour la préserver des profana-
(1) Voir le DicUonnatre des prophéties et des miracles (faistnt parUe de la coUection Migne), par Tabbé Ls Gaud, v® Loretle,
(9) La vie et les miracles de Sainte Philomène, trad. do l'italien, par le père J. F. B., 1850.
lions. La relique fut aussitôt exhumée et reconnue intacte comme d'habitude, ei placée dans le reliquaire ou on la voit actuellement. Mais on n'a pas rétabli la procession annuelle, l'hymne de Coissy ne se chante plus; et la cervelle, jadis objet de nombreux et fructueux pèlerinages, languit ignorée, ne fait plus de miracles et ne guérit pas même les maux de dents. Est-ce parce que la vieillesse a éteint son ancienne vertu? Ou la moisissure de la cave lui a-telle causé une fâcheuse détérioration ? Le reliquaire de vermeil était-il pour quelque chose dans sa puissance miraculeuse ? La procession était-elle une condition d'efficacité, comme pour Saint Piat et Saint Taurin, qui ne peuvent rien si l'on ne les promène (1) ? L'animosité contre Saint Laurent aurait-elle été jusqu'à déterminer une calamiteuse abstention ? Ou la cervelle est-elle vexée (on le serait à moins) de ce que l'église qu'elle habite a perdu son ancien vocable de Saint-Jeande-l'Àumône, pour prendre celui de Notre-Dame (qui envahit tout)?... Nous n'osons choisir entre ces explications, sur lesquelles il sera statué peut-être... au futur concile.
SAINTS VBNICE, A NOQBNT-LB-ROTROU.
Il y a une vingtaine d'années, on voyait dans le chœur de l'église de Notre-Dame de Nogent-le-Kotrou , une statuette adossée à l'un des piliers. Aucune inscription
(1) Voir ci-dessus, cbap. xi.
ne réyélait son oom ni ses attributions. C'était une figure de pieri'e blanche, d'une exécution des plus grossières, ayant environ 30 centimètres de haut, vêtue de lambeaux d'étoffe râpée ; plusieurs longs rubans, les uns blancs, les autres rouges, y étaient attachés. Voulant m'enquérir de celte Sainte, et de la destination des rubans, je questionnai à ce sujet une dévote : elle rougit jusqu'au blanc des yeux et s'éloigna d'un air courroucé, en faisant un signe de <:roix. Âvais-je commis une indiscrétion? Cependant, me disais-je, une Sainte exposée à la vénération publique, ne peut être inconvenante; ses noms et qualités ne peuvent être un mystère. Je trouvai enfin un marguillier qui daigna m'éclairer. « Vous voyez, me dit-il, Sainte Feni'ce, qui est l'objet d'un culte trèssuivi, et que de nombreux pèlerins viennent journellement invoquer. Elle ne s'occupe que des personnes de son sexe, et encore, parmi les maladies auxquelles les femmes sou sujettes, elle ne s'est réservé qu'une spécialité. Tous les mois, les femmes ont à payer un tribut : leur santé dépend de la régularité avec laquelle elles s'en acquittent. Quand les choses ne se passent pas d'une manière normale, elle s'adressent à Sainte Venice; et, suivant qu'il y a excès ou insuffisance, elles attachent à sa stalue un ruban blanc ou rouge; le blanc a pour but de ralentir, le rouge de stimuler. Quand le ruban commence à se faner, la guérison est obtenue à coup sûr... à moins, pourtant, que la Sainte n'ait fait la sourde oreille, ce qui arrive assez souvent ; et alors vous en êtes quitte pour recommencer. » — Sainte Venice, comme on Toit, a choisi un singulier département, et les visites qui lui sont adressées, donnent lieu à des commentaires qui ne sont pas toujours très-édiflants. .
Voici, par exemple, une femme tant soit peu surannée, chez laquelle on voit poindre la patte d'oie e^ quelques commencements de rides ; elle vient mettre un ruban rouge. Les commères, qui l'observent, en fout des gorges-chaudes. Celte gaillarde-là, dit-on, veut faire croire qu'elle est encore jeune. A d*aulres! Depuis longtemps, elle n'a plus rien à démêler avec Sainte Yenice » — Une jouvencelle vient-elle orner la statuette d'un ruban blanc? a Tiens, dit-on, elle avait dernièrement un embonpoint qui a disparu subitement. On comprend pourquoi elle a besoin de Sainte Yenice ; la Sainte aura fort à faire pour racommoder une telle avarie. » — Une demoiselle, baissant modestement les yeux, vient mettre un ruban rouge, « Oui, disent les mauvaises langues, on s'explique ses embarras et ses inquiétudes ; elle se plaint du retard du courrier. Bon! Il faudra qu'elle attende encore quelques mois avant de retrouver ce qui lui manque? »
Enfin, la dévotion à Sainte Yenice donnait lieu aux caquets les plus malins, aux suppositions les plus envenimées. Un beau jour, le précieux simulacre disparut. Ce fut comme un coup de foudre/C'était M. Brière, alors curé de la paroisse, qui s'était décidé à cet acte de vigueur. Il y eut des regrets, des plaintes; mais le clergé n'a pas l'habitude de rendre compte de ses décisions. Beaucoup de personnes applaudirent à cette mesure, en considérant que la Sainte avait quelque chose de malséant, de shoeking: et l'on félicita le clergé d'avoir mis fin à une superstition qui compromettait la religion. Je crus pouvoir m'associer à ces éloges dans ma dissertation sur la légende Yirgini paHturœ (chap.'i)... Mais, 6 désenchantement! j'appris plus tard d'un homme très au
courant des affaires de la paroisse, qu'on s'était trop pressé de célébrer la sagesse du curé. Jamais» me dit-il, le clergé ne renonce de son plein gré à une pratique qui lui rapporte influence et profit. La Sainte n*est plus dans réglise où elle scandalisait les simples et fournissait aux incrédules matière à raillerie. Mais elle a obtenu un asile sûr et commode dans la sacristie où les bonnes âmes savent bien la trouver, où les pèlerins et les voyageurs en neuvaine continuent à lui offrir leurs vœux et leurs rubans. En effet, je pénétrai dans cette retraite où J'eus le plaisir de retrouver ma Sainte Yenice, toujours aussi laide et aussi pftie, toujours ornée de rubans rouges et blancs. C'est là qu'on vient l'invoquer et se faire dire des évangiles. On a voulu éviter les commérages sur le but des visiteuses. Hais il en a surgi un inconvénient d'un autre genre. La femme qui a besoin de Sainte Venice, va seule à la sacristie, elle y passe un temps plus ou moins long, en tëte-à-tète avec le prêtre diseur d'évangiles ; elle est obligée de lui exposer sa situation, de dévoiler des secrets intimes, d'appeler son attention sur des matières scabreuses. Sans doute, les prêtres ont fait vœu de chasteté et obtiennent, dit-on, des grftces d'état qui leur permettent d'être fidèles à ce vœu. Mais le public n'a pas toujours une confiance complète dans les oints du Seigneur ; il les croit bien à tort) accessibles à toutes les faiblesses humaines, à tous les emportements de la passion; il fait donc des conjectures téméraires sur la nature et la durée de ses entretiens qui n'ont pour témoins que Sainte Yenice. Bref, on va jusqu'à dire que le remède est pire que le mal.
L'église de Nogent n'est pas la seule qui possède les faveurs de Sainte Yenice. Son culte est- pratiqué dans
plusieurs localilés, enlre autres dans l'église Saint- Giles de Valenciennes; il en est fait mention par les BoUandistes qui décrivent le cérémonial usité, semblable en tout à celui de Nogent. On retrouve encore Sainte Yenice à Celon, bourg du département de TOrne, près de la limite d'Eure-et-Loir. Là, le clergé n'a pas les mêmes ménagements qu'à Nogent. C'est franchement et ouvertement que la Sainte exerce ses prérogatives. La statuette, à peu près semblable à celle de Nogent, est encore inférieure sous le rapport de l'exécution; elle rappeUe ces figurines de plâtre qu'on promène dans les foires ; elle est vêtue d'un long manteau blanc ; on fait brûler des cierges à ses pieds , et c'est aussi par des rubans rouges ou blancs, qu'on lui fait counattre l'objet des prières. Quand une femme a fait ses dévolions à Sainte Yenice, elle a soin, avant de prendre congé de la Sainte, d'examiner le visage de la statue : si la figure de plâtre s'illumine d'une aimable rougeur, c'est un signe que la prière sera exaucée Beaucoup de femmes assurent qu'elles ont obtenu cette faveur.
Cette statue fut plusieurs fois enlevée et rétablie, ce qui donna lieu à une légende très-accréditée dans la localité.
C'était sous Tépiscopat de Ms' Melon-Joly ; une de ces femmes qui font métier de voyager ^ c'est-à-dire de faire, moyennant salaire, des pèlerinages pour le compte d'autrui, se présenta dans l'église de Ceton et ne trouvant pas la sainte à ^a place ordinaire, elle alla se plaindre au curé, qui refusa de lui donner des explications, et, fatigué de ses importunités, finit par lui dire : « Allez, marchez I... » Alors, la vieille, se redressant de toute sa hauteur, et lançant sur lui des regards sinistres, ui dit d'une voix sépulcrale : «C'est vous qui marcherez,
et plus que vous ne voudrez. » Et, en même temps, usant de son pouvoir magique, qu'on ne lui soupçonnait pas, elle lui jeta un sort. Le pauvre curé, atteint par le maléfice, fut pris aussitôt d'une maladie nerveuse qui ne lui permettait pas de rester en place, ni do goûter le repos; il marchait toujours, comme le Juif-Errant, ne disait plus la grand'messe, avait même bien de la peiné à dire la messe basse; les médecinsy perdaient leur latin... Là maladie eut un terme : comment? Le curé garda le. silence sur les moyens par lesquels il acheta sa guérison : elle coïncida avec le rétablissement de la bonne petite Sainte sur son piédestal. On ajoute que, pour se délivrer du sort qui le torturait, il fut obligé d'aller trouver Ja sorcière et d'obtenir d'elle la levée du maléflce. La restauration de la Sainte fut la première condition de ce pacte où les puissances divine et diabolique traitèrent d*égal à égal. Le curé était bien fort avec son caractère sacré et son eau bénite ; mais la vieille, armée de son grimoire satanique, possédait un pouvoir terrible, avec lequel il fallut transiger.
En dernier résultat, la Venice de Ceton, visible à tous les yeux, accessible à toutes celles qui ont besoin de son ministère, voit sa clientèle grandir de jour en jour; elle efface sa rivale de Nogent, qui végète dans son petit coin, et à laquelle on ne s'adresse que clandestinement, comme si on avait honte de sa protection. La Venice no gentaise.est victime de ce système de demi-mesures, de déguisements ambigus, par lesquels on cherche à ménager la' chèvre et le chou. Ce n'est pas moi qui la plaindrai...
Quelle est donc cette Sainte qui produit sur les fetnmes des effets si merveilleux? Il n'est pas facile de
répoii<fre à celte question. Les hagiographes les plus émineuts s'accordenl à recoonatlre que Yenice n*a jamais existé (1), et que, par conséquent, les vœux et les prières qui lui sont offerts s'appliquent à un èlre chimérique, à un néant. Voilà, certes, un aveu humiliant. Honorer, invoquer un mythe, une fiction, c'est là un culte qui ne peut se justifier. Cherchons néanmoins ce qui a pu y donner lieu.
Ileslraconté.dans les troispremiersÉvangiles(HAT.,ix, Marc, v, LuG,vni}, qu'une femme qui souffrait depuis douze ans d'un flux de sang, fut guérie subitement en touchant le vêtement de Jésus -Christ; cette femme n'y est pas nommée, et l'on n'y trouve aucune particularité sur sa vie; après Tépisode de saguérison, il n'est plus question, d'elle. Mais la légende s'empara de tous les peisonnages qui figurent dans le nouveau Testament, suppléa au silence des évangélistes; et l'imagination populaire composa des récits qui, bien que dénués de toute authenticité, furent accueillis avec avidité, reproduits par l'art chrétien, et, finalement, placés sur le même pied que les narrations évaiigéliques. C'est ainsi que la tradition admit les noms des trois Mages (Gaspard, Melchior et Balthazar), et leur fabriqua une histoire; c'est ainsi qu'elle fit une Sainte Proculc de la femme de Ponce-Pildte, et un Saint Longin du soldat qui avait percé le côté de Jésus, et qui se convertit en l'entendant pousser un grand cri. On voulut également faire une Sainte de la femme guérie de la perte de sang.
On forgea, sans aucun document, une histoire dont il n'y a pas la moindre trace dans les évangiles : on pré-
(1) Bergier« passage ci-après cité; Godescard, Vie$ des Saints ; au 5 février, t. I,p. 181, note; Suaius {De probatis ecclesiœ Sunclîs)^
tendit que Jésus allant au supplice et étant baigné de sueur, une femme pieuse lui donna^ pour s'essuyer le sage, un mouchoir où se trouva empreinte son auguste face; beaucoup d'églises prétendent posséder cette relique (t). Ce fait est représenté dans tous les Chemim de la Croix; et i*ou donna à la femme le nom de Véronique^ des mots vera tcdn, vraie image. Par une supposition tout-à-fait arbitraire, on identifia cette femme avec celle qui avait été guérie par le contact du yAtement. Par suite de la nature de la maladie, elle fut investie de la spécialité dont nous avons parlé; et son nom de Véronique devint, par corruption, Venice (ou Yenix), On lui donna pour mari Saint Amator (Amadour), dont on a fait un ouvrier de Saint Joseph. Dureau de la Malle a fait, sur cette Sainte, une dissertation qui a été lue à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (2).
Que Yenice soit une Sainte imaginaire, il n'y a pas lieu de s'en étonner, et rien n'est si commun dans le catholicisme. C'en ce que reconnaît le gavant Bargier, u L'inscription vera ieôn^ ditril, placée sur une image de la face du Sauveur, a fait naître une Sainte Véronique; d'autres noms anciens, mal entendus, ont fait honorer des Saints imaginaires et des reliques apocryphes, dont les critiques ont prouvé la fausseté, et dont les évèques les plus sages ont eu bien de la peine à déraciner le culte. 11 y a eu des vévotions particulièrei,
DOB pins qae RuAumniA {Plot Sandomm) ne eoaiprcimMii ptml les StIaU wA Véroniqiie ni Venlea. -* Taieu (Dei Super$iUiam), (liv. X, ch. 6) dMMwtre <iius Véronlqoe est âne Miste fflMfiBftfre*
(I) !.«• BouLAVDftTEf. ^CdHjum DE PuKT* Dfctiotmohre det rell^ çiicf , t m, p. t%6.
(D Voir Cmrioîitét OtMogiqn^ (Bniaet)« p. (M .
fondées sur la simple allusion de' noms; on a invoqué Saint Port pour fortifier les membres, Saint Genou pour le mal de genou, etc. (1). » Des Saints réels ont reçu des attributions tirées de leurs noms : c'est ainsi que Sainte C/aire- guérit des maux d'yeux, que Saint ilt^nan préside à la teigne , Saint Gall à la gale, Saint Cloud aux clous et furoncles. Parmi les Saints imaginaires, nous devons en ,mentionner deux, qui ont beaucoup de célébrité dans le Perche, Saint Criard, qui empêche les enfants de crier (2*, et Saint Riflard qui les guérit de la rifle ou gourme. Un procès qui a eu beaucoup de retentissement à Chartres, a fait connaître aussi Saint Charfron, qui guérit de la maladie de ce nom.
Bien loin de dédaigner les Saints imaginaires, on peut dire que ce sont les meilleurs, vu qu'on n'a rien à leur reprocher, et qu'on peut leur prêter toutes les perfections imaginables, sans crainte de démenti; aussi jouissent-i's d'une vogue supérieure, et ce sont eux qui font le plus de miracles et de guérisons.
LB SAINT. PRÉPUGB
L'antique et riche abbaye de Coulombs, près Nogentle-Roi, possédait une relique éminente, puisque c'était une partie du corps même dj Jésus-Chiist, le résiJu de la circoncision du Sauveur. Cette relique passait pour
(1) L'Origine d$s dieux dup<iganismet 1. 1, p. 304.
(2) Voirie chap. xvii, ci-après. ^
avoir l6 don de rendre fécondes les femmes stériles, et les moines de Coulombs étaient très-fiers des heureux résultats obtenus en te genre par une foule de femmes venues en pèlerinage à leur Eglise. Elle avait une autre propriété encore mieux accréditée, c'était de procurer >âux femmes enceintes un heureux accouchement. I>a trop grande réputation est quelquefois un avantage funeste. En 1422, HeAri Y, roi d'Angleterre* mailre d'une grande partie de là France, ayant entendu vanler les vertus de cette amulette, pria les religieux de Coulombs de lui confier leur joyau fiuum jocalej ^ pour l'envoyer en Angleterre, à sa femme, Catherine de France, grosse de son premier enfant. Le désir d'un conquérant était un ordre auquel il aurait été dangereux de résister. Les religieux se dessaisirent avec grand regret de leur trésor qui fut envoyé à Londres ; on le fit toucher à la reine qui accoucha heureusement d'un fils nommé depuis Henri VL Le roi, fidèle à sa parole, renvoya la relique en France; mais comme oh jugea qu'il serait peu en sûreté à Coulombs, à cette époque de guerre continuelle, on le déposa provisoirement à la Sainte-Chapelle de Paris. Les chanoines de cette église ne demandaient pas mieux que de s'approprier cette relique qui était d'un bon produit. Les moines de Coulombs, menacés de la perdre, demandèrent qu'on la leur restitu&t, ajoutant que, si leur abbaye ne paraissait pas un lieu suffisamment]sûr, on pourrait la déposer chez les religieux de Saint-Magloire, de même ordre qu'eux. Cette demande leur fut accordée, à la condition que le reliquaire resterait dans l'abbaye de Saint-Magloire et ne pourrait être porté hors la ville de Paris^ sans une permission expresse du grand Conseil du roi. Pierre Cauchon, évèque
de BeauYais et chanoiDe de Chartres (le même qui présida à la condamnation de riofortunée Jeanne Darc), fut commis pour veiller à l'exécution de l'ordonnance rendue à cet effet par le duc de Bedforti régent de France, le 23 mai 1427; cet acte est rapporté en entier par H. Lefèvre, dans son savant et intéressant ouvrage, intitulé : Documents historiques sur les communes du canton dé Nogent-le-Roi (Chartres, 1866, p. 3i9)/La tranquillité ayant été rétablie dans le royaume, les religieux de Coulombs, après de noiibreuses démarches, obtinrent une ordonnance royale du 28 juillet 1447, qui les autorisa à réintégrer leur relique à l'abbaye. Le saint prépuce ne tarda pas à recouvrer son ancienne clientèle et son crédit. Au mois d*avril 1464, le roi Louis XI vint faire ses dévotions à Coulombs; les moines lui firent la gracieuseté d'outrir, en sa présence, le reliquaire, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'avec la permission de l'évoque de Chartres, et on lui montra l'auguste membrane freliquare prœputii ChristiJ [Lefèvre, op ctf., p. 356],
Le reliquaire et son contenu échappèrent à la dévastation révolutionnaire. L'église abbatiale devint, lors du rétablissement du culte, église paroissiale, et l'on y rétablit l'ancien joyau. Bfats sa vogue était à peu près perdue, et le clergé lui-même parut ne plus regarder qu'avec indifférence ce trésor auquel les anciennes gcnérations avaient attaché tant d'importance.
Il y a quelques années, MM. Paul Durand et Merle , délégués de la société archéologique d'Eure-et-Loir, voulant en constater l'état, trouvèrent le reliquaire « dans la sacristie, sur une planche d'une vieille armoire où l'on déposait les chandeliers et les ornements hors de service, w Ce reliquaire, donné par Miles d'Iliers,
abbé de Coulombs, est en argent doré< en forme de chapelle, avec deux Tolets ; ses armes y sont gravées; à l'intérieur est une croix en ivoire, qui paraît remonter au XII® siècle. Celte croix , qui ne s'ouvre pas, est censée contenir le morceau en question de la chair do Jésus-Christ.
Maintenant cet objet sacré est déposé au presbytère : c'est là que se rendent les femmes enceintes qui veulent bénéficier des faveurs qui y sont attachées. Le curé alors se revêt de son surplis et de son étole et fait baiser à la femme agenouillée le reliquaire. Mais cet usage tend de plus en plus à disparaître : ce qui doit étonner, c^est qu'il se trouve encore des femmes qui accomplissent un tel cérémonial, et que la pudeur ne se révolte pas à la pensée d'un acte aussi grossièrement indécent. Le clergé, au moyen -ftge, a réussi à faire classer, parmi les objets du culte, non-seulement les os de mort, mais des articles étranges, bizarres, la pantouQe de Sainte Véronique, le lait de la vierge, le nombril de Jésus-Christ, la larme du même, la verge d'Âaron, les cruches ayant servi à Changer l'eau en vin aux noces de Cana (1), etc., etc. On se demande si c'est par suite d'un pari, que des moines effrontés ont fait adorer la.,., chose de Coulombs, et s'ils ont voulu éprouver jusqu'où pouvaient aller la docilité et la crédulité des ouailles.... Il parait que l'idée a eu du succès, car on la retrouve dans beaucoup de localitési
Plusieurs églises se glorifient de posséder le prépuce de Notre Seigneur, et chacune, bien entendu, a le seul entier et véritable. Le dictionnaire de Moréri (éd. de 1725, t. III, p. 108), désigne, outre Coulombs, — la cathé-
(1) J'ai vu une de ces cruches à Cologne, dans VégUse Sainte- Uraiile.
drale de Puy-en-Velay, — la collégiale d'Anvers (1), — l'abbaye de Saint-Sauveur-de-Charroux, — Téglise de Saint-JeaQ-de-Latran, à Rome. Il faut ajouler à cette liste : l'église de Hildesheim, en Saxe (2j, et la cathédrale de Metz, où la relique était autrefois l'objet d'un cul.e très pompeux. « Aux processions des Rogations elle était portée solennellement par deux marguilliers suivis de six archers de la maréchaussée ; on la plaçait majestueusement sur les autels des églisesoù se faisaient les stationsi sans excepter celles des chanoinesses et des religieuses. Le lundi des RogationSi le maître échevin et un échevin de la ville prenaient le reliquaire sur leurs épaules, au bas de la vieille boucherie, et le portaient pieusement jusqu'aux Petils-Carmes ("l'Indépendance de la MoselleJ, » •Le christianisme, comme on voit, a emprunté aux païens les Phailophorieà où l'organe reproducteur était promené au milieu de fêtes splendides.
• Quant à l'exemplaire qui était à Saint-Jean-de-LatraUy il éprouva des vicissitudes encore plus émouvantes que son collègue de Coulombs. Lors du sac de Rome par
(1) A Anvers, il y avait une belle confrérie au nom du saint et sacré prépuce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qai a été envoyé de Jérusalem, environ i'an 1100» par Godefroy deBouUlon. )i
Chkvabd, Histoire de Chartres, t. II, p. âS6.
(2) GoLUN DB Planct, Dictionnoire des retiques, t. Il, p. 4tf. Cette nomenclature est loin d'être complète. VoLTAïaB (Dicf.phtios.,
au mot prépuce), compte un de ces saints prépuces à Angers et un autre à l'abbaye de Saint-CoroelUe, à Compiègne. M. Bodé db Vil- LiBRS, dans son intéressante brochure intitulée : La Normandie superstitieuse ^ pèlerinage de la fontaine StUnte-^ClotUde aux Andelys, dit qu'à Fécamp on va embrasser la fiole renfermant le prépuce de Jésus-Christ (p. SO).
l'armée de Charles-Quint, en 1527, un soldat enleva du sanctuaire de cette église une caisse de reliques, qu'il cacha dans un bourg nommé Calcata. Trente ans après, cette caisse fut trouvée par un prêtre qui en ignorait le contenu, et il la porta à la Dame du lieu. Celle*ci, aidée de deux de ses parents, ouvrit la caisse et y découvrit des reliques diverses, parmi lesquelles : « un morceau de la chair, encore fraîche, de Saint Valentin; une partie de la mâchoire, avec une dent, de Sainte Marthe. lo Arrivée à un petit paquet sur lequel on lisait le nom de Jésus, elle sentit ses mains s'engourdir et de^ venir tout à fait raides; il ne lui en fallut pas davantage pour s'écrier que le paquet contenait le saint prépuce. A peine eut-elle prononcé ce mot vénérable, que le paquet exhala une odeur des plus suaves. Le prêtre qui avait apporté cette précieuse ttouvaille, déclara que, pour faire l'ouvotture du paquet, il fallait une personne vierge. Il eut la modestie de ne pas s'offrir pour remplir cet honorable office ; ce fut une petite fille, &gée de sept ans, qui mena à bien celte dernière opération. La relique, convenablement placée dans un sanctuaire de ce lieu, opéra un grand nombre de miracles. — En 1669, des dames de qualité ayant demandé à la voir, se tratr nèrent à genoux jusqu'au pied de l'autel : dès que le prêtre se mit à en faire l'exhibition, il se forma un nuage épais qui remplit toute l'église et y produisit une obscurité complète; on voyait seulement des étoiles et des flammes qui parcouraient le saint lieu. Ce miracle avaitil pour but de punir la curiosité indiscrète des dames qui avaient voulu voir plus qu'il ne convient? C'est bien possible; mais malheureusement les miracles ne portent pas avec eux leur explication ; c'est (lux spectateurs à la
chercher, à leurs risques et périls. — En 1559, un chanoine de Saint-Jean-de-Lalran alla à Calcata, et cherchant trop scrupuleusement à s'assurer de l'authenticité de la relique, essaya de retendre et la rompit en deux parties inégales, ce qui occasionna, à Tinstant, une tempête affreuse, accompagnée de tonnerres et d'éclairs; et l'obscurité fut telle, bien qu'on fût en plein jour, que personne ne pouvait rien distinguer ; les assistants se crurent à leurs derniers moments (1).
Le prépuce de Calcala a sur ses collègues l'avantage d'avoir été constaté aulhenlique par de nombreuses bulles de papes, qui ont concédé une foule d'indulgences aux visiteurs (2).
Le saint prépuce de Charroux a eu de curieuses alterr natives de prospérité et de décadence, de célébrité et d'oubli. Tout récemment, il a eu le privilège d'occuper l'attention publique, grâce à M. Pie, évèque de Poitiers,. L'abbaye de Charroux, fondée en 788 par Charlemagne, reçut de sa munificence des dons considérables, de nombreuses reliques, dont la plus précieuse était un morceau, détaché par la circoncision, de la chair du Christ, auquel on a donné le nom de chair rouge {^caro rubrajy d'où est venu le nom de Charroux. Des bulles de plusieurs papes, une entre autres de Clément VII, en date du 15 avril 1379, accordèrent des in-
,(1) BoLLAMoiSTES. Acta sonciorum, t. I de Janvier, p. 5 et6. — Db Potter. VEsprH de VÈglise, t. II, p. 266.
(3) Voir la brochure intitulée : Narrazione critico-storica del santksimo prepuzjo di N.-S, Gesù Cristo, che si venere nella chiesa parocchiale di Calcula. Imprimé à Livourne, en 1868, avec permission du maître du saciQ palais.
dulgences à tous ceux qui assisteraient à l'os tension de cette relique, qui étaient vulgairement désignée sous les noms de la Sainte Te\rtu et du Saint-Vœu; ce cérémonial avait lieu une fois tous les sept ans (1). Au XVI« siècle, elle disparut à la suite de la prise de Charroux par les Huguenots. Le souvenir en était perdu. En 1856, un ouvrier maçon, en abattant un pan de mur, découvrit deux reliquaires. L'évéque fut aussitôt prévenu, et, après avoir consulté une commission composée d'ecclésiastiques et d'antiquaires, il déclara, par ordonnance du 14 janvier 1859, que les reliques, providentiellement retrouvées, étaient bien les mêmes que celles qui avaient été possédées par Tancienne abbaye; 11 constata notamment l'identité du morceau de chair desséché et du sang coagulé^ et dans cet acte, il se réfère aux décrets pontificaux et notamment à la bulle de Clément VU, ci-dessus mentionnée; il confie la garde de cette relique aux religieuses Ursulines; il rétablit l'ancien cérémonial, notamment Tostension solennelle tous lés sept ans, en donnant aux fidèles la faculté de venir chaque jour la vé^ nérer et la baiser (la bulle se sert du mot adorer).
L'inauguration de la relique a eu lieu avec une grande pompe: l'évéque est venu sous des arcs de triomphe,* comme s'il avait remporté une grande victoire , et il a fait ressortir, dans son discours, toute l'importance de l'objet exposé au culte. Mais, hélas ! la joie de ces fêles fut bientAt troublée par des incidents pleins d'amertume. La presse anti-religieuse eut connaissance de tous ces détails et se livra aux commentaires les plus irrévérencieux.
(t) Mtnnflcrit de D. FoRTSintAU» ii« 4, p. A'$\.
Ce fut un déluge de plaisanteries mordante^, de traits satiriques. Peu d'apôlres sont capables de supporter le martyre du ridicule. H. Pie, qui, j'en suis ^ûr, affronterait la hache du bourreau, ne put garder. sa majestueuse sérénité, devant la pluie de quolibets, qui chaque jour étaient lancés contre lui. Il saisit d'une main fiévreuse sa bonne plume de combat, avec laquelle il avait retracé si pathétiquement les hauts faits et les vertus du zouave Gicquel (1), et il publia sa brochure (2) avec laquelle il se flattait de confondre les railleurs. Bien qu'il y affecte la modération, on voit qu'il est ulcéré par le dépit : un de ses plus beaux mouvements oratoires, c'est quand il déclare que, comme chétien, il pardonne à ses ennemis ; mais comme pontife, il serait bien aise que le bras séculier se chargeât de les châtier. Il lient surtout à sauvegarder sa réputation d'homme d'esprit, qu'il avait compromise par sa malencontreuse affaire de Charroux; il se voit signalé au public malin, comme ayant joué le râle d'un béat vulgaire. Il veut reprendre sa position de prélat élégant et lettré. Mais comment désavouer un acte aussi éclatant? Comment faire rentrer dans l'ombre l'objet qu'on a exposé à l'adoration de la multitude, et auquel toutes les notabilités de la province ont adressé leur encens? Il ne peut ni avancer ni reculer, ni
(1) Voir la Gazette des Tribunaux, numéro du 30 ottobre 186i,oîi 86 trouvent les débats de cette affaire et le jugement par lequel le preux héros est condamné pour escroquerie.
(2) Allocution prononcée par Mgr Vévéque de Poitiers dans ta conférence ecclésiastique supérieure de sa ville épiscopale, à V occasion de la controverse soulevée au sujet des reliques de Charroux ;
parler ni se taire. De là des embarras de langage, des réticences, des ambiguïtés, des explosions de colère contre des ennemis qu'il ne désigne pas, des accusations de calomnie, sans préciser en quoi elles consistent. En définitive, de quoi se plaint-il? On ne lui a reproché qu'une chose, et il ne peut s'en défendre, c'est d'avoir rétabli le culte d'un objet mal séant, et dont il n'ose lui-même prononcer le nom. Mais, bien qu'il y ait là un souvenir qui le met mal à l'aise, il ne peut disconvenir du fait ; seulement il le voile, en quelque sorte, sous la pompe des périphrases, a Le premier mystère douloureux de la vie de Notre divin Sauveur, dit-il, a été le mystère de la circoncision, accompli à Bethléem, huit jours après la naissance de TEnfant-Dieu. Les hommes de ce siècle n'ont pas la simplicité de foi, ni la gravité d'esprit requises pour entendre ce que la tradition nous a transmis sur ce point... Le moyen-âge, c'est-à-dire le peuple chrétien d'autrefois, possédait une instruction religieuse qui, en déterminant pour lui l'objet de ses croyances et de ses pratiques, mettaient les intelligences à l'abri des dévergondages dont nous avons été témoins (p. 14). » Les anciens, en eiTet, avjtient le courage de leur opinion; et, dans la bulle précitée, le mot prœpucium est employé trois fois. H. Pie, en évitant de le prononcer, ne sacrifiet-il pas à l'esprit du siècle, dont il se plaint si aigrement? Et en évitant, dans sa brochure, de s'expliquer nettement sur la nature de la relique en question, ne reconnalt-ii pas qu'il s*est engagé dans une mauvaise voie, qu'il rougit de l'objet de son adoration? Il sent qu'on ne peut ni le nommer ni le désigner clairement, sans blesser là pudeur, sans exciter, de la part de tous les gens de bon sens, ces sarcasmes qu'il déplore, châtiment mérité
du ridicule. S'il y a scandale, il ne peut s*en prendre qu'à lui-même : quand on remue la fange, il ne faut pas s'étonner si l'on fait natlre des miasmes.
En résumé, voilà, de compte fait, star prépuces, tous également authentiques. Le même homme n'a pu les fournir tous; donc, il y en a au moins cinq d'apocryphes. Et comme aucun n'a, vis à-vis des autres, une supériorité quant à la certitude d'origine, le plus sage ne seraitil pas de les mettre tous à l'écart? M. Pie, qui a été vicaire-général de Chartres et qui n'ignore pas l'existence de celui de Coulombs, le condamne implicitement en exaltant celui de Charroux. Comment concilier ces prétentions diverses, dont chacune exclut les autres*? Le pape Innocent III, consulté sur ces querelles, dit qu'il vaut mieux laisser cette discussion à la connaissance de Dieu , que d'en vouloir décider témérairement (1). C'est parler prudemment et en ami de la paix, mais ce n'est pas donner une solution et c'est autoriser le culte des fausses reliques.
Plusieurs savants théologiens, parfaitement orthodoxes , ont voulu mettre d'accord toutes ces églises rivales , en déclarant leurs prétentions également fausses. Ainsi, Tbiers fop, cit.j p. 27) cite Jacques de Voragine, qui dit positivement [Légend. 13) que Notre Seigneur, en ressuscitant, a repris sou prépuce, par la raison que son corps a dû être complet pour entrer dans le royaume céleste. Par la même raison, le jésuite Suarèz assure (II, 9, 54, art. 4. Disp. 47, scct. 2) qu*t7 Va maintenant dans le ciel et que sans cela son corps
(1) L'abbé Tuiers. Dissertation sur la sainte larme de Vendôme, éd. de Colo^'ne, 1750 ; p. 367.
serait en quelque sorte imparfait. Cette opinioo est aussi celle de Saint Jean Damascène, qui dit, en parlant du ^ Sauveur, quod semel assumpsit nùuquam dimisit; et de Saint Alhanase, qui soutient que cum omni tntegritate resurrexit. Mais les possesseurs de reliques n*ont pas manqué de champions pour défendre la thèse contraire. Dans la brochure italienne citée ci-dessus, l'auteur assuiff^; qu'un prépuce <c est une partie infiniment petite, do^t la. perte ne nuit point à l'intégrité, et que l'on nç ppurra pas dire qu'il manque quelque chose à Jésus-Chrisl, ,pai: cela seul qu'il apparaîtra circoncis. x>
C'est là une question des plus ardues et qui,< comme toutes les questions théoiogiques, intéresse grayement le salut des hommes en ce monde et en l'autre. En prér sence des bulles pontificales qui certifient l'identité, il D'y a plus qu'à s'incliner, à l'exemple du m^ire de Poi^ tiers, qui, dans une réponse aux journaux sur l'aiTaire de Charroux, rappelle que, depuis huit siècles, toutes les générations se sont prosternées aux pieds de... cette membrane.