‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 12 sur 36 · LA DISLOCATION DB SAINT LATXHN · texte numérisé non relu

LA DISLOCATION DB SAINT LATXHN

Nous avons vu, à propos de Saint Piat fchap. XI), comment, au moyen ftge, la passion des reliques poussait les populations à s'en procurer à (out prix, même par le crime, par le rapt et le brigandage. A plus forte raison, employait-on à l'occasion la ruse et la perfide. A cette

époque lamentable, la guerre élait un état permanent; ce qu'on appelait le droit de la guerre autorisait les excès les plus horribles, la dévastation, le carnage, le viol. Quand une localité était menacée d'un siège, on songeait tout d'abord à mettre en sûreté les objets les plus précieux; et avant tout, on voulait préserver d'un enlèment les reliques que Ton considérait comme un capital inestimable. Le bon sens aurait dû suggérer cette réflexion si simple, que si ces divinités n'avaient pas le pouvoir de se sauver elles-mêmes, elles étaient par cela 'mèn^e convaincues d'impuissance et ne sauraient sauver leurs adorateurs. Mais .la foi ne raisonne pas et a horreur de ceux qui raisonnent. On faisait évader les Saints, on les transportait dans une localité où l'on pouvait les croire à l'abri de l'ennemi , on avait conflance dans la loyauté de eeux auxquels on remettait la garde du trésor, et on leur faisait Jurer solennellement de le restituer aussitôt que le danger serait passé. Mais il arrivait le plus souvent que le dépositaire ne valait pas mieux que l'ennemi, trouvait bon de s'approprier, au mépris des serments, la relique remise à sa bonne foi, et se riait des réclamations des anciens possesseurs.

Cette mésaventure est arrivée à Saint Latuin (ou Lain) que le diocèse de Séez vénère comme l'apôtre de la contrée. Ce Saint est fort obscur, et ses biographes sont obligés d'avouer qu'on ne sait rien de sa vie ni de sa personne (voir Godescard, au 19 janvier), ce qui ne l'empêchait pas de faire, au temps jadis, force miracles. La cathédrale de Séez possédait son squelette. Sous Charlesle-Chauve, on fut forcé de mettre cette relique à l'abri des Normands qui ravageaient le pays, et on la transporta à Anet,La ch&sse qui la contenait, fut déposée dans la cha-

pelle duchftteau, et plus tard dans Téglise paroissiale; on la mit dans une crypte voûtée en pierres, pratiquée dans le mur du sanctuaire, près du grand autel. Les habitants d*Ànet s'approprièrent ce dépôt.

Ceux de Séez (Sc^giens), ne pouvant se résigner à cette spoliation frauduleuse, flrent une tentative pour ressaisir leurs chères reliques; ils réussirent à les enlever nui-> tamment ; ils prirent ensuite le chemin de Nonaucourt. Tout-à-coup la cloche d'Ânet , consacrée au service de la confrérie de Saint Latuin, sonne d'ellemême à toute volée ; les habitants se rassemblent aussitôt en armes, poursuivent les ravisseurs. Ceux-ci, menacés par des forces supérieures, obliquent à droite, arrivent à une fontaine où ils se hfttent de précipiter le coffret contenant les reliques. Elles en sont retirées et rapportées processionneilement à l'église. De là vint que le nom resta à la fontaine et à la rivière qui eu découle (1).

La translation, quoique péchant par le procédé, se trouva donc, comme on voit, consacrée par un miracle. Les pauvres Sagiens, ayant perdu ainsi leur procès devant les autorités célestes et ne pouvant plus espérer une restitution complète, se contentèrent, faute de mieux, d'un fragment de l'objet déposé. Vers 1070, Yves, seigneur de Bellesme et évéque de Séez, obtint qu'on détachât l'os du quatrième doigt de la main droite. « Dès que cet os fut extrait de la châsse, on le porta processionneilement dans les rues et carrefours du bourg d'Ânet,

(1) Notice hiatorique sur Anet, par M. de Garaman; Parii, 1860. BeGherches historiques sur la princ^aulé d'Anet, par Lcfèvre. Chartres, 1803, p. 18 i.

i^rnittolre d^Eure-etrLoir pour 1802. p. 353.

au milieu d'un concours immense du clergé et du peuple, accourus des environs pour assister à celte cérémonie. Des reposoirs furent dressés de distance en dislance pour y déposer la relique; on éleva ensuite des croix aux différents lieux de station, pour en perpétuer la mémoire (1). En 1562, l'amiral de Coligny, chef du parti des Huguenots, s'étant emparé de la ville de Séez, fit brûler les reliques et ornements que possédait la cathédrale ; le doigt sacré fut compris dans ce désastre; etTéglise de Séez eut la douleur de ne plus avoir aucune relique de son patron. Il faut croire qu'elle en prit assez bien son parti, car ce ne fut qu'au bout de 280 ans, qu'elle s'aperçut qu'il lui manquait une chose essentielle et qu'elle songea à réparer une perte dont les populations semblaient s'être facilement consolées. En 1842, l'évéque de Séez entra en négociation avec son confrère de Chartres, et il fut convenu que l'église d'Anel se dessaisirait d'une parcelle du squelette de Saint Latuin. Pour obtenir le consentement du conseil de f&brique. on allégua des exemples imposants : déjà la cathédrale de Séez avait obtenu de l'église de Vendôme une parcelle des os de Sainte Opportune, et la paroisse de Beaumont-le-Randon s'était fait un plaisir de démembrer le corps de Saint Godgrand , pour céder à Séez la tète, un os de la cuisse et un os de la jambe. En présence de tels actes de générosité, Anet allait-il se monter parcimonieux?... Le curé elles marguilliers s'empressèrent de déférera un vœu qui ressemblait fort à un ordre. Tout fut convenu. L'abbé Louvet, vicaire général de Séez, se rendit à Anet pour prendre livraison du fragment qu'on allait détacher du Saint. Mais

(2) L'abbé Fret, Le Diseur de vérllés, almanach pour 1813, p. 110.

Iç clergé avait compté sans les habitants qui n'avaient pas été consulés et qui apprirent avec indignation qu*on allait, sans leur consentement, disposer d'un trésor qu'ils considéraient comme une propriété communale; ils regardèrent comme un odieux sacrilège la mutilation du Saint qui, depuis tant d'années, avait reçu chez eux l'hospitalité et avait fait de son mieux pour exercer envers eux son ofûce de patron tutélaire. Aussitôt tout le bourg fut en rumeur : on courut aux armes, les habitants saisirent des fourches, des piques, des fléaux, dos bâtons, et improvisèrent une petite armée pour s'opposer au projet dos ravisseurs; un piquet de cinquante hommes garda les abords de Téglise et menaça de repousser par la force quiconque tenterait d'y pénétrer. L'économe du ^ séminaire, délégué pour la réception de la'relique, faillit être victime de la colère des habitants et eut bien de la peine à s'échapper. Les mandataires de l'évêque de Séez revinrent l'oreille basse, battus 6t humiliés.

On ditvulgairement : ce que femme veut, Dieu le veut. A plus forte raison peut-on dire : ce que prêtre veut, Dieu le veut. A force de ruse et de persévérance, de quoi le clergé ne vient-il pas à bout? Quand la tentative d'enlèvement fut oubliée, le curé détacha en secret un bras du Saint et le remis à des émissaires qui l'emportèrent clandestinement. Dès qu'ils furent hors de la portée des bonnes gens d'Ane t, ils jetèrent. à bas leur masque de conspirateurs et purent tout à leur aise exécuter le cérémonial préparé d'avance ; ils déposèrent le bras dans une châsse; il se forma un cortège et une procession qui, depuis la limite du département d'Eure-et-Loir, se rendit à Séez, au chant des spaumes et des cantiques; la châsse était portée par quatre hommes do bonne volontéi qui se

relevaient de distance en distance; c*étaitàqui ambilionnait rhonneur de se charger d'un si noble fardeau. La procession arriva triomphalement à Séez où le bras de Saint Latuin fut reçu avec enthousiasme. Que pouvaient faire les habitants d'Anet contre une telle surprise? Ni malédictions ni protestations n'y pouvaient rien : il fallut bien se résigner; du reste, on ne dit pas que le Saint» depuis la perte de son bras, ait moins de vertu et de pouvoir qu'auparavant. Pour lui, c'est peu de chose qu'un membre de plus ou de moins.

L'abbé Fret, en racontant la résistance des habitants d'Anet en 1842, les blâme fortement de leur attachement à maintenir l'intégrité de leur Saint. Il se présente, à ce sujet, plusieurs questions d'une certaine importance. — Ni le curé, ni le conseil de fabrique ne ^ pourraient aliéner, sans autorisation, soit des objets d'art, soit des vases précieux appartenant à l'église. Ne doit-on pas décider de même pour les reliques dont la possession constitue un. droit ? Les administrateurs qui se permettent d'en disposer, commettent une usurpation et même une malversation. — Quand à l'usage de morceler les corps, il nous parait souverainement inconvenant : je n'ai pu voir, sans une émotion pénible, le crâne de Charlemagne, détaché de son corps et exposé, dans l'église d'Aix-la- Chapelle, à la curiosité des visiteurs qui ont la faculté de le palper, comme on ferait d'une pièce curieuse. Aucun de nous ne laisserait morceler le corps de son parent, de son bienfaiteur : pourquoi agit-on autrement à l'égard des Saints pour lesquels on professe une si profonde vénération (l)...

(1) Ce système de dislocation a quelquefois trouvé des adver- ''«ires dans l'Église. Od avait autrefois tant de vénération pour les

Mais, dans la conduite de ceux qui négocient des morcellements de corps» des cessions d'os, des échanges de membres, il ne faut pas chercher le sentiment; c*e8t une affaire de calcul, une branche de traflc. On yeut se procurer des talismans, des amulettes qui portent bonheur . et attirent aux possesseurs toutes sortes de prospérités matérielles; c'est en outre un moyen d'achalander le sanctuaire et de faire venir l'eau au moulin ; tel os de Saint rapporte plus qu'une ferme de Beauce.

Une fois qu'on fut entré dans cette voie, on en vint à admettre que la parlie du corps du Saint pourrait valoir autant que le tout, et qu'en démembrant son squelette, on enrichirait tous les détenteurs des fragments, sans

reliqaes de Saint Pierre et de Saint Paul, déposées à Remet que les Papes eux-mêmes n'osaient touclier à leurs corps, ni en distraire la moindre partie. C'est ce que Saint Grégoire le Grand assure dans plusieurs endroits de ses lettres. {Lib. III, ep, 30, p. 567.) Le pape Hormisdas nous apprend la même chose dans sa lettre à l'empereur Justin l*^^ qui lui avait demandé une petite partie des reliques des deux apôtres, pour l'église qu'il faisait bâtir à Gonstantinople sous leur invocation. {Concll,, t. lY, p. 1515.) Tout ce que faisaient les Papes était de faire toucher un linge appelé Brandeum au tombeau des deux Saints. Ceux à qui on envoyait ces sortes de linges, les recevaient comme des reliques et leur voyaient souvent opérer des miracles. L'empereur Justinien se contenta d'une semblable relique. Il obtint en ce temps une petite portion des chaînes de Saint Pierre, qui sejgardaient à Rome au moins depuis le v* siècle.

GODKSGARD, t. VU, p. 3,

Mais l'usage contraire a prévalu. On peut en citer des exemples innombrables. Ainsi, on lit dans les écrivains ecclésiastiques, que les reliques de Saint Etienne ayant été découvertes le 3 décembre 41 5, on s'empressa d'en distribuer des portions à diverses églises et de disséminer ses os dans le monde entier.

/6id., t. VU, p. 60, note.

apauvrir le possesseur du reste, de même qu'uu flambeau communique la flamme sans rien perdre (1). S'il en est ainsi, nous demandons qu'on pousse la logique jusqu'au bout. 11 n'y aura pas besoin d'un os enlier; car on vient de nous citer le cas de cession d'une parcelle. On pourra donc se contenter d*une raclure impérceplible. Alors un Saint pourra être divisé en particules assez nombreuses pour qu'on puisse en gralifler toutes les églises du monde. Ce procédé pourra être étendu à tous les Saints. Il en réruUera que chaque localité jouira de tous les avantages résultant de toutes les reliques disséminées sur toute la

(i) Jadis, le pèlerinage de saint Jacques de Compostelle en Gallice était un des plus renommés du monde, et cette afîDuence était due au xorps de TapAtre Saint Jacques. Depuis quelques années, la petite commune de Montlandon est en état de rivaliser avec ce célèbre sanctuaire. Elle possède des reliques du même Saint. M. Tévêque de Chartres en a constaté Vincontestable authenticité , comme le certifie M. Tabbé Joly dans sa brochure intitulée: Notice historique sur Saint Jacques le majeur (Chartres, 1862; imp. de Garnier). En quoi consistent ces reliques? On ne nous le dit pas, mais peu importe ; au moyen d'un petit morceau du Saint, on a fabriqué un second Compostelle. Par le même procédé, on en fera tant qu'on voudra.

Saint Gaudence, évêque de Bresse, assure, dans son Dix-septième Sermon (p. 970), qu'il y a autant de vertu dans une portion des reliques d'un martyr que dans la totalité de son corps.

(SODESCARD, t. X, p. 336.

Bien plus, U est dit dans la Vie de Saint Benoitt tirée des Dialogues de Saint Grégoire, pape (ch. 38), que de tous les lieux où l'on invoque les Saints, on reçoit plus de grâces do ceux oh 11 n'y a quo quelques petites portions de leurs reliques, que là où repose tout leur corps. D'où 11 suit qu'on a tout avantage à opérer la division en parties infinitésimales. Mais le Saint docteur ajoute que a les Saints font des miracles plus grands dans les lieux où Ils ne sont pas que là où ils sont en effet. » D'dù l'on doit conclure que le mieux serait de jiupprimer les reliques.

face du globe, el de toute la somme de privilèges que peuvent procurer ces trésors innombrables, c'est-à-dire la pluie ou le beau temps à volonté, la cessation des épidémies, la victoire sur les ennemis, Téloignement de la grêle, la guérison de toutes les maladies, enfln la résultante de l'action de tous les Saints, prospérité la plus complète à laquelle l'humanité puisse atteindre. Allons, mes bons pères, raclez, raclez sans relâche; votre raclage sera le salut du monde.

SAINT OOUROON, A FONTAINE-LA-aUTON

Le village de Fontaine -la-6uyon a eu la bonne fortune de choisir pour son patron Saint Gourgon {Gorgoniusj qui, d'après les haglograpbes (voyez Godéscard, t. VIII, p. 342), était eunuque et sous-chambellan de Uioclétieii et soulMl le martyre sous cet empereur. Il en. résulta, pour cette localité, une source de prospérités. Son saint patron passe, dans toute la contrée, pour jouir d'une grande vertu thérapeutique, et une foule de pèlerins y accourent pour lui demander la guérison de leurs maux. Cependant, Téglise de Fontaine ne possède de lui aucune relique, mais seulement une châsse vide, c'est-àdire un coffre comme peut en faire le premier menuisier venu. Il n'y a donc pas d'église qui ne puisse, si c'était sa fantaisie, se procurer une châsse toute pareille et lui donner la même dénomination : mais la dévotion ne rai-

soune pas; c'est Fontaine qui a ia vogue, sans qu'on sache pourquoi; et son cofiVe, malgré sa forme rustique, est regardé comme un talisman d'une valeur inappréciable.

Le 9 septembre, jour de la fête, le village, ordinairement si tranquille et silencieux, présente une animation extraordinaire. Indépendamment des pèlerins qui affluent à l'église, un très-grand nombre de curieux viennent de tous côtés; des marchands dressent leur étalage sur la place publique; des jeux, des spectacles s'offrent aux étrangers ; en un mot, la dévotion a donné lieu à une foire d'une certaine importance, qui dure trois jours. Il s'y fait des affaires commerciales; tout respire la joie, l'allégresse.

La manière dont on sollicite la protection du Saint, présente un caractère particulier. A l'entrée de l'église, un sacristain tient sous le porche une boutique de membres de cire, bras, jambes, torses, etc.; et chacun y achète le membre correspondant à celui qui, chez le solliciteur, est le siège du mal. Je vis un individu qui, après avoir cherché dans cette collection d'effigies, ne trouvant pas ce qu'il désirait, se pencha mystérieusement ù l'oreille du sacristain pour lui exposer l'objet de sa demande.

tt Nous ne tenons pas cette partie-là, répondit l'homme de Dieu. » Et le pèlerin s*en alla tout désappointé. Ceux qui se sont munis de ces membres de cire, viennent les placer dans une espèce de corbeille de bois, sous la châsse qui est exposée à l'entrée du chœur. De temps en temps, le sacristain vient les prendre en bloc et les replacer dans sabouiique; de sorte que ces pièces font la navette, vont et viennent un grand nombre de fois dans la journée. Il paraît qu'il suffit de très-peu de minutes pour que l'effet attendu se produise, c'est-à-dire que la vertu attachée à

la cbàsse descend sur les efflgies de cire et de là se répand aux membres vivants qui en ont besoin (1). .

La procession se fait après les vêpres cl parcourt solennellement les rues du village. Pendant celte cérémonie, beaucoup de gens passent sous la châsse et considèrent cet acte comme très-efOcace pour procurer une inflnité d'avantages, tant au temporel qu'au spirituel. Les mères se font un devoir de faire ainsi passer leurs enfants. Pourquoi la cbàsse n'accorde-t-elle ses faveurs qu'à ceux qui se trouvent dessous^ et non à côté ? C'est ce que personne ne peut expliquer. La seule raison plausible, c'est que le fluide bienfaisant, altacbé à ce

(1) On retrouve des usages analogues dans les religions païennes. « On déposait dans les temples un bras, une main d'or ou d'argent, ou quelque autre partie du corps qui avait souffert, ou bien on faisait peindre cette partie... On voit, dans V Antiquité eœpllquée, de Montfancon (t. 111, p. 290) « une figure dans laquelle sont gravés des doigts, des pieds et des yeux qui paraissent être des ex-voto faits à Esculape ou à quelque autre Dieu. »

Aug. Gaùtbibr, op, cit., p. 54.

Nous trouvons en Italie un usage qui a du rapport avec celui de Fontaine-la-Guyon :

<c A Isemia, chaque année, le 27 septembre, jour de la fête de Saint Gosme et Saint Damien, les chanoines du chapitre tenaient à leur profit une foire qui durait trois jours et qui atUrait un grand concours do peuples et surtout de femmes ; et elles sont généralement très-belles dans cette contrée. Parmi les objets mis en vente et qui étaient exposes sur l'autel des deux Saints guerriers et martyrs, il y avait des jambes, des bras, des têtes de cire, mais surtout des phallus de toutes dimensions et garnis de tous leurs accessoires. Les chanoines les vendaient, les femmes les achetaient et les apportaient à ces mêmes chanoines, pour qu'ils les offrissent aux Saints, afin que ceux-ci accordassent aux dévotes la grâce qu^cUes désiraient. »

// libero pensiero (Florence), décembre 1870, p. 845. — E. Carlo UtxQU, Dipalo in fratca, t. III, p. 538. Genève, 1870.

meuble sacré, se dirige toujours de haut en bas, comme s'il obéissait à la loi de la pesauteur, au lieu de rayonner dans tous les sens, comme les gaz ou comme la chaleur et la lumière. Du reste, toutes les châsses présentent la même particularité; ce n'est qu'en se plaçant au-dessous qu'on peut en recueillir les effluves salutaires.

A la procession figurent les membres de la confrérie de Saint Gourgon, revêtus de leur costume, consistant en une dalma tique pareille à celle des diacres. Cette confrérie, autorisée par une bulle du pape Innocent X, en date du 15 mars 1650, n'imposé pas à ceux qui la composent des obligations bien rigoureuses. Ils ne se réunissent guère que le jour de la fête : l'avantage qu'ils gagnent à y être agrégés, c'est d'avoir^à leurs funérailles, le cortège de tous les confrères et leur concours au chant du libéra. Ils versent, lors de leur réception, une petite cotisation; et les notables de la commune se font un point d'honneur de faire partie de lu congrégation et de figurer parmi les dignitaires. La communauté possède sa bannière et son bâton surmonté de la statuette du Saint. L'honneur de porter le bâton est un privilège qui se confère chaque année par voie d'adjudication. A l'issue des vêpres, le curé monte en chaire. « Vous savez, dit-il, tous les avantages attachés à la dignité de bâtonnier. Je vais l'adjuger à la criée. La mise à prix est de vingt livres de cire. » C'est le prix que l'adjudicatairedoitpayer au profit de l'église qui n'oublie jamais ses intérêts. Le curé alors prend le ton et les manières d'un véritable commissair&priseur. « Allons, à vingt livres, à vingt livres, qui met enchère?... vingt-et-une; à vingt-deux... Voyons, à vingtdeux; ça ne peut pas rester là... vingt-trois,vingt-quatre. Un peu d'entrain I Une fois, deux fois, trois fois; personne

ne dit mot... à vingt-quatre, à vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept... Allons, à vingt-sept, c*est bien vu, bien entendu; personne ne met au-dessus. Une fois, deux fois, trois foisl... Adiugé à vingt-sept livres de cire, au profit de... 9 II nomme Theureux bâtonnier qui reçoit avec mor?os(ie lès-félicitations de ses parents et amis.

Quels sont les droits superbes que lui confère le bàtonnat? Il porte le bàlon à la procession qui se rend à son domicile ; et ce n'est pas un petit honneur pour un fermier, que de voir entrer dans sa cour, le clergé, la châsse et tout le splendide cortège, chantant des litanies. Dans bien des localités, le bâtonnier reste possesseur du bâton pendant Tannée. Mais, à Fontaine, la confiance est plus limitée. Après une petite station chez le dignitaire, la procession revient à l'église réintégrer le bâton.

Le soir, le nouveau dignitaire doit, suivant Tusage, régaler tous les confrères d'une soûlée^ c'est le mot consacré. On boit à discrétion le vin du crû, à la santé du bon Saint'Gourgon ; et pour que la fêle soit réputée complète, il faut que tout le monde soit en goguette. L'année suivante, la procession vient encore une fois visiter le bâtonnier sortant, avant l'office de matin; puis, ses fonctions cessent, et il rentre dans la classe des simples confrères.

La Saint Gourgon présente encore un rite très-remarquable. On va individuellement au cimetière, on se met à genoux devant la croix commune, qui est en fer; chacun, après avoir fait sa prière, dépose une épingle sm un des bras de la croix. Cet acte a pour but de fixer k mal qui est censé déposé sur le corps inerte et mis par là dans l'impossibilité de revenir chez celui qui en souffrait. Ce même usage se retrouve dans beaucoup de localités. Ainsi, à Chuisnes, on invoque Saint Santin qui guérit de

la gale, et l'on enfonce des épingles dans la statue du Saint* Â l'oratoire de la Vierge des Vaux-Roux, près Chartres, il y a une petite madone dans une niche dont rentrée est protégée par une grille de fer. Les pèlerins, après avoir fait leur prière, attachent un ruban à Tun des barreaux de cette grille, et par là croyent avoir fixé le mal (1) . Il y a, au-dessous de la niche, un tronc pour les offrandes qui enrichissent la cure de Mainvilliers. Le clergé profite donc de cet usage superstitieux; et, loin de le combattre, il l'encourage. 11 existe aussi, en dehors du domaine religieux, une manière de fixer le mal, usitée dans la Beauce. Quand une personne souffre de fièvres périodiques qui résistent à tous les remèdes, on attache, à son intention, un ruban à un tremble, et cet arbre est ainsi choisi à cause de son nom qui rappelle le tremblement de la fièvre; on espère, par ce procédé, transplanter les tremblements du malade dans l'arbre qui ne s'en trouvera pas plus mal. ' H'étant trouvé à la fête de Fontaine, je me suis informé s'il y avait beaucoup de guérisons attribuées au Saint. Ma question excita la surprise; on me répondit tout simplement que CCS dévotions ne pouvaient pas faire de mal. Dans cette population, qui accomplit périodiquement les

(1) On trouve des usages semblables cbez des peuples fort éloignés. M. Jules Soury, dans un savant article intitulé: La Bible et Varchéologie (Revue des DeuayMondcs» n» du {*>* février 1873, p. 597)» dépeint des superstitions encore usitées chez les populations de la Syrie, et qu'U regarde comme se ralliant aux religions antérieures au chrisUanisme . a 11 n'est pas rare, dit-il, de rencontrer des arbres tout couverts de baillons et de lambeaux d eloiTes. Ces cbiffons ont été suspendus aux branches par des Arabes ou par des Syriens, pour éloigner les fièvres et pour obtenir la guérlson de certaines maladies. »

mêmes rites, il n'y a ni foi ni enthousiasme, mais seulement obéissance à la routine.

Saint Gourgon se charge de toutes les maladies en général, et de la gaie en particulier. Il pourrait bien abandonner cette spécialité depuis qu'on a découvert contre le gale un spécifique aussi prompt qu'efficace. On sait que celte maladie est causée par un insecte nommé acarus, qui s'introduit entre la chair et la peau, et qu'un seul bain sulfureux suffit pour exterminer l'acarus et guérir radicalement le malade. Néanmoins, il y a encore des gens qui, au lieu de recourir à ce procédé sûr et expéditif, préfèrent invoquer Saint Gourgon et déposer une épingle sur une croix. On voit par là combien la superstition est nuisible. Non-seulement elle fausse l'intelligence et obscurcit la raison, mais encore elle détourne de l'end- . ploi des moyens rationnels, et par conséquent elle contribue à maintenir le mal. On doit donc rejeter, comme des faussetés déplorables, ces vieux adages que c'est la fat qui nous sauve, et que, quant aux pratiques de dévotion, si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de maL II faut proclamer, tout au contraire, que la foi en l'erreur est pernicieuse et que toutes ces pratiques bigotes et ridicules ne font que du mal.

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