‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 13 sur 36 · SAINT MAUR, D AUNEAU · texte numérisé non relu

SAINT MAUR, D AUNEAU

La ville d'Âuneau, bien que chef-lieu de canton, bien qu*ayant une population agglomérée assez considérable, n'a pas d'église paroissiale, mais seulement une chapelle de secours ; l'église est à deux kilomètres de distance, au hameau de Saint-Kémy ; elle est placée sous Tinvocation de Saint Maur, qui jouit dans toute la contrée d'une vogue immense et passe pour avoir le don de guérir toutes les maladies. Comme la fête de ce Saint tombe le 15 janvier, et qu'à cette époque de l'année la mauvaise saison aurait pu refroidir le zèle des pèlerins, on a préféré choisir le 2i juin. Dès la veille, l'église est ornée de fleurs et pompeusement parée: une foule de pèlerins accourent de tous côtés pour y faire leurs dévotions et invoquer le Saint qui s'offre à eux sous une double représenlalion. Il y a le grand et le petit Saint Maur. Chacun choisit celui qui lui paraît le plus propre à remplir son but; et il est probable que, dans l'esprit de bien des dévots, ce sont deux personnes distinctes, ayant chacune sa vertu propre. Le petit Saint Maur est à l'entrée de l'église: devant sa niche sont des triangles garnis de pointes de fer, destinées à recevoir les cierges qu'on vient y poser et faire brûler en son honneur. Le pèlerin, après avoir payé ce premier it'ibut, passe sa main sur la statue et il a soin de toucher la partie du corps correspondant au siège du mal dont^^

vient demander la guéHson. Le grand Saint Maur est à gauclie de i*autel; il esl de grandeur plus que nalurelle, peinturluré; sa flgure esl d'une laideur repoussante, et sa physionomie rébarbative ; il a les deux mains étendues horizontalement et les doigts divergeant dans toutes sortes de directions. Comme il oiTre bien plus de surface que son petit confrère, les pèlerins promènent avec une sorte de voluplé leurs mains sur son vaste corps, en prenant soin de palper Tendroil auquel se rapporte leur mal; puis ils baisent amoureusement cette statue ruisselante des sueurs de tous les visiteurs.

Ou ne manque pas d*aller à une fontaine qui se trouve dans le cimetière attenant à Téglise, et dont l'eau; puisée ce jour là, est réputée un spécifique universel. Cette eau est vendue au profit de la Fabrique, à un prix trèsmodéré.

On chante les premières vêpres. Après quoi, le clergé se rend eu procession à Anneau, parcourt les rues et rentre à Téglise. On y promène la châsse réputée miraculeuse, bien qu'elle ne contienne rien. Car les reliques de Saint Maur ont été déposées à l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, comme il est expliqué en la vie de Saint Maur (Godescard, t. I, p. 231), et comme il est reconnu dans la petite notice qui se vend à la porte de réglise. Mais n'importe. Une châsse vide vaut bien une châsse pleine; si elle ne renferme pas d'ossements, elle est imprégnée d'un fluide envoyé par le Saint et qui, grâce au concours du clergé^ peut rayonner sur les fidèles qui l'invoquent avec foi. De temps en temps, la procession s'arrête afin que les amateurs puissent passeir dessous; ce qui, comme pour la châsse de Saint Goùrgon, a une énorme efficacité.

Voilà donc trois opérations dont chacune guérit à coup sûr, savoir : palper l'un des deux Saints, boire l'eau du cimetière, et passer sous la châsse. L'une d'elles devrait suffire : mais, pour plus de sûreté, on les cumule; et malgré tout cela, la plupart des visiteurs reviennent éclopés comme devant. Ils ne se plaignent pas. A quoi bon? Il ne faut décourager personne. Une foule d'autres recommencent avec le même insuccès; et les races moutonnières copient servilement ce qu'elles ont vu faire par leurs devanciers.

Quand la procession est revenue et l'office terminé, on illumine la façade de l'église, et alors commence une autre partie de la fête. Les pèlerins des deux sexes occupent le cimetière et y restent toule la nuit, couchés ou assis sur l'herbe. On y chante des cantiques en l'honneur du Saint. Mais il faut bien aussi quelques distractions pour passer le temps jusqu'au lever du jour; il se forme des groupes joyeux ; on cause , on joue, on se fait des niches; on oublie un peu le bon Saint; on parle d'affaires, de veaux ou de foin; les jeunes gens trouvent moyen de se rapprocher et de se confiier quelques secrets intimes. Bref, tout le monde est content. Le curé fait une recette magnifique, s'applaudit de la vogue de son Saint et attribue à la dévotion une affluence dont la majeure partie est due à. la curiosité, à l'habitude, ou même au désir de prendre part aux réjouissances de la fête.

La plupart des visiteurs remportent, comme souvenir, un bouquet de fleurs artificielles, orné de boules de ferblanc argenté; on le sanctifie en lui faisant toucher la châsse, et on le conserve comme un talisman qui porte bonheur, mais dont la vertu est d'ordre inférieur.

Avant de prendre congé du bon Saint Maur, mention-

noDS son cantique qui n'a pas moins de 45 couplets, et dont voici quelques extraits :

* H couchait sur la dure.

Quoiqu'il eût un bon lit.

Draps blancs et couverture, Fit jamais ne s'y mit.

Il ne voulait avoir Qu'une très-dure haire, Et d'un vieux sac couvert, llcposalt sur la terre.

Il avait trcs-grand soin De bien fouler sa couche, Afin que le matin.

Aucun n'ouvrit la bouche.

Ne se servait, dit-on.

Pendant sa pénitence.

Do chair ni do poisson, ,,^)f,

Ni d'aucune substance.

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