LES FBRS DE SAINT LÉONARD, A CHARTRES
La chapelle de THôtel-Dieu de Chartres possède une relique foft étrange et qui est l'objet d*uoe grande dévotion ; ce sont les fers de Saini Léonard. C'est une tringle de fer, de forme cylindrique, ayant environ un mètre de
(oDgueur, dans laquelle sont engagés et glissent librement quatre anneaux de fer, ayant la forme de demicercle. Le 9 mai, jour où l'on célèbre dans la chapelle la messe de Saint Léonard, une foule de femmes de campagne y amènent leurs petits enfants pour les placer sous la protection du Saint. Chacune allume un cierge qu'elle pose devant sa statue, puis applique à l'enfant la relique vénérée. Il y a deux manières de s'en servir. On passe les deux jambes de l'enfant dans deux des quatre anneaux qui restent engagés dans la tringle. D'autres dégagent les quatre anneaux et les passent dans les quatre membres de l'enfant. C'est l'affaire d'une . minute. Quand cette opération est accompliCi on fait dire un évangile pour l'enfant, d'après le procédé ordinaire ; c'est-à-dire que le chapelain lui met sur la tète le bas de son étole et récite un extrait de l'Évangile. Tout ce cérémonial a pour but d'empêcher les enfants d'être noués^ de les faire marcher plus têt, av€c une entière liberté de mouvement. ,
On ne connaît pas l'origine de ces fers ; nul ne sait quand on a commencé à en faire usage. On suit servilement une vieille coutume qui n'est sacrée qu» parce qu'elle est ancienne, et sans s'inquiéter d'où elle vient. ' Le clergé est obligé de metti e en pratique la règle qu'il recommande, de se conformer en tout aux traditions, quelles qu'elles soient. Car, si l*on se mettait à raisonner, à chercher le pourquoi et le comment, où s'arrêteraiton?...
On connaît trois Saints Léonard : celui du Limousin, dont on célèbre la fête le 6 novembre ; Saint Léonard de Vaudruve ou de Corbigny, dont la fête tombe le 15 oc-.
lobre , ei Saint Léonard de Danois, au 8 décembre. Le preipier passe pour avoir la spécialité de délivrer les prisonniers. Voici, entre autres, un miracle raconté par ses biographes. Martel, sire de Bacqueville au pays de Caux, étant prisonnier des Turcs, et ayant appris qu'il allait le lendemain subir la mort, invoqua Saint Léonard (du Limousin) et lui promit de lui bâtir une chapelle s'il le tirait du mauvais pas où il se trouvait. Le Saint fut sensible à ce vœu et s'empressa de secourir un homme aussi généreux. Martel s*endormit tranquillenient dans sa 'prison ; et, à son réveil, il se trouva miraculeusement transporté dans son domaine, à l'entrée de la forêt de Bacqueville^ ayant encore les fers aux pieds et aux mains. U exécuta sa promesse, et fit bâtir, en l'honneur du Saint auquel il attribuait sa délivrance, une chapelle dans son château. (Voir GoDESGABD, t. XI, p. 10-12.) Il est probable que des prisonniers qui se regardaient comme délivrés par ce Saint, lui ont offert, comme ex voîo^ les fers dont ils avaient été liés, ou des reproductions commémoratives ; ces témoignages de reconnaissance ont pu passer d'une église dans une autre.
On lit, dans la Légende dorée (édition de 1854, t. II, p. 189), la légende d'un autre Saint Léonard, dont la vie est toute différente. U y est dit qu'il Ot les plus grands miracles, « et quiconque étant en prison, invoquait son nom, Voyait aussitôt ses chaînes se rompre, et il sortait en liberté, et il venait présenter au Saint les fers dont il avait été chargé. »
C'est probablement une de ces offrandes qui se trouve dans la chapelle de l'HAtel-Dieu de Chartres. Comme le Saint délivrait les prisonniers, on aura été porté, par finalogle, à loi attribuer le pouvoir de mettre en liberté les
membres enchainés par la maladie ou les iDÛrmités. Voici encore une autre explicalion. Thiers, qui poursuivait avec une courageuse persévérance tant de genres (le superstition, condamne comme superstitieux : a Ceux qui se font dire des Évangiles de Saint Léonard pour des personnes affligées de certaines maladies langoureuses, afln que c€s personnes guérissent ou meurent bientôt, parce (dit-on par une fade et ridicule allusion) que Saint Liénard (cest ainsi que le populaire prononce le mot Léonard) lie et délie. Dans Téglise paroissiale de Malleroi, proche Montmiraii, au diocèse de Chartres, il y avait autrefois une chaîne de fer, attachée à la muraille, proche un autel de Saint Liénard, avec laquelle on liait par le milieu du corps les hommes et les garçons» les femmes et les filles, tandis qu'on leur disait des évangiles de Saint Liénard. Les prêtres de cette église se trouvaient bien de cette superstition, parce qu'elle attirait quantité d*évangiles et de messes dont ils étaient bien payés ; et, demeurant dans la bonne foi, ils s'épargnaient volontiers la peine d'examiner et de consulter si cette pratique était superstitieuse, ou si elle ne Tétait pas. Mais un de leurs amis a eu assez de charité et de lumière pour les retirer de cette erreur et désabuser le peuple, ayant 6lé cette chaîne.» (Traité dei Superstitions^ t. II, p. 498). — Le clergé d'alors montrait, comme on voit, en certains cas, une indépendance et une sagesse qu'on regrette de ne plus retrouver aujourd'hui. Celui qui parlerait de supprimer les fers de la chapelle de l'Hôtel-Dieu, serait regardé comme un impie.
SÀIMT CRIARD, A LA OAUDAINE
Avant la révolution do 93, on voyait dans Téglise de Celon, un Saint Criard. C'était une statue représenta n un homme nu, couché sur le dos ; ses boyaux lui sortaient par le nombril ; sa flgure exprimait d'horribles souffrances et il paraissait pousser des cris plaintifs. C'était quelque chose de hideux. Les révolutionnaires, au risque de passer pour des Vandales, eurent la barbarie de reléguer cette œuvre d'art dans un galetas où elle éprouva quelques mutilations. Lors du rétablissement du culte, elle fut solennellement réintégrée à son ancienne place et reçut de nouveau les hommages des pieux pèlerins. Enfln, elle a disparu il y a quelques années. Le sacristain qui m'a fourni ces détails en 1869, m'a assuré qu'à Ceton le culte du bon Saint Criard avait définitivement cessé.
Mais il s'est maintenu scrupuleusement dans d'autres localités jalouses de ne rien perdre des usages du passé et Hé conserver intact tout ce qui peut contribuer à asstirer riufl^uence du catholicisme. L'Église de I^ Gaud'iine. à 4 kilomètres de Nogent-le-Rotrou, possède un Saint Criard dont la vogue surpasse celle dont a joui jadis son confrère de Ceton. Derrière le maltre-autel est une atatue de plâtre; elle représente un homme de grande*Jr naturelle ; il est debout; il porte un costume cham-
pêtre; à son cou est suspendu un cornet à bouquin; à ses pieds est un mouton qui indique sa profession de berger. Ce qai caractérise ce personnage, c'est que d'une plaie au ventre sortent ses boyaux enroulés comme une fraise de veau, sa figure exprimant la douleur est élevée vers le ciel, comme s'il implorait le soulagement de ses maux; il a la main gaucbe appuyée sur la poilrine. Il n'y a ni relique ni inscription. C*est là le fameux Saint Criard\ il a pour propriété d'empécber les enfants de crier. Toutes les nourrices viennent de plus de six lieues à la ronde lui apporter leurs nourrissons, et font dire un évangile, ainsi que l'atteste H. le docteur Brocbard, dans son excellent ouvrage sur la mortalité des enfants nouveaux nés.
On trouve encore le même Saint, avec les mêmes attributs, dansl'église de Cou^onges(Ome} : sa statue, qui est fort grossière, est placée au-dessus du banc d'œuvre; les boyaux lui sortent du corps. Les pèlerins mettent une chemise au bout d'un bâton, la font toucher à la statue, et font porter cette chemise pendant huit jours à l'enfant pour lequel on fait dire un évangile.
Ce Saint a encore pour attribut de guérir de la colique. Il est étrange que l'on s'adresse dans ce but à un individu dont les intestins étaient en si mauvais état, et qui, n'ayant pu se guérir lui-même, devait être fort peu capable de guérir les autres. La vue de son horrible infirmité devrait suffire pour éloigner de lui toute confiance. Mais la foi, comme on sait, n'a rien de commun avec la logique.
" ■ Quant à l'assistance qu'on attend de lui pour les enfants, il est pénible d'avoir encore ici à constater les funestes^ efiéts de le^ superstition. L'enfant ne crie que
parce qu'il souffre et qu*il n'a pas d'autre langage pour le faire connaître. On doit donc chercher la cause qui le fait souffrir, afin d'y porter remède. Mais il est bien plus simple d'accomplir un pèlerinage et de faire dire un évangile. On croit alors s'être acquitté de toute responsabilité, on s'en remet à Saint Criard; puis on ne s'inquièle nullement du reste. Si l'enfant continue de crier, si un ausii grand Saint que Criard y perd son latin, c'est qu'il n'y a pas de secours possible; et alors on laisse l'enfant devenir ce qu'il pourra. On est ainsi amené à négliger les soins qui auraient pu le sauver; on n'appelle pas de médecin, ou l'on ne le fait venir que quand le mal est devenu mortel.
On ne saurait donc trop fortement condamner ces usages stupides, auxquels le clergé s'associe et dont il lire parti.
Sous le rapport de l'esthétique, il h'y a rien de plus dégoûtant que cet ignoble Saint; et Ton se demande quel motif a pu déterminer à faire une semblable exhibition. C'est à soulever le cœur. On voit, par beaui;oup d'exemples, que le laid est en honneur dans le catholicisme (1). Les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture ne sont Jamais l'objet de la vénération des fidèles et attirent à peine leur attention ; on préfère des statues informes, des magots qui rappellent les idoles chinoises et indiennes. Il est probable que Ton a voulu terrifier les adora-
(1) Un des types en ce genre, c'est le sacré cœur inventé ptr Mtrie Altcoqae. Jésns se montre It poitrine ouverte et fait Voir son cœur tu naturel. C'est une exhibition anatomique ; il faut avoir l'habitude de ces sortes de spectacles pour ne pas éprouver des haut-le-cœur à la vue de la fralssure du vivant.
teurs eo leur présentant comme dispensateurs dos faveurs surnaturelles, des êtres affreux dont la vue produit une mystérieuse terreur.
Le Saint dont 11 s'agit a pour véritable nom Mammis. Crtar()(n'estqu*unnompopu]aire(l); maisc'estle seul que connaissent les pèlerins et les nourrices; lenomMammès ne sert que pour la liturgie. On fait son office le 17 août. Les hagiographes nous apprennent qu'il était berger en Cappadoce et qu'il souffrit le martyr sous Aurélien (2). Mais on ne trouve, dans ces biographies, rien qui justifie
la triste spécialité dont il a été gratifié par la cr('<1ulité de la classe rustique. Ils avouent même qu'on ne connaît que fort peu de chose de sa vie et qu*on ne sait même pas au juste quel a été le genre de son martyr; les uns le faisaient transpercer d'un trident, pendant que d'autres sont d'avis qu'il a été lapidé. Mais l'incertitude et l'insuffisance de documents historiques n'arrêtent jamais les faiseurs de légendes, dont l'imagination est toujours prête à remplir toutes les lacunes, à remplacer la vérié par des fictions. Les BoUandistes ont reproduit un acte intitulé passion de Mammès, par Godefroy, évêque de Langres, qui ne cite aucun auteur et n'a eu en vue que de glorifier le Saint dont sa cathédrale prétend posséder les reliques. D'après cette pièce, qui n'a aucune valeur his-
(1) Au lieu d'aflùbler un Saint réel d'un nom baroque, on ar.rait pu choisir, pour remplir son office, Saint Crioti, qui figure au martyrologe comme compagnon de Saint Marcou (voir GonEscABD, au !«' mai, t. IV, p. 20). Ce choix aurait été d'autant plus satisfaisant, que le mot crïou désigner dans le langage populaire, un enfant acariâtre, qui crie continuellement et sans motif légitime.
(3) GoDESCARD, Vies des Saints. — Baiuet, t. il, col. 206. — Les BouAMOisTES, 1. 111, d'août. Il est le patron de la ville de Langres.
torique, un tyran noramé Alexandre a fait souffrir des supplices fort variés à Maramès qui se tirait d'affaire miraculeusement : jeté dans une fournaise ardente, il n'en était nullement incommodé; livré aux bêtes féroces, elles venaient lui lécher les pieds. Enfln, le tyran, transporté de colère, saisissant à deux mains un trident, le lui enfonça dans le ventre (p. 425); le S^aint serra de ses mains ses entrailles qui se répandaient hors du corps, sortit de l'amphithéâtre sans que le tyran y mit aucun obstacle, parcourut deux stades, tenant toujours ses entrailles, et enfin alla s*affaisser dans une caverne où il mourut. Ces circonstances fabuleuses de sa mort expliquent la façon dont on le représente.
LES SAINTS MALIFIGIANTS
Dans les anciennes religions, les dieux sont considérés comme disposant de toutes sortes de fléaux et notamment comme auteurs des maladies ; en agissant ainsi, ils obéissent, soit à un sentiment de justice, soit à des passions semblables à celles de l'homme, telles que la vengeance, soit même à des caprices inexplicables et dont ils n'ont pas à rendre compte aux faibles mortels.
Dans Ylliade { ch. I ), Apollon, pour venger l'injure faite à son prêtre par Agamemnon , lance la peste contre l'armée des Grecs. — Dans la mythologie indienne,
les maladies sont -personnifiées, ce sonl aulani de divinités : « Takman (la peste) va visiter les lointains Vablikas; fais ta proie, si tu le yeux, du Coudra; tu peux , les torturer tous et les anéantir... Takman, avec ton frère Balftsa /la colique) et ta sœur Kàsikà (la toux), avec ton neveu Panan (la gale), va visiter le peuple ennemi (1). » — « La déesse Febris (la fièvre) avait trois temples à Rome. Valère Maxime (II, 5) dit qu*on y déposait des médicaments qui avaient été appliqués sur le corps des malades. On adorait aussi à Rome la déesse Méphitis et la déesse Clusina, pour se préserver des effluves des marais et des égouts ; on leur avait élevé des temples dans la capitale du monde (2). »
Uans l'Ancien Testament, Jehovah envoyé fréquemment aux hommes des maladies. Ainsi, le roi d'Egypte s'étant disposé à prendre pour femme Sara, qu'il croyait libre et qui était l'épouse d'Abraham, Dieu frappa de très-grandes plaies ce prince et toute sa famille (Gen., XII). — Le vertueux patriarche Abraham continuant, dans ses voyages, de faire passer Sara pour sa sœur afin de s'attirer des largesses, il arrive qu'Ablmelech, roi de Gerare, voulut l'épouser. Jehovah, courroucé de cette faute bien involontaire) sévit contre toutes les femmes de la famille du roi, dont il... conclusit vvlva$ (t6td., XX). — Moïse ayant demandé à Pharaon la permission d'emmener les Israélites hors de l'Egypte, Dieu endurcii le cœur du roi, de manière à rendre son refus inévitable (Exode, IV, 21; VII, 3, 13 ; VIII, 19 ; IX, 12, 13 ; X, 1,
(1) AtharvorVéda, cité par L -A. Habt», la Morale mdépenâanle, S« année, p. 2itt.
(2) Ang. Gaothibr, op. ctl., p. 121.
20, 27; XI, 10 ; XIII, 15; XIV, 4, 8, 17); U puait ensuite de la manière la plus cruelle le peuple de la conduite du roi qui ne faisait que subir les suites fatales de Vendurcmement causé par la volonté divine. — Marie, sœur de Moïse, ayant tenu quelques propos irrévérencieux, fut aussitôt atteinte de la lèpre (Nomb. XII). — ' Les Philistins s*étant emparés de Tarche d*alliance, en sont punis par deux fléaux : une multitude de rats vient causer chez eux des ravages ; tous les hommes sont atteints d'une maladie affreuse, les intestins leur sortent par le fondement et se putréfient ; ils ne se délivrent de ces calamités qu'en offrant à Jéhovah, sur sa demande, cinq rats d'or et cinq anus d'or (I Bois, V, VI). — Sous le r^gne de David, Dieu cause aux Israélites une famine qui dure trois ans, et cela parce que Saiil, vingt ans auparavant, avait tué des Gabonites(II Rois, XXI, 1). — David ayant fait faire le recensement de la population, Jehovah en est courroucé, exige une réparation et laisse au roi le choix entre trois fléaux ; une famine de trois ans, des défaites pendant trois mois, ou une peste de trois jours. David opte pour cette dernière calamité, et il est servi à souhait ; Dieu, tout en épargnant le prince, seul auteur du fatal recensement, envoyé la peste qui fait périr 70,000 hommes (II Rois, XXIV).
Dans le christianisme, on se représente généralement les êtres surhumains comme appartenant à deux classes distinctes et opposées : d'un côté. Dieu, les anges et les Saints, chargés de distribuer les biens; de l'autre, les diables répandant les maux. Mais cette classification est démentie à chaque instant, surtout dans la pratique. Les Saints passent souvent pour causer des calamités ; nous en citerons, au second chapitre de la seconde partie, de^
exemples tirés des annales ecclésiastiques (1). Une faut donc pas s*étonner que Topinion populaire ait précisé ces idées, ait considéré plusieurs Saints comme présidant spécialement à certaines maladies qu'ils envoyent à qui leur plaît, et qu'ils se chargent ensuite de guérir quand on les implore.
De là vient que beaucoup de maladies sont désignées sous les noms des Saints qui passent pour en être les auteurs; c'est ce qu'on appelle des maux de SaiiUs. Ainsi il y a :
La danse de Saint Guy (chorée),
Le mal de Saint Lain,
Le mal de Saint Éyroult,
Le mal de Saint Main (2),
Le feu de Saint Antoine,
Le feu de Saint Jean,
Le feu de Saint Julien , etc.
(1) Voici un exemple du genre grotesque. Quand on transporta les reliques de Sainte Pbilomène à Mugnano, la précieuse caisse fut déposée avec soin dans une voiture; un prélat, Mgr de Potenza, chargé de l'escorter, s'assit dessus. Il sent à Tinstant une vive douleur dans les jambes. Il se lève inquiet ; la douleur cesse ; il se rassied sur la caisse, la douleur revient plus aiguë. Le fait se renouvelle une troisième fois. Enfin, la caisse fut changée de place et le prélat n'eut plus aucun accès. Tout s'expliqua, La Sainte avait été choquée de ce qu'on l'avait traitée comme un siège vulgaire, et elle s'était vengée de cette incivilité par des volées de coups invisibles.
Voir Vie et miracles de Sainte Philomène, trad. de l'Italien par J. F. B. Amiens, IB35, p. S>)-5S.
(2) Jacques Amyot, dans sa traduction de Plutarque (Traité d'/sis et Osiris, ch. 4) dit que ceux qui boivent du lait de truie sont atteints d'une sorte de lèpre qui ressemble au mal de Salut Main.
Il désigne encore ce môme mal aux Propos de lalle, llv. IV, question 5.
Uunnd on est atteint d'un de ces maux , on doit s'adresser au Saint qui en est cause, aller en pèlerinage au lieu où ii a établi le siège de son influence, lui adresser des prières pour fléchir son courroux et pratiquer le cérémonial le plus propre à lui plaire, allumer des cierges en son honneur, se faire dire des éyangiles devant sa châsse ou sa statue, faire des neuvaines, etc.
Il y a, dans la classe inférieure, des gens qui font métier de voyager, c'est-à-dire d'accomplir tous ces rites pour le compte des personnes qui ne peuvent le faire elles-mêmes. Ces individus sont toujours en course pour aller d'un sanctuaire à lautre, et se font ainsi un revenu du salaire payé par les malades. 11 est entendu que les dé volions faites ainsi par procuration sont tout aussi efficaces que si elles étaient faites par la personne intéressée. Un croit même qu'il y a avantage, parce que ces voyageurs sont familiers avec les Saints et se font mieux écouter.
Us rendent encore un autre service très-apprécié, c'est de pouvoir, à première vue, indiquer au malade quel est le genre de son mal, quels sont les Saints qui l'ont causé, et à quels sanctuaires il faut aller pour en obtenir la gpérison.
On peut voir, à ce sujet, des renseignements fort curieux dans la procédure suivie, en 1864, devant le tribunal correctionnel de Chartres, contre les époux Neveu, accusés d'escroquerie, et auxquels on ne reprochait que les pratiques dont nous venons de parler. Il a été entendu, dans cette affaire, un nombre considérable de témoins, tous fermes croyants, et qui, bien loin de se plaindre d'avoir été dupés, proclamaient leur reconnaissance pour les accusés, et attribuaient leur guérison à l'emploi des
moyens indiqués par ceux-ci. La consuLlation connmen'çait ordinairement par cette formule : « Vous êtes atteint
de » Suivait, sur une colonne, la liste des Saints dont
le malade était atteint, et en regard, sur une seconde colonne, l'indication des églises ou sanctuaires auxquels il fallait aller faire des prières. Certains malades étaient atteints de quinze Saints^ c'est-à-dire que ces quinze Saints avaient concouru au mal, en apportant chacun son contingent de maléfices.
Le défenseur soutint que les accusés étaient irréprochables, qu'ils s'étaient bornés à conseiller, d'abord la foi et la prière (ce qui est on ne peut plus orthodoxe); puis des pratiques autorisées et recommandées par le clergé; qu'i{s n'aient fait que guider les consultants sur le choix des 'Saints à Invoquer, en se conformant à la notoriété sur les vertus attribuées aux divers Saints et aux divers sanctuaires; qu'ils ne s'étaient chargés d'exécuter les pèlerinages, que dans les cas où les consultants avaient déclaré ne pouvoir les faire eux-mêmes; qu'ils avaient ponctuellement accompli tous ceux dont on les avait chargés ; qu'en définitive, on ne pouvait les condamner sans condamner l'Église catholique.
Malgré cette défense très-habilement présentée, ils ont été condamnés à causes de circonstances étrangères au fon.d de la question qui nous occupe, notamment parce que le tribunal a reconnu que la femme avait paru s'attribuer une certaine lucidité dans la divination des genres de maladies.
Mais il est à remarquer que les témoins entendus appartenaient à des localités très-diverses et étaient unanimes à reconnaîire la réalité du système en vertu duquel procédaient les époux Neveu, et que ces gens agissaient
en yerlu de croyaoces répandues et accréditées dans le milieu où ils ont été élevés. On peut donc en conclure qu'une grande partie de la population admet ce rAle des Saints; et elle y est autorisée par la tradition ecclésiastique.
XKIV
LES TOUCHBURS
D'après une croyance populaire, répandue surtout dans les campagnes, il est admis que certains hommes jouisbeut du privilège de guérir, par leur contact, quelques maladies, notamment les entorses, les écrouelles, les dartres. Ces hommes, bien entendu, ne se distinguent du commun des mortels par aucun signe physique ; on n'allègue, en leur faveur, aucune intervention miraculeuse qui leur ait conféré des grâces spéciales, des pouvoirs surhumains. C'est l'opinion qui les désigne et les sacre; ou peut-être quelques-uns se posent de leur autorité privée et sont aiceplés par la crédulité publique.
Parmi ces toucheurs^ il y eu a cependant qui forment une catégorie à part et qui tiennent leur prérogative des circonstances de leur naissance. « Plusieurs, dit Thiers (1), croient qu'en France, les septièpies garçons nés de légitimes mariages, sans que la suite des sept ait été interrompue par la naissance d'une fille, peuvent guérir des
(i) Trailé d9t superttiUons, 4« éd., 1741, 1. 1, p. S{09.
fièvres tierces, des fièvres quartes et même des écrouelies, après avoir jeûné trois ou neuf jours avant que de touciier les malades. » Ce septième garçon s'appelle un marcou; ce nom vient de ce que Saint Marcou est célèbre par sa spécialité de guérir des écrouelles(l).
Cette opinion subsiste encore, et il y a aujourd'hui des marcoHS auxquels recourent les scrofuleux. On nous a cité un beauceron né dans ces conditions et qui n'avait nullement de disposition à jouer le rôle de marcou : mais il fut sollicité avec tant d'instance par les malades qui venaient recourir à son ministère, qu'il céda par complaisance et se prêta à accomplir le rituel traditionnel , c'est-à-dire à toucher les malades aux parties lésées, en faisant des signes de croix.
Nous n'avons pas besoin de dire que ces pratiques ne produisent rien. Mais les insuccès ne corrigent pas les croyants de leurs manies superstitieuses. Les opérations du marcou valent tout autant que les pèlerinages et les neuvaines, dont l'usage se perpétue, malgré les innombrables déconvenues.
Tbiers condamne fortement les toucheurs et considère même leurs procédés comme empreints ou au moins suspects de magie. Pourtant, il fait exception en faveur des rois de France, qui, jadis, guérissaient par leur attouchement les écrouelles. Le spirituel curé attaquait toutes les superstitions qui n'étaient pas revêtues de la consécration de l'Église ; mais, en homme prudent, il s'inclinait devant une sottise où était intéressée la dignité royale.
(1) C'est surtout à Corbigny (Nièvre) qu*on va l'implorer en pèlerinage.
Il y a des gens qui ont la spécialité de guérir du mal d*éeharpe , mal dont nous regreltous de ne pouvoir donner une déflnition exacte, mais qui se manifeste surtout par des tumeurs. Celui qui en est atteint» va trouver Vhomme à la hache^ doué, par un privilège de naissance, de la vertu de guérir ce mal. Le guérisseur accomplit certains rites bizarres ; il touche de son pied droit nu le pied gauche nu du malade ; il saisit une hache et fait trois fois le simulacre d'en frapper le siège dû mal ; il brandit la hache au-dessus de la tète du malade, puis il touche la tumeur ; enfln, il prescrit prières et neuvaines. Cette dernière circonstance prouve que ce rituel n*a rien de diabolique ni de magique , et que ceux qui l'employent, entendent bien demeurer attachés à la foi orthodoxe.
LE SACRIL1Ê0E DE BROU on
GOMMENT s'Élaborent les miracles
En 1S31, M. Dauvencau (Jacques-Martin), acquéreur d'un office d'huissier à Brou, revenant de la chasse avec un de ses amis, s'arrêta au carrefour de la route de Yèvres, où se trouve un calvaire ; par une sorte de bravade, il déchargea son fusil dans la direction au grand Christ attaché à la croix. Comme il était à une distance assez considérable et que le fusil n'était chargé qu'à
petit plomb, aucun projectile n'atteignit le Chriiif, ainsi qu'on s'en assura le lendemain. Mais Douveneau s'était vanté d'avoir tiré sur le Christ, les gens pieux étaient scandalisés et se disaient que bien certainement la vengeance divine ne tarderait pas à punir ce sacrilège. Tout ce qui pouvait lui arriver de malheureux, était d'avance caractérisé de châtiment providentiel. Peu de temps après, il eut à souffrir, pendant cinq à six semaines, d'un rhumatisme aigu; il ne peut réussir à se faire agréer comme huissier; enfin, longtemps après, ses habitudes d'ivrognerie amenèrent le dérangement de ses facultés, et, en 1842, il fut admis à l'hospice d\iiiénés d'Orléans, puis transporté à celui de Bonneval, où il se trouvait encore en 1869 (1). Voilà toute la série de ses infortunes réelles. Mais des événements aussi simples ne pouvaient suffire aux hommes de Dieu , qui avaient annoncé une punition éclatante, un dénouement à grand spectacle. On se chargea de suppléer à la vérité par la fiction, de manière à présenter comme réalisées les prédictions sinistres qui avaient eu lieii. 11 se forma des récits merveilleux, qui présentent entre eux de grandes divergences. Nous allons les rapporter en suivant la marche ascendante 'du surnaturel.
Il parut un petit écrit, de la classe de ceux qu'on appelle vulgairement canards^ de l'imprimerie de Garnier, de Chartres , intitulé : ce Récit d'un événement terrible^ arrivé U lundi gras 5 mars 1832, à Brou, département d^Eure-et'Zoir. — Punition d'un profanateur. — Prix : 5 sous. »
On y raconte qu'un huissier qu'on ne nomme pas,
(1) J'ai uae leUre du médecin de l'établissement qui le constate.
après avoir tenu* des propos blasphématoires, tira avec rage un coup de fusil qbi atteîgnil le Christ au côté drpil. Peu de temps après, cet impie fut frappé par la peine du talion : « Une douleur affreuse se fait sentir à son côté droit, dans la place même où le coup de fusil a frappé notre Sauveur. En vain, les médecins appelés pour le secourir emploient tous les remèdes imaginables; ils lui déclarent que Dieu seul peut le sauver (1). * Heureusement pour ce pécheur, Dieu arrive sous la forme de M. le curé, l'amène h confesser sa faute et lui octroyé l'absolulion avec la guérison. Une complainte naïve reproduit toute cette histoire.
Dans le second récit, la vengeance est plus étoffée et l'expiation plus solennelle. Voici ce qu'on lit dans le numéro du 7 mai 1832, du Journal des villes et cam^ pagnes, organe accrédité du clergé:
« Un huissier de la ville de Brou (Eure-et-Loir) déchargea son fusil sur le calvaire de ce lieu. A Tinstant même, les douleurs les plus aiguës le saisirent dans la partie du corps correspondant à celle où le plomb avait frappe l'image du Rédempteur. Toutes les ressources de l'art furent impuissantes; il succomba. Il conjura le Seigneur avec instance de lui pardonner; espérons qu'il aura obtenu grâce et miséricorde.^ » Cette narration a été textuellement reproduite par le R. P. Huguet, mariste, qui a quelque te;inps habité Chartres, dans son livre intitulé : Terribles châtiments des révolutionnaire$ mnetnis de VÈglise (p. 294).
(1) Voir le liTre curieux de M. Gaiitiicii« intitulé : Histoire (te Vinu^ gerie populaire et des cartes à jouer, à Chartres (I tol^. in-Al* Chartres. 1809), p. 383 et sulv.
On voit combien les faits sont dénaturés, comment on fait mourir en 1832 un individu qui vivait encore en 1869. Il s'agissait d'émouvoir les âmes candides en leur montrant le Dieu vengeur punissant de peines effroyables celui qui ose s'attaquer à l'auguste simulacre. On voulut quelque chose de plus saisissant, de plus propre h inspirer la terreur. On imprima un canard que je n'ai pu me procurer, mais dont Teiistence m'a été attestée par une personne très-honorable de Brou. Il y a une narration pathétique, ornée d'une image représentant l'aventure épouvantable et suivie d'une complainte pour en perpétuer le souvenir, ad perpetuam rei memoriam. Voici comment la chose y est racontée.
Au moment où le scélérat tira son coup de fusil, la terre s'ouvrit pour l'engloutir, et il fut enterré jusqu'au cou; on ne voyait plus que sa tête au-dessus du sol. Le malheureux, en proie à d'horribles souffrances, implorait h grands cris qu'on vînt à son secours. Les voisins accoururent avec des pioches pour déblayer la terre qui l'enserrait comme dans un étau. Mais leurs efforts furent impuissants; le sol était plus dur que le roc, et aucun outil ne pouvait l'entamer. On comprit que les moyens naturels étaient insufflsants et qu'il fallait recourir à l'ordre surnaturel. On alla chercher M. le curé, et on le supplia de venir au secours du patient. Le pasteur s'empressa de prêter son saint ministère, mais il fallut trois processions. La première, précédée de la croix, était composée du clergé et des congréganistes ; elle fut sans effet. La seconde avait, oulre la croix, la bannière et le goupillon ; on employa l'aspersion d'eau bénite : rien ne fut encore obtenu. Enfin, à la troisième, il y eut la croix, la bannière et le Saint-Sacrement. Dès que les
oraisoDs furent terminées, le coupable flt amende honorable, exprima à haute yoix son repentir, et alors l'abîme lâcha sa proie.
Ces trois variétés du même conte ont circulé dans lé monde dévot, ont été colportées au loin, ont ému les bons campagnards qui mettent tout cela sur la même ligne que la vie des Saints. On a beau objecter que le héros de l'aventure est vivant et sain au moins de corps , les bonnes gens n'écoutent rien. Ils ont lu, soit Tun des petits écrits avec complaintes, soit le Journal des villes et campagnes, soit (ce qui est plus grave) le livre du R. P. lluguet; ils y croient dur comme fer, ils répandent la narration, la tradition se forme et acquiert une force invincible. Dans peu de temps, il y aura* des tableaux représentant cette histoire lamentable, qui prendra rang dans les annales ecclésiastiques. Notre protestation (Ij n'y fera rien ; elle ne pénètre pas dans le public spécial des lecteurs du P. Huguet, et elle est d'avance frappée de la défaveur qui s'attache à tout ce qui vient des librespenseurs. Le miracle fait son chemin, et voilà comment on façonne Thistoire pour la plus grande gloire de Dieu et l'édification des pauvres d'esprit.
(1) Elle a para, pour la première fois, dans le Glaneur d'Eure-et" Loir, ii« du 21 féTrier 1860.