‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 15 sur 36 · ÉTAT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA QUESTION

C'est une bien triste histoire que celle de la sorcellerie. Cette affreuse extrayagance a égaré les esprits, a fait couler bien des larmes et bien du sang, a été la cause de longues et atroces persécutions. La doctrine religieuse, qui a inspiré toutes ces horreurs, doit en porter la responsabilité. On ne peut, sans frémir, se reporter à ces époques de ténèbres, où le plus honnête homme du monde était exposé, sous le prétexte le plus futile, à une accusation de sorcellerie, était séquestré, torturé, privé de toutes les garanties, condamné à des supplices atroces et noté d'infamie. Ce fui Louis XIV, qui, par son ordonnance mémorable du 26 avril 1672 (1), a eu Thonneur de mettre On à ces procédures exécrables, qui étaient la honte de l'humanité. Dès qu'on cessa de poursuivre les sorciers, si nombreux jusqu'alors, ils disparurent comme par enchantement; la terreur qu'ils répandaient se dissipa. C'était uue folie épidémique, que la persécution alimentait et que l'indifférence de l'autorité publique sufflt pour éteindre.

Cependant, des croyances séculai es ne se déracinent pas au commandement du législateur : repoussées par les classes éclairées, elles se conservent chez les popula*

(I) Voyei MRiiJif > Héperloiredejuriiprud&nce,\'* Sorcellerie.

lions ignorantes. Chaque Jour, elles perdent du terrain, à mesure que se propage l'instruction. Mais il se trouve encore des groupes nombreux où se transmet le dépôt des vieilles erreurs. Ces traditions funestes sont malheureusement entretenues par l'enseignement religieux qui ne peut abandonner aucune de ses décisions dogmatiques et qui n'a jamais cessé d'affirmer la réalité de la diablerie et de la sorcellerie. La philosophie du dernier siècle a porté de rudes coups à ces croyances, les a ridiculisées et frappées d'un tel discrédit que bien des auteurs ecclésiastiques s'efforçaient de les reléguer dans l'ombre, et, sans les répudier explicitement, consentaient, pour ainsi dire, à les laisser tomber dans l'oubli. . .Mais le parliqltramontain,ennemi des accommodements et des demi-mesures, a voulu faire revivre le moyen âge; le Diable a retrouvé de fougueux apologistes qui, surtout à l'occasion des prétendues merveilles du spiritisme, ont repris toutes les anciennes théories concernant l'action du Diable et les moyens de le combattre.

On a revu les possessions et les exorcismcs. Un écrivain orthodoxe , dont les œuvres sont louées et patronées par le clergé, M. deMirvillc, approuve hautement, dans le passé, les procès de sorcellerie, et notamment ia condamnation de Tintortuné Urbain Graudier; il gourmande sévèrement les autorités civiles ei ecclésiastiques, leur reproche leur inaction en présence de ce qu'il appelle les œuvres sataniqucs, et demande instamment qu'on poursuive les nouveaux sorciers dont le nombre, suivant lui, est immense, car il y comprend tous les magnétiseurs, somnambules, spiritistes et tourneurs de table (1).

(1) Voir son Traité des esprits et de leurs manifestatlms fluidiques.

Le V, Pailloux, jésuite, s'éloune de rimpuuilé de tous ces suppôts de démons; il glorifie. rinquisitioD, dont il appelle le retour de tous ses vœux ; et voici comment il s'exprime sur les procès de sorcellerie : « Je ne vois pas, quant à moi, qu*il y ait plus de mal, en écartant mille autres raisons que je pourrais faire yaloir, à condamner un sorcier au fagot, qu'à fusiller, dans une place assiégée, un traître qui entretient des intelligences avec Tennemi (1). »

Il ne faut pas s*étonnèr si ces productions malsaines font revivre des croyances qui tendaient à disparaître et des pratiques qui semblent un hideux anachronisme au milieu de la civilisation moderne.

En 1868, les journaux ont publié des faits étranges qui se sont passés dans les campagnes. Des paysans ont vomi des injures et des menaces contre les prêtres, qu'ils accusaient d'avoir, par leur pouvoir magique, causé une foule de calamités. Voici, entre autres, ce que rapporte La Guienne , feuille royaliste pt cléricale : f L'année dernière, à la suite d'un violent ouragan, la grêle ravagea les vignobles et les récoltes du Blayais. Gh bien 1 les paysans de Donnezac mirent tout simplement sur le compte du curé les désastres dont ils venaient d'être frappés. Que disait-on, en effet, dans la commune? Que, pendant l'orage, M. l'abbé Séraphin se promenait à travers les nuages, tenant une marmite remplie d'eau et qu'il ne cessait de remuer. Quand il étendait la main à droite, il grêlait à droite; quand il retendait à gauche, il grêlait à gaucbe. En un mot, le curé passe pour sorcier. »

En apprenant de pareilles manifestations, on éprouve

(\) U àiagnéU$me, le Spirilitfne et la Poisession, p. 378.

un sentiment de tristesse et de dégoût ; on se demande 'comment il y a^ en France, des populations aussi arriérées. On voudrait connaître les localités où persiste encore cette lèpre léguée par la barbarie.

Le département d'Eure-et-Loir peut compter parmi ceux où règne le bons sens. Les croyances religieuses y ont beaucoup baissé ; les paysans beaucerons sont, à cet égard, fort tièdes, la plupart même indifférents, ils pratiquent peu; il ne leur reste qu'un attachement routinier à certains usages et aux principales solennités de l'Église.

Demandez-leur s'il y a encore des sorciers dans leur yillage, si l'on y croit aux sorts, aux revenants : ils s'empresseront de vous répondre que tout cela est oublié, que ce sont là de vieilles folies, pour lesquelles les nouvelles générations n'ont que du dédain. Mais si Ton veut bien juger l'état des esprits, il ne faut pas s*en rapportera ces déclarations. Il faut varier la forme des questions et surtout interroger à propos, à Toccasion de faits qui soient de nature à amener des éclaircissements. Cette enquête demande de la patience et dé la sagacité. En procédant adroitement, on parvient à reconnaître que les superstitions dont il s'agit comptent encore de nombreux adhérents. Heureusement, elles n'y exercent plus, comme autrefois, une influence durable et funeste. On ne s'en préoccupe pas dans le cours ordinaire de la vie; mais, de temps en temps, elles reparaissent. Ainsi, bien des gens croyent encore que le prêtre a le pouvoir d'éteindre les incendiestau moyen de paroles magiques, et qu'il peut, par un modetsemblable, causer des incendies et d'autres fléaux. On croit aussi qu'il existe des sorciers, c'est-àxlire des hommes qui, par un pacte avec les démons, se

procurent ud pouvoir surnaturei et l^employent le plus souvent pour nuire. Ces hommes pervers passent pour jeter des sorte, pour envoyer des maladies et même la mort aux hommes et aux bestiaux. Mais on les employé aussi pour dés œuvres de bienfaisance. Par exemple, il y a des vaches rétives qui ne veulent pas se laisser traire : on fait venir un sorcier qui passe la main sur le dos de la bête, prononce des paroles et fait cesser sa résistance. En .cas d'incendie, souvent les besliaux ne veulent pas sortir de l'étable embrasée : on appelle un sorcier qui n*a qu'un mot à dire pour se faire suivre des animaux, devenus subitement dociles à sa voix.

Toutes ces croyances sont en décadence et s'affaiblissent de jour en jour. Mais ce serait s'abuser que d*en nier l'existence.

Nous allons citer quelques exemples, tous appartenant à la génération contemporaine. Puis, nous rechercherons la véritable cause dû mal et, par conséquent, quel est l'ennemi à combattre.

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