FAITS
I. En 1839, à Nogent-le-Rotrou, une grêle affreuse ravagea le pays et détruisit la majeure partie des récoltes. Les paysans attribuèrent ce sinistre aux curés. Comme je cherchais à combattre cette opinion déraisonnable, un fermier m'assura qu'un de ses voisins avait vu, de ses
yeux .YU, un curé perché sur les nuages et yersant la grêle. Le campagnard irrité tira un coup de fusil dans le nuage, et aussitôt Ton vit tomber à terre un corbeau mort, frappé d'une balle. C'est que le curé, s'étant senti blessé mortellement, s'était subitement métamorphosé en corbeau pour sauver l'honneur de la corporation.
II. Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, les curés du canton de Thiron avaient Thabitude de se réunir en conférence le premier dimanche de chaque mois. Ces assemblées causèrent dans la population une vive anxiété ; on n'en parlait qu'avec effroi. On se disait que les prêtres machinaient ensemble des moyens magiques de produire toutes sortes de calamités; on assimilait leurs réunions au sabbat des sorciers, et comme il ne manque jamais d'arriver quelque malheur grand ou petit, soit qu'un animal domestique meure accidentellement, soit que le lait tourne ou qu'une per;sonne tombe malade, tout cela était mis sur le compte de ces maudits curés, auxquels on attribuait un pouvoir surnaturel et la volonté permanente d'en faire usage pour nuire. Les prêtres, informés de ces rumeurs si* nistres, qui commençaient à devenir menaçantes, furent obligés de renoncer à leurs conférences. C'est de l'un d'eux que je tiens tous ces faits.
III. En 1848, aussitôt que la nouvelle de la révolution de février fut connue dans la commune de Combres, plusieurs habitants se réunirent et formèrent le projet d'exécuter aussi leur révolution locale. Si la France était souveraine, la commune devait l'être aussi. La France avait renversé un gouvernement qui lui déplaisait, la com-
mune avait à se débarrasser de son curé. Cepeudèiit, on drui devoir y mettre des formes polies. Des délégués vinrent lui faire sommation de déguerpir sur-le-champ, déclarant que, faute par lui d'y obtempérer, les paroissiens étaif'nt décidés à Texpulser à coups de fourche.
Je venais do prendre possession de l'emploi de souscoiQmissaire du Gouvernement provisoire pour l'arrondissement de Nogent'le-Rotrou. Je fus informé de ce qui se passait à Combres. Je m'y rendis pour assurer le maintien de Tordre et protéger au besoin le curé contre toute tentative de violence; il avait droit, comme tout citoyen, à la garantie des lois. Je ils des démarches actives pour m'informer des griefs élevés contre lui, et pour amener l'apaisement de l'irritation et le rétablissement de la concorde.
Les principaux magistrats de la commune, bien loin de chercher à calmer l'effervescence, étaient à la tète de Tinsurrection. J'eus avec eux plusieurs entretiens: je leur représentai en vain que M. Simon, leur curé, était un homme excellent, doux, tolérant, obligeant, en un mot le pasteur tel qu'ils pouvaient le désirer, et qu'on n'avait rien à lui reprocher. Ils refusaient de s'expliquer et persistaient dans leur demande d'expulsion. Enfin, l'adjoint , dans une entrevue particulière , finit par m*avoucr le secret qu'on avait refusé de me communiquer :
« Ce que nous reprochons, dit-il, à M. Simon, c'est qu'il fait les processions à gauche. > Je ne pus retenir un éclat de rire. « C'est bien là, répondis-je à l'adjoint. Gros- Jean qui veut en remontrer à son curé. S'il s'agissait de culture et de bestiaux, vous pourriez 'en savoir plus que lui. Mais, en fait de rituel et de liturgie, c'est 'son
affaire. À chacun son métier. Au surplus, que vous importe que les processions se fassent à droite bu à gauche ? N'est-ce pas jus yert ou vert jus ?» Le bonhomme eut bien de la peine à lâcher le fin mot: a Les processions à gauche, voyez-vous, dam I on dit que ça fait mourir le monde plus vite.
<K — - Allons donc! Vous ne croyez pas à de pareilles sornettes? » '
« — Hum I II y en a irében qui VcreyenU »
Je parvins à maintenir ce bon curé; les émeutiers se calmèrent et parurent renoncer à leurs mauvais desseins contre lui. Mais je ne pus m'assurer si l'on a répudié complètement la croyance à la vertu maléficiante des processions à gauche,
IV. En 1867, au mois de juillet, M. Gouache, curé de Laloupe, était dans son église occupé à confesser. Entre un homme agité, paraissant en proie à une vive émotion, qui ouvre précipitamment la porte du confessionnal et demande à se confesser de suite. Le curé l'invite à attendre son tour, jusqu'à ce qu'il ait terminé avec la personne qu'il était occupé à confesser. Au même instant, l'inconnu porte au curé un violent coup de couteau dans le ventre et se retire tranquillement. Le malheureux prêtre porte la main à la plaie pour arrêter l'effusion du sang et parvient à gagner péniblement le presbytère. Mais à peine y estil entré, qu'il tombe mort.
La nouvelle se répand rapidement dans la ville; la population consternée exprime ses regrets, des clameurs s'élèvent contre l'assassin ; on le cherche, on va explorer les lieux publics. On trouve dans un café un homme dont les vêtements étaiept ensanglantés.
c — C'est voas, lui dit-on, qui avez tué M. le curé ? .
« — Oui, répond cet homme avec calme, il le ftUlait. . On m'a jeté, il y a trois ans, un sort dont je souffre horriblement. J'ai pensé que ce curé devait avoir le pouvoir de lever ce sort. C'est pour cela que je lui ai demandé de . me confesser. Il n'a pas voulu. Alors, je l'ai tué pour que , sa mort me délivre du sort., » ; .
Cet homme, nommé Rousseau, a été arrêté. Après une instruction judiciaire , on le considéra comme fou, > car il ne fut pas mis en jugement. Sa folie homicide a été causée par sa croyance à la sorcellerie, et le pauvre curé a été victime des doctrines qu'il avait prichées. ,
y. Un curé du canton de Laloupe, nommé Deslouchcs, ayant subi une condamnation en police correctionnelle pour excitation à la débauche de mineurs, fut interdit à 8aeri$. Il chercha quelque industrie qui pût le dédommager de la perte de son emploi. Il exerça d'abord le > commerce de coquetier j c'est-à-dire de marchand de> volailles et d'œufs. Ses affaires n'ayant pas prospéré, il > s'établit sorcier^ et, pendant plusieurs années, il trouva dans cette profession d'assez jolis bénéflces, ce qui prouve < combien est encore répandue dans les campagnes la' crojrance à la magie. Il finit par être poursuivi pour escroquerie devant le tribunal de police correctionnelle • de Nogent-le-Rotrou. Les débats de ce procès contien- ' nent des épisodes curieux qui peuvent donner une idée des procédés de sorcellerie et de la crédulité des populations.
Un jour, un ouvrier ayant perdu ses outils, vint trouver ' Destouches et lui demanda de les lui faire retrouver. Le sorcier commence par lui faire donner 5 francs et
annonce avec assurance qu'il va faire une opération magique dont Teffet est infaillible, et que le lendemain, sans faute, le voleur viendra de lui-même rapporter les outils; sans quoi, il sera victime du grand dragon rouge^ qui lui tordra le cou. L'ouvrier attend avec confiance le résultat. Un jour, deux jours, trois jours se passent: les outils ne reparaissent pas. Le sorcier avait cependant bien joué son jeu : il avait compté que l'ouvrier irait partout répéter le propos et les menaces du sorcier, que le bruit en parviendrait aux oreilles du délinquant qui, effrayé, s'empresserait de restituer les objets volés, afin de ne pas tomber sous les griffes du dragon rouge. Hais il se trouva que le voleur était de ceux qui craignent plus les gendarmes que les êtres infernaux. Ce fut donc une déconvenue qui ébranla le crédit de Destoucbes.
Peu de temps après, il fut consulté pour une affaire de sentiment. Deux jeunes gens s'aimaient tendrement et désiraient se marier ; mais le père du galant était un homme positif, qui s'opposait au mariage parce qu'il trouvait que la jouvencelle n'était pas assez riche pour entrer dans sa famille.«Nos amoureux vont trouver Destouches qui , après avoir perçu une rétribution de 10 francs, promet de faire jouer ses batteries pour vaincre la n&sistance du paysan. Celui-ci reçoit le lendemain, par la poste, une lettre portant le timbre de Laloupe; elle était datée de l'Empyrée et signée de l'unge Gabriel. Ce bon ange employait la douceur et les arguments persuasifs, et assurait au père qu'il avait bien tort de refuser son consentement à un mariage qui ferait le bonheur des deux familles. Comme on ne vit aucun résultat se produire et que le bonhomme demeurait aussi récalcitrant, les amoureux revinrent vers le sorcier, lui
annoncèreDiaTec douleur que son art tnagique était resté sans effet. « Soyez tranquilles, dit Destouches; je yais joaer le grand jeu, et il faudra bien que les choses marchent suivant vos désirs. » Il se fait donner 20 francs, et le lendemain le papa reçoit une lettre qui, cette fois, portait le timbre de Regmatard. Elle était datée du fin fond de l'abîme et signée : La Béte à sept tAes. Ce monstre terrible menaçait le destinataire des châtiments les plus cruels, s'il ne cédait immédiatement au yœu de son fils. La bëte n*obtint pas plus que l'ange; les jeunes clients commencèrent à coniprendrc qu'ils étaient dupes d'un filou.
Dans une autre aventure amoureuse , Destouches réussit mieux. Un cultivateur marié depuis près de deux ans était désolé de la froideur de sa femme qui ne pouvait souffrir ses caresses et s'était toujours refusée à partager le lit conjugal. II racontait ses peines à des amis, à des parents qui n'hésitèrent pas à déclarer que sa femme était ensorcelée, que c'était là la cause unique de sa conduite, et que tout changerait si l'on parvenait ft lever le sort, ce qui ne peut se faire que par un sorcier plus puissant que l'auteur du maléfice. On pensa à Destouches qui, ayant été dans les ordres, devait en savoir ' plus qu'un sorcier vulgaire et même qu'un berger yleilli dans le métier. Il se chargea avec empressement de cette opération et garantit le succès. Il exigea le paiement préalable de la somme de 500 francs. C'était dur, mais ou ne peut payer à un trop haut prix le bonheur. Le mari, pour se procurer cette somme, contracta un emprunt hypothécaire, puis accourut apporter au sorcier le prix par lui demandé.
Destouches déclara qu'il avait besoin d'un entretien
secret avec la dame ; cet entretien dura longtemps. Que s'y passart-il? Quelles manœuvres cabalistiques furent employées ? C'est ce qu'on n'a jamais su et ce qu*on ne saura jamais^ Ce qui est certain, c'est que, le soir même, la femme fut d'une douceur charmante et consentit aux désirs de son mari. Depuis ce jour mémorable, Içs deux époux ont vécu en parfaite intelligence et sont pleins de reconnaissance pour l'habile sorcier.
Hais, parmi ses clients, il y en avait bien peu qui fussent satisfaits. La plupart, comme ceux dont nous avons raconté les mésaventures, se plaignirent amèrement. Il en résulta une information judiciaire; on produisit notamment les lettres datées du ciel et de l'enfer. Le tribunal déclara Destouches coupable d'escroquerie et le condamna à quelques mois d'emprisonnement. Au bon vieux temps, on l'aurait brûlé vif.
VL Une bonne femme d'Ârgenvilliers était occupée à faire du boudin. Entre une voisine dont la venue excite la colère de la maîtresse de maison. Celle-ci, après quelques propos très-aigres, la met à la porte. Après s'être ainsi débarrassée d'une visite importune , elle revient à son chaudron ; mais^ à sa grande surprise, le boudin 9* en était allé en misère ; il n'y avait plus, dans le chaudron, qi^e de l'eau trouble. Nul doute, c'était la voisine qui, par un sortilège, avait fait évanouir le boudin. De là des plaintes très-amères qu'elle fit à toutes les commères du village; la maudite voisine était une sorcière, une embougonneuie ; on appelle ainsi celle qui jette le bougon ou le sort. On assure même que celle qui était ainsi incriminée, s'était vantée de pouvoir faire revenir le boudin, si elle le voulait.
La personne contre laquelle on faisait circuler ces accusations les repoussa, comme'calomnieuses, et}{)'6ur-> suivit devant le tribunal de simple police la femme au boudin. De là des débats qui auraient pu faire le sujet d'une de ces eausei gra$ie$ àoni les hommes de loi s*égayaient jadis, à Tépoque du Carnayal. Le tribunal de Nogent-le-Rotrou jugea, conformément.à ma plaidoirie, < qu'il n'y avait pas de diffamation commise et renvoya de* la plainte la femme au boudin.
On peut rire de ce procès burlesque. Néanmoins, ce* qui résulte clairement du langage des parties et des témoins, c'est que ces gens-là admettaient comme réel . le pouvoir magique de faire évanouir le boudin (1). ; •
(1) Ici rimputation de sorcellerie n'a été qnc comique. Mais sou- ▼ent elle a été horriblement tragique. En Tolci un exemple cité par Merlin, Répertoire de )urisprudence, y^ SorlUége -. «Le 21 novembre 4807, un mendiant nommé François Plet fut arrêté dans la commune ' de Frans, arrondissement de Mayenne, par Josepti Horeau, et conduit dans la maison occupée par la famille de ce particulier. Là, on ; lui reprocha d'aTolr ensorcelé Julien Horean , lequel se trouTalt atteint d'une maladie graTe, et on le somma de le désensorceler. Le malheureux François Plet eut beau protester qu'il ne savait ce qu'on lui voulait dire, qu'il n'entendait rien à la sorcellerie, qu'il lui était Impossible de guérir une maladie dont la cause lui était aussi étrangère qu'inconnue : on lui lia les mains et les pieds, et, dans cet état, on l'introduisit dans un four chaufTé exprès, en lui déclarant qu'on l'y laisserait jusqu^à ce qu'il ait désensorcelé Julien Horeau. On ne Ty laissa en effet que trop longtemps ; il en sortit tout brûlé, et il explira cinq Jours après, dans des douleurs affreuses. De là une procédure en assassinat contre Joseph Horeau^ Anne Letessier, sa mère, Aline ' Horeau, sa sœur, Louis et Éti«nne Horeau, ses frères. Tons furent ' jugés coupables, tous furent condamnés à mort par a^étde la Go\ir de justice criminelle du département de la Mayenne, du ISjulniéoé ; et cet arrêt fut confirmé par arrêt de la Cour de cassation le 19 aoJii suivant. » . ' '
VIL Un aneien curé, que Je ne puis nommer, m'a raconté plusieurs traits de sorcellerie dont il a eu connaissance dans l'exercice de ses fonctions.
Il y avait, dans sa paroisse, un homme bien connu comme sorcier. Mais, bien différent de la plupart de ses confrères, il n'employait son art que pour faire du bien. Quand une maladie contagieuse sévissait sur les moutons, on les lui amenait; il les faisait passer un à un par un passage étroit; il touchait chaque animal en marmottant une formule, et la gnérison était instantanée.
Cet homme, se sentant près de mourir, eut un remords du métier qu'il avait exercé. 11 fit venir le curé et voulut faire une confession publique; on appela les parents et les voisins; en leur présence, le sorcier s*uccusa d'avoir eu avec les démous un commerce réprouvé par l'Eglise, en exprima un vif repentir, et engagea les assistants à ne pas suivre ce mauvais exemple. Il remit au curé tous ses grimoires, en le chargeant de les brûler. 11 reçut Tabsoiution, et en mourant il édifia tout le monde par sa piété.
VIII, Ce même curé a eu connaissance de l'histoiie suivante, qui s'est passée dans une paroisse limitrophe de la sienne.
Un berger, qui exerçait. la sorcellerie,' avait toujours sur lui ses grimoires. L'été, il couchait dans une cabane roulante en bois\ qu'il arrêtait le soir près du parc où les moutons paissaient la nuit. Et il avait soia de s'y enfermer en tirant le verrou à Tintérieur.
Un jpur, on fut étonné de ne plus le voir gardant ses moutons. On l'appela/on frappa à la porte de sa cabane.
Comme on n'obtenait pas de réponse et qu*on n'entendait aucun bruit, on prit le parti de défoncer la porte. On Irouya le berger mort et dans une position bien extraordinaire : son cou avait été tordu de manière qne le visage était tourné par derrière. Il n*avait pu exécuter sur lui-même une pareille déformation; il n'avait pu être victime d'un malfaiteur, puisque le verrou était resté tiré et que la porte étant ainsi ferniée, il n'y avait d'accès possible ni pour les hommes ni pour les animaux. On en conclut que c'était un être surhumain qui l'avait mis à mort; le diable certainement avait occis celui qui, par un pacte impie, s'était donné à lui et avait par là répudié la protection de Dieu.
Cette catastrophe lamentable excita une horreur universelle. On fit venir le maire pour constater Tétat du cadavre. Ce magistrat trouva, dans la paillasse, des livres où le défunt s'était instruit dans son art diabolique ; il les remit à la veuve. Cette femme, qui jusqu'ici était restée étrangère aux machinations de son mari, eut la fathle curiosité de s^initier à ces secrets terribles qui avaient causé sa mort.
Elle prend un des grimoires, y trouve une évocation qu'elle lit à voix basse. Au même instant apparaît le diable appelé par cette formule magique. 11 annonce à la femme qu'il est prêt à la servir, à lui procure^ une foule d'avantages, des trésors, des jouissances ; il ne demande en échange que sa signature sur un papier où le pacte était écrit d'avance. La femme, no voulant pas s'engager à la légère, lit récrit : c'était une renonciation à Dieu et à Jésus-Christ, une inféodation à Satan et à Tenfér; Elle refuse avec énergie. Le diable alors la roue de coups de bâton, la mord, la déchire, lui inflige les tourments les
plilH criiels. Mais rien oe peut lui arracher ni consentement ni signature. De temps en temps, le tentateur suspendait ie supplice et demandait à la femme si eVe était décidée à accepter le marché, promettant alors d'être pour elle aussi doux et bienfaisant qu*il avait été brutal. Rien ne put vaincre sa constance. Ces épreuves affreuses durèrent trois jours entiers. C'était, à ce qu'il parait, le temps dont pouvait disposer l'esprit infernal; n'ayant pu réussir, il abandonna la partie et se retira.
. Pendant ces trois jours, les voisins avaient entendu des plaintes, des cris, des gémissements. Ils avaient bien eu le désir de porter secours à celle qu'on maltraitait si cruellement; mais, craignant qu'il n'y eut des horions à partager avec elle, ils jugèrent qu'il était prudent de s'abstenir. Quand ils n'entendirent plus rien, ils commencèrent à prendre courage et ils se risquèrent dans cette maison où se passaient des scènes si épouvantables. Ils trouvèrent la femme seule, gisante, ensanglantée, couverte de blessures. Elle raconta tout ce qu'eUe avait éprouvé. Le pacte n'y était plus, mais on trouva sur la table le livre encore ouvert à la page de l'évocation. On félicita la femme d'avoir résisté à de pareilles tortures pour conserver sa fidélité au bon Dieu et à la sainte Église, On remit les maudits grimoires à M. le curé* qui en fit un feu de joie. •
IX. Nous avons réservé pour le bouquet une avepture où le diable a été battu à plate couture. Nous l'empruntons à une narration longue et détaillée, qu'a donnée, le journal chartrain VAbeiUe^ dans son numéro 4u 14 mars 1849. Elle a été reproduite par M. de Mirvilie,
daos 80D livre des Esprits el de leurs manifestation», fluir, digues.
M. DoUéans, meunier àGaubert, commune de 6uillon« . ville, s^aperçut de la disparition de quelques boites de foin ; il y eut chez lui un commencement d'incendie. Sa ^ domestique» nommée Âdoipliine Benoit, penea que ces . méfaits avaient pour auteur un nommé y**% qui, sur sa dénonciation, fut arrêté, puis mis en liberté, faute de preuves. Depuis le jour de son arrestation, il se passa chez H.DoUéans une foulé de faits aussi étranges qu'effrayants. Les portes s'ouvraient d'elles-mêmes, les cadenas s'envolaient. Âdolphine était victime d'une obcession continuelle de la part d'êtres invisibles. « Tantôt des cordes, des chandelles, des chiffons, des corbeilles à pain, des chopines pleines d'eau, et même de vieilles charognes, se trouvaient transportés sur son dos ou dans ses poches. Tantôt les ustensiles de cuisine, casseroles, poêlons, cuillers à pot, etc., venaient s'accrocher aux cordons de sa jupe ou de son tablier. D'autres fois, en entrant dans l'écurie, les harnais des chevaux sautaient sur elle et l'entortillaient, de telle façon qu'un secours lui était nécessaire pour s'en débarrasser. Un jour, les deux colliers des chevaux vinrent- se placer sur ses épaules. Des sacs à farine s'abattaient sur elle et l'enveloppaient de la tête aux pieds. Souvent des cordes, des rubans, venaient tout-à-coup, au milieu d'une conversation, s'enlacer au- * tourde son cou, et lui serraient la gorge avec tant de force qu'elle en perdait la respiration. » Tout ce bacchanal dura plus d'un mois; les gens de la maison étaient consternés, ahuris. Ils attribuèrent toutes ces manœuvres à une action diabolique; on supposa que V*** était sorcier, et que le diable, pour venger son associé, s^amusait à
luliner, à vexer la servante qui Tavait dénoncé. Ces persécutions, plutôt drolatiques que dangereuses, s'étendirent au fils du meunier; âgé de trois ans. Alors on eut recours aux moyens surnaturels. M. Lefranc, curé de Cormainville; vint faire Texorcisnie suivant le rituel. Le diable, vaincu par la puissance du goupillon, fut forcé de quitter la partie, et tout rentra dans Tordre (1).
s(i] L'aventure de Gaubert eut uu grand retentissement. Lcsdémonologues l'ont citée d'un ton triompbant^comme une preuve de l'action surnaturelle des démons ; ils ont allégué des témoignages, ont prér tendu avoir procédé à une enquête sérieuse pour établir la réalité des faits. Nous avons voulu nous renseigner sur cette affaire, et nous nous sommes adressé à un homme aussi recommandable par sa compétence scientifique que par l'honorabilité de son caractère. Il m'a fourni, à ce sujet, un mémoire circonstancié présentant l'historique complet de l'affaire. Il en résulte que les faits présentés comme merveilleux sont parfaitement naturels; il n'y a ni magie ni électricité humaine. La jeune iille soi-disant obsédée par une puissance satanique était tout simplement une petite farceuse qui, pour s'amuser ou pour se rendre intéressante, a abusé, pendant plusieurs mois, de la niaise crédulité de ses maîtres et leur a Joué une foule de tours d'espièglerie. Ce qui est certain, c'est que personne n'a vu les objets se déplacer sans moteur apparent ; les personnes qui prennent le titre de témoins, ne voyaient que le fait accompli, mais n'étaient pas à même d'observer les objets pendant le transport qui s'en effectuait. La jeune fille profitait du moment oti elle n'était pas observée pour les escamoter adroitement. « Elle s'empochait elle-même; c'est elle qui se mettait une pelote de fil dans le dos ou qui s'attachait divers objets. Elle allait ouvrir les portes avec son compère ; elle parvenait à être enfermée sans avoir gardé la clef. Pénétrée du génie de ce genre de malice, et ne voulant pas laisser place aux soupçons, elle-mêmd avait enfoui son bonnet, son tablier, ses nabots. » Quelques année? plus tard, elle a avoué ses supercheries qui avaient réussi d'autant plus facilement que les époux DoUéans, saisis d'une terreur supèrsUtieùse, étaient incapables d'observer ni de réfléchir,
• Oo voit, par ces divers exemples, que les croyances à la diablerie et à la sorcellerie persistent encore dans une partie de la population. Si ces extravagances ne produisent plus, comme autrefois, des effets lamentables, du moins elles exercent une influence malsaine et funeste, et quelquefois même elles amènent des catastrophes tragiques, comme le meurtre du curé de Laloupe. On s'en' prend à l'ignorance ; mais il y a une autre cause que nous allons étudier.
Mais, avant de terminer ce chapitre, nous allons rap^ porter une croyance autrefois fort répandue dans le Perche, et qui n'est pas encore éteinte, concernabt les loups-garous.
Il était admis, parmi ceux qui croyaient à la sorcellerie, que certains sorciers, soit par un choix dépravé, soit par une contrainte que leur imposait le diable, prenaient la forme d'animaux, surtout de loups; qu*ainsi transformés, ils avaient les mœurs et les goûts des animaux semblables à ceux dans lesquels leur personnalité clait incarnée. Le plus souvent, c'étaient des loups
et décidés à reconnaître, dans tout ce qui les étonnait, des merveilles diaboliques.
Co sont là les pitoyables Jongleries qui ont frappé d'admiration les docteurs catholiques et décidé le clergé à faire solennellement usage des pouvoirs dont il est armé pour chasser les démons. Les cxorcismes n'ont en à s'escrimer que contre des gamineries. Le curé, qui était censé avoir expulsé les esprits infernani, a su depuis qu'il avait été pris pour dupe et a été très-humilié d'avoir ain9i employé en pure perte son eau bénite et ses conjurations. C'est là qu'on en viendra chaque fois qu'on voudra examiner attentivement les prétendus prodiges. liO diable ne peut tenir contre les regards d'un obsorvatmr intelligent.
appelés garùux. Ils couraient & travers les bois, tuaient les hommes qu'ils rencontraient et se repaissaient avidement de leur chair. Quelquefois, la métamorphose ne durait que la nuit; au lever du jour, le sorcier reprenait la forme humaine, mais^ dans les procès de sorcellerie, on le rendait responsable de ce qu'il avait fait étant loup.
- Voici, d'après la tradition porcheronne, comment les choses se passaient. Quand la justice civile ne pouvait réussir à découvrir les auteurs d'un crime, les mafristrats réclamaient le concours de la justice ecclésiastique. Sur leur demande. Tofficial, juge épiscopal, délivrait un monitoire qui était lu en chaire par le curé, au prône de la grand'messe', dans les paroisses désignées par l'arrêté; il était enjoint, sous peine d'excommunication, à toutes personne ayant des renseignements sur le crime en queslioui d'en informer l'autorité judiciaire (1). Quand ce mode d'instruction était infructueux, il arrivait, dans des cas graves, qu'on lançait l'excommunication nonseulement contre ceux qui refusaient de fournir à la justice les renseignements qu'elle attendait d'eux (2), mais encore contre le coupable inconnu qui persistait à se dérober aux recherches de l'autorité. Comme cette procédure avait lieu le plus souvent sur la plainte des parties intéressées, on disait que le monitoire avait été
(1) Voyez Merlin, Répertoire de jurisprudence, y^ Monitoire; il cite notamment les art. 1 et 2 du tit. Vil de l'ordonnance criminelle du mois d'août 1595. — Dictionnaire de droit canon, par Tabbé André (Collection Migne), t. Il, y» Monitoire» — Concile de Trente , session XXV, chap. III, De Beform,
(2) Voyez d'HiaicouBT, Lois ecclésiastigues, p. 174.
renda sur quérimoDie (1) (que les Percherons prononcent quérétnoniej: et ce dernier root serrait à désigner TexcommuDication prononcée en pareil cas.
Quand la terrible sentence était fulminée, le diable s'emparait du condamné, le métamorphosait en loup et l'obligeail, toutes les nuits, à courir le garou^ c'est-àdire à courir dans les lieux déserts, sans relâche, poursuivi continuellement par l'aiguillon infernal. Ce supplice durait sept ans. Si, par hasard, un chrétien, venant à rencontrer un garou, s'avisait de lui adresser la parole (on ne cause guère avec les loups!), le malheureux démoniaque perdait le bénéOce du temps écoulé Jusquelà, et il lui fallait recommencer à nouveau ses sept ans. Mais si le voyageur, à la vue du loup, soupçonnait la * métamorphose et voulait charitablement mettre fin à son misérable sort, il fallait aller sans crainte à l'animal, le saisir, lui plonger un instant la tète dans l'eau et le frapper ensuite d'un coup de pierre sur le crâne, jusqu'à effusion de sang. Aussitôt l'enchantement cessait, le patient' échappait à la puissance de Satan et reprenait définitivement la forme humaine.
(1) DucAivGcdéflnlt la qnérimonie, causœ actio, Us bUeniata {Glossarium meMœ et infimœ latiiUttUis). Celai qui exerce la qoérimonie est dit se garmenter, se guermentir, mots qui se sont consenrés dans ' la langue mstiqne.