‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 17 sur 36 · DISCUSSION · texte numérisé non relu

DISCUSSION

Quand les personnes qui ont reçu quelque instruction entendent parler de sorcellerie, elles n'éprouvent qu'un sentiment de pitié dédaigneuse, et ne font nulle difficulté de reléguer les histoires de magie au même rang que les . contes des fées, dont la nourrice a bercé leur enfance. Et cependant, il s'agit là d*un des dogmes essentiels du christianisme, auquel l'Église a toujours attaché la plus haute importance. Si; dans les temps modernes, elle a en quelque sorte voilé ce point de doctrine, c'est que, malgré Ta-plomb imperturbable avec lequel elle se dit dépositaire de la vérité absolue, elle ne se sent. pas à Taise pour braver les railleries, et qu'elle craint qu'un système aussi ridicule n'éloigne d'elle, non-seulement les hommes de science, mais même tous ceux qui n'ont pas renoncé à écouter la voix du bon sens, Bfâis, malgré cette concession apparente, elle est condamnée Invincibleinent à le conserver dans toute son intégrité, Elle y est obligée d'abord par sa prétention à rinfaillibililé : elle ne peut reconnaître qu'elle se soit jamais trompée, car se serait s*avouer sujette h l'erreur, et, par conséquent, renoncer au prestige qui fait toute sa force. Elle n pour elle l'assurance donnée par son fondateur, que les lumières du Saint-Esprit ne Tabandonneront pas, que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre; elle

(Mat. XVI, 18); qui.écouterËglise, écoute Jésus et Celui qui l'a envoyé (Luc. X, 16)^ Ce qu'elle a. une fois décidé, doit donc être tenu pour oracle divin et servir de règle de foi jusqu'à la consoiuination des siècles.

En oulre, la mogic est le pivot du christianisme. Car la rédemption est fondée sur la chule de l'homme, Cit cette chute a eu pour cause une intervention miraculeuse du diable qui, dès le paradis terrestre, a commencé sa tâche funeste, dont il n'a cessé de poursuivre l'exécuculion à travers les Ages. L^Ëcriture sainte nous montre les démons se répandant par légions dans le monde pour gâter l'œuvre de Dieu, changer le bien en mal, répandre les fléaux de tous genres, assiéger l'homme de tentations, le pousser à l'erreur et au crime, et, par ses habiles machinations, entraîner dans l'abtme infernal la majeure partie du genre humain (1). Jésus lui-même, quoique Dieu, est soumis à l'empire du prince des ténèbres, qui se sert de lui comme d'un jouet, le transporte, suivant son caprice, sur le toit du temple et sur le haut de cette fameuse montagne d'où l'on découvre tous les royaumes de la terre. (Hat. IV.] Si c'est ainsi qu'il traite une des personnes de la Sainte Trinité, quel doit être son pouvoir sur les faibles mortels ? t

Pendant longtemps, le christianisme a grandi démesu* rément le r61e de ce génie du mal et en fait un rivai de Dieu. L'Église a admis, de plus, que certains hommes, en faisant ie^paeléit avec les démons, participent à leur puissance, peuvent iroubler Tordre de la nature, dé-

(I) Voir notamment I Pierre. 8; Ephet. VI, 12; Il Cor, IV, A ; I Jean, 19.

chaîner les tempêtes, répandre la stérilité dans les campagnes, agir à distancct sur leurs semblables, pour les frapper d'une multitude de maux, et même lancer la mort. Ce sont les sorciers, dont Texistence et les attributs sont attestés par une foule de canons et de monuments ecclésiastiques, et par le jugement des plus grands docteurs. Le rituel et la liturgie sont les témoignages irrécusables de l'enseignement de TÉglise. Quant aux canons, il nous suffira de citer la bulle Summts desiderantes^ décrétée par le pape Innocent VIII, le 5 décembre 1484 (BuUaire de Coquelines, t. III, p. 191). Ce pontife se plaint vivement de ce qu'en Allemagne, beaucoup de personnes de l'un et de l'autre sexe, oubliant le soin de leur salut et s'éloignant de la foi catholique, ont commerce avec les démons incubes et succubes, et emploient les incantations, les charmes, les conjurations et autres superstitions et machinations sacrilèges, pour faire avorter les femmes et les bestiaux, détruire les récoltes, tuer les hommes, les femmes, les bestiaux, rendre stériles les vignes, vergers, prés, pâturages, champs et potagers; causer aux hommes et aux animaux des maladies intérieures et extérieures et des tourments atroces ; empêcher les hommes d'engendrer, les femmes de concevoir et les époux de rendre le devoir conjugal. Il bl&me énergiquement l'impunité de tels forfaits, et il enjoint aux magistrats et aux inquisiteurs de poursuivre les délinquants et de leur infliger les peines les plus sévères (1].

Considérons d'abord l'aQtion du diable sur l'homme.

(1) Voir aussi la bulle OmnipotetUis' Dei, de Grégoire XV, en date du éo mars 1023; Goqublines, t. V, part. V, p. 97.

L'eDfanti en naiàsant, est esclave du démon (|ui le possède et règne sur lui. Aussi, lors dii baptême, le prêtre exorcise Tenfant, c'est-à-dire cbàsse lé démon enfermé dans son Corps. « Sors de lui, dit-il. le t'exorcisci esprit impur, pour que tu sortes et tu t'éloignes dé ce serviteur de Dieu. Car c'est lui qui te commande, maudit damné. C'est pourquoi reconnais ta sentence, etc. (1). »I1 demande à Dieu de rompre tous les liensde Satan, dont l'enfant est «nchatné (2).

Il suit de là, que tous ceux qui ne sont pas baptisés restent possédés du démon et dominés par luié Voilà donc la grande majorité du genre humain qui compose le domaine de Satan. C'est celui-ci qui a le itaeilleur lot, qui règne sur le monde, dont il est appelé prince par Jésus lui-même (Jean, XII, 31). Il a donc beau jeu pour narguer Dieu qui, malgré le sacrifice de son fils, n*a pu glaner qu'une faible minorité et ne vient même pas à bout de la conserver intacte, tant est grand l'empressement à se tourner vers son rival. Dieu est donc Inférieur à Satan.

On peut encore remarquer que les individus qui sont baptisés seulement par un laïque, au moyen d'une simple aspersion d'eau non bénite et de la formule sacramentelle, deviennent par là enfants de Dieu et de l'Église, et aptes à entrer dans le royaume céleste. Cependant, ils n'ont pas été exorcisés.Comment concilier leur assujettissement à Satan qui ' continue de les posséder, et leur sanctification qui leur permet de s'unir à Dieu 7...

Le prêtre, dans la cérémonie du baptême, emploie non

(i) Rituel de Tout (in-4o, 1700, p. 31-35.

(2) Ibid.

seulement l'eau,. mais encore le sel, Thuile et sa propre salive, dont il mouille les narines et les «oreilles deTenfant; il lui souffle trois fois sur le'visage c doucement et sans tirer son haleine du fond de sa poitrine. » Tout cela. sent bien la magie dont le caractère fondamenlal est de produire des effets hors de proportion avec les moyens.employés, d*agir sur la matière par des procédés qui, par eux-mêmes et suivant les lois de la nature, seraient impropres à produire une action. Nous allons retrouver à chaque pas la magie sacerdotale.

. Uo.des prodiges les plus familiers aux sorciers, c'est de nouer l'aiguillette. Un homme jeune , vigoureux , épouse la femme pour laquelle il brûle d'amour ; mais quand vient le moment si longtemps attendu, ou il espère la posséder, tout à coup il est frappé d'impuissance, semblable à un vieillard débile et décrépit. C'est qu'un méchant sorcier, jaloux de son bonheur, lui a envoyé un maléfice et a, par un art diabolique, annihilé sa virilité. L'Église, notre bonne mère, qui a des remèdes pour tous les maux, n'a pas négligé ce cas intéressant. C'est par l'exorcisme qu'elle dénoue Vaiguillelte et restitue au maléflcié sa vertu première, a Que toute puissance diabolique s'éteigne en toi. Sois délivré de toute ligature^ fascination et maléfice de Satan et de ses ministres (les sQrçiers), Qu'il te soit donné la fécondité et la grâce, pour que tu puisses user du mariage, etc. (1), • Le

(i) Sannig. rcfonnatour de l'ordre de Saint-François; CoWettio, $%ve apparatushenedictionum, conjurationum, exorcismorum, etc., in-il Vetietiis, 1753 ; §79, p. 176.

Le canon si per sortiariat décide que si des époux sont empêchés de consommer le mariage, par suite de maléfices de sorcières et de

prêtre conjure les démons qui ont fabriqué ce maléfice, en quelque lieu qu'il soit placé, avec l'aide de sorciers ou Sorcières, nonobstant tous pactes conclus entre eux et les démons.

Ces êtres malfaisants remplissent toute la nature. Ainsi, le prêtre, quand il fait de l'eau bénite, commence par exorciser l'eau et le sel. Comme l'eau qu'il emploie a été puisée au hasard dans un amas considérable, rivière, fontaine ou étang, et que de même les deux ou trois grains de sel qu'il y ajoute ont été pris dans un monceau, on doit en conclure que ces substances sont homogènes avec les échantillons, et que chaque goutte d'eau, chaque grain de sel contient au moins un diable. On ne peut se baigner, se laver, boire de l'eau, manger un ragoût ou une salade, sans se mettre en contact avec une légion de diables, sans se les assimiler, s'en imprégner, s'en saturer. Ainsi, quoique le baptême nous ait délivrés du diable, l'ait chassé de noire corps nous ne cessons de l'y faire rentrer et de nous en nourrir ; et chaque corps humain est un nid effroyable de diables, une succursale do l'enfer. C'était bien la peine de nous

rintervention du diable, 11 y a lieu de recourir à l'exorcisme et aatrei secours de la médecine ecclésiastique.

Corpus juris ecclesiasticii Decreli secunda pars, causa XXXII, quiBsUo I, cap, 4.

Tbiers {Des Superstitions, Ut. X, ch. 7 et 8), cite un décret de rÉglise gallicane assemblée à Melon en 1570, par lequel Texcommunication est prononcée contre ceux qui employent des sortUéf es ou incantations contre les personnes qui contactent mariage ou reçoivent la bénédiction nuptiale. Le même auteur énumëre les rituels oh se trouve des formules pour délivrer les époux maléficiés par les noneurs d*alguillettes; en y remarque le rituel de Chartres de 1640.

administrer le sacrement avec accompagnement de souffle , de salive, de sel, d'huile et de toutes les éplces ecclésiastiques.

Il n'y a sorte de méfaits que ne commettent les démons, et leur plaisir est surtout de bouleverser les éléments, de produire du désordre, de déchaîner les fléaux; ils se plaisent dans le gâchis, dans le fouillis. Voici ce que nous enseigne un des prélats les plus distingués de notre époque et l'un des plus purs uUramonlains : « Les démons, qui infectent toute la nature^ aiment surtout à exercer leur action dans les moments de crise et de violence ; partout où est le désordre, ils se trouvent dansleur élément. L'Écriture les appelle les esprits des orages; et, parlant des tempêtes et des fléaux, elle dit qu'ils sont TouTrage des anges mauvais {Immissiones per angelos malo8\ll). » Ainsi, ce n*est plus Dieu qui gouverne le monde, ou, s'il s'en mêle encore, il est à chaque instant contrarié et entravé par son ennemi, qui s'empresse de gaspiller son œuvre, de la corrompre, d'y intervenir en maître, de sorte que la nature se trouve partagée, tiraillée entre deux puissances rivales, qui luttent sans cesse l'une contre l'autre. N'est-ce pas là du manichéisme If Et rÉgliso peut-elle se vanter d'avoir renversé Arimane? Satan prend aussitôt sa place et ne se montre eh rien inférieur à son devancer. C'est à lui qu'on doit les orages, la foudre, les tempêtes, en un mot, tous les météores que l'homme considère comme funestes.

Heureusement, l'Église n'est pas désarmée contre ces calamités ; elle a re^u de Dieu le pouvoir de les com-

(1) Pis» évêque de Poitiers ; Prières et cérémonies pour la bénédiction des cloches (in-lâ, Ctiartres, 1840, p. M).

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battre et de les éloigner, de chasser les démoos et d'àoëantir leur pouvoir. Elle exorcise les tempêtes : « Je vous adjure, grêles et vents, pour que vous vous résol-^ viez en eau (1). » Il n'est pas facile aux vents de se changer en eau; mais la foi peut tant de choses I — Le prêtre recourt aux grands moyens; il lance de l'eau bénite aux quatre points cardinaux, comme pour prendre possession de toute l'atmosphère, et il s'écrie : « Je vous commande, esprits immondes, qui rassemblez ces nuées ou nuages /^nubes seu nebulasj^ d'en sortir et de les disperser dans des lieux forestiers et incultes, de manière qu'elles ne puissent nuire ni aux hommes, ni aux animaux, ni aux fruits, etc.... Je vous exorcise, démons pleins de scélératesse, qui osez employer, pour satisfaire votre méchanceté, les principes naturels et les influences de l'air, dont Dieu tire parti pour répandre sur les mortels des bienfaits de toute sorte ; vous qui excitez les vents, rassemblez les vapeurs, composez des nuages, suscitez les foudres et les tonnerres (2). »

Faire cesser les orages par des paroles et des signes de croix, c'est de plus en plus magique. Mais, du moins, ' ces prétentions sont-elles justiflées par des faits ? Hélas! non; on n'a jamais obtenu d'expérience concluante; il n'y a pas un seul exemple d'un orage qui, vaincu par l'exorcisme, se soit dissipé subitement. La magie sacerdotale est donc impuissante; et son impuissance, mille fois constatée, n'empêche pas de recommencer le même cérémonial, n'empêche pas les fldèles de demeurer fldèles dans leurs croyances. Cette persistance à croire à un

(«) mtuel de Tout, p. 538.

(2) Sanmio, op. cit, p. 315, 324.

procédé dont rinefficacité est chaque jour démontrée est un miracle plus étonnant que tous ceux dont se glorifle l'Église.

Si les prêtres peuyent ainsi commander à la nature, si le goupillon du curé est le sceptre de la météorologie, on ne saurait trop vivement condamner le clergé pour la parcimonie avec laquelle il use de son pouvoir. Pourquoi tous ces désastres, ces ravages, ces dévastations? Comment ! Tout cela est produit par des démons auxquels vous commandez en maîtres; vous n'avez que deux mots à dire, accompagnés de trois gouttes d'eau bénite, pour nous préserver de ces calamités, et vous ne le faites pas 1 Mais alors vous êtes les complices de tous les ennemis du genre humain ? Bien plus, on sera en droit de vous appliquer la maxime si éloquemment proclamée par M. l'évéque de Poitiers, déjà nommé ; à propos des affaires de Rome, il compare un potentat à Ponce» Pilate, et déclare que celui qui, comme le procurateur romain, a le pouvoir d'empêcher le mal et ne le fait pas, est plus coupable que celui qui le commet ; et que c'est par cette raison que Pilate, aux yeux do toutes les générations chrétiennes, est maudit au-dessus de tout, plus maudit que Judas qui trahit Noire-Seigneur, plus maudit que les juges qui l'ont condamné, que les bourreaux qui l'ont mis à mort. Eh bien, nous vous disons aussi, 6 pontife I Vous avez, d'après vos propres paroles, le pouvoir de détruire l'action funeste des démons, et vous vous tenez inaclifs ; vous êtes donc, comme Pilate, plus coupables que les auteurs du mal, vous méritez plus de malédictions que les démous.

Vous les chassez, dites-vous, mais ils rentrent aussitêt, comme s'ils jouaient à cache-cache et voulaient

s'amuser à vos dépens. Votre empire est donc illusoire, la vertu de vos exorcismes chimériques. Dompter les démons, c'est les réduire pour toujours à l'impuissance, comme il fut fait d'Âsmodée, qui fut enchaîné par l'ange Raphaël, dans la Ilautc-Ëgypte (Tobie, VIII, 3), où il est toujours resté depuis. A la bonne heure, en voilà un . qui ne peut plus nuire. Mais pourquoi n'en est-il pas de même de ses collègues ? Si vous le pouvez et que vous ne le fassiez pas, vous êtes vous-mêmes pires que les démons. Si vous ne le pouvez pas, vos paroles ne sont que vanlories et mensonges... Choisissez.

Et votre Dieu, comment le Justifler? Les démons, dites-vous, ne peuvent rien par eux-mêmes; ils n'ont de pouvoir que par la permission de Dieu. Et Dieu leur' permet de dominer le monde, de semer partout les si-' nistres, de perdre, de corrompre, de détériorer ; il leur permet de pousser l'homme au crime et à là dam-, nation.

Ce Dieu se fait donc un jeu du malheur de l'homme? Ne peut-on dire de lui, comme de Pilate, qu'il aie pouvoir d'empêcher tout le mal que font et font faire les démons, et qu'il ne l'empêche pas ? Il est donc un Pilate gigan- . tesque. C'est vous qui Tavez dit. Votre sentence retombe de tout son poids sur l'objet de votre adoration. Celui que vous adorez est donc un monstre d'injustice et de cruauté, plus horrible que le diable lui-même... .

Après la production des grands météores, on conçoit que rien n'arrête Satan. Aussi, les fléaux d'un ordre inférieur n'ont dû être pour lui que des amusements. D'après la sainte Église, un de ses passe- temps est de nous infester de vermine, d'insectes et d'autres animaux nuisibles, contre lesquels le clergé emploie son arme habi-

tuelle ; l'exorcisme (1), dont refflcacité est la même que pour les autres cas : « Exorcisme contre les yers, les mouches, les rats, les serpents et autres animaux nuisibles, qui infestent les champs, les vignes et les eaux, -r Je yous çxorcise et vous adjure, pernicieux vers, pour que vous yous retiriez aussitôt de ces champs. Si la proyidence de Dieu veut bien vous conserver la vie, ne restez plus «ici, mais passez dans d'autres lieux où vous ne puissiez pas nuire aux serviteurs de Dieu. Et si c'est par malice diabolique que vous êtes ici, je vous commande que vous vous réduisiez en vous-même et que vous décroissiez jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien

(i) GaUlamne, abbé de Saint-Tbéodoric, aa premier lÎTre de la Vie dô Scùnt Bernard, raconte que ce dernier, étant venu pour dédier une abbaye au diocèse de Laon, la trouva remplie d'une si grande quanUté de moucbes, qu'il n'était pas possible d'y entrer ni rien faire» tant elles se rendaient importunes par leurs assauts et leur bruit. Il les excommunia ; Excommunico vos, dit-il ; et l'effet de ces paroles fut tel que, le lendemain matin , on les trouva toutes mortes lur place.

. Bartholomœus Chassanqbub dit, au premier livre de ses Conseils, que, de son temps, en Bourgogne, et particulièrement dans la terre de Beaune, 11 y avait de grosses moucbes appelées Hureherts, qui faisaient un grand dégât. Les habitants du pays avaient coutume de se pourvoir par requête devant l'official d'Autun, comme juge ordinaire, et de le supplier de faire commandement auxdites bestioles de se désister du ravage qu'elles faisaient, et faute par elles d'obéir, de prononcer contre eUes sentence d'excommunication et de malédiction; procédures et Jugements dont il cite plusieurs exemples^ tant du diocèse d'Autun que de ceux de Lyon et de Màcon. On faisait des procès en forme à cet animaux, on leur donnait un avocat d'office ; il y avait enquête sur les dommages, etc.

ÉvHixoM, chanoine d'Angers, qui rapporte ces faits dans son Traité des eocçommunicatlons et des monitoires, donne des formules de requête à l'official (3« éd., t. II, p. 438).

de vous, si ce n'est ce qui peut servir à la gloire de Dieu, à l'usage et au salut des hommes. Je vous conjure, animaux et tous êtres qui, par le maléQce du diable, êtes nuisibles aux hommes et à leurs biens, pour que vous vous éloigniez d'ici, que vous cessiez de nuire aux herbes, etc., que vous vous dispersiez, que toute vertu et puissance de nuire vous soit enlevée, et que la droite de Dieu vous fasse périr (1). »

Le prêtre s'adresse aux animaux, comme s'ils étaient en état de le comprendre, et l'on peut remarquer qu'il n'emploie pas envers eux des arguments bien persuasifs. Les exorciser, c'est chasser le démon qui est supposé les posséder. Sans doute, après l'histoire évangélique où l'on voit les démons entrer dans le corps de deux mille pourceaux (Uarc, Y, 13), on ne peut plus s'étonner de rien. Les chenilles et les hannetons ne sont pas des séjours plus immondes que les pourceaux. Hais on peut s'effrayer de la quantité prodigieuse de démons nécessaire pour peupler tous ces corps. Les animaux désignés dans la formule ne sont spécifiés que comme exemple, et la locution alia noxia animalia fait voir qu'il faut appliquer les mêmes règles à tous les êtres nuisibles à l'homme, aux poux, aux puces et punaises, aux para^ sites quelconques, aux lœnia et autres entozoaires, aux infusoires qui font tourner les vins , etc. Quelle armée innombrable de démons ! Quelle fécondité a déployée le créateur pour étendre les moyens de nuire? Et, à côté de cette colossale puissance maléflciante, combien est grêle et chétive l'action salutaire de l'exorcisme! Car, en dépit ie ces formules récitées d'une voix solennelle, les bêtes

(1) Sahhig, p. 901,807.

nuisibles ne cessent de foisonner, de pulluler, de tourmenter rbomme. L'eau bénite en éloigne moins que l'échenillage, le souffrage, le chaulage, et autres moyens naturels.

Si ce sont les démons qui nous gratiflent des anipaux* nuisibles en les mettant à portée de nous atteindre, on peut demander où ils ont été chercher les parasites de l'homme, qui ne peuvent vivre que dans le corps de l'homme. Pour ceux-là, il faut bien que les diables les aient créés. On arrive donc à faire de Satan un vice-dieu.

Ce n'est pas seulement aux animaux que le prêtre parle avec autorité, c'est encore à la matière brute; il commande au feu, et il éteint les incendies... en paroles: « Jt fexorcice; créature du feu^ pour que tu t'éloignes, te dissipes et te réduises à rien. Écoule tnoi^ feu, adjuré par Notre Seigneur, éloigne-toi vite de cet endroit. Je te commande de perdre ta force, pour que tu te consumes en toi-même. Je vous ordonne, esprits immondes, si par vous-mêmes ou par vos suppêts (les sorciers), ou par quelque moyen que ce soit, vous avez excité ce feu, éteignez-le de suite et le réduisez à rien (1)., »

Avec un bon exorciste, on pourrait se passer de pompiers

Mais cet heureux phénix est encore à troarer^

et l'on n'a jamais vu le grimoire sacré éteindre seulement un lumignon de chandelle. Quoique le clergé n'ait plus guère recours à l'emploi de ses grands secrets, bien dignes de figurer à cêté de ceux du Petit Albert, il en est resté un souvenir dans la classe des paysans : il est (!e tradition que les prêtres peuvent, en prono4içant

(i) Sannio, p. 3i7.

certaines paroles, éteindre les incendies. Mais, chose étrange, on ne parle de ce pouvoir mystérieux qu'avec un reste d'horreur, comme s'il était de nature diabolique (1); en cas d'incendie, on ne fait pas appel au curé, , on n'invoque pas les procédés surnaturels ; on craindrait par là de commettre un crime. On regarde donc le curé^ comme un sorcier qui est à la fois l'homme de Dieu ei l'homme du diable ; on le redoute plus qu'on ne l'aime. Dans certaines localités, on lui attribue le pouvoir de faire tomber la grêle où il veut, d'attirer la foudre, de faire périr les bestiaux par un regard. On doit déplorer que de telles sottises se mciuliennent parmi les populationâ. Mais à qui la faute? A ceux qui, pendant dès siècles, ont été les seuls dispensateurs des connaissances, qui inspiraient une confiance entière, qui nourrissaient

(i) J'ai entendu raconter par des vieillards que, du temps de ' liOiiis XV, un violent incendie ayant éclaté dans le grand faubourg do Chartres, fut éteint subitement par un cordeller.

L'histoire ecclésiastique fournit beaucoup d'exemples de l'exercice ' d'un pareil pouvoir. Soucbet raconte (t I, p. 415) qu'une violente tempdte s'étant élevée, Saint Lubin se^it en prières, prit de Vhuile bénite, l'apposa, suivant la coutume pratiqttée en ce ten^sAà, •; contre cet orage, avec le signe de la croix; ce cérémonial eut tant d'eCScacité que la tempête s'apaisa subitement, le ciel redevint parfaitement serein, et les récoltes qui avaient été dévastées par l'orage, revinrent en bon état. — Le même Saint éteignit tout à coup, par la • ' vertu de ses prières, un terrible incendie contre lequel tous les moyens humains avaient été impuissants.

Le même auteur rapporte (t. I, p. 462) que Saint Laumer, par un signe de croix, éteignit le feu qui s'était mis dans des gerbes de bié.

La Vie des Saints raconte une foule d'exemples d'incendies éteints par les Saints d'une manière subite et miraculeuse. Voyes GoDBSCARO. t. Vllt, p. 323; t. V, p. 411, note; t. VI, p. 1, 3, t. VI, p. 183; t. III, p. 837 } t. IV, p. 233. 230.

les esprits de leur parole. Ce sont eux qui ont semé toutes ces erreurs grossières, qui ont enseigné l'existence et le pouvoir des démons, qui ont donné des leçons sur la sorcellerie et les exorcismes , qui ont accrédité à ce sujet \^ récits les plus effroyables, les plus propres h troubler l'imagination, à fausser le jugement, à corrompre le sens moral. Si, à la longue, il s'est fait quelque confusion dans les souvenirs, elle est bien excusable. Entre le prêtre et le sorcier, la ressemblance est frappante. L'un et l'autre agissent par des paroles cabalistiques, par des gestes réglés suivant un rituel ; l'un et l'autre ont la prétention de commander à la nature, d'en troubler le cours, d'avoir à leurs ordres les esprits supérieurs. Si quelquefois le prêtre déblatérait contre le sorcier, on ne voyait, dans cette accusation, qu'une rivalité de pouvoir et d'influence, une querelle de boutique (i). Souvent, l'un et l'autre emploient les mêmes procédés. Par exemple, le prêlre bénit des cédules ou billets (schedas) appelés Flagella dœmonis (fouets du diable), que l'on porte au cou, comme les amulettes magiques, pour se préserver de toute espèce de maladies (2; ; il en bl contre la fièvre, sur lesquels sont inscrits des initiales ou des caractères inintelligibles (3), comme chez les sorciers. Les formules

(1) Les opérations des prêtres et ceUes des magiciens se ressemblent par leur nature. Mais les droits des prêtres sont reconnus par la société dont ils font partie. L'intervention des sorciers est prohibée. Ce qui est révéré dans les uns est prohibé dans les autres, et, pour l(!s mêmes actions, les premiers sont récompensés, les seconds sont punis.

Benjamin Constant, du Polythéisme romain, t. I, p. 09.

(S) Sannio, p. 09.

(3) Sannio, p. 98.

de magie et celles d'exorcismes ont une grande ressemblance et renferment souvent les mêmes paroles, et ces paroles sont présentées comme ayant par elles-mêmes une vertu secrète (par exemple Àdonaij Agios^ hchiroi^ Athanatos^ Tetragrammàton) (1). '

Le paysan a donc vu dans son curé un sorcier plus madré que le vieux berger qui en prend le titre, capable de faire beaucoup de bien et beaucoup de mal, coopérateur des esprits surhumains, qu'il se représente plutôt mauvais que bons.

Si ces croyances ridicules ont régné et subsistent encore dans quelques parties de la population, c'est au catholicisme qu'on doit en attribuer la responsabilité. On aurait tort de n'y voir qu'un abus, une fausse application de la religion. Non, ce n'est pas un abqs, c'est, au contraire, le fruit naturel et légitime de l'enseignement de l'Église. Toutes sont parfaitement conformes au dogme catholique ; et ces honteuses superstitions, qui déshonorent l'humanité, sont consignées dans l.es rituels. L'Église, de temps en temps, procède encore à des exorcismes (et nous en avons cité un cas, p. 200). On peut dire que, entre elle et le diable, c'est à la vie et à la mort.

Voici encore un exemple qui servira à montrer que l'Église ne songe nullement à se réformer, et qu'elle conserve précieusement son dogme, même dans les parties qui choquent le plus la raison.

On sait qu'il était autrefois d'usage de sonner les

(1) Los ignorants qui ont dressé ces formiiles, ont pris ponr des noms de Dieu les mots grecs EMton, Hymas, ayet pitié de n^éi.

cloches en temps d'orage. Il a ét6 reconnu par l'expérience, et prouvé par la science, que ce procédé est nonseulement inefflcace, mais encore nuisible, et peut déterminer l'explosion de la foudre. Plusieurs fois, le peuple étant assemblé dans Téglise et mêlant ses prières au son des cloches, il est arrivé que la foudre est tombée sur là cloche, a glissé le long des cordes, a' frappé les sonneurs et a causé des désastres épouvantables. Aussi, l'autorité civile a-t-elle interdit de sonner en temps d'orage. Le clergé ne s'est soumis qu'avec répugnance à des ordres qui, venant du pouvoir séculier, sont toujours mal accueillis, et il a fait entendre ses protestations. Les cloches, d'après les formules employées lors de leur bénédiction, possèdent des vertus merveilleuses. Le prêtre dit : « Que, par leurs mélodies, toutes les embûches de l'ennemi soient écartées, et avec elles le ravage des grêles, la violence des tourbillons, l'impétuosité des tempêtes; que le souffle des vents s'adoucisse et se tempère ; que la force de notre bras terrasse les puissances de l'air ; qu'au son de ces cloches tous les esprits des ténèbres tremblent et prennent la fuite (1). »

M. l'évêque de Poitiers confirme et explique ces assertions du Rituel et répond aux objections : « L'Église, dit-il, se sert des cloches pour chasser ces ennemis contre lesquels elle a reçu pleine puissance.,. Elle demande à Dieu qucj toutes les fois que les cloches retentissent dans les airs, elles chassent les esprits de ténèbres, enchaînent la fureur des vents, brisent les orages et écartent toutes sortes de fléaux... Mais, dit-on, l'eflet naturel des cloches est précisément d'attirer le tonnerre. Je le

(\) Pn, op, cU,

veux bien. L'effet de ta boue appliqué sur les yeux n'est-, il pas d'aveugler ? Et Jésus-Christ a guéri un aveugle avec de la boue. C'est alors que le surnaturel se montre dans toute son évidence, c'est quand il prend Tobstacle pour en faire un moyen, quand il guérit par le poison (p. 11, 12). » L'explication est ingénieuse et pourrait s'appeler une homéopathie surnaturelle; mais nous voudrions voir ceux qui préconisent un tel système, donner l'exemple en en faisant usage pour leur propre compte. Supposons M. révoque atteint de la fièvre : le médecin lui prescrit du sulfate de quinine. Allons donc, de la pharmacopée, c'est bon pour des mécréants; mais, vous, Monseigneur, mettez en pratique votre théorie. L'Eglise, dites-vous, guérit au moyen de ce qui devait perdre, elle a le pouvoir de changer les poisons en médicaments. Prenez-moi une bonne dose d'acide prussique, bénissezla fortement, et par la vertu de vos paroles, la substance toxique va devenir médicamenteuse et acquerra toutes les propriétés de la quinine. Sans doute, vous allez la boire tout d'un trait ; et vous aurez d'autant moins sujet d'hésiter que Jésus-Christ a positivement assuré que ceux qui croiront en lui (et vous êtes du nombre, bien entendu), pourront impunément prendre des breuvages; fnortels (Marc, XV, 17, 18)... Mais non, cette thérapeutique n'est pas de votre goût. Voyons, soyons franc. Que] faudrait-il pour vous décider à avaler le poison ? Les paroles de l'Église ne vous suffisent pas. Il faudrait qu'une série d'expériences bien constatées eût prouvé que réellement la bénédiction a pour effet certain et immanquable de métamorphoser les poisons, d'en faire des médicaments. Comme ces expériences n'ont jamais .été faites, vous gardez votre doute philosophique, vous vous

en tenez au témoignage des sens» et vous ne vous servez de vos pouvoirs surnaturels que pour en faire un sujet de phraséologie.

On a donc droit de vous dire également pour la question des cloches : Prenez garde. Vous avouez que la sonnerie est par elle-même dangereuse et peut, suivant les lois naturelles, attirer la foudre; mais vous ajoutez que par la venu surnaturelle attachée à la bénédiction, la sonnerie produit l'efTet contraire et détourne la foudre. Mais vous n'avez pas, à cet égard, fait plus d'expériences que pour l'acide prussique. Votre devoir est donc d'apporter la même circonspection. Autrement, il sera bien entendu que vous écoutez les conseils de la prudence quand il s'agit de votre intérêt personnel, et que vous en faites bon marché quand vous n'êtes pas en cause et qu'il ne s'agit que de faire tomber la foudre, ce qui peut causer a mort d'un grand nombre de personnes et l'incendie de tout un quartier.

Je vais venir à votre aide et vous indiquer le pioyen de |Out concilier : vous pourrez, sans danger pour personne» vous donner la satisfaction de faire usage des objets bénits et d'en essayer la vertu surnaturelle. Puisque leur efflcacité consiste, d'après vous, non dans les propriétés physiques del'inslrument, mais uniquement dans la valeur mystérieuse que confère la bénédiction, il s'ensuit que les dimensions de l'instrument nont aucune importance et peuvent être indéfiniment réduites. Prenez une cloche du plus petit modèle, une simple sonnette, pareille à celles dont on se sert pour sonner la messe. 'Bénissez-la avec tout le cérémonial usité pour les cloches, onctions d'huile sainte, subfumigations (voir le Rituel), elc. Cette. cloche ou clochette, malgré son exi-

guiiéi sera, tout aussi bien que le plus gros bourdon, armée de la vertu dé chasser les démons deTair, de conjurer la foudre, de dissiper les tempêtes, etc. Voùâ la sonnerez dans Tinlérieur dé l'église ; ce sera un exercice fort innocent ; et l'on pourra dire du moins q'ue/si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal.

Si, par de simples paroles, tous pouvez transformer les choses, vous êtes de grands magiciens, vous êtes en état de faire un bien immense, de délivrer l'humanité de tous les fléaux et de les changer en bienfaits, de chasser la foudre et la grêle, de faire disparaître la pesté, lé choléra et toutes les maladies épidémiques, de nous débarrasser de tous les animaux nuisibles; enfih^ vous allez renouveler la nature. Mais il ne sufflt pas de le dire ; il y a assez longtemps que vous parlez, il faut agir; Voyons^ mettez-vous à l'œuvre. Convoquez l'Académie des sciences, opérez dans de bonnes conditions, tenez vos promesses, et vous verrez l'humanité à vos piedsl Si, au contraire, vous ajournez toujours eh disant, comme les thaumaturges de carrefour, si je voulais^ il arrivera nécessairement qu'on vous confondra avec ceux qui agissent de même, avec les sorciers de village, chaf mans, marabouts, jongleurs, bateleurs et autres mystificateurs.. ...

,A rasiimilation entre le prêtre et le sorcier, on objecté là différence de but. Le sorcier, d'après l'opinion vUU gaire, n'agit que pour nuire, et Téglise, au contraire, n'intervient que pour faire le bien; et chacun ainsi! se conforme à la nature du principe auquel il obéit' : le diable, étant le mal personnifié, ne peut prêter son côj* cours à ses ministres que pour produire lé tnal;Diéu,

étant le bien par essence, n'associe ses représentants à sa puissance que pour répandre des bienfaits.

C'est là une double erreur. Le sorcier a son Dieu, rival du Dieu de TÉgiise, et il se flatte d'obtenir de lui une foule d'effets merveilleux, les uns funestes, les autres salutaires. Souvent un sorcier prête son ministère pour lever un sort^ pour détruire et réparer le mal causé par un autre sorcier. Les grimoires, qui sont les rituels de la sorcellerie, tels que VEnehiridion Leonispapœ^ le livre à*Honoriu8^ le Dragon rouge^ la Clavicule de Salomon^ le Grand Albert^ le Trésor du Vieux des Pyramides^ contiennent une foule de secrets pour produire des résultats utiles : recettes pour préserver les moutons de la clavelée et de l'enflure, pour guérir les hommes de la colique et du mal de dents, pour rendre une femme fidèle, pour l'enflammer d'amour pour son mari, pour mettre la paix entre gens qui se battent, pour éteindre les incendies, pour arrêter l'écoulement du sang, pour éloigner les loups et autres bètes nuisibles, pour faire cesser la grêle, etc. Certes, celui qui se propose de réaliser toutes ces belles choses, ne peut être accusé de perversité; et celui par la vertu duquel on les obtiendrait, ne pourrait être maudit comme génie du mal; il mériterait plutôt la reconnaissance et la bénédiction des hommes. La magie dite démoniaque n'a donc pas essentiellement le mal pour but; elle se le propose souvent, il est vrai, mais elle ne fait qu'imiter en cela la théurgie ou magie sacrée.

L'Église nous présente une foule de prophètes, de saints personnages, qui se servent de leur pouvoir miraculeux pour nuire, qui répandent les fléaux les plus a£hreux, et dont l'action malfaisante se déploie avec une

largeur deyant laquelle pâlissent les sortilèges des magiciens les plus retorsy des plus habiles docteurs en diablerie. ■

Moïse, renvoyé de Dieu, qui* dans sa mission, n'agit qu'en vertu d'ordres divins, sème lés miracles à profusion : mais c'est pour frapper FÉgypte des calamités les plus terribles. Pour punir le roi d'une détermination dont il bien était innocent, puif^que Dieu lui avait tout exprès endurci le eceur, et lui avait ainsi enlevé son libre arbitre. Moïse fait tomber les maux sur le peuple égyptien, qui n'était pour rien dans la conduite de son souverain; il change toutes les eaux en sang ; il fait pulluler les grenouilles et les insectes nuisibles, fait périr les bestiaux, cause des ulcères et des tumeurs aux hommes e( aux animaux, produit une grêle désastreuse qui détruit tous les végétaux; il enveloppe le pays de ténèbres épaisses pendant trois Jours, et exiermine tous les premiers-nés des hommes et des animaux {Ex., Ylîl. Peut-on concevoir une méchanceté plus infernale ? Un délégué de Satan ou d'Arimane eût-il pu violer d'une manière plus monstrueuse les lois de la justice ? L'homme de Jehovah, le législateur du peuple sacre, l'oracle des chrétiens, n'apparait que comme un infâme sorcier qui, dans la plupart de ses miracles, n'a pour but que d'assouvir sa colère et sa vengeance. Ce Moïse, qui ne craint pas de se dire le plus doux des hommes (iVomfr., XII, 13), se montre aussi féroce envers son peuple qu'envers les Égyptiens.' Un parti s'étant formé contre lui, il a recours, pour s'en défaire, à son pouvoir miraculeux : à sa voix et à son commandement, Dathan et Âbiron sont engloutis vivants dans l'aUme; 260 hommes de leur parti sont consumés par le feu qui sort des entrailles de la terre ; une {(laie

hideuse atteint le^ mépontents' et en fait périr 14,700 (ibid^HYl).

Ces odieuses traditions se maintiennent ciiez les représentants du dieu juif. Le prophète Élie cause dans son pays ^ne sécheresse complète et annonce que, pendant trois ans, il ne tombera sur la terre ni pluie ni rosée que selon la parole qui sortira de sa bouche (III Aott , XVil, XVIII). Le roi Ochozias envoie à Ëlie un capitaine, à la tête d'une troupe de cinquante hommes, pour le mander auprès de lui. L^ofÛcier, en obéissant aux ordres de son maître, ne faisait que s'acquitter de son devoir et était certainement irréprochable va plus forte raison les soldats étaient-ils exemple de faute en se conformant aux lois de la discipline militaire. Dès que le capitaine aperçoit Élie, il lui dit ; « Homme de Dieu, le roi te commande de descendre. — Si je suis homme de Dieu, répond le prophète, que le feu descende du ciel et te dévore avec tes cinquante hommes. » Aussitôt le feu du ciel descendit et dévora le capitaine avec les cinquante hommes qui l'accompagnaient. Le roi ayant envoyé un second capitaine avec un détachement de cinquante .hommes, le prophète leurinfligealemème supplice qu'aux premiers (IVAoït,!). Voilà donc cent deux hommes immolés à son caprice et victimes de Taccomplissement de leur devoir. N'est-ce pas là un sorcier de la pire espèce, tout aussi cruel et aussi satanique que les ^nvoâ(eurs qui, au moyen d'une effigie en cire et de paroles magiques, faisaient périr leurs ennemis?...

Son disciple Elisée n'est pas moins barbare. Comme il montait dans le chemin, des petits enfants, étant sortis de la ville de Béthel, le raillèrent en disant : « Monte, chaUve, p Des enfants ont tort d'insulter un vieillard;

toutefois, il faut excuser Tétourderie du jeune âge et proportionner le châtiment à la faute. Un homme de bon sens ne peut se sentir grièyement offensé, si on liii rappelle la pénurie de sa chevelure. Mais les prophètes sont peu endurants, et quand on dispose à son gré d'un pourvoir sans limites, il est difficile de résister au désir de contenter ses fantaisies, d*exercer ses éminentes facultés. Elisée fait sortir du bois deux ours qui, s'étant jetés sur les enfants, au nombre de quarante-deux, les dévorent aussitôt et vengent Thonneur et la nuque du prophète (IVAoïs, 11^ 23, 25). Celui-ci continue tranquillement son chemin, la conscience nette, et heureux d'avoir donné une bonne leçon aux gamins du pays» Saint Jacques de Nisibo fut moins vindicatif : ayant été raillé par des jeunes filles, il se contenta de les punir en renr dant leurs cheveux d*une< entière blancheur. Ce miracle peut passer pour une simple espièglerie; ce n'est plus que de la sorcellerie au petit pied, de la magie blanchei

La loi d'amour n'adoucit pas le caractère des magiciens sacrés* Les habitants d'un village de Samarie ayant refusé de recevoir Jésus et sa suite, deux de ses disciples, Jacques et Jean, veulent se venger en faisant descendre le feu du ciel pour les dévorer (Luc, IX, 54). Jésus ne leur permet pas d*accomplir leurs désirs sanguinaires. Mais on peut juger par là des sentiments qui animaient les apôtres, imb^is de la parole du Sauveur, et quelle idée ils se faisaient de leur pouvoir de sévir contre tous ceux qui leur résistaient.

Pierre use largement de ses prérogatives de thaumaturge : il frappe de mort subite deux époux, Ananias et Saphire, coupables de n'avoir versé dans la caisse de la communauté chrétienne, qu'une partie du prix moyen-

nant lequel ils avalent vendu leurs biens. Ces individus, il est vrai, avaient commis un mensonge : mais est-ce là un forfait tellement énorme qu'il faille intervertir les lois de la nature pour le punir du plus terrible châtiment? Combien de favoris de Dieu avaient menti et n'avaient cessé d'être comblés de faveurs divines? Les sagesfemmes égyptiennes avaient menti à Pharaon et en avaient été récompensées par Jehovah {Ex.^ I); Abraham avait menti à Pharaon [Gen.^ XII) et à Âbimélech {Ibid., XX), Isaac à Abimélech (Aid., XXVij; Jacob avait commis une série de mensonge» et de fourberies pour tromper son père et surprendre sa bénédiction. (Aid., XX VU) ; le pieux David ne cessait de mentir visà-vis d'Achis en lui assurant que c'était chez les Israélites qu'il exerçait ses brigandages et ses cruautés, tandis qu'en réalité il pillait et dévastait Gessuri, Gerzi et le pays des Amalécites (I Rois^ XXVII), etc., etc. Enfin, Pierre aurait dû se rappeler qu'il avait commis lui-même des mensonges bien plus odieux que celui qu'il reprochait à Ananias et à Saphire : c'est quand, à trois reprises, il avait lâchement renié son mattre (Nat. XXVI)... Pourquoi tant d'indulgence pour les mensonges de ces saints personnages, et tant de rigueur pour le mensonge unique de deux époux qui se recommandaient par leur parfaite orthodoxie et par pne grande générosité envers l'Église naissante? C'est que, quand'il s'agit du clergé, la libéralité ne doit pas être restreinte, calculée; elle doit être fougueuse, irréfléchie, imprévoyante, illimitée; se réserver en propre quoi que ce soit, se préoccuper de ses besoins,de l'avenir de ses enfants, c'est imiter les païens (1),

(1) Mat. VI, 31, 32.

<?est faire aclc d*égoïsme. Donneî aux prèlres jusqu'à votre dernière obole, jusqu'à vous réduire à l'indigence, voilà la vraie vertu ; et si vous en doutez, craignez le sort d'Ânanias et de Saphire.

Paul use également avec une rigueur impitoyable de ses privilèges d'apôtre. Comme il cberchait à convertir le proconsul Sergius Paulus, un magicien nômnlé Elymas s'efforçait de dissuader celui-ci de changer de religion. Paul, irrité, apostropha rudement Elymas/ l'appela enfant du diable, eunemi de toute justice, et le rendit aveugle {AcL op., XIII). Bon moyen de se débar^ rasser d'un contradicteur. Ayant condamné un incestueux, il le livre à Satan pour mortifier sa chair (I Cor^ V, 5^ ; il dit qu'il a également livré à Satan Hyménée et Alexandre, afln de leur apprendre à ne pas blasphémer (I Tim. 1, 20).

Il dispose donc des mauvais esprits pour les envoyer ou il veut, et il s'en sert comme d'instruments pour torturer ceux qui ont encouru sa réprobation.

Saint Ambroise agit de même. On lit dans' la Légende dorée (Légende de Saint Ambroise, t. II, p. 69) : c Un homme, qui avait commis un très-grand péché, fut amené devant Ambroise, qui dit: « Il faut qu'il soit livré à Satan dans la destruction de sa chair, afln qu'il n*ose plus à l'avenir consommer pareille chose. — A peine ses paroles étaient-elles sorties de la bouche du Saint, que déjà le malin déchirait le corps du coupable. »

Rien de plus fréquent dans la vie des Saints, que des maléfices causés par les serviteurs de Dieu. — « Saint Hilaire avait une fille nommée Apia. Comme elle voulait prendre mari, il la prêcha fort pour la confirmer dans la. résolution de sainte virginité. Et quand il vit qu'elle était

en bonne résolution,. comme il craignait qu'elle ne per<? sistàt pas, il pria Noire-Seigneur de la rappeler à lui, El elle mourut peu de temps après, et il Tensevelit, Et quand la mère de la bienheureuse Apia eut considéré ces choses, elle pria Ililaire d'obtenir pour elle la même grâce que pour sa fille. Et il le fit. Et par oraison, il l'envoya deyant lui, au royaume des cieux {La Légende dorée^ éd. de 1854. Légende de Saint Ililaire, 1. 1, p. 78). » Voilà donc un Saint qui vous tue pçir ses prières (1). Qu'il le fasse à bonne intention, peu importe. Son amitié est aussi nuisible que la haine d'un sorcier.

On lit dans le même recueil (Légende de Saint Barnabe, t. I, p. 145), qu'un jour Saint Barnabe vit des hommes et des femmes nus^ qui célébraient une fèto : saisi d'indignation, il maudit leur temple, qui s'écroulaaussitôt et écrasa beaucoup d'entre eux dans sa chute. — Les bienheureux Julien et Jules obtinrent de l'empereur Théodose un édit qui les autorisait à détruire les temples élevés aux idoles et à bâtir des églises à Jésus-Christ, et il était enjoint à toutes personnes de les aider, sous peine d'avoir la tète tranchée. Il arriva que plusieurs hommes voyageant avec un chariot voulurent s'exonérer de cette corvée. L'un d'eux se mit dans la voiture; un de ses

(1) En voici encore un exemple curieux. C'est Sainte Angèle de Foligtto qui 80 vante d'avoir opéré ce brillant exploit : « Il plut à Dieu, dit-ello, dp m' enlever ma mère, qui étaU un grand empêchement à ma perfection. Tous' mes autres parents moururent aussi les uns aprèa les autres, dans un assez court espace do temps. Du rosto, j'avais demandé moi-niéme cette grdcc au Seigneur. C'est pourquoi ces pertes ne. me furent que médiocrement sensibles. »

Vie de Sainte Angèle de Foliguo, par le frère Abhand, son confesseur. 1 vol. in-18. Paris, 1863.

compagnons le couvrit de linges ; quand il furent près dé l'endroit où se tenaient les deux Saints, ceux-ci sommèrent le conducteur de s'arrêter et de donner son concours h Tœuvre. Cet homme répondit : Nous ne pouvonsi car nous portons dans ce chariot un liommo mort. Julien dit : <x Pourquoi mentez-vous? Qu'il soit fait selon la vérilé de votre assertion. » Un peu plus loin, on appela l'homme qui était dans la voiture; mais il était mort {Légende dorée; légende de Saint Julien, t. I. p. 124). Le bienheureux Julien l'avait occis par sa parole bénite.

Saint Miles dit à Papas : « L'ange du Seigneur vous punira de Toutrage que vous avez faite à la parole de yie. La moitié de votre corps restera sans mouvement, et vous n'en mourrez point. Vous vivrez encore quelques années pour être un exemple subsiétant de la justice divine. » A l'instant, une paralysie attaqua la moitié du corps de Papas, et il tomba par terre (1).

PendantqueSaintFrançois d'Assises prêchait àCiterna, une femme se mit à battre du tambour; il lui enjoignit de se taire; elle continua à tambouriner. Alors le Saint s'adressant au diable, lui dit : Emporte ce qui est h toi. Au même instant, la femme fut emportée dans les airs, et on ne l'a plus revue (2).

— L'historien dô la vie de Saint Ëpiphane rapporte qu'il alla trouver son collègue Jean , évêque de Jérusar lem, que la voix publique accusait d'avarice et de dureté envers les pauvres. Dans l'intention de le corriger de set

(I) GODBSCAID, t. X, p. 80.

(9) Bartbolomgeub Pisanus, Uber aureus, kucriptuB Liber con • foi^latum vitœ B. Francise! cumvitaJesu-Christi. Bononiœ, 1620^ fol. 140, col. 3.

défauts, et sans avoir égard à raccneil aussi magnifique que cordial que Jean lui avait fait pour l'honorer, Saint Ëpiphane, sous prétexte quMl devait donner à dtner à un de ses compatriotes, pria Jean de lui prêter son argenterie, ses vases les plus précieux, etc., le tout pesant environ quinze cents livres; et, à l'instant même, il en fit don aux indigents. En apprenant ce trait, Jeap se mit dans une colère épouvantable et accabla Saint Épiphane des plus brutales injures, au milieu de l'église, et en présence du bois vénérable de la vraie croix. Le Saint, sans se déconcerter, lut cracha à la figure, ce qui opéra le miracle de priver de la vue l'évêque de Jérusalem. Saint Ëpiphane, un peu radouci, se contenta heureusement de la moitié de cettç vengeance ; il lui rendit un œil et de plus réussit à le convertir 'à la sagesse et à la charité, et même à en faire un saint. — Épiphane conserva, même après sa mort, la manie de faire des miracles malfaisants. Après qu'il eut expiré, un des matelots du navire qui transportait ses restes de Censtantinople en Chypre, fut tenté de voir s'il avait été circoncis. Comme il levait la robe avec laquelle il avait été enseveli, le mort lui lança un si vigoureux coup de pied qu'il l'étcndit mort. Trois jours après, on exposa le cadavre aux pieds de celui de Saint Ëpiphane qui, croyant probablement le matelot à jamais' guéri de sa curiosité, le ressuscita (1).

Parmi les Saints maléficiants, il est peu d'aussi rageur que Saint Colomba dont la conduite est celle d'un vrai

(1) De Potter, Histoire du Christianisme, t. III, p. 04, note. Il cite Polyb.' épiscop. rbinocarum. m vUû S. Epiphanie n^» 44 et 45, 1. 1, opéra ^wdem sancti, p. 257 et seq.

sorcier nécromaDt, Uo brigand ayant tué une jeune fille qui s'était réfugiée auprès du Saint, le compagnon de ce dernier lui dit : « Jusqu'à quand Dieu laissera-t-il impuni ce crime? — Jusqu'à maintenant et pas plus lard, répondit Colomba; car, à cette iieure même ou l'ftme de cette innocente monte au ciel, Tàme de son meurtrier va descendre en enfer. » Et à l'instant, comme Ânanias sous la parole de Pierre, l'assassin tomba mort (t). — Saint Colomba alla trouver un vieux reclus nommé Longaradus et lui demanda la permission d'examiner ses livres. Le savant refusa tout. net. Alors Colomba éclata en imprécations : « Puissent tes livres ne te servir à rien, ni à toi, ni à aucun de ceux qui viendront après toi, puisque tu ne t'en sers aujourd'hui que pour montrer ton inhospitalité. *« Cette malédiction fut exaucée, au dire de la légende. A peine le vieux Longaradus fut-il mort, que tous ses livres devinrent inintelligibles! Ils existent encore, dit un auteur du ix« siècle, mais nul ne peut les lire. La légende dit que le jour ou le. vieux savant mourut, on vit se décrocher d'eux-mêmes et tomber à. terre, dans toutes les écoles d Irlande et jusque dans la cellule de Colomba lui-même, les. sacoches de cuir dont se servaient les religieux et les étudiants pour y serrer leurs livres (1). — Colomba ayant eu à soutenir un procès pour un intérêt des plus minimes, perdit sa cause devant le roi Diarmid. Irrité de cet échec, il éclata en imprécations contre son juge, le menaça des plus grands malheurs. Dieu, lui dit-il, t'humiliera devant tes ennemis au jour de la bataille. Cette roalé- /

(1) MoNTALEMBUT, Ui Moines d'Occideni, t. III, p. 113, Il I. (1) Ihiâ., p. iU.

dicUon produisit son effet. Colomba lui suscita des ennemis ; une guerre eut lieu, Diarmid fut complètement vaincu et obligé de se réfugier à Tara... La victoire fut due, suivant Tanaliste Tigbernach, aux prières et aux chants de Colomba qui avait jeûné et prié de toutes ses forces pour obtenir du ciel le châtiment de l'insolence^ royale, et qui de plus assistait à la bataille et prenait ainsi sur lui, aux yeux de tous, la responsabilité du sang versé (1). Superbe vengeance d'un thaumaturge chrétien !. — Un pirate nommé Jean, ayant pillé, malgré les remontrances de Saint Colomba, s'embarqua avec son butin. Le Saint le suivit dans la mer, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, et lança l'imprécation suivante : « Ce misérable, ce chétif qui méprise le Christ dans ses serviteurs, ne reviendra plus jamais aborder sur cette plage d'où vous vene? le voir partir. Aujourd'hui même, un petit nuage va s'élever au septentrion , et de ce nuage sortirai une tempête qui l'epgloutira, lui et les siens. Il ne s'en sauvera pa^ un seul pour raconter son naufrage. » Lé jour était beau, la mer calme, le ciel parfaitement serein. Cependant, le nuage annoncé apparut; on vit l'orage se former, grossir et poursuivre le spoliateur. La tburmenté l'atteignit; on le vit sombrer et périr avec tout son monde et tout son butin (2).

. (1) MoNTALEMBBRT, Us AfoîfMi d'Occidont, p. ii7 à 133.

(3)/6id.,p. 161,102.

Quelquefois, il est vrai, les Saints usent d'une manière tout anodine de leur pouvoir de faire changer le temps. Ainsi, il est raconté dans la Vie de Saint Benoit, tirée des Dialogues de Saint Grâgoire, pape (ch. XXXni), qu'un jour Saint Benott vint rendre visite à sa sœur Sainte Scholastique, et lui annonça son intention de se ri i rer le soir pour rentrer à son monastère, comme la règle le lui prescri-

M; de Mirvillc raconte (op. cif., p. 396, noie) qu'un curé de Normandie eut des luttes terribles à soutenir contre sept sorciers de sa commune qui combinaient, pour le maléficier^ toutes les ressources de l'art diabolique. Jugeant le goupillon insufflsant, il tira, dans l'espace, des coups de pistolet contre les agents invisibles; (c et le lendemain, les sorciers, qui cependant n'avaient pas quitté leur maison, gardaient tous le lit avec des trous de balle dans les jambes. » Ces balles, probable* meut bénites, pouvaient rivaliser avec celles de Robindes-Bois. A sorcier, sorcier et demi. •

Nous avons vu Saint Paul livrer un coupable à Satan. L'église affirme avoir hérité de ces pouvoirs. « De même que les apôtres avaient le pouvoir.de chasser les diables du corps humain , aussi avaient-ils le pouvoir de faire entrer les mêmes esprits au corps de ceux qui méritaient une punition aussi notable ; et ce pouvoir appartient à tous les prêtres (1). » Un domestique du comte Slilicon ayant été excommunié par Saint Ambroise, le diable se. saisit de lui et se. mit à le déchirer, comme le raconte. Saint Paulin dans son discours sur Saint Ambroise (2y Saint Thomas dit que l'excommunié étant destitué de cette protection spéciale que Dieu exerce sur les enfants

vait. liais la Saiute prenait an tel plaisir à ses entretiens, que, poar le retenir, elle eut recours à. un grand noyen. Sans rien dire, elle se mit à fondre en larmes, et aussitôt le temps, qui était superbe, devint orageux; la pluie tomba à torrents, à tel point qu'il était impossible de mettre un Saint dehors. Le Saint, quelque très-fort thaumaturge, s'avoua battii et fut contraint de rester toute la nuit chez sa sœur,

(1) ËVBILLON, 0/1. cil,, t. I, p. 48.

(2) GODESCAKD. t. XII, p. 48.

de rËglise, le diable reçoit un plus grand pouvoir de la maltraiter, tant spirituellement que corporellement (1).

L'Église déclare que par rexcommunication, elle peut attirer, sur celui qui en est frappé, les châtiments les plus effroyables. Elle lui interdit l'entrée des lieux saints et la participation aux sacrements; elle le prive des bénéfices des prières qui profitent à tous les chrétiens ; elle défend aux fidèles de communiquer avec lui, de lui donner ou vendre des aliments, de le recevoir, de le saluer, de lui parler; elle en fait un paria, un lépreux que chacun doit éviter avec horreur; elle l'abandonne au diable qu'elle charge de le torturer. Si l'excommunié persiste dans son état d'impureté et refuse de se soumettre à l'autorité de l'Église, on employé contre lui Vaggrave et la réaggrave qui ont pour but de rendre sa position encore plus malheureuse. La sentence est fulminée avec une solennité lugubre, les cloches sonnent le glas funèbre, le prêtre donne lecture du jugement fatal, lance Vanathéme accompagné des malédictions les plus horribles; puis, il jette à terre le cierge qu'il tenait allumé, le foule aux pieds en déclarant qu'ainsi s'éteigne là lumière du maudit (2).

Dès lors, l'excommunié est retranché de l'humanité. Nul ne doit avoir de relations avec lui, sous peine de partager son sort et de subir IfS mêmes châtiments. Les formules de malédictions contiennent l'énnméralion d'qne foule de calamités que le prêtre appelle sur la tète du condamné. C'est donc bien là une magie noire, con-

(1) /|i 4, swU. Dist. 18, quœsL f .

(2) Hœ lucemœ de nostris projectœ manibus extinguuntur : sic eorum Iticema in œtemum extinguatur.

sislanl eo un rituel destiné à maléficier les personnes, l'anathème fait l'orBce du grimoire, le prêtre se fa.it en- VoAteur.

Donnons quelques exemples de ces formules. « Que personne ne communique avec lui, ne te reçoive au marché, au four ni au moulin, ne mange ou boiye ayeclui, ne lui parle, n'ait aucun rapport au moyen de vente, d'achat ou de quelque manière que ce soit (1). » On dénonce la sentence aux voisins, afln qu'ils évitent toute communicalien, s'abstiennent de lui donner l'hospitalité, de lui offrir aucune consolation, de lui adresser la parole, sous peine d'être traités comme lui (2).

Voici l'anathème fulminé au concile de Reims, en 900, contre Vinemarus, Everardus, Rotfridus et leurs complices, qui avaient massacré Foulques : « Nous les irejetons du sein de la sainte mère l'Église, et les condamnons par l'anathème d'une perpétuelle malédiction. Qu'ils n'aient avec les chrétiens aucune relation. Qu'ils soient maudits dans la ville, maudits dans la campagne. Maudit soit leur grenier, et maudit tout ce qui leur appartient, maudit soit le fruit de leur ventre^ et maudit le fruit de leur terre^ maudits leurs bestiaux et leurs troupeaux. Qu'ils soient maudits en entrant, et maudits en sortant. Qu'ils soient maudits dans leur domicile et errants dans la campagne. Que leurs intestins erivènt^ comme U est arrivé au perOde et malheureux Ârius. Tombent siir eux toutes les malédictions que le Seigneur, par le ministère de Moïse, a accumulées sur le peuple transgresseur de

(I) ËVBILLÔN, t. If, p. 116, 137.

(3) im.

la loi. Qu'ils soient anathëmes, maran-atka (1), et quHlç périssçDt au second avènement du Seigneur. Qu'aucun chrétien né les* salue. Qu'aucun prêtre ne célèbre la messe pour eux, ne reçoive leur confession, ne leur administre là très-sainte communion, même à l'article de la mort, à moins qu'ils ne viennent à récipiscence. Nais qu'ils soient ensevelis de la sépulture de l'àne, jetés parmi les immondices, à la surface de la terre. » * Cette sentence, rapportée par Eveillon (t. II, p. 184), est tirée par lui de Y Histoire de Reims, de Flodoard (chap; 10). Cet historien raconte ainsi les effets de l'excommunication : Videmarus a été frappé par Dieu iî'une maladie incurable, ses chairs se sont putréfiées, il en sortait un pus iqfect, les vers le dévorèrent vivant; la puanteur qu'il exhalait était telle, que personne ne put approcher de lui; et i) finit misérablement une vie mir sérable. ,

Grégoire VII, dans un synode tenu en 1078, où se trouvaient une centaipe d'arcbevêqqes et évêques et un grand nombre d'abbés, a r^ndu un décret par lequel il frappe d'excommunication tous ceux qui s'opposeront à l'exercice des fonctions des légats du Saint-Siège, et il ajoute ; « Nous les enchaînons des liens de l'anathëme, nQn-seulement dans l'esprit, mais aussi dans le corps; et en yeftu de notre puissance apostolique, nous les destir tuons de toute propriété, et nous leur enlevons la vic-^ toire dans les combats , afin qu'ils soient frappés d'une

double confusion et complètement écrasés (2). »

(1) C'est une expression empruntée à l'apôtre Paul. « Si quelqu'un, dit-il, n'aime pas Notre-» Seigneur Jésus-Christ, qu'il soit anathème. Maran-Àtha ( I Cor,, XVI, 22). »

(2) Baronxus, Annal, écoles,, t. XVII, p. 472; ad œmum, i078.

Aingi, d'après les auteurs ecclésiastiques, les malédictions du clergé sont efficaces; le prêtre, par sa parole^ frappe à distance le coupable et lui enyoie des maladies affreuses, des douleurs atroces et une mort elTroyablel L'Eglise dispose donc des fléaux.

Le genre de maladie infligé au condamné variait suivant la fantaisie du prélat qui anémalbisait : le plus souvent, il accumulait tout ce que l'imagination enflammée par la balne peut concevoir de maux dans Tordre phyr sique et dans Tordre moral. On peut en juger par les formules suivantes, extraites d'Evrellon (1), de D. Martène (2), de D. Bouquet (3), et de la bulle fulminée au concile de Troyes, en 878, par le pape lean VIII :

« Que le Dieu tout-puissant et tous ses Saints le maudissent de la malédiction dont le diable et ses anges opt été frappés. Qu'il soit maudit dans les chemins et dans les places publiques, sur la terre et sur Teau; maudit partout et toujours; maudit la nuit et le jour et à toute heure. Que son eau pourrisse et que son vin s'aigrisse, et que la rouille consume ses vêtements... Que tous ses biens soient maudits, ainsi que tout ce qui lui appartient, depuis le chien qui aboie pour lui, jusqu'au coq qui chante pour lui. Que son habitation soit déserte. Qu'il soit maudit en dormant et maudit en veillant; maudit, soit qu'il jeûne, qu'il mange ou qu'il boive, soit qu'il parle ou qu'il se taise, qu'il soit debout, assis ou couché, soit qu'il travaille ou se repose ; maudit quand on le soignera, maudit en faisant ses déjections (^maledicius

(1) Op. cit., t. II, p. 186.

9) De antiqnis ecclesiœ ritibus, t. II, p. 000 à 911. (3) RectMil des historiens de France, \n-P, t. IV, p. 613.

mmgendo^ eacando ei phlebolomandoj. Que le Seigneur le frappe d'un ulcère très-pernicieux, de la gale (1), du prurigo , et le rende fou. Que ses yeux deviennent aveugles, ses oreilles sourdes, sa bouche muette; que sa langue s'atlache à son palais, que ses mains cessent de palper, ses pieds de marcher. Qu'il soit maudit à Tintérieur* et à Textérieur, maudit depuis le sommet de la tète jusqu'à la plante des pieds, maudit dans ses cheveux, dans son cerveau, dans son crâne, dans ses tempes, dans son front, dans ses oreilles, dans ses sourcils, dans ses joues, dans ses mâchoires, dans ses narines, dans ses lèvres, dans son gosier, dans ses épaules, dans ses bras, dans ses mains, dans ses doigts, dans sa poitrine, dans son cœur, dans tous ses viscères, jusqu'à l'estomac, dans

ses reins, dans ses aines, dans ses cuisses, dans ses organes génitaux, dans ses hanches, dans ses genoux, dans ses jambes, dans ses pieds, dans ses articulations et dans ses ongles; maudit dans tous les membres de son corps; qu'il n'en reste pas une seule partie qui soit saine. Qu'il souffre de la peste, qu'il subisse toutes les tortures et tous les genres de misère; que ses jours soient abrégés et pleins d'amertume, qu'il meure de faim et de soif, nu et accablé de maux. Puisqu'il n'a pas eu pitié de la veuve et de l'orphelin, qu'il n'a pas respecté les temples de Dieu, que ses enfants deviennent orphe^

(1) On sait que It gtle est causée par les ravages d'un insecte microscopique appelé acarus scahiei. Le clergé, comme on volt, dispose des insectes et les envoie dans le corps de ceux auxquels il veut liuire. C'est exactement la même opération qui, d'après le Rituel, est exécutée par les diables, auteurs des invasions d'insectes, contre lesquels le clergé emploie l'exorcisme» et par les sorciers, ministres de Satan.

linSf que ta femme devienne veuve; que Cuiurier dévore son patrimoine; que $e$ enfants chaneelants soient pros-^ erits^ chassés de leur habitation, réduits à la mendicité; que sa postérité disparaisse de la terre. Que ses penséeSi ses actions soient maudites. Que sa prière devant Dieu se tourne en péché. Qu^aucunts bénédictions, aucunes prières ne lui profitent^ mais qu'elles se changent pour lui en malédictions. Que la mort l'atteigne, et gtt't[ descende vivant en Enfer. Qu'il soit damné avec Judas le trattre et Julien l'apostat; qu'il périsse avec Décius et Néron; que le Seigneur le juge, comme il a jugé Dathan et Albiron, Pilate, Ananias et Saphire, Valérien et Simon le magicien. Que le feu éternel le torture, et qu'en punition de ses actes impies, il soit tourmenté par un supplice sans fin. Qu'il soit exclu de la société de Dieu et de ses anges, mais qu'il périsse avec le diable pendant les siècles des siècles. Amen. Que les loups rapaces dévorent son cadavre. Qu'il ne trouve de refuge ni au ciel pour son ftme, ni sur la terre pour son corps (1). »

On voit, par ces documents, jusqu'où peut aller la haine de prêtre, haine énergique, vivace, profonde, im-. placable; cette haine va chercher, avec une merveilleuse fécondité, tout ce qui peut nuire à l'individu maudit; elle s'attache à l'atteindre de toutes les manières, dans son corps et dans son ftme , dans ce monde et dans l'autre, dans sa personne, dans son honneur, dans ses

(I) Gomme contraste à ces horribles malédictions, dtons un trait dn clergé païen. K Athènes, la prêtresse de Minerre étant pressée par le peuple de maudire Alciblade, s'y refusa constamment et répondit « Mon office est de prier pour les hommes, et non de les maudire. *n

Plotaiqui, Les Demandes des choses romaines, ch. XLIV. . .

biens, dans sa famille, dans s^s enfants innocents 'du fait dé leur père j elle multiplie les supplices^ les tortures; elle accable son ennemi sous le poids de l'opprobre et de l'exécration uniyeriselle, elle condamne aux peines éternelles, elle prend des proportions gigantesques et aspire à l'infinité de puissance pour produire le mal infini; elle réalise ainsi, autant qu'elle le peut, le portrait qu'elle a tracé de Satan, du mauvais Dieu; elle est diabolique, infernale. Ne réunit-elle pas ainsi tous les caractères de la sorcellerie la plus venimeuse et la plus ignoble? L'Église peut-elle reprocher aux sorciers hétérodoxes aucune pratiqué criminelle, aucune infamie dont elle n'ait commencé par 86 souiller elle-même?

Le prêtre et le sorcier doivent être regardés comme deux rivaux cultivant le même artj l'art immonde de troubler les lois de la nature, et, par là, de nuire surnaturellement à leurs ennemis. Tous deux ont les mêmes prétentions, également chimériques, se vantent mensongèrement de résultats semblables, employent les mêmes procédés, c'est-à-dire formules cabalistiques, rites mystérieux, invocation d'êtres surhumains. On doit les juger de même : la magie de l'un et de l'autre est également puérile, également odieuse et méprisable.

' Depuis longtemps, l'Église ne fait qu'un usage de plus en plus sobre de ses anathêmes; ses foudres se rouillent dans rinaclion; elle comprend, quoique avec peine, qu'il y a une puissance supérieure à la sienne, c'est celle de la raison qui prononce en dernier ressort, qui ne permettrait plus aujourd'hui la promulgation de sentçnçes. pareilles à celles que nous avons rapportées.: L'Église est donc obligée de laisser sommeiller ses prérogatives, de laisser se dérouler les faits suivant les lois

de la nature, sans y intervenir en vertu de son pouvoir miraculeux ; elle subit Tascendant.du progrès, tout en le maudissant; il lui arrive, comme à son fondateur, de ne plus pouvoir faire de miracles, à cause de leur incri' dulUé {i). Mais elle ne peut répudier son passé, ni en décliner la responsabilité ; elle ne désavoue rien de son enseignement, ne renonce à aucun de ses prétendus droits. Elle conserve intacts ses vieux rituels, où les formules magiques se dressent comme des batteries prêtes à faire feu. Elle fait toujours de la sorcellerie, notamment par le baptême des cloches; quant à son pouvoir maléficiant, il reste à l'état latent, comme une menace incessante. On est donc toujours fondé à en faire contre elle un chef d'accusation, à lui imputer tout ce qu'il y a d'extravagant et d'immoral dans son Code, dans sa pratique. La civilisation, à son tour, fulmine son anathême contre cet ensemble d'institutions où l'odieux le dispute au ridicule.

(1) Marc. VI, 4-G.

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