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LES PIERRES QUI TOURNENT

La première place, dans notre revue, appartient naturellement aux traditions les plus anciennes, à celles qui remontent au-delà du christianisme et paraissent venir des habitants primitifs du pays, de nos ancêtres les Gaulois.

On sait qu'il existe en France et dans les autres pays habités par la race celtique, des monuments composés d'énormes pierres brutes. On les appelle ordinairement druidiquesj parce qu'on croit qu'ils ont été élevés par les druides et qu'ils étaient consacrés au culte druidique ; on a supposé que les dolmens (pierres plates posées horizontalement sur deux supports) étaient des autels servant à des sacriflces humains. Depuis quelque temps, les savants les plus compétents ont regardé ce système comme fort douteux; plusieurs pensent que ces monuments sont dus à une race antérieure à la race celtique ; on les désigne maintenant sous le nom de mégalithique^ qui réserve les questions d'origine et de destination. On peut voir, h ce sujet, la lumineuse dissertation, lue au congrès international celtique de Saint-Brieuc , par M. Henri Martin, et insérée dans la Revue des cours littéraires du 9 novembre 1867. Feu H. de Boisvillette, le savant et excellent président de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, a donné, dans sa Statistique archéologique d'Eure-et-Loir^ la description de tous les monuments mégalithiques du département. Ce travail est

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d'autant plus important que ces monuments tendent à disparaître de jour en jour, les propriétaires des terrains oii ils se trouvent ayant intérêt à en débarrasser leurs champs, sans aucun souci des intérêts sacrés de l'archéologie. La plupart portent des noms significatifs, tel que celui de pierres tournantes, (Boisvillette, p. 55,)

Ces monuments ont toujours été regardés comme ayant une origine religieuse ; d*après les légendes populaires, ils seraient l'œuvre des fées ou d'autres êtres surnaturels, et il s'y rattache diverses traditions qui se rapportent à un type uniforme. Voici, par exemple , ce qui se disait de la pierre couverte de Prunay-le-Gillon (1). Tous les ans, dans la nuit de Noël, au moment ou le prêtre qui célébrait la messe de minuit commençait le chant de la généalogie, le monument se mettait en mouvement, tournait sur lui-même, 'décrivait une demi-révolution et laissait à découvert l'oriflce d'un vaste souterrain. Ceux qui avaient le courage d'y pénétrer voyaient, à l'entrée, des vases pleins de monnaie de cuivre et de billon ; un peu plus avant étaient des bassins remplis de pièces d'argent, puis des monceaux de pièces d'or, et enfin des. tas de diamants et de pierres précieuses. Le visiteur pouvait puiser tout à son aise dans ces richesses amoncelées par des génies inconnus. Mais malheur à lui, s'il se laissait enivrer par la soif immodérée du lucre. Une loi fatale l'obligeait à sortir de la caverne avant que fût terminé le chant de la généalogie; car, à ce moment décisif, la pierre sacrée achevait son évolution circulaire, et le malheureux, n'ayant plus d'issue, restait renfermé

(1) Boisvillette» p. 64. — Lefèvre^ Dictionnaire des communes et hameaux d* Eure-et-Loir, p. 3.

avec ses trésors et condamné à ne pouvoir sortir que l'année suivante.

On ne citait personne qui se fût enrichi par ce moyen ; nul ne voulait tenter l'aventure. Ce n'est pas seulement la brièveté du délai qui intimidait les chercheurs d'aventure, mais on tremblait à la pensée d'entrer en relation avec les esprits mystérieux, gardiens de ces antiques monuments. A la longue, ces légendes avaient perdu de leur antique gravité; on les répétait sans y attacher d'importance, et l'on se permettait même d'en plaisanter, comme du Bonhomme Noël^ qui, dans la nuit du 24 au 25 décembre, descend par les cheminées et remplit de jouets et de bonbons les sabots déposés au foyer par les enfants. .

On disait aussi à Prunay que celui qui, le jour de la Hi-Carème, allait au pied de la pierre tournante d'Ymorville, et y restait à attendre pendant un temps convenable, voyait apparaître la Jft-CScir/me en personne, qui, moyennant la modique offrande d'une poignée de foio, gratiflaii le visiteur d*une énorme quantité de harengs salés... Hélas! la vénérable pierre, à moitié enfouie en terre, a perdu sa vertu en même temps que sa position primitive, et la Hi-Carème est de plus en plus introuvable.

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