LES FONTAINES MIRACULEUSES
Sous l'empire des religions qui ont précédé le christianisme, un grand nombre de fontaines étaient dédiées aux divinités ; on attribuait à leurs eaux des vertus surnaturelles. On venait de très-loin y puiser pour recouvrer la santé, et l'on n'en faisait usage qu'en observant certains rites religieux. Les guérisons étaient regardées comme l'œuvre des dieux qui présidaient à ces sources sacrées ;
(I) Histoire et traité des sciences occultes^ 1. 1, p. 447.
et, eo signe de reconnaissance, on jetait dans le bassin des pièces de monnaie qui, en certaines localités, ont formé à la longue des amas considérables. Pour quelques-unes de ces fontaines, le cboix paraissait dû au basard ou au caprice ; il en est d'autres dont les eaux jouissent réellement de propriétés curalives dont on faisait honneur à leurs divins protecteurs. Voici un exemple cité par le savant M. Scbutzemberger (1) : « Le culte de Vénus, déesse de la beauté, était en faveur dans les localités où les eaux sulfureuses étaient utilisées. Aujourd'hui encore, en Italie, près de chaque source, se trouve une chapelle dédiée à une Sainte qui, suivant le pays, porte les noms des Yenera, Yenerea^ Yenerina, L'étymologie est claire : ces chapelles sont d'anciens temples païens, transformés en monuments chrétiens, et la sainte Venera n'est autre chose que la Vénus païenne. N'est-ce pas à Milo que l'on a trouvé cette belle statue de Vénus, un des chefs-d'œuvre de l'art antique? » Il y avait à Pergame une fontaine d'Esculape. « On a vu, dit Aristote, un muet recouvrer la parole après avoir bu à la fontaine; à d'autres, il a suffi de cette eau pour recouvrer la santé, et les personnes saines qui en ont goAlé une fois n'en trouvent plus aucune autre bonne (2). L'eau de la Salette , comme on voit , est renouvelée des Grecs (3), m
(i) Conférences sur le soufre. Revue des cours scientifiques, 5* année, p. 275.
(2) Aristote, Oratio inputeum jEsculapii, cité parSprenzel, t, I, p. 156.
(3) RiGNARD, Essais d^hisioire et de critique sctenUfique ; iK>$,
La religion d ruidique avait également le culte des fontaines, dont la plupart ont conservé, sous le christianisme, leur antique réputation. <x Encore aujourd'hui, dit Tabbé Guettée, dans les populations chrétiennes, on peut retrouver bien des usages druidiques, sanctiflés par le christianisme, et qui sont devenus plus ou moins superstitieux. Ainsi le pèlerin, après avoir prié dans le sanctuaire, va aussi visiter la sainte fontaine qui, ordinairement, n'est pas éloignée du pèlerinage; comme le Gaulois, il croit à ses eaux une vertu surnaturelle ; il s'y lave, en boit avec respect ; il y jette même quelquefois une pièce d'argent, pour se rendre propice la bonne vierge ou hbonSainlqai Ta prise sous son patronage (1).»
Les Gaulois, bien que devenus chrétiens, ont longtemps persisté à conserver leurs usages d'origine païenne, que le clergé cherchait en vain à déraciner. Bien des décrets, des canons de conciles ont eu pour but d'interdire ces restes vivaces de la religion vaincue. Voici comment statue, à ce sujet, Charlemagne, dans ses CapHulaires : «r A l'égard des arbres, des pierres et des fontaines^ où quelques insensés vont allumer des chandelles et pratiquer d'autres superstitions, nous ordonnons que cet abus, si criminel et si exécrable aux yeux de Dieu, soit aboli et détruit partout où il sera établi (2).» Un autre capitulaire porte que, s'il se trouve, dans une paroisse, des infldèles qui allument des flambeaux et qui rendent un culte religieux aux arbres, aux fpntainei et aux pierres, le curé qui se négligera de corriger cet abus, doit savoir qu'il se rend coupable d'un véritable sacri-
(f ) Histoire de l'Église de France^ t. I, Introd., p. xxv, note. (3) CapiluL Caroli Magni, Ub, i, tit. 01.
lége (1). On lit dans les canons recaeillis par l'cvèque de Worms : « Vous vous êtes rendus à une fontaine^ à uo carrefour, sous un arbre ou devant une pierre, et là, par vénération pour ce lieu, vous avez allumé une chandelle, etc. (2). » Des pénitences étaient prescrites pour ces infractions aux lois de TËglise.
Enfin, le clergé, fatigué de cette lutte opiniâtre, dont jl ne pouvait sortir vainqueur, prit le parti de transiger et d'employer la ruse : il accepta le culte des fontaines en plaçant chacune d'elles sous le patronage de quelque Saint: le public ne fit aucune objection contre ce changement qui s'opéra sans éclat; tout ce que voulaient les dévots, c'était de conserver leurs cérémonies traditionnelles; gr&ce à la nouvelle étiquette, la paix fut cimentée entre les pasteurs et leurs ouailles; le christianisme se fit païen; le même rite qu'on avait flétri, poursuivi, anathématisé comme criminel, impie et diabolique, devint efficace, salutaire, divin et sanctifiant. Cette tactique adroite avait été depuis longtemps recommandée par le pape Grégoire le Grand : « Ne supprimez pas, dit-il, les fêtes et les sacrifices que les Bretons célèbrent en l'honneur de leurs dieux; transportez-les seulement au jour de la dédicace de l'Église ou de la fête des saints martyrs, afin que, tout en conservant quelqu'une des joies matérielles de l'idol&trie, ils soient plus facilement amenés à goûter les joies spirituelles do la foi chrétienne. (Epist. IX, c. 71.) »
11 y a, dans le département d'Eure-et-Loir, un grand
{ïY^CapUuL, CarolL magni, lib. vu. Ut. 236, p. 100. '!)) BuBCUABT, ColL can.f lib. viii, cap, 33.
nombre de fontaines sacrées; nous citerons notamment celle de Saint-Rémy-d'Auneau , à laquelle plusieurs écrivains locaux n'hésitent pas à assigner une origine druidique (1). Voici celles qu*énumère Clievard (t. Ij p. 89, note) : La fontaine de Saint-Victur, à Ver, qui guérit de la gale; celle de Sainl-Maur (ou Saint-Ucmy],àAuneau, qui guérit les paralytiques, les goutteux, les épileptiques; celle de Saint-Amand, près Illiers, qui guérit de la fièvre et des douleurs; celle de Sainte-Geneviève, dans la commune de Senantes, et celle de Sainte-Mesme, à Saint-Cheron, près Chartres, qui guérissent des fièvres ; celle de Saint-Audevoir, près le moulin do La Roche, commune de Saint-Prest, qui guérit les enfants en langueur. » Cette dernière propriété est aussi attrib|iée à la fontaine qui se trouve dans la crypte de l'ancienne église de Saint- André, de Chartres.
La fontaine de Saint-Jean-Baptiste, à Pierrefixte, près Nogent-le-Rotrou, mérite une mention particulière. Elle est située tout près de l'église paroissiale. L'eau qui coule de la source est recueillie dans une auge carrée de pierre, d'où elle s'échappe pour former un ruisseau. L'auge est abritée par un petit monument de pierre à toit aigu, sur lequel le curé de l'endroit, nommé Vidal, fit établir cette inscription : Fontaine miraculeuse. A la suite d*un procès qui fit beaucoup de bruit (1844) , l'inscription fut grattée imparfaitement et elle reste encore visible, de sorte qu'on donna une satisfaction
(!) GnBVART, Hislohe de Chartres, l, I, p. 84. 80. — D« Boisvil- LKTTE, Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, 1. 1, p. Lxxx. — Lefèvrb, Documents historiques et statistiques sur les communes du canton d'Àuneau, p. 132.
apparente à ropinion publique, qui 8*était élevée contre les usages superstitieux, et en même temps la formule subsista assez pour maintenir et réserver les prétentions des partisans de l'ofâcine de miracles.
Cette fontaine, très-renommée dans toute la contrée, n'a d'efficacité qu'un jour par an ; c'est le 23 juin, veille de la fête du Saint, qu'il faut aller puiser dans l'auge sacrée, et cette eau merveilleuse a encore des qualités supérieures si on la puise avant le lever du soleil. C'est un spectacle curieux que celui de la foule qui se presse ce jour-là, de grand matin, pour participer à ce bienheureux trésor. Les croyants arrivent munis de bouteille ou de cruches qu'ils remplissent dévotement à l'auge et qu'ils remportent pleins de joie: c'est la procession des cruches. Cette eau ainsi recueillie est une provision pour toutes les maladies qui peuvent survenir dans le cours de l'année. Qu'un enfant, par exemple, tousse, ait la fièvre, souffre de n'importe quoi , on lui applique sur le corps un linge imbibé de l'eau du bon Saint Jean, et l'on attend tranquillement la guérison, sans avoir besoin de recourir au médecin ou au pharmacien. On s'applique cette eau sur les yeux ou sur le siège du mal; c'est, comme on voit, une panacée universelle. Il arrive souvent que le mal persiste et emporte le malade ; la foi dans l'eau miraculeuse n'en est nullement ébranlée. Cette foi si vantée a bien ses inconvénients, car telle maladie qui aurait pu être guérie par un traitement ralionel, est devenue incurable et mortelle; la confiance dans les moyens surnaturels fait négliger les moyens naturels qui auraient pu sauver le malade. Voilà les fruits de la superstition, voilà où conduit l'observation des vieux us que des niais trouvent touchants, que cer*
laines gens s'ailachent à conserver comme faisant partie des croyances religieuses, et qui devraient être combattus par tous les hommes de bon sens, par tous les amis de Thumanilé.
Il y a encore d'autres manières d'employer Veau sacrée. On parait croire qu*elle a son maximum d'efficacité au moment même oii elle est puisée, et que, plus tard, sa vertu ^prouve une certaine altération, comme si un précieux fluide s'en évaporait. En conséquence, le 23 juin, de grand matin, c'est-à-dire au moment le plus propice, beaucoup de personnes trempent des linges dans l'auge et frottent avec le linge mouillé les parties malades. Cette opération se fait sans vergogne, en présence du public, et donne lieu quelquefois à des scènes risibles ; plus d'un malade reçoit des compliments ironiques pendant qu*il frictionne la partie du corps où il fait pénétrer l'agent curatif du bon Saint Jean; les femmes surtout sont exposées à des quolibets, à des questions scabreuses sur les causes de leur mal. Mais ce n*est pas le tout : aux grands maux, les grands remèdes. Quand c'est Torganisme entier qui est affecté, le malade se met tout uu derrière une baie, et un ami lui applique sur le corps une chemise trempée dans la fontaine. J'ai vu des femmes, des jeunes filles se soumettre à ce traitement. Il est vrai que des commères se rangeaient en demi-cercle autour de la malade , pour lui faire un rempart et protéger sa pudeur. Mais ce rideau était bien insuffisant, et les regards curieux pouvaient surprendre les jeunes baigneuses dans le costume de la mère Eve. On n'en a cure : la sainteté de Feau doit éloigner toute pensée de concupiscence. Cet effet doit certainement se produire sur les personnes qui s'en vont vêtues d'une chemise imbibée
d'une coulumc aussi pernicieuse ; des mesures incomplètes furent prises pour Tinterdirc. Enfin, en 1848, me trouvant cliargc de l'administration de Tarrondissement, je provoquai un arrêté préfectoral qui rendit cette interdiction définitive. Quelques bonnes gens murmurèrent et prétendirent qu'on portait atteinte à leur liberté ; les hommes du passé gémirent de ce que l'autorité civile leur imposait une réforme et détrônait un abus ; quand on entre dans cette voie, s'écriaient-ils, où s'arrëterat-on ? Et si Ton se met à faucher tQus les abus, que nous restera-t-il î
La fontaine de Pierrefixte n'est pas la seule où aient lieu de pareilles immersions. « En Angleterre, on montre une auge ou baignoire en pierre, près de l'église ruinée de Strathdeveron, qu'on appelle le bain de Saint* Woloc, où les mères viennent baigner leurs enfants malades (1). » Un usage semblable existe à la fontaine du moulin de La Roche, commune de Saint-Prest, qui est connue sous le nom de Fontaine d'aller ou venir. Cette dénomination exprime l'opinion qui est attachée à l'usage de ses eaux. Elle est protégée par un petit bâtiment orné de chandeliers et de figurines dévotes, de manière à présenter l'aspect d'une chapelle. Le meunier en a la clef; ce n'est qu'avec son agrément qu'on y pénètre pour y plonger les enfants, et on lui paye une redevance d'un franc, ce qui lui «procure un certain revenu. Après l'immersion, on ne manque pas d'aller à l'église faire dire par le curé un évangile pour l'enfant. La statue du saint protecteur, appelé Saint Audevoir, est au fond de l'eau, et il paraît
(I) MoifTALBMBËRT, Los Moifies d'occident, i. III, p. 323, note.
que c'est à cette condition qu'il lui communique lès vertus miraculeuses.
Suivant Soucbet {Histoire du diocèse de Chartres^ 1. 1, p. 409, 410], Saint Audevoir n'est autre que Saint Andoche,qui apparut à Saint Eman pour lui faire connaître où étaient son corps et ceux de ses compagnons martyrs ; on transporta ces ossements au lieu où fut b&tie l'église de SaintrPrest. Cet auteur ajoute ce qui suit : a D'après une croyance ancienne, que je ne veux contredire, ces corps auroient été trouvés près du moulin de La Roche, en la paroisse de Saint-Prest, juxte une fontaine où se voit une croix pour souvenance de leur invention en ce lieu. J'ai vu, en mes jeunes ans, qu'on portoil baigner en ccste fontaine les petits enfants qui étoient phtysiques, pour recevoir leur santé, mais puisqu'il s'y trouvoit de la superstition et qu'on rebaptisoit les enfants , Ms' Hurault, évëque de Chartres, en abolit la coustume. )»
Les ecclésiastiques de ces temps anciens montraient une sagesse qui, malheureusement, n'a pas été imitée parleurs successeurs. 'D'après un écrit anonyme (dont l'auteur est H. Pie, depuis évêque de Poitiers), intitulé : Notice sur saint Prest, office pour la fête de saint Prest^ martyr (Chartres, 1841; Garnier, imprimeur], « la fontaine est dite de Saint-Audevoir ou de Saint-Andoche, du nom d'un des compagnons de Saint Prest, selon quelques auteurs, et, selon d'autres, du nom d'un saint religieux qui habitait en ce lieu et qui reçut les moines, lorsqu'ils arrivèrent avec leurs reliques. Cette fontaine est toujours visitée, et dom Georges Viole (1), qui devait
(1) le célèbre et insigne martyre de Saint Prest et de ses compagnons au diocèse d'Âuxerre et les diverses translations de leurs
connaître mieux que personne les pratiques locales , remarque qu'il y avait affluence, surtout le vendredisaint. Les mères ne craignent pca d'y plonger leurs enfants, et il est indubitable qu*une telle dévotion n'a pu se mainienir pendant tant de sièclesj que parce qu*il plaît à Dieu de récompenser souvent la simplicité de la foi, vertu si rare et si précieuse (p. 7). »
Il est à désirer que Tautorilé publique intervienne pour prendre une mesure d'interdiction comme à Pierrefixte. Il y a là un devoir d'humanité à remplir : rester dans rinaction, ce serait se rendre responsable de la mort des enfants, causée par ces immersions barbares (1).
Il est à remarquer que ceux qui recourent à ces diverses fontaines mêlent ordinairement à l'emploi des eaux sacrées les cérémonies religieuses, adressent leurs prières à la statue placée près de la fontaine, vont à l'église mettre un cierge, se faire dire un évangile ou une messe. Le clergé joue donc un rôle dans ces prati-
saintes reliques, par dom Georges Viole, rellgieiu de la congrégation de Saint-Maur. (Manuscrit aux archives d'Eure-et-Loir.)
(f ) Voie! un exemple de l'aTenglement causé par le fanatisme. La fontaine miraculeuse de Lourdes, dont Torigine est toute récente, a en son historiographe. M. Lasserre, dans son liTrc intitulé : Notre- Dame-de^LourdeSt raconte qu'une femme dont Tenfant était dans un état désespéré, courut le porter à la grotte et le tint, pendant nn quart d'heure, plongé dans Teau glaciale de la source. Les personnes présentes, malgré leur piété, ne purent contenir leur indignation et demandèrent à la mère si elle Toulait tuer son enfant. Mais elle tint bon, et, d'après cet auteur, eUe eut à s'applaudir de son acte de foi ; car l'enfant, qui était Agé de deux ans et qui avait toujours en les Jambes paralysées, fut subitement guéri et se mit à marcher. Gonn ment le récit d'un si beau miracle ne provoquerait-il pat à imiter la conduite de cette tendre mère ?.. .
ques, y donne son concours et en retire même du profit ; il donne son approbation formelle, comme on le voit par le langage de H. Tabbé Pie; il doit donc en supporter la responsabilité. Il ne fait rien pour y mettre un terme ; il n'ose pas de son autorité morale pour réprouver et faire cesser des actes, non-seulement contraires à la raison, mais encore dangereux sous le rapport de la santé, et même meurtriers; il les consacre en prêtant son ministère. Comment ne comprend-il pas l'obligation de désavouer, de répudier ce qui ne peut plus se justiÇer ? 11 lui serait facile aujourd'hui d'abandonner ces honteux vestiges du paganisme.
L'expérience sur les petits enfants, ayant pour but de les faire aller ou venir, se retrouve dans une coutume dont le caractère est exclusivement druidique, et qui est attestée par un fervent adorateur du passé, M. le comte de Résie {Histoire et Traité des sciences occultes). Ce brave homme, tout en étant catholique très-orthodoxe, croit à l'existence des fées, assure que beaucoup de gens, en Bretagne , conservent et transmettent cette croyance dont il les félicite, vu que, suivant lui, on ne peut jamais faire la part trop large au surnaturel. Les fées, dit-il, sont des êtres étrangers à l'espèce humaine , avec laquelle elles ont beaucoup de ressemblance et d'affinité; elles sont toutes du sexe féminin; il s'ensuit que celles qui sont d'un tempérament amoureux sont obligées de chercher en dehors de leur espèce , et, au risque de déroger, elles prennent pour amants de simples mortels. Ces unions sont fécondes : les fées donnent le jour à des enfants en tout semblables aux enfants des femmes, mais qui, en vertu d'une loi fatale, sont toujours d'une complexion très-débile. Pour se consoler du malheur de
Q*avoir que de misérables avortons, (elles ont recours au stratagème suivant : quand une femme vigoureuse est sur le point d*accoucher, la fée invisible guette le moment de la naissance, et alors elle opère la substitution avec une dextérité incroyable, enlève Tenfant robuste et met à sa place son fruit cbélif. Les parents (hommes) ne s'en aperçoivent pas; mais quand Tenfant grandit, il reste grêle, étique, hâve, souffreteux; on conçoit des soupçons, et Ton se demande si Ton n'est pas victime d'un escamotage. « Cet enfant, auquel nous prodiguons nos soins et notre amour, pourrait bien n'être qu'un fils de fée, un « ehangeling,yi Comment s'en assurer? Il existe plusieurs moyens certains, infaillibles. Dans quelques contrées, on fait rôtir le changeling^ ce qui a pour résultat de forcer la fée à rapporter l'enfant dérobé. Dans d'autres, on plonge l'enfant suspect dans la fontaine sacrée ; s'il survit, l'enfant est bien à nous, gardons-le et bannissons nos soupçons. S'il meurt, c'est que ce n'était qu'un changeling,et alors la mort d'un tel être est un bienfait. — Ainsi, des gens honnêtes, humains, charitables, se trouvent amenés à exécuter, en toute sûreté de conscience, un véritable infanticide, à immoler leur progéniture ; ce qui prouve, conformément à ropiâion de Résie, combien est salutaire la croyance au surnaturel, et qu'il n'y a que la foi qui sauve.
Parmi les fontaines sacrées du pays char train, il en est une dont nous devons faire mention. Rouillard, dans sa Parihénie (2^ partie, p. 164), dit que dans la crypte de l'église abbatiale de Saint-Cheron-lès-Chartres, il y avait une fontaine qui présentait des phénomènes singuliers ; quand les eaux s'élevaient dans les diverses fon-
taioes, celle de SaioUCheron était presque tarie, et lorsque la fête du saint approchait, « et spécialement le jour d'icelle, qui est le 28 mai, elle regorge de tous costez et conlioue ainsi quelques jours, yoire que plu* sieurs y ont estéguaris de leurs infirmilez. » Il s'y passa un événement mémorable, Clément Marot y fut amené par l'abbé commandataire ; il était accompagné de ses serviteurs, « qui ne croyoient guère davantage aux miracles que leur roaistre. Arrivant la SaintrCheron, ils voulurent faire expérience de celui de ladite fontaine, et veillèrent presque toute la nuict dans la grotte, pour en savoir la vérité ; mais ils en sortirent tous épouvantez, tant par les visions nocturnes qui leur donnèrent maint effroi, que par l'accriie de reaue,qui vint en plus grande abondance, que peut-estre jamais auparavant. Le rapport en aiant esté par eux fait, et venu aux oreilles de l'abbé Salel, il leur remonstra que c'esloient des maladvisez, d'avoir voulu tenter les faicts de Dieu, en chose qui estoit acertenée de toute antiquilée. » L'église Saint-Cheron a été détruite lors de la Révolution, et la fontaine miraculeuse a disparu.