LB FEU DB SAINT-JBAN
Dans beaucoup do communes rurales d'Eure-et-Loir, on observe un vieil usage, conservé par la tradition : c'est le /eu de Saint Jean. Le 23 juin, veille de la fête de Saint Jean-Baptiste, on se réunit, le soir, sur la place publique; on fait un tas de branches de bois vert et
d'herbes : c'est ce qu'on appelle, dans le Perche, uoe marole. Le clergé de la paroisse s'avance processionnellenient en chantant les litanies des Saints. Le curé fait trois fois le tour du las, l'asperge d'eau bénite et y met le feu; on chante quelques prières; puis le cortège religieux se relire. Alors les habitants se mettent à gambader autour du foyer, on saute, on pousse des cris d'allégresse; les gens s approchent du brasier et passent leur tële dans les flocons de fumée aromatique; ce qui; dit-on, préserve d'une foule de maux et a l'influence la plus salutaire sur la santé. Quand le feu est éteint, chacun s'empare d'un tison, le remporte précieusement et le pose sous son lit, avec la persuasion que c'est un talisman qui préserve de la foudre pendant une année seulement (1). L'efficacité de cette amulette est aussi bien prouvée que celle de tous les autres spécifiques du même genre. Nous retrouvons encore ici la foi qui sauve. Cependant, la confiance dans la vertu du tison peut porter à négliger les moyens rationnels, remploi du paratonnerre, l'assurance ; celui qui, comptant sur un moyen d'ordre surnaturel, croit sa maison incombustible, n'apportera pas toujours les précautions qu'indique la prudence pour éviter les causes d'incendie. On voit donc que la foi a ses inconvénients, et la superstition, indépendamment de son influence fâcheuse sur les intelligences, a des conséquences funestes au point de vue de la sûreté publique et de l'économie domestique. Le clergé, il est vrai, n'enseigne pas explicitement la vertu des saints tisons ; mais il connaît ces croyances ridicules et funestes, il ne fait
(1) A Lucéi on aUribue en outre à ces tisons U propriété d'ëloigtier les puces.
rien pour les combaUre, et fl les encoara^ indirectement en maiotenant sa cérémonie da fea de Saint-Jean, dont la disparition entraînerait celle des superstitions qui s'y rattachent
Le P. de BoylèTC, jésuite, dans son opuscole intitulé : Problkne^ le Miracle du Diable, repousse énergiquement le reproche fait à l'Église d'aToir adopté les rites païens, et, notamment, de participer aux feux de Saint-Jean, qui, dit-il, « n'ont absolument pas le moindre caractère religieux » (p. 24). Il est étonnant qu'un prêtre connaisse si mal les choses de son mioistère. La participation du clergé au feu de Saint-Jean est notoire, particulièrement dans le département d'Eure-et-Loir ; j'en ai été témoin plusieurs fois, notamment à Pierrcflxte, une foule de nos lecteurs peuvent y assister chaque année. C'est un fait acquis et indéniable. EnÛn, cette cérémonie est formellement consacrée par la liturgie chartraine de 1788.
Dans quelques localités du Perche, il y a, en outre, un feu de S^int-Jean d'un ordre inférieur. Le maître de la ferme fait dans la cour, ou dans le champ y attenant, sa petite marole, à laquelle il met le feu, et il préside à ce sacrifice privé, comme le père de famille de la cité antique; il fait approcher ses bestiaux, et chaque animal à son tour passe sa tète dans la fumée pour y gagner un préservatif pareil à celui que le fermier est allé gagner au grand feu de la paroisse.
L'usage du feu de Saint-Jean était général autrefois. Il est tombé en désuétude dans les villes. A Nogentle-Rotrou, il a été célébré pour la dernière fois en 18B0, en face de l'église de Notre-Dame ; les cérémonies extérieures du culte ont cessé pendant quelques années, à la suite de la révolution de juillet; quand elles ont été ré ta-
blies, OD D^a pas jugé à propos de restaurer le feu de Saint-Jean, qu*il était bien difficile de justifier deyant les railleries vollairiennes.
Mais il a encore lieu dans nos campagnes où la foi s'est mieux maintenue. Autrefois, à Paris, la cérémonie se faisait avec une grande solennité : ies magistrats y assistaient en corps, et quand le roi se trouyait dans la capitale, c'était lui qui allumait le bûcher. Louis XIV n'accomplit ce rite qu'une fois, en 1648; on peut voir, à ce sujet, des détails curieux dans Dulaure {Histoire de Parts, 1857, t. IV, p. 78). L'usage est encore général dans le midi de la France, comme l'atteste un excellent écrivain contemporain : « Au solstice brûlant, des feux de joie s'allument, la nuit, dans toutes les villes et villages des Gaules, au milieu des plaines, Sur les hauteurs. Leurs flammes, de loin en loin, se saluent, tandis qu'autour le peuple danse en rondes. C'est le feu de Saint-Jean. Il y a quelques années, je l'ai vu flamber à Marseille, allumé par le maire de la grande ville (1). »
Quel est l'origine de cet usage, quel en est le but? Quant à la première question, le clergé, désirant naturellement se renfermer dans les limites de la doctrine chrétienne, répond que ce feu est un signe de joie pour célébrer la naissance d'un des plus grands Saints, du précurseur de Jésus-Christ. Cette réponse est inadmissible. En^elTet, si la naissance d'un personnage doit se manifester par un feu allumé publiquement et solennellement, comment se fait-il qu'une telle manifestation n'ait pas lieu pour la naissance de la Vierge Marie, la Reine du Ciel, la Reine de tous les saints, ni pour la naissance
(I) Eugène Garcir, Les Français du Nord et du Midi, p, 338.
de l'Homme-Dieu? Comment supposer qu'on ait réservé pour Jean-Baptiste des honneurs refusés à ces deux individualités qui lui sont infiniment supérieures?... D'ailleurs, Jean-Baptiste n'est pas le seul qui jouisse de celte prérogative : il la partage avec plusieurs Saints qui, tous, ont cette bonne fortune* d'avoir leur fête aux environs du solstice d'été. Ainsi, à Lalouppe, le patron Saint Thibault est loin d'occuper les premiers rangs de la hiérarchie céleste ; c'est un Saint bien obscur et bien peu renommé, même dans la paroisse à laquelle il préside; car, pour désigner un homme qui n'est propre à rien, on dit communément : « Il est, comme Saint Thibault, sans force ni vertu (1). » Eh bien, l'invalide Saint Thibault a son /eu, tout pareil à celui de Saint Jean, ce qui n'empêche pas la petite ville de Lalouppe d'avoir aussi le feu de Saint-Jean; abondance de feux ne peut pas nuire. On n'oserait pas dire que cette glorification ait pour but de glorifier le pauvre Thibault, quand on n'accorde rien de pareil aux Saints de première classe, ni même au Sauveur... Il faut donc chercher une autre explication.
Dans la plupart des religions anciennes, on rendait un culte au soleil, au père de la lumière et de la vie, et l'on allumait de grands feux au solstice d'été , à
(1) Voici ce que dit, à ce sujet, Leroux de Lincy (Livre desproverheSt 18S9 ; tome H, p. 338:
« Saint Thibault de Lalouppe qui ne maudit ni if absout, — Lalouppe est un \illage du Perche, dont Téglise a pour patron Saint Thibault ; on n'y fait point de vœux pour estre heureux ou pour éviter d* estre malheureux , parce que les liabitants du lieu ne se souyiennent pas qu'il s'y soit fait de miracles. De cette croyance, il s'est fait un proverbe qu'on applique à ceux qui ne peuvent faire ni bien ni mal. On dit de ces sortes de gens : Ils sont comme Saint Thibault de Lalouppe; Us ne maudissent ni h*absoudent, i»
répoque de Tannée où l'astre radieux atteint sa plus grande élévation dans le ciel. Quand les populations chrétiennes eurent embrassé le christianisme, le clergé fit tous ses eiïorts pour abolir les coutumes païennes; mais il éprouva une résistance opiniâtre. Les fidèles lui accordaient Tempire sur les consciences, acceptaient ses dogmes et son culte, consentaient à lui payer dîmes, tribut et casuel ; mais ils s*obstinaient à rester attachés à des usages traditionnels dont ils ne connaissaient même pas la signification, tant est puissant Tempirc de la coutume. IjO clergé se tira d'aflaircs par un expédient que Ton pourrait appeler jésuitique, et dont nous avons déjà TU un exemple pour les fontaines. 11 adopta les vieux rites, en les plaçant sous vn patronage chrétien, en introduisant le nom d'un Saint, et, grâce à cette modification insignifiante, le paganisme fut conservé avec une dénomination chrétienne. C'est ainsi que fut maintenu et même affermi le rite du feu de Saint-Jean. Telle est l'explication, fort plausible, donnée par Dulaure {Op, cif., p. 79), et par plusieurs autres savants, er Nous avons, dit Boulanger, en l'honneur de Jean-Baptiste, des feux publics et des brandons, par une suite de cet ancien usage de rallumer les feux sacrés au renouvellement des années, des saisons et même des semaines (1). » « Le professeur Nilson trouve des traces du culte de Baal en Scandinavie; car il affirme que la Baal ou Balder était encore célébrée, il n'y a pas cinquante ans, la nuit qui précède le solstice d'été, en Scanie et dans toute la Norwége, jusqu'aux lies de Leffoden. On faisait, sur une col- Ci )J[)is50r(a(ion sur Èlie et Ilénoch, p.l25 du tomo VI des OEuoret de Donlangcr, cd. de 1701 .
Une ou sur une montagoe, qd grand feu de bois, et le peuple du voisinage se rassemblait, comme les anciens prophètes de Baal, pour aller danser autour de ce feu en criant et en chantant. Ce feu de la nuit qui précède le solstice d'été a même consenré, dans quelques endroits, le nom ancien de Baldersbal ou feu Baldcr... Une coutume semblable a tout récemment clé observée dans quelques parties de la Grande-Bretagne ^1). »
« Le feu de Saint-Jean, dit l'abbé Guettée, encore en usage dans plusieurs localités, fut établi par i'Ëglise pour remplacer celui que les Gaulois faisaient au solstice d'été. Bien des superstitions furent ainsi remplacées par de pieux usages qui avaient avec elles certaines analogies (2). »
Ce dernier aveu est curieux. Le même fait qui, chez les anciens, était une superstition, est devenu pieux usage. En réalité, il est resté ce qu'il était; on peut même dire que le caractère superstitieux du rite a été aggravé; car les anciens, du moins, savaient ce qu'ils faisaient; ils connaissaient lasigniflcation de leur feu solslicial, tandis que mainlenant on répète béatement ces actes sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'on a vu les choses se passer ainsi; on suit servilement la tradition, dont on ne cherche pas même à connaître le sens. N'est-ce pas là du paganisme le plus grossier? Comment le prêtre ft\\\A\ gartler son sérieux en mettant le feu à Tauguste mart>let«««
IVapi'ès los traditions populaires» c\Hait surtout aux
deux époques solsliciales, que le merveilleux se déployait sur une grande échelle. La veille de Saint-Jeao et la veille de Noël étaient les deux jours de Tannée où les êtres surhumains manifestaient leur puissance avec le plus d'énergie; c'est alors qu'avaient lieu les apparitions, les interventions des bons et des mauvais génies ; pendant que les Saints exerçaient leur aclion bienfaisante, les sorciers célébraient leur sabbat et se coalisaient avec les diables pour produire des maléûces. Voici, entre autres, une tradition répandue dans la Beauce. Pour se guérir de la gale, il fallait se rouler tout nu dans Therbe, la veille de la Saint-Jean, avant le soleil levé. Maintenant qne la médecine, à l'aide d*un bain sulfureux, guérit à coup sûr de la gale, personne n'a plus recours au remède cabalistique, et Saint Jean a perdu son crédit. C'est ainsi que la science dissipe la superstition.