‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 6 sur 36 · LA VIERGE NOIRE DE CHARTRES · texte numérisé non relu

LA VIERGE NOIRE DE CHARTRES

Depuis des siècles, la calhédrale de Chartres a joui d'une réputation immense, a été considérée comme un des lieux les plus vénérés do la chrétienté ; elle a été Tobjet d'une foule de pèlerinages; un grand nombre de princes et de puissanls personnages sont venus la visiter et ont voulu signaler leur dévotion par des marques éclatantes de leur munificence. Beaucoup d'ouvrages ont été consacrés à retracer les annales de ce monument, à en

voqua sa divinité locale, et le jeuoe prince ressuscita (1). Quand cette Vierge, attendue depuis près d'un siècle et adorée avant sa naissance, fut devenue un être réel, les druides lui envoyèrent des députés pour lui oiTrir la royauté qui lui appartenait en vertu du don de Priscus. Elle daigne accepter cette oiïre et conArma dans la viceroyauté ses fldèles druides, en attendant que ceux-ci pussent transmettre le gouvernement aux évé:iues qui furent ainsi investis de la pleine puissance sur tout le pays chartrain. C'est donc par une rébellion contre cette autorité, la plus légitime de toutes, que les comtes et les rois s'arrogèrent par la suite un pouvoir usurpé... Quand une tradition sert si bien les intérêts d'une corporation, il n'est pas difficile d*en déterminer l'origine.

La Vierge vint à Chartres, visita son domaine, accepta le sanctuaire souterrain comme sa demeure propre, sa chambre espéciale^ et c'est pour cela qu'on l'appelle Dame de Chartres (2).

Après l'ascension de Jésus, la Vierge étant encore vivante, saint Pierre s'empressa d'envoyer à Chartres des disciples qui furent étonnés d'y trouver une population chrétienne d'avance, et il leur fut facile d'y Instituer un évèque et un clergé. L'église de Chartres, comme on voit, se vante de primer par Tancienneté, même celles qui ont eu pour fondateurs des apôtres, telles que Jéru« salem, Antioche, Éphèse, Rome, etc. Elle réclame le premier rang.

Tout ce récit n'est qu'un tissu de fables, comme nous

(1) Ge miracle est représenté sur un des vitraux do la cathédrale. Voir BuLTEAn, Description de la cathédrale de Chartres,

(3) Poème des miracles de la Vierge, p. 21, note.

l'avons démoDlré dans noire Disiertaiion sur la légende Yirgini parilurœ (Paris, 1863). Noos n'avons pas à revenir ici sur un sujet qui nous paraît épuisé; nous rappellerons seulement quMl n'y a aucune trace écrite de ce prétendu culte druidique avant 1389, et qu'il n'en est fait aucune mention chez les écrivains antérieurs, qui n'auraient manqué d'en parler s'ils en eussent eu connaissance. Comme nous ne cherchons que la vérité, nous avons provoqué un débat contradictoire, fait un appel à toutes les personnes qui pouvaient rapporter quelques lumières sur la question. Nul ne nous a répondu. Mais les traditions que nous venons de rapporter, ont continué d'être prônées; elles sont consacrées par le cérémonial, elles font partie du culte, et l'on réclame pour elles le plus profond respect.

Sur l'autel dont il s'agit était une statue que l'on présentait comme sculptée de la main des druides et posée par le bon roi Priscus. Voici comment la décrit l'historien Pintard (1): a Elle représente la Vierge que nos anciens druides avaient élevée sur cet autel; elle est assise dans un trône, tenant son Fils ; elle est représentée d'une couleur noire ou moresque, comme le sont toutes les images qui la représentent dans la ville de Chartres, et l'on croit que les druides l'ont ainsi dépeinte, parce qu'elle devait être d'un pays plus exposé au soleil que le nôtre. » Cette statue, ajoute Pintard, était en bois de poirier, avait 28 pouces 9 lignes de hauteur.

Nous trouvons encore une autre particularité dans la correspondance entre le chapitre de Chartres et les jésuites chartrains, qui étaient allés évangéliscr les Huit) PiNTAED, Histoire de Chartres^ p. 47.— Bulteau, p. 172.

rons et les Âbnaquis. Le Chapitre envoya à ces missionnaires, pour leurs néophytes, un fac-similé en argent de cette statue; dans la lettre d*euvoi, le chanoine Vaillant-Demiardoin rappelle les traditions ci -dessus énoncées, et fait remarquer que cette flgure a les yeux fermés et ceux de son fils sont ouverts, et il ajoute : « Si elle parait noise et grossière, ce sont des sujets de réflexion et d'une belle morale, que vos nouveaux chrétiens peuvent apprendre de vous (1). » Voici quel était le sens du symbole. La Vierge avait les yeux fermés, pour indiquer que le personnage ainsi représenté n^avait pas encore d'existence réelle, que la lumière ne luisait pas encore pour la Vierge, tandis que Jésus, son fils, étant Dieu et homme, existe de toute éternité, et ses yeux ouverts expriment que, même avant sa naissance humaine, il avait la vue et Tintelligence.

Mais si la Vierge, avant sa naissance, n'était rien, comment pouvait-elle opérer des miracles, ressusciter les morts? Et que signifie un culte adressé à ce qui n'est pas, au néant?... En dépassant le but, on le manque; à force de reculer Tantiquilé de TÉglise chartraine, on la précipite dans le vide, on lui donne pour fondement des chimères. Rouillard a cru échapper à cette difficulté en disant que la Vierge « a été créée devant toutes les créatures et devant tous les siècles » {ParthéniCy U^ partie, p. 47). Mais cet étrange système (suivi par Sablon) est en opposition avec la doctrine chrétienne : l'Église a condamné la théorie de la préexistence des ftmes, et elle ne fait pas d'exception, même pour le Sauveur ;

(1) Voir les ouvrages de MM. Doublet et Herlet sur le Vœu des Hurons.

elle eûseigne que l'âme humaine de Jésus-Christ n*a été créée par la Sainte-Trinité , qu'au moment de la conception par Marie. Comment donc décerner à celle-ci un privilège qui rélèverait au-dessus de l'Homme-Dieu? Le clergé chartrain laisse dire Rouillard, son annaliste favori, et ne se prononce pas formellement sur ses explications, tout en se réservant d'en profiler; il ne veut ni heurter le dogme, ni répudier la tradition qui lui est contraire; il accepte l'un et l'autre, sans se charger de les concilier.

Quant à la couleur noire, Pintard, comme nous l'avons vu, n'est pas embarrassé pour l'expliquer. Mais il prouve par là son ignorance en ethnologie. Tout le monde sait que les habitants de la Judée ne sont pas noirs et n'appartiennent pas à la race nègre; jamais l'iconographie ne donne un teint noir, ni à Jésus, ni à ses disciples, tous Juifs. Il faut donc chercher une autre cause. Nous la trouvons dans l'abus des interprétations bibliques, consistant à prendre dans TËcriture un membre de phrase qu'on isole du reste du texte et qu'on applique arbitrairement & un événement quelconque, ce qui permet de trouver dans la Bible tout ce qu'on veut et d'y voir figurés ou prophétisés tous les événements, tous les personnages. Parmi les bannières qui défilent aux processions de la Vierge, il y en a une qui porte cette inscription : Nigra suum^ sed formosa (je suis noire, mais belle). Ces paroles sont tirées du Cantique des cantiques (I, 4). L'épouse (ou l'amante), qui est une paysanne, dit qu'elle est, non pas noire, mais hàlée, brunie par le soleil. Le sens littéral présente des tableaux erotiques et même licencieux; l'amant y énumère en détail toutes les perfections physiques de sa maîtresse, vante la beauté

de ses seins, le ventre, les jointures de hanche, le nombril, etc. Les théologiens prétendent que tout cela est flgurc et s'applique à l'Église, épouse mystique de Jésus. C'est là une interprétation forcée et inadmissible. Hais on a encore enchéri sur celle latitude d'explication, en disant que certains passages, tout en dépeignant les beautés corporelles de l'amante, tout en figurant les beaulés spirituelles de 1 Église, désignent encore les perfections de la vierge Marie, dont il n'est pas dit un mot dans le livre, mais que l'auteur, éclairé par une vue prophétique, apercevait mille ans d'avance. Et voilà pourquoi... votre vierge est noire.

La Révolution vint apporter la dévastation dans le saint lieu : en 1793, la vierge druidique fut détruite devant la porte Royale. J'ai entendu raconter, par des contemporains, que cette stalue était creuse, qu'on la remplit d'alcool, qu'on y mit le feu et que le bois de poirier fut consumé dans cet énorme punch. La vieille crypte devint déserte. Plusieurs ecclésiastiques, notamment M. l'abbé Bulteau {op. cti.), ont déploré qu'ont l'ait profanée, alTectée à des usages immondes. En effet, jusqu'en 1822, époque du rétablissement du siège épiscopal, la crypte était louée à un tonnelier qui en avait fait un magasin de vins. Mais il est juste de dire que, depuis 1802, époque du rétablissement du culte, c'était la Fabrique qui louait le local et en percevait le revenu ; elle ne se faisait aucun scrupule de tirer parti de la grotte druidique et du ci-devant sanctuaire. Il faut avouer que toute cette mythologie, qu'on n'est jamais parvenu à rendre populaire, était bien oubliée.

Toutes ces légendes fabuleuses, dont on a voulu faire

une des colonnes de la sainteté surcminente de Téglise de Chartres, élaient effacés, et le clergé lui-même ne paraissait pas en désirer le rétablissement. La cathédrale n'en jouissait pas moins de son vieux renom; mais les populations, en reconnaissant à cette vénérable basilique une haute importance, ne suivaient que l'impulsion de la coutume, sans se rendre compte de l'origine, sans même la chercher.

Comme on veut un signe visible qui matérialise l'objet du culte, on s'occupa de remplacer la vierge de Sous- Terre. Les absents ont tort : elle était anéantie, et personne ne se doutait qu'elle pût ressusciter. On transporta donc sa clientèle à une rivale autrefois secondstire» à la vierge du Pilier, qui hérita de son crédit et acquit une vogue prodigieuse (1). En théorie, la vierge Marie, mère de Jésus, est une; elle reçoit toutes les prières, de quelque lieu qu'elles lui soient adressées. Dans la pratique, il en est tout autrement. 11 y a une foule de Noires-Dames ayant des qualités et des vertus particulières ; ce sont autant d'êtres distincts ; chacune a sa physionomie, son caractère, sa spécialité de guérisons ou autres faveurs. Elles forment une hiéra "^hie. Il y a des Notres-Damcs célèbres , nobles , rech ; chées du grand monde, parées d'or et de pierreries, comme celle du Pilier. 11 y en a de pauvres et' obscures, obtenant à peine un maigre cierge de quelque villageoise. Les auteurs ecclésiastiques conflrment l'opinion vulgaire sur cette multiplicité de divinités. Dans une foule de relations, il est dit qu'une personne se trouvant dans un pays lointain, exposée à un grand danger, a invoqué Notre-

(1) Voir ci-après, ch. vu.

Dame de Chartres et a été sauvée (1) ; ce n'est donc pas la Vierge unique qui a agi, ce n'est pas non plus une Notre-Dame quelconque ; c'est la Vierge qui est honorée (nous pouvons dire adorée) dans le sanctuaire de Chartres, c'est la statue miraculeuse , c'est le simulacre de bois de poirier. Les pèlerinages, autorisés et favorisés par ri£glise, accrédilent cette croyance polythéiste : telle Notre-Dame oclroye ce qui n'est pas au pouvoir d'une autre. On peut citer, en particulier, les tendres paroles d'adieu prononcées par M. le curé de Saint-Sulpice (2) en prenant congé de Notre-Dame de Chartres ; elles expriment bien qu'il s'éloigne avec regret d'un être qui habite Chartres et qu'il ne trouvera plus k Paris. Les nombreuses Notre-Dame de Paris ne peuvent le consoler de celle qui a toutes ses affeclions.

La vierge de Sous-Terre avait, entre autres vertus, celle de faire cesser la stérilité des femmes. On lui a fait honneur de la fécondité d'Anne d'Aulriche, qui est vctoue l'invoquer. Elle a été moins efûcace à l'égard de Louise de Lorraine, femme de Henri III. Voici ce que raconte à ce sujet Tallemant des Réaux : Comme elle désirait vivement avoi«| des enfants, elle se rendit à pied, en pèlerinage, à *|^ vierge de Sous-Terre, dont elle avait entendu vanter la vertu efficace pour faire cesser la stérilité des femmes. Près de Uambouillet, elle rencontra une paysanne avec qui elle se mit à causer, et elle lui exposa le but do son voyege. — <c Ah! Madame, dit la bonne femme, c'est pour avoir des enfants que vous allez à la

(1) Voir notamment la Parthénie, l'« partie, ch. ii, pages 333, 336, 239 -^343.

(2) Voir ma Dissertation, p. 34.

vierge de Chartres? Vous ne réussirez pas. — El pourquoi donc? dit la reioe. — C'est que le grand ciianoine qui les faisait est mort la semaine dernière (1). »

C'est à cette vertu fécondante que semble avoir fait allusion M. Regnault, évéque de Chartres, dans son discours à Tempereur et à l'impératrice, par lequel il les engageait à venir visiter son sanctuaire, le plus auguste de toute la chrétienté (22 août 1858, Journal de Chartres du 26 du même mois).

En matière de culte, bien des personnes ont pour le passé un vif attachement et tiennent à rétablir les choses comme elles étaient jadis. 'Des membres du clergé émirent le vœu dq restaurer la crypte, ainsi que la vierge druidique. C'est ce que demandait l'abbé Bulteau (p. 270). Feu M. Clausel de Montais, évéque de Chartres, n'y attachait pas d'importance, si l'on en juge par ses lettres pastorales, dont j'ai donné des extraits {Dissertation ^ p. 22, 23), dans lesquels il nie implicitement la légende druidique. Mais son successeur, M. Regnault, voulut renouer les anciennes traditions. Sous ses auspices, on restaura d'abord la chapelle principale, où se trouvait autrefois le fameux sanctuaire, et Ton y installa, le 15 septembre 1857, une nouvelle vierge que Ton fit faire, autant que possible, exactement semblable à celle qui avait été détruite en 93. M. Pie prononça, lors de cette cérémonie, un discours qui a été inséré dans la Voix de Notre-Dame de Chartres, journal imprimé à Nogent-lo-Rotrou et consacré spécialement à la glorification de Notre-Dame de Sous-Terre (2). L*éloqueul prélat

(1) Tauemamt des RiUui» Bons mots, etc., t. X, p. 108. Ludovic Laummk, Curiosités anecdotiques, 1853, p. SOi. (3) CBuvres de M. l'évèque de Poitiers, t. III, p. 11.

rappelle, éb termes pompeux, toutes les merveilles accomplies par l^ancienne vierge (défunte); il craint que les ûdèles n'aient pas la même conGance en cette nouvelle image qui sortait tout fraîchement de l'atelier, et dont on était bien obligé d'avouer qu'elle n'était pas Fœuvre des pieux druides, ces yéncrobics ancêtres de notre sainte religion. Mais il s'empresse de rassurer les esprits. Le pontife, en vertu de ses augustes pouvoirs, a recueilli toutes les essences de prières émises dans ce saint lieu depuis dix-neuf siècles, tous les arômes de piété épars dans le sanctuaire, tous les fluides mystiques dont les voûtes sont imprégnées ; il les concentre et les accumule sur la nouvelle statue, qui, grâce à cette opération thaumaturgique, vaudra au moins autant que sa devancière et fera autant de miracles; il nous le garantit. Ainsi, ce talisman inestimable tij'e sa vertu, non de sa vertu propre, mais de cette espèce de transformation magique, ex opère operantU, C'est l'homme qui fait le Dieu... Il ne coûterait pas plus à l'opérateur de réitérer ce prodige autant de fois qu'il le voudrait, et par conséquent de produire, en nombre illimité, des duplicata de la vierge druidique. Quelle source de richesses!

En 1860, H. l'évéque de Chartres eut la satisfaction de compléter son œuvre en restaurant la crypte entière. Il publia, à ce sujet, son mandement du 15 août, dans lequel il proclame la réalité de la tradition druidique ; il déclare que ce sanctuaire de Sous- Terre est le plus ancien qui soit au monde. « Parle fait, dit*il, la source de la piété est en bas, dans cette crypte mystérieuse, le domaine antique de Marie (p. 7). » La solennité de la consécration eut lieu le 17 octobre, 600® anniversaire de la dédicace de TÉglise. Ce fut encore M. Pie qui pro-

nonça le discours. Dans une circonstance précédente (discours précité pour le couronnement), il s'était exprimé sur la fameuse légende, d'une manière beaucoup moins afflrmalive que soc collègue de Chartres; il s'était contenté de dire qnUl ne repoussait pas cette croyance; c'est bien tiède. li ne veut pas décourager ceux qui l'admettent; mais, pour son compte, il ne paraît pas bien certain qu'elle soit vraie.

Le soir de la solennité du 17 octobre, Tintérieur de régllse fut splendidement illuminé; trois Inscriptions flamboyantes brillaient à la grande nef et aux deux ailes du transept; sur Tune on lisait, en gigantesques lettres de feu : Virgini pariturœ. A la procession, l'on voyait défller des Jeunes filles portant de petites bannières sur lesquelles étaient inscrits les principaux événements de rhistoire de la cathédrale. La première portait cette inscription: Lan 100 avant Jésus-Christ^ Prisons^ roi de ChartreSt fait don de son royaume à la vierge Marie.

Ainsi, la piété est placée sous les auspices de légendes apocryphes que personne ne prend au sérieux. Car nul n'oserait se faire le champion de Priscus, dont il n'est fait mention dans aucun monument historique. Comment donc perslste-t-on à s^appuyer sur ces contes surannés, à accréditer des erreurs iusoutenables?... La seule excuse est dans Pempire de la coutume. Dès qu'on a fait justice do Torigine druidique du sanctuaire, une des deux colonnes de rédiUoo s'écroule, ot Tautre colonne, consistauldans la Suinte«Ch(^miso, n*est pas plus solide (1). L'église de («hartres n'est plus alors qu'une églUe comuie loules les autres, n'ayant ni pilvilége, ni prééminence,

(\) Voir ilHii^r^. ilk«|K XI

une église égale à celles qui ne datent que d'hier, ce qui ne les empêche pas de servir à tous les besoins des paroissiens. On ne veut pas se résigner à subir cette déchéance, à être ramené au niveau égtilitaire. On ferme les yeux à l'évidence, et l'on druidise h tout prix.

LES VIERQES PARITURES.

La Vierge noire dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, se rattache, comme on a vu, à une prétendue origine druidique que j'ai discutée à fond dans ma Dissertaîion sur la légende Yirgini pariturœ. Les défenseurs de la fable sacrée ont indiqué comme un document d'un grand poids le témoignage de Guibert, que j'avais omis comme étranger aux annales locales. Pour ne négliger aucun des éléments propres à éclairer le sujet, nous allons rapporter ce témoignage, et l'enverra quelle hifluence il peut avoir sur la solution du problème.

Guibert, abbé de Nogent-sous-Coucy, né en 1053 et mort en 1124, a laissé, entre autres ouvrages, un livre intitulé : De vitd sud^ où il raconte sa propre vie, et qui a été traduit par H. Guizot et inséré au tome VU des Mémoireê relatifn à l'histoire de France. 11 raconte (livre n, chap. l«^) que l'église de son monastère avait été bâtie sur l'emplacement d'un bocage sacré où les druides sacrifiaient autrefois ù la future mère de Dieu. (Mairifuiurœ dei nasciiurœ.) Voici quelle en était l'origine. Un roi de la Grande-Bretagne parvint, par ses méditationsi à reconnaître la fausseté de la religion

païenoe, ou il avail été élevé; une voix céleste lui coinmanda d'aller à Jérusalem, où il apprendrait la vraie religion. Ce prince (dont le nom est resté inconnu) renonça aussitôt à ses biens et à son royaume; et voulant se conformer à l'avis de Toracle, il se met en marche , il traverse la France et arrive à Nogent. Or, dit Guibert, les anciennes traditions rapportent et donnent même comme certain qu'il y a dans ce lieu un temple trèsantique, qui n'était point consacré en l'honneur d'un dieu quelconque existant alors, mais qui était dédié à cette femme non encore née, de laquelle devait naître le Dieu se faisant homme. Ce temple était donc dédié à la mère future du Dieu qui devait naître au monde. Le roi continuant sa route arriva à Jérusalem très-peu de temps après l'ascension de Jésus-Christ. Il y trouva Pierre avec ses onze compagnons et la Vierge Marie. Il exposa le but de son voyage, fut baptisé sous le nom de Quilius, repartit et rapporta à Nogent des reliques précieuses, notamment une partie des liens avec lesquels Jésus avait été attaché à la colonne, des verges dont il avait été frappé, une partie de la couronne d'épines, du bois de la vraie croix, de la chemise dans laquelle la mère de Dieu avail enveloppé le Seigneur après sa naissance, et des vêtements des apôtres. — l.e roi mourut à Nogent, après avoir enfoui ces reliques dans un souterrain où elles sont restées ignorées pendant plusieurs siècles, et où elles ont été miraculeusement retrouvées. — Guibert extrait tout cela d'écrits en vers, auxquels, dit-il, « je no reconnaîtrais aucune autorité, si je ne voyais encore aujourd'hui certaines choses qui donnent une grande force à leur témoignage. »

Dans tout ce récit, il n*est aucunement question de

Chartres ; le naïf abbé ne songe qu'à glorifier soo cou- Tent; ses dernières expressions font voir que, malgré sa crédulité» qui était celle de tous ses contemporains, il avait bien éprouvé quelques doutes avant d'admettre des faits aussi extraordinaires. Aujourd'hui, Ton éprouve quelque embarras h discuter sérieusement ces récits enfantins. Nous nous bornerons à celte seule réflexion, c'est que, entre les événements racontés et le plus ancien écrit qui en fasse mention, il s'est écoulé un intervalle de mille ans, pendant lequel on ne trouve aucune trace de ces événements, et que les auteurs qui en ont été les plus rapproches et qui n'auraient pas manqué d'en parler s'ils les avaient connus, n'en font aucune mention, ce qui sufGt pour les rejeter.

Tout ce qu'on peut conclure de récrit de Guibert, c'est qu'il s'est formé, au moyen âge, dans plusieurs localités, des récits populaires sur les origines, alors fort mal connues, des communautés chrétiennes ; les églises rivalisèrent entre elles de prétentions pour s'attribuer une antiquité de plus en plus reculée; il n'y avait aucune idée de critique historique; on acceptait avec avidité, sans contrôle, les histoires les plus merveilleuses, les plus invraisemblables, dès qu'elles étaient en harmonie avec les sentiments des populations ; le clergé se fit un titre de toutes ces légendes, les accueillit, les accrédita et fit tous ses eiTorts pour les consacrer comme vérités historiques. La tradition concernant le couvent de Nogent n'a, en réalité, de date certaine que depuis cet auteur, ce qui nous reporte à plusieurs siècles au-delà du plus ancien témoignage constatant l'existence de la tradition chartraine. Mais peu importe cette différence. Les deux histoires sont également dénuées de tout fonde-

ment de certitude; elles doivent être également rejelées comme apocryphes.

Des prétentions semblables se retrouvent dans d'autres localités, et toujours avec la même absence de preuves. Sonchel {Histoire de Chartres^ U I, p. 171) dit qu'en plusieurs endroits de France, il y avait des églises ayant pour origine le culte rendu par les druides à la Vierge qui enfanterait; il cite Fontaine, lieu situé près la maison palernelle de Saint Bernard, Nogent-sous-Coucy, où l'on voyait un autel avec l'inscription : Ara virginis pariturœ. Il se réfère à Chasseneux, d'après lequel plusieurs églises en Bourgogne se vantaient d'une semblable origine. Il rapporte flbid,^ p. 310), mais sans y ajouter foi, une tradition d'après laquelle Saint Pierre vint à Chartres et y trouva l'autel Virgini pariturœ. Les habitants de la Grande-Bretagne ont prétendu que le christianisme y avait été apporté par Saint Joseph d'Ârimathie (1).

« Le christianisme, dit Ampère, a adopté les Sybilles; il a vu en elles le pressentiment de la venue du Christ au sein de l'ancien monde païen. Cette idée a donné naissance aux livres syblllaircs apocryphes, où beaucoup d'événements ont été prédits après coup. De là aussi la fameuse prédiction de la Sybllle, annonçant à Auguste qu'une Vierge devrait enfanter. On a attribué le même pressentiment aux druides : ils auraient rendu un culte à la Vierge qui devait enfanter, Virgini parilurœ; et c'est au lieu où ce culte avait été célébré, que s'élèverait la cathédrale de Chartres (2). »

(1) Guillaume de Malhesburt, cité par M. Paulin Paris, Hevue des Cours littéraires, n» da 7 mai i864. p. lOG.

(2) Histoire romaine à Home, t. II, p. 238.

Les auteurs ecclésiasliques les plus éclairés n'hésitent pas à rejeter toutes ces tiaditions fabuleuses. Ainsi, dans le Dictionnaire des pèlerinages^ faisant partie de la collection de M. Tabbé Aligne, par MM. Louis de Sevry et de Champagnac , la légende est rapportée en ces termes : « On prétend que les druides avaient en ce lieu (à Chartres) un sanctuaire révéré. C'était, dit-on^ une grotte, etc. (au mot Chartres^ i. I, col. 451). » Ces auteurs font assez voir, par ces expressions dubitatives, quel cas ils font de la tradition, qu'ils n'enregistrent que comme une curiosité. Ils ne placent l'introduction du christianisme dans le pays chartrain que vers l'an 252, ce qui exclut toute la mythologie chartraine, et Priscus et Quirinus, et Modesla, et le puits des Saints-Forts, et les évèques imaginaires donnés par Rouillard. L'abbé Guettée admet également Tintroduction du christianisme à la même époque, sous le pape Etienne (1). Cette conclusion est conforme aux documents les plus dignes de foi.

Nflus croyons superflu d'insister. Il est fâcheux que le clergé ne prenne pas le parti de répudier un legs compromettant et de renoncer à des prétentions insoutenables.

(I) Histoire de l'Église de France» 1. 1, p. 43.

VU

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