LA VIERGE DU PILIBR
Il est h remarquer quVo Espagne, pays le plas calho' Uque du inonde, c*est d'un piller que tire son nom la madone la plus renommée, celle qui attire la plus grande multitude de pèlerins, Notre-Dame del Pilar, de Saragosse. A Chartres aussi, la Vierge du Pilier règne sur toute la contrée et éclipse toutes ses rivales. Le célèbre simulacre est adossé au mur, dans un bas-côté de la cathédrale, à gauche de la sacristie; mais il n'est parvenu b occuper déflnilivement cette position qu'après plusieurs avonlurcs mémorables. RouillarJ, dans sa Varihénie (p. 134), raconle ainsi l'origine de la Vierge : a Vis-à-vis du poulpilro (du Jubé, qui était alors à l'entrée du chœur) est un haut throsno élevé, sur lequel dessus une coulomno rondo do pierre fort dure est posée rimaffc de Notre-Dame. Feu maistro Vaslin dcFugcrcls, on son vivant chanoine do la dicte église, il y a cent ans environ (ce qui nous reporte vers IKIO), flt ériger la dicte image, aUn que, sans troubler le service divin du chœur, elle fAt librement exposée à la vénération de tout le peuple. Aussi, raniuonce y est si commune et la dévotion si grande que lu coulomno do pierre qui soutient la dicte tmogo se voit cavéo dos seuls baisers des personnes dévotes ut catholiques. Hél qui ne le croira^ puisque Cicéron esûrli on Tune do ses verrincs que la statue d'IIcroulo» adorée on Sicile, avoU les genoux caves dos seuls baisers dos personnes qui s*y veuoleui o(hk de toutes
parts. D En 1772, quand le Chapitre fit démolir le jubé pour enlever au chœur sa physionomie gothique et le disposer tel qu*il est maintenant, la Vierge (appelée alors $lationnairé) fut transportée près d'un des gros piliers du transept, où elle demeura jusqu'en 1793. Elle en fut enlevée à cette époque et jetée, avec divers débris, dans la crypte. Vers 1806, Maillard, curé de la cathédrale, restaura la statue et la fit poser à l'endroit où on la voil actuellement.
L'ancien pilier, mentionné par Rouillard, avait été brisé. Le pilier actuel est une des colonnes de l'ancien jubé ;1).
Ainsi, cette Vierge si vénérée, objet d'un culte si éminent, ne se recommande ni par l'ancienneté, ni par le merveilleux de l'origine. D'autres Vierges ont pour elles des prodiges qui ont signalé leur première apparition : celle de Sous-Terre venait des druides, éclairés par une lumière prophétique; celte de Boulogne a été apportée miraculeusement de la Palestine par un vaisseau que ne dirigeait aucun être humain; celle de Lorétte a été apportée par les anges à travers les airs, et la peinture est de Saint Luc; on conçoit que des images dont la venue a été si extraordinaire, jouissent d'un culte exceptionnel et dominent la ptcbe dos Vierges. Mais celle-ci ne remonte qu'à une époque peu éloignée (trois siècles et demi); elle est due à la dévotion d'un obscur chanoine; elle a été fabriquée comme toutes les statues, par des procédés purement humains; l'ouvrier qui l'a produite, a pu as-
(I) GiLDEBT, Description historique de la cathédrale de Chmires^ p. OG.— L'abbé Bulteau, Description de la cathédrale de Chartres, P.17l,i7i.
slster à son inauguration et Tenir apporter son tribut de baisers pour commencer à caver le pilier. Il n'y a donc aucune raison plausible pour expliquer la YOgue immense qui s'est attachée à celte image. La fouie s'en est éprise sans savoir pourquoi; c'est un caprice de la mode.
Les amples draperies dont cette statue est couverte et enveloppée, la masquent et ne laissent visible que son visage ; on ne peut la voir en son entier qu'un seul jour par an, le Vendredi-Saint. Marie est représentée assise sur un trAne; son visage est d'un brun noirâtre, ses cbeveux blonds dorés; sa main droite tient une poire (symbole énigmatique auquel on a ajouté un sceptre), et la gauche soutient l'Enfant Jésus ; elle est vêtue de bleu, avec semis d'étoiles d'or. Son attitude est gracieuse. C'est une œuvre de sculpture très-estimable, et il est à regretter que, sous prétexte d'en rehausser la beauté, on l'ait grossièrement empaquetée sous une énorme pyramide de jupes, dont l'effet est des plus désagréables; on s'est donné beaucoup de mal pour l'enlaidir. Le premier auteur de cette malheureuse idée fut l'abbé Olier, foi^ateur do la congrégation do Saint-Sulpice ; il offrit à Notre- Dame de Chartres les clefs de son séminaire, comme à la reine de la maison, et il lui offrit, en outre, comme à l'épouse du Pire éternel^ une robe précieuse, brodée en or et en soie. C'est ce que nous apprend M. le curé de Saint-Sulpice, dans son ouvrage intitulé : Notre-Dame de France, ou VHhloire du cuUe de la Sainte Vierge en France (1). La qualité i*épouee du Pire élmiel est d'autant plus étrange qu'elle no s'accorde pas avec la liturgie
(!) T. I, p. âiO. n cUo rabbë do Failun, ViV de y. OUfi\ i Vil, p. 981.
qui présente Marie comme fllle du Përè, mère du Fils et épouse du Saint-Esprit (1}. Peut-elle être en même temps fille etépouse du Père, épouse duPère et du Saint-Esprit (sans compter Saint Joseph, qu'on parait traiter bien légèrement)? G*cst là un embrouillement gcncalogiquo, propre h mettre à la torture Tesprit de tous les d Ilozicr. Une fois admiseridée de parer le simulacre, on ne s'arrêta plus; ce fut à qui enrichirait sa toilette; la Vierge possède robe de brocart d'or, robe de brocart d'argent, velours, festons, dentelles, etc.; toutes ces robes sont taillées sur le même modèle et donnent à la personne la forme d'un triangle isocèle. De plus, affluèrent bijodx et diamants, et une dame en a légué pour une valeur de 14,000 francs. La Vierge possède actuellement un trousseau magnifique; ses diverses robes sont affectées aux fêles et anniversaires ; un groupe de femmes de chambre est chargé, sous la haute direction du chapelain, de l'habiller et de la déshabiller, de choisir, pour chaque jour, les ornements convenables. Le cérémonial est aussi minutieux que celui qui règle Tétiquelte de la cour d'Espagne. Le chapelain, comme grand-maître, de la garderobe, fait office de camerera-mayor, préside avec gravité à cette opération importante. Vêtir et dévêtir un simulacre féminin, c'est ce que font des petites filles qui jouent à la poupée; mais que ceux qui seraient tentés de faire un
(1) Totum se dat natae Pater,
Totum se matri Filius, Spousse pectori Spirltus Totas illabitur.
Office de rAssomptIon , prose En immensum, — Voir aussi Mgr Gai'he, Alregé du catéchisme de persévérance, 23« édition, p. 421.
rapprochement irrévérencieux, se rappellent qu'il est écrit : « Si vous ne devenez semblables à des enfanls, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. (Mat., XVIII, 3.) »
La Vierge de Sous-Terre ayant disparu, la Vierge du Pilier hérita de sa clientèle, de sa suprématie et même de son titre de Vierge noire, qui inspire une sorte d'effroi mystérieux ; elle fut reconnue comme la Vierge de Chartres par excellence ; elle effaça toutes les Notre- Dame du pays. C'est à elle seule qu'on vient en pèlerinage ; on baise son pilier (qui cependant n'en est nullement cavi^^; on allume des cierges devant elle, ce qui est considéré comme le plus sAr moyen d'oblenir sa protection, puis on se fait dire un évangile par le chapelain qui se tient toute la journée en faction pour accomplir cette besogne monotone. On ne passe pas devant elle sans s'incliner, honneur qu'on ne rend à aucune autre madone. Ce n'est donc pas à Marie, mère do Jésus, que s'adressent ces témoignages de respect, mais au simulacre spécial, donné par Vastin de Fugerets. Si ce n'est pas là de l'idol&trie, il faut convenir que ça s'en rapproche beaucoup.
A droite et à gauche de la niche où réside cette divinité, un grand nombre de cœurs dorés sont attachés aux boiseries. Lors de la cérémonie annuelle de la première communion, les enfants se cotisent pour offrir un de ces cœurs ; chaque légion de pèlerins regarde comme un devoir de faire une pareille olîrande. Bientôt, la surface des murs sera entièrement couverte de cœurs, et l'on se demande où pourront être placés ceux de l'avenir.
Voici une anedote propre à caractériser la dévotion à la Vierge du Pilier. Un jour de fote, on faisait autour do
l'église la procession du Saint-Sacrement. Le prêtre qui faisait rofflce de maître des cérémonies (et c'est lui qui m*a raconté le fait) ,yoit une vieille femme agenouillée devant le saint pilier et absorbée par l'oraison ; il l'invite à se ranger pour laisser la place libre. La femme ne bouge pas. Le prêtre insiste et lui dit: <x Allons ! retirezvous; ne voyez-vous pas approcher le bon Dieu? — Eh! répond-elle en grognant, ce n'est pas pour lui que je suis venue ici; c'est pour elle (montrant la Vierge). x>
Le 4 juin 1836, jour de l'incendie qui éclata dans les combles de la cathédrale, on s'empressa de sauver les objets les plus précieux, les hosties consacrées, les saintes huiles, les reliques, les vases sacrés; les hommes d'église étaient dans une anxiété inexprimable , ne sachant par où commencer. Une voix impérieuse se fit entendre : « Avant tout, sauvons la Viergel... » L'écho railleur répéta : sauvons la caissel En efiet, c'était bien la caisse qu'il s'agissait de sauver. On enleva la Vierge que l'on mit en sûreté; et, une fois le danger passé, on la réintégra sur son pilier. Cette sollicitude pour préserver des flammes le fameux palladium suppose que cet objet est doué de vertus merveilleuses, qui lui sont inhérentes; c'est donc un trésor inestimable, dont la perte serait irréparable. A son défaut, on pourrait prier la Vierge qui est au ciel, mais on n'aurait plus sous la main le talisman miraculeux, source inépuisable de faveurs. C'est donc le simulacre qui possède la puissance par lui-même , comme le manitou des nègres. Mais voici la difQculté. L'ancienne statue n'existe plus; elle était en bois peint, mais sa sainteté n'a pu la préserver des ravages du temps, ni de la piqûre des vers, et- elle se trouva b1 injurieusement détériorée, qu'elle menaçait de
tomber en poussière et que les oripeaoi acciunidès ne safllsaieni plos pour masquer sa décrépitude. Le clei^é, craignant de la roir un beau jour s'affaisser piteusement, prit sagement le parti de la remplacer par du neuf. Vers 1840, une autre statue, exactement semblable à la première, a été confectionnée par un artiste de Paris ; la substitution s'est faite secrètement, la nuit. Le public ce s'en est pas aperçu. Les prières, les bouquets et les cierges ont abondé sans solution de continuité. Je tiens le fait du frère du grand pénitencier ; je Tai énoncé dans le Glaneur d'Eure-tt-Loir (numéro du 9 octobre 1845), et je n'ai reçu ni démenti, ni recUûcalion. Si, comme il y a tout lieu de le croire, les choses se sont passées ainsi, comment qualiOer les témoignages de profonde ycnéralion prodigués à une statue vulgaire sortant de Taielier? Nous avons vu que la Vierge de Sous-Terre, étant dans le même cas, a été soudainement, et en vertu d'une consécration, promue au faite des honneurs et déclarée apte à succéder & toutes les prérogatives de sa devancière. Inclinons-nous devant ces transformations qui ne 80 discutent pas et qui ne peuvent être acceptées que par une foi robuste.
Une imposante solennité vint encore rehausser l'éclat de la Vierge du Pilier. Le 21 mai 1855, elle fut couronnée en grande pompe ; la couronne d'or, enrichie de diamants, était un présent du pape ; huit prélats prêtaient leur concours. M. Pie, évoque de Poitiers, prononça le discours d'inauguration. Nous en avons donné dos extraits (p. 34); le brillant orateur s'étend sur les privilèges de la basilique chartraine, mais il ne dit rien qui puisse motiver les hautes distinctions accordées au simulacre qui était le héros de la fôtd. Et cependant, il a
sans doute des raisons personnelles de reconnaître cette suprématie, raisons qu*il n'a pas jugé à propos de divulguer, car c'est la Vierge du Pilier qu'il a placée dans le champ de ses armoiries. Oui, M. Pie, l'enfant du modeste artisan beauceron, a des armoiries et un blason, tout comme les plus ilers barons féodaux. Ainsi l'exige l'humilité ecclésiastique. Il a pris pour devise : Tuus sum ego. Il se déclare le vassal, Thomme-lige du bois et de la pierre; voilà du moins un suzerain qui ne sera pas exigeant.
Depuis cette ccromonic du couronnement, on a pris l'habitude de promener la Vierge à certaines processions; alors on l'enlève de son pilier, on la pose sur un palanquin, et quatre ecclésiastiques chargent leur fardeau sur leurs épaules; sur son passage, les fidèles se prosternent comme au passage du Saint-Sacrement. La distinction entre la Vierge et Dieu tend à s'effacer de plus en plus ; on peut même dire que, pour une grande partie de la population catholique, la Vierge obtient la supériorité» et le bon Dieu n'a plus que le second rang.
Ces promenades de statues rappellent les cérémonies païennes. Les prophètes qui constatent ces usages, les flétrissent énergiquement. Baruch (VI, 3-12) dit qu'à Babylone, il y avait des divinités d'or, d'argent, de pierre et de bois, que les hommes portaient sur leurs épaules; qu'on mettait à ces simulacres des couronnes d'or sur la tète, qu'on les revêtait d'un manteau de pourpre, qu'on nettoyait leur visage pour en enlever la poussière, que, malgré ces précautions, ils n*étaient pas à l'abri de la rouille et des vers; n'a-t-il pas fait d'avance le portrait de la Vierge du Pilier?.,. Isaïe (XLVI, 7) parle aussi de la coutume de porter les idoles sur les
épaules des hommes. Amos (Y, 26). reproche aux Israélites d'avoir porté, dans le désert, les tentes de leur idole. Hérodote (liv. IV) parle d'une fête d'Isis, où l'on portait sa statue sur un chariot à quatre roues, tiré par les prêtres. Saint Clément d'Alexandrie [StromaUs, 1. Y, p. 157) décrit une procession égyptienne où Ton portait deux chiens d'or, un épervier et un ibis. Macrobe (Satur* naleêf 1. Y) dit qu'on promène sur un brancard le Jupiter d'IIéliopolis, porté sur les épaules des hommes, à peu près comme les Romains portaient leurs dieux dans la pompe des jeux du Cirque, et (observe dom Calmet) comme nous portons les châsses de nos Sainti (1). » Sulpice Sévère (liv. I, De vità Sancti Martini) dit que les Gaulois avaient coutume de porter leurs dieux par la campagne, couverts d'un voile blanc, a Les plus célèbres fêles d'Esculape avaient lieu tous les cinq ans, à Épidaure, après les jeux isthmiques qui duraient trois jours. Elles étaient accompagnées de processions aux flambeaux dans lesquelles on promenait solennellenicnt la statue du Dieu, en chantant des hymnes avec accompagnement de musique (2). » — A Autun, quand on célébrait la fête de Cybèle, la mère des dieux était traînée sur un char et parcourait les rues de la ville au son de la flûte phrygienne et des cymbales ; c'est lors d'une de ces solennités que Symphorien refusa de s'incliner devant la
(1) Disierlation sur V idolâtrie des Israt'lUet dans le Désert, Bible d'Avignon, 2« éd., 1772; t. XI, p. iM.
(â) Le docteur Aug. Galtu.er, Recherches historique sur Texei*cice de la médecine dans les temples chez les peuples de t'anliquilé, i vol. inr8«, Paris, 1841, p. 52.
statue et obtint par là la couronne du martyre (1)... La ressemblance avec les païens devrait inspirer de pénibles réflexions.
Le sanctuaire de la Vierge est orné de lampes suspendues à la voûte et dont plusieurs sont constamment allumées. Ceux qui voudront être renseignés sur Torigine de ces lampes, pournmt recourir à un petit écrit de l'abbé Ychard, intitulé : FSte de r Immaculée Conception de Noire-Dame de Chartres. On y verra que ces lampes étaient alors au nombre de sept, afin de représenter les fept branches du chandelier de Tancienne loi; mais, en homme prudent, Tauteur se garde bien de poser une limite. Sans doute, les nombres sacrés ont du bon, mais... sachons^ sachons nous en servir. Si les lampes arrivent à neuf, ce sera pour figurer les neufs chœurs des anges; à douze, les douze étoiles, de la .couronne de Marie ou les douze apôtres. Puis, rien n'empêche de cumuler les figures, d*additionner 12 et 9, 9 et 7, cl ainsi de suite. De cette manière, quelque nombre que vous preniez, il sera toujours sacré ou formé de nombres sacrés (2). En conséqu'ence, donnez, donnez toujours ; rÉglise ne dira jamais assez. M. Ychard, par une adroite transition, passe des lampes de Notre-Dame à une réclame en faveur de Teau de la Salette, dont il vante la vertu curative, au risque de faire une concurrence fâcheuse à Notre-Dame de Chartres. Laquelle des deux
(1) AméJée Thierry, Histoire de la Gaulé sous Caimnistration romaine, t. Il, p. 4G2. Acta Sancli Symphorianit 2.
(i) Il y a maintenaol 17 lampes. Ce nombre est composé de iO, qui est celui des préceptes du Décalogue, et de 7, qui est celui des Sacrements.
abord, d*y trouver maliëre à miracle. Mais, avec de l'imaginalioo et du zèle, de quoi ne vient- on pas à bout ? Très peu de temps après le sinistre que nous venons de rappeler, on plaça au banc-d*œuvre un bas-relief en bois sculpté, d*une exécution des plus médiocres, et voici comment les faits y sont représentés. Dans le lointain est l'église de laquelle s'échappent des torrents de flamme ; on voit, dans les airs, des anges qui versent des potées d'eau sur l'incendie (t). Au premier plan est la Vierge Marie, qui enchaîne un. diable vomissant des flammes ; aux genoux de la Vierge est un ange dans une position suppliante, et tenant dans ses bras une cruche qu'il a l'air de presser amoureusement sur son sein. L'explication de ce tableau se trouve dans les inscriptions suivantes (et, sans doute, on a eu de graves motifs pour y employer le latin plutôt que la langue vulgaire) : « Dœnionem in hanc œdem mcram flammas ejicienlemjamque per turres et tabvlata horrifici debacchaniem Maria injecta frœno coêrcet. Angélus urbis custos ut sibi liceat illam contra ignés tutari à Yirgine rogat^ annuit que deipara. — Mistricordia Domini: quia nonsumus cousumpti (Thren. llly 22.) — Prœdictum incendium accidit die ijunii MDCCCXXXYL t C'est-à-dire en français : « Un démon ayant vomi des flammes contre cet édifice sacré et y ayant allumé un incendie qui déjà causait d'horribles ravages dans les tours et les toits, est contenu
(1) La forme des pots nous fait descendre des hauteurs célestes dans le terrestre le plus Yulgaire ; ce sont des yases pareils à ceux qu'on se garde bien de mettre en évidence, et le geste des anges rappelle celui des gens Incivils qui, le matin et au mépris des ordonnances de police, se débarrassent par la fenêtre, au risque de par* fumer les passants.
par Bfarie qui lui inel un frein. L'ange gardien de la ville demande à la Vierge qu'il lui soit permis de protéger cet édifice contro le feu, ce qui lui est accordé par la mère de Dieu. — Grâce à la miséricorde du Seigneur, nous n'avons pas été consumés. — L'incendie sus-énoncé est arrivé le 6 juin 1836. »
Pour tout homme candide qui, comptant sur la véracité des monuments religieux, y cherchera à s'instruire de la réalité historique, il sera donc constaté qu'en 1836, il s*est passé à Chartres toute une série de miracles éclatants, savoir: l» un diable, en vomissant des flammes, a mis le feu à Téglise ; 2^ la Vierge a enchaîné ce génie malfaisant ; i^ l'ange gardien de la ville a été trouver la Vierge et a obtenu d'elle la permission d'arrêter l'incundie. (Il no suffisait pas, à ce qu'il paraît, d'enchaîner le démon : la Vierge, par cette mesure énergique, l'empêchait bien de vomir de nouvelles flammes, mais ce qui avait été vomi continuait de produire son effet); 4<^ des anges ont parcouru les airs en versant des potées d'eau sur les flammes, sont parvenus ainsi à éteindre miraculeusement l'incendie et ont sauvé l'édifice.
Les habitants do la ville n'ont rien vu do tout cela; personne n'a aperçu ni démon, ni Vierge, ni ange; tout le monde sait que l'incendie a été causé par la négligence de deux ouvriers dont on connaît les noms et qui n'ont rien de diabolique; l'eau n'a été versée sur le feu que par les pompes manœuvrées par des mains humaines; enfin, rincendio a consumé tout ce qui était susceptible de l'être et n'a épargné que les pierres. Il n'était pas besoin d'action miraculeuse pour éteindre l'incendie, quand il n'a plus eu d'aliment, et il aurait été beaucoup plus miraculeux que le feu embrasÂt les murs. En un mot,
tout s'est passé confonnémeDt aux lois connues et comme s'il se fût agi d'an édifice quelconque, placé dans les mêmes conditions.
En substituant ainsi à la vérité des prodiges démentis par les témoignages unanimes de toute une Tille, qui compte-t-on abuser? A-t-on pu espérer que ces fictions audacieuses seraient prises au sérieux? Pourquoi pas ?... Le tableau une fois posé dans un endroit sombre et peu accessi!)Ie, on n*en parle pas, le public y fait peu d'attention. Quelques spectateurs sensés peuvent se permettre de le critiquer; mais on n'en tient aucun compte. Si quelqu'un fait des objections, on se tire d'affaire en répondant que ce sont des allégories et l'on fait taire ainsi les velléités de protestation. Hais peu à peu les contemporains de l'événement disparaissent et font place à de nouvelles générations. Quand il se sera écoulé un temps un peu long, on sera plus à l'aise et on laissera graduellement s'accréditer la légende. Il ne manquera pas alors de gens pour affirmer que tout cela est réellement arrivé; on invoquera comme preuve le tableau et les inscriptions ; puis, s'il y a des incrédules, on demandera triomphalement si ce ne sont pas là des témoignages irrécusables, et s*il est supposable que quelqu'un ait eu l'impudence de représenter des faits imaginaires sous les yeux de la population qui serait censée en avoir été témoin; on ajoutera que rexhibition a été faite publiquement, sans avoir soulevé aucune contradiction, sans qu*aucun démenti ait été donné à l'autorité d'un monument dont les auteurs (suivant la formule consacrée) n'onipu niéirt îrompH ni trompeurs. Il ne s'agira plus d'allégories : on fera enregistrer comme vérités historiques les interventions miraculeuses du diable , de la
Vierge et des anges, et elles prendront rang parmi d'autres miracles non moins authentiques, représentés dans les tableaux qui ornent les églises. Et yoilà comment, ayec un peu d'habileté, on fait naître les iradi- Uoni et surtout les pieuses traditions devant lesquelles doit se prosterner la postérité.
L*allégorie est yraiment un moyen commode de poursuivre son but en jouant un double jeu; elle peut se prendre, tantôt dans le sens figuré, tantôt dans le sens littéral, suivant que les circonstances sont plus ou moins favorables. On a, comme Janus, deux faces : l'une qu'on présente aux positifs, et l'autre pour les mystiques. C'est une forme ambiguë qui peut, en certains cas, servir à accréditer le mensonge, sans que personne en particulier puisse être traité de menteur. Celui qui emploie la métaphore, est-il responsable si son langage figuré, étant pris à la lettre, a un succès qui dépasse son attente et trompe ses prévisions? Et, une fois l'erreur acceptée, pourquoi la combattre, si elle profite à la bonne cause, si elle tourne ad major tm Dei gloriam?...
Toutefois, ce procédé ne laisse pas que de donner lieu à quelques inconvénients. Voici une représentation détaillée de faits bien précis, avec une inscription explicative qui donne la date exacte; l'ensemble de toutes ces circonstances ne peut s'appliquer qu'à une relation sérieuse, et tout porte à croire qu'il s'agit d'un monument historique, destiné à relater des événements réels. Si néanmoins ce ne sont là que des figures poétiques, si rien de tout cela n'est arrivé, on est conduit naturellement à se demander ce qu'il faut penser des autres monuments religieux, et à douter de la réalité des faits qui y sont représentés.
Quand, dans cette même église où est placé le basrelief de rincendie, on voit figurer une foule de miracles, on pourra penser que ce ne sont que des allégories et que c^est le même esprit poétique qui les a inspirées. Celte supposition sera d'autant plus admissible, qu'il s'agira d'événements lointains, remontant à des époques où la critique historique n'existait pas et où les moyens de contrôle n'étaient pas, à beaucoup près, ce qu'ils sont aujourd'hui. Les faits les plus importants de l'histoire religieuse perdront alors leur réalité, ne seront plus que des mythes nuageux, des fanlômes insaisissables. La personne môme du Sauveur s'efface dans un vague incertain et tend à s'évanouir (1); le christianisme, privé de
(!) plusieurs Pères de l'Église n'ont pas craint de considérer quelques-uns des récits évangéliques. non comme des narrations de faits réels, mais comme des paraboles, c'est-à-dire des fictions symboliques. Ainsi, dans Thistoire du possédé de Gadara, du corps duquel sortent 2,000 diables, Saint Hiiaire voit une parabole qui nous a été transmise pour méditer sur ce qui sera fait un Jour par le Sauveur, Le possédé, c'est le genre humain. Si Ton suppose qu'Us étaient deux, ils désignaient les Juifs et les Gentils, qui, à la venue du Messie, servaient et honoraient plusieurs démons. « Ils étaient si furieux, dit Saint Ambroise, qu'Us brisaient les chaînes de la Raison. Quant aux pourceaux, dans le corps desquels se réfugièrent les démons chassés du ou des possédés, ils signifient l'esprit des hérétiques, le seul refuge qu'aient les esprits immondes, etc. » (Voir Petrat» Histoire élémentaire et critique de Jésus, p. 107 et suiv.) Cet auteur cite plusieurs autres exemples d'interprétaUons allégoriques. (Voir aussi Rabinowitz, le Rôle de Jésus et des apô" très, p. 10). M. le pasteur Réville adopte cette méthode (tout en la condamnant chei Strauss) et regarde notamment comme purement allégorique le récit de la tentaUon de Jésus (Études c^-Uiques r Vévangile de Saint Mathieu; Leydc, 1800) et celui de la résurrection de Laxare (Revue germanique, décembre 1803, note de la page 010).
toute base hisloriqQe, ne peut plus se soutenir. Que devient la foi soumise à de telles épreuves?
Quand les apologistes du christianisme cherchent à établir que les preuves de la religion sont accessibles à tout le monde, même aux plus ignorants, aux gens qui, ne sachant pas lire, sont incapables d'étudier, ils allèguent, comme moyens suffisants d'instruction, les monuments ou chacun peut voir Thistoire de la religion. L'homme le plus ignorant, dit Bergier (1), ne peut pas douter que Jésus-Christ et ses apôtres n'aient fait des miracles qui sont le sujet des instructions des prédicateurs et des tableaux exposés à tous les yeux. Mais si l'un de ces tableaux n'exprime qu'une allégorie et non une réalité, il n'y a pas de raison pour qu'il n'en soit pas de même des autres, et l'on ne pourra plus, sur la foi d'un tableau, croire aux miracles qui y sont dépeints. Si vous me trompez une fois, je ne pourrai plus jamais vous croire. Dans quel abîme de perplexités vous me jetez avec vos allégories !
Le bas-relief dont il s'agit ne peut être justifié, même étant pris dans le sens figuré. En ciTet, une allégorie a pour but d'exprimer une vérité sous une forme poétique. Quand on dit, par exemple, que Uinerve est sortie tout armée du cerveau de Jupiter, ou ne se propose pas de raconter une action, mais on exprime, par cette fiction, que la sagesse divine, le Verbe, a eu dès l'origine son plein développement , sans passer par des phases d'accroissement, comme l'intelligence humaine. Si nous interprétons dans le sens figuré le tableau en question.
(1) Dictionnaire de théologie, v» chrislianisme, et Certitude des preuves du christianisme, chap. XII.
il ne s'agira plus des fails matériels dont la représentation est sous nos yeux; mais il restera Faction du diable, de la Vierge et des anges, action s^exerçant par des moyens invisibles et inconnus, mais dont la réalité n'en est pas moins affirmée. Ce qu'on y exprime, en laissant de côté ic frein, les pots à l'eau, etc., c'est : 1» que l'incendie a été causé par le diable; 2^ qu'il a été éteint par la Vierge et les anges. Or, rien de tout cela ne peut être soutenu sérieusement.
Quand les choses se passent conformément aux lois naturelles, il est souverainement déraisonnable de les attribuer à l'action surnaturelle d'êtres surhumains. Ici, les prétentions à faire intervenir de pareils êtres sont tout à fait gratuites. Que dirait-on d'un homme qui, après avoir allumé une allumette par le frottement, prétendrait que c'est un diable ou un ange qui est l'auteur de ce phénomène? On ne lui ferait même pas l'honneur de lui répondre. Et pourtant, l'affirmation de cet homme ne serait pas plus ridicule que celle qu'on a voulu exprimer; le commencement de l'incendie, sa propagation et sa cessation, tout cela a été aussi naturel que la combustion d'une allumette qui cesse de donner de la flamme quand le bois est consumé.
On veut faire du diable un bouc émissaire, responsable de tous les méfaits et de tous les malheurs. Mais l'homme no doit pas oublier que toutes les fautes qu'il commet » produisent des résultats plus ou moins fâcheux; si, par votre incurie ou votre maladresse, vous causez des accidents, le diable peut bien s'en laver les mains ; c'est à vous qu'en revient la responsabilité (1). Si la servante de
(l)C'pst ce que reconnaît le pieux Uourdaloue: c( Combien de
M. le curé laisse brûler son rôti, elle ne sera pas bien venue à rejeter le tort sur Belzébulh. On ne doit calomnier personne, même le diable, bien qu'il soit, dit-on, le calomniateur par excellence. N'importe : on doit observer envers tous les êtres les règles de la justice, et il ne peut être permis d'accuser, de condamner sans preuves. Or, ici, les preuves, où sont-elles? Nulles. Bien plus, quel intérêt aurait-il eu à causer cet incendie? Détériorer un édifice sacré? Mais le rusé compère ne savait-il pas qu'il en existe une multitude d'autres, et que d'ailleurs les subventions et les dons ne manqueraient pas pour restaurer la cathédrale? que cet édifice étant classé comme historique, on s'empresserait d'en refaire la toiture, d'en réparer les avaries, et que même l'église gagnerait à être incendiée et se rajeunirait? Un homme de bon sens eût prévu tout cela, à plus forte raison Satan, auquel on attribue une finesse prodigieuse, une pénétration bien supérieure à celle de l'homme. On lui fait jouer un rôle de niais, tout à fait en désaccord avec sa haute réputation d'habileté. Dans l'état de la cause, tout juré impartial auquel sera posée la question, répondra sans hésiter : « Sur mon honneur et ma conscience, non y V accusé n'est pas coupable. »
L'intervention de la Vierge n'est pas mieux prouvée que celle du diable. Personne n'ayant eu de révélation à ce sujet, il n'y a aucun motif pour affirmer qu'elle ait pris une part quelconque aux événements qui ont eu lieu. 11 y a une tendance à donner au culte de la Vierge une
choses imputons-nous au dëmon, que nous ne devons Imputer qu'à nous-mêmes? » Sermon sur la char'Ué envers les pauvres, t. VII de SOS Œuvrent éd. de 1813, p. 25.
extension démesurée, h l'égaler à Dieu et même à lui faire absorber Dieu. Un journal pieux, intitulé : Le Rosier de Marie^ a pour épigraphe: « Tout, dans le monde, se fait par Marie, rien sans Marie. » Ayant eu vin jour à discuter à ce sujet avec un défenseur de la mario-latrie^ je pris mou chapeau que je laissai tomber à terre, et je demandai à mon interlocuteur si c'était Marie qui avait causé cette chute. Si vous dites que oui, il sera bien entendu que les lois qui gouvernent le monde, n'ont leur effet qu'autant que Marie en produit l'application à chaque fait particulier; alors Marie est la cause universelle, elle est Dieu. Si, au contraire, vous répondez négativement, vous avouez qu'il y a des faits qui ont lieu sans Marie, et vous rétraciez votre maxime; et ne possédant pas de lumières surnaturelles pour discerner quels sont les faits auxquels concourt Marie, vous ne pouvez Taffirmer d'aucun.
LfCS apologistes, obligés de se défendre du reproche de polythéisme, allèguent une différence capitale, suivant eux, entre le culte rendu par les païens à leurs dieux, et le culte des Saints : On adorait les dieux, disent-ils, en leur demandant d'agir, tandis que nous prions les Saints, non pas d'agir, mais d'intercéder pour nous auprès de Dieu; les Saints, y compris la Vierge, n'ont d'autre pouvoir que celui d'aposliller nos pétitions. Mais, dans la pratique, on voit combien cette prétendue règle est méconnue. Ici, les anges prient Marie qui agit et permet aux anges d'agir, sans qu'il soit question de Dieu ni d'intercession; le rôle de Marie est donc exactement le même que celui des ci-devant divinités de l'Olympe, dont aucune ne jouissait d'un pouvoir aussi étendu, n'était saluée de titres aussi pompeux; elle est donc bien divinisée.
En résumé, le monument que nous critiquons, est un outrage à la vérité, au bon sens et au bon goût; s'il y a eu une manœuvre jésuitique pour machiner des miracles, du moins elle ne passera pas sans protestation (1).
LA GHEMISB DB LA VIBRGB
Nous avons cité précédemment un discours de H. Pie , évèque de Poitiers (2) , où cet éloquent prélat afûrme que la sainteté éminente de la cathédrale de Chartres repose sur deux fondements, savoir: la crypte druidique, dont nous croyons avoir fait justice, et la sainte chemise. Cette métaphore est hardie: un fondement qui consiste en une chemise, présente peu de solidité. L'église possède encore cette célèi)re relique qui, comme nous allons le voir, a joué un rôle historique et qui est l'objet d'une vénération extraordinaire. Les anciens chroniqueurs lui décernent le titre de Tutelle de la t)t7/a, déclarent que Chartres lui a dà son salut; c'est un palladium^ un talisman auquel est attaché le salut de la cité. Nous allons en rechercher l'origine, en examiner l'authenticité.
(i) J'ai déjà protesté par mes articles insérés au Glaneur d'Eureet'Loir, numéros des 13 et 20 juin 1867.
(2) Discours prononcé à la cérémonie du couronnement de Notre- Dame de Chartres, le 31 mai 1855, 2« éd., 1857, p. 0.
Rouillard assure (1) que ce vêtement était celui que portait la Vierge Marie lors de l'aDuonciation par Tange Gabriel et lors de son accouchement qui eut lieu neuf mois après ; il cite le poème des Miracles, traduit en vers français par Jehan Le Marchant, en 1262 :
Qae c'est cette saincte chemise Qae la haulte dame Yestoit Quand dedans son cher ventre estoit Enclos le fils de Dieu Jésns-Ghrist.
Croire le debyes sans feintise.
Que la chemise, ce me semble, Toucha à l'un et l'autre ensemble :
Dont c'est argument nécessaire Que c'est le plus hault sanctuaire Qu'en nul lieu puisse être trouyé.
Ne par miracles approuTé.
Il cite aussi des vers du poème sur Philippe-Auguste, par Guillaume Le Breton, et qu*il traduit ainsi:
Tout le monde Tcnère, en la chartraine église,
La tunique sacrée, autrement la chemise,
Que la Vierge porta sur son corps spécieux,
Tant qu'elle eut Jésus-Christ dans ses flancs précieux.
Il est donc bien entendu que la Vierge porta cette chemise continuellement , pendant neuf mois, par conséquent sans la laver. Cette circonstance peut servir à. expliquer la fuite des Normands, dont nous parlerons ciaprès.
Rouillard ajoute que la chemise avait, pour la forme, quelque ressemblance avec les nôtres : notez ce point.
(1) Parihénie, chap. Vil, 1" partie, p. 187.
Pour élablir comment elle arriva en France, il invoque Nicéphore Calliste, moine byzantin, mort en 1350, et qui a laissé une histoire ecclésiastique remplie de fables : cet auteur, en rapportant des événements aussi anciens, ne s'appuie sur aucun document sérieux; il se contente d'accueillir sans discernement les légendes merveilleuses; son témoignage ne mérite donc aucune confiance. Selon lui, la fameuse chemise aurait été, au moyen d'un adroit larcin, enlevée à une juive de Jérusalem, qui en avait la possession, puis transportée à Constantinople, oh l'empereur s'en empara et la déposa dans une basilique. Ici, l'historien se livre à des licences désordonnées. Charlemagne, revenant de Jérusalem, passe par Constantinople, où il se trouve avec l'empereur Nicéphore et l'impératrice Irène, qui lui offrent des richesses, des joyaux magnifiques. Hais le pieux Charlemagne préféra à tous ces trésors la sainte chemise, qu'il rapporta à Aix-la-Chapelle (p. 188). Faire voyager Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, voilà de ces fantaisies comme s'en permet TÂrioste; mais c'est encore trop peu pour l'imagination des hagiographcs du moyen ftge. L'abbé BuUeau, dans sa Description de la cathédrale de Chartres (p. 288), explique ainsi le vitrail n® 24 des bascôtés : « L'empereur Constantin est averti par un songe de demander des secours à Charlemagne, pour délivrer les lieux saints de la Palestine, envahis par les Musulmans. Charlemagne se rend à la prière de Constantin, passe en Palestine, accompagné de son neveu Roland, combat et repousse les Sarrazins, puis se rend à Constantinople. Constantin, pour le récompenser, le reconduit dans son palais et lui donne à choisir entre ses innombrables richesses. Charlemagne, méprisant l'or et
les diamants, choisit trois châsses pleines de précieuses reliques, et, entre autres , la tunique sans couture de Notre Seigneur Jésus-Christ, conservée à Trêves, et la chemise de la Vierge.
En présence de récits aussi extravagants, n'est-il pas évident qu'il n*y a ici aucun élément historique, mais un ensemble de fictions données en pâture à la crédulité et à la soif du merveilleux?
La mémorable relique est donc dépourvue d'authenticité. Ce qui est certain, c'est que les Grecs, connaissant le goût passionné des occidentaux pour les reliques, en ont fabriqué une immense quantité, en ont trafiqué et ont inventé une foule de stratagèmes pour les accréditer. C'est de cette officine de supercheries qu'est venue la chemise dont s'enorgueillit notre cathédrale.
Une fois arrivée à Aix, rien n'empêche qu'elle n*ait des annales régulières. On assure que Charles le Chauve en fit don à Chartres en 876. Bien que ce fait ne soit pas prouvé, il n'a rien d'invraisemblable, et nous pouvons l'accepter. C'est à partir de cette époque seulement que l'église de Chartres, qui, jusque-là avait été boiteuse, réduite à un seul fondement^ sa crypte druidique, se trouva pourvue de son second fondement, qui, malheureusement, est aussi chancelant que le premier.
Les anciennes chroniques racontent une foule de miracles opérés par cette chemibe. Voici le plus célèbre. En 911, Raoul, duc de Normandie, vint assiéger Chartres. L'évêque Gancelme imagina d'arborer comme étendard la sainte chemise; à la vue de cette étrange bannière, les assiégeants s'enfuirent en déroute, en traversant les Grands-Prés, appelés de là Prés-de-Reculée. M. de l'Ëpi-
nois, qui raconte Tatlaque et la défaite des Normands (1) d'après les documenls historiques, présente les choses sous un jour tout naturel; on y voit des engagements militaires, pareils à ce qui a lieu dans tous les sièges ; tout s'y passe suivant le cours ordinaire des choses, et rien n'autorise à considérer le dénouement comme miraleux.
Hais la piété des habitants ût honneur de la délivrance de lavilleà lasainte chemise, dont la renommée s'étendit au 'pin: le premier médaillon de la clôture absidale du chœur, à partir de la porte latérale du midi, représente l'évèque Gancelme montrant aux assiégés la sainte chemise du haut de la Porte-Neuve (2). On doit en conclure qu'alors cette relique était visible pour tout le monde, que chacun pouvait en constater la forme et les dimensions, et que ce vêtement si célèbre était bien une chemise. C'est, en effet, sous ce nom populaire qu'il est connu ; l'Eglise, le considérant comme son joyau le plus
(I) Histûirû de Chartres, 1. 1. p. 36.
Jacques de Yoragine, dans sa Légende dorée, éd. de 185i, 1. 1, p. 275, Légende de V Assomption de la sainte Vierge, raconte les choses d'une manière différente : u Un général des Romains assiégeant la Yille de Chartres, l'évèque de cette ville attacha à une lance, en guise de drapeau, la tunique de la sainte Vierge, que l'on y gardait, et suivi de tout le peuple/ il marcha à l'ennemi. Aussitôt l'armée ennemie fut frappée de stupeur et d' aveuglement, et elle restait toute tremblante et dans la plus grande confusion. Voyant cela, les habitants de la ville se jetèrent sur eux avec impétuosité et en firent un grand carnage, ce qui déplut fort à la sainte Vierge, car aussitôt sa tunique disparut et les ennemis recouvrèrent la vue. » D'après ce récit d'un hagiographe fort célèbro, la fameuse tuniqne se serait dérobée aux Gbartrains ; il n'y aurait donc plus eu, à la place, qu'une tunique apocryphe.
(3) BuLTBÀU, p. 185.
précieux, l'a prise pour1)]ason ; le sceau de la cathédrale représente une chemise (émail blanc sur azur). Le clergé la regarde comme le palladium de la ville et la décore du litre ambitieux de tutelle, carnutum lutela.
« Pendant plusieurs siècles, et jusqu'à la révolution de 1789, dit H. rÉpinois (loc. cit.), il fut d'usage d'offrir aux grands personnages qui visitaient la ville, des images bénies, en tissu plus ou moins précieux, de la sainte chemise. » Beaucoup de chevaliers, avant de partir pour la guerre, se faisaient faire une chemise sur le modèle de cellede laViergc, la faisaient bénir dans l'église de Notre- Dame de Chartres, et portaient ce vêtement ainsi consacré comme un préservatif contre les coups de Tennemi; il arrivait même souvent, dit-on, que ces chevaliers étant frappés de coups de lance ou d'épée, l'arme perforait la cuirasse et venait se briser impuissante sur le linge bénit (1). C'était donc une recette pour se rendre invulnérable. Si tous les soldais de tous les pays l'avaient employée, la guerre serait devenue impossible, aucun homme n'aurait pu nuire à ses semblables, on aurait eu la paix universelle et inaltérable. Voilà comment le salut de l'humanité peut dépendre d'une chemise. Il est bien à regretter qu'on n'ait pas fait sortir ce magnifique résultat du talisman ; c'est une belle occasion perdue à jamais. Car maintenant, le vêtement de la
(I) ROUILLARD, p. lOo, V<».
Il y avait, dans le trésor de Notre-Dame, an boulet offert comme ex-voto par le baron de Bnieil, qai rayait reçu dans le corps an siège de Ûtlan en 1822, et n'en avait été nullement incommodé, grâce à sa chemise de Chartreft bien que ses vêtements « aient été rompus et brûlés de la violence du coup, n Voyez Doubust, Les Vœux des Hurons et des Abnaquis, p. 66.;
Vierge ne préserve pas même d'une égratignure, et l'Église y a si peu de conûance, qu'elle ne songe même pas à doter d'une chemise bénite les zouaves pontificaux qui vont défendre la papauté, les Gicquel qui s'exposent aux coups des Garibaldiens et aux sarcasmes des Voltairiens. Elle n'a déployé son oriflamme à aucun des sièges postérieurs à celui de 911, ni lors d'aucune des calamités dont a élé frappée la ville, ni lors des profanations de 93, ni lors de l'invasion des Prussiens en 1870. N'estce pas confesser que son amulette a perdu sa vertu ?
Nous allons cependant retrouver tout à l'heure une tentative de résurrection, non du palladium, mais du préservatif contre les sinistres de la guerre.
La sainte chemise était renfermée autrefois dans une châsse magnifique dont Rouillard donne une description minutieuse. Elle était hermétiquement close , d'une manière permanente, de sorte que personne ne pouvait en voir le contenu, que l'on honorait de confiance. Pourquoi dérobait-on ainsi aux regards un objet du culte qui, autrefois, avait été exposé au grand jour? Le clergé croyait-il que ce mystère ajoutait à la vénération, de même que, sous l'ancienne loi, le Saint des Saints n'était accessible qu'au grand-prètre, et encore une seule fois l'an? N'y avait-il pas plutôt quelque motif plus prosaïque qui portait à empêcher le public d'examiner l'auguste relique? C'est ce que nous allons bientôt découvrir.
Le chanoine Souchet nous dit à ce sujet : « Je n'ai jamais vu ce qui est enclos dans la sainte châsse, laquelle, étant couverte d'une plaque d'or continuelle et bien soudée, ne s'ouvre jamais. » Cependant, une curiosité qu'on pourrait bien taxer d'indiscrète, le porta à
pénétrer ce mystère. « Je suis pourtant bien assuré, dit-il, qu'il y a quelque drap ou linge ployé, d'autant qu'il y a quelques années, ayant voulu* sonder ce qui était dedans avec une longue verge d'or faite exprès, je sentis au toucher quelque matière de linge ou drap ployé qui faisoit une molle résistance, mais Je ne pus discerner ce que c'estoit (1). » Il ajoute que les tiires qui en constataient l'origine ont été brûlés lors de Tincendie de 1020. Cette châsse, malgré l'auguste dépôt qu'elle contenait, finit par être piquée des vers et menaçait de tomber en poussière ; rien n'est sacré pour ces bestioles , et Ton craignait que, n'ayant plus de bois à mordre, elles se jetassent sur les étoffes sacrées, comme il est arrivé aux reliques de Sainte Thècle, lesquelles sont presque toutes en poussière (2). » II fallut donc prendre un parti énergique et changer de châsse. Ce fut l'évéque de Hérinville qui, le 13 mars 1712 , fit l'ouverture de Tancienne châsse, en présence de cinq chanoines. On ^ trouva d'abord une étoffe de soie richement brodée, représentant des figures d'animaux, appelée vulgairement voile de fimpéralriee Irène; puis, au lieu de la fameuse chemise, une pièce d'étoffe de soie blanche ayant la forme d'un carré long et d'une longueur de quatre aunes et demie, et, enQn, une foule d'objets confus, tels que linges, cheveux, tout cela formant un mélange hétéroclite, un vrai fouillis de reliques. On dressa en latin un procèsverbal constatant l'état de ces objets; le voile d'Irène et
(1) SOUCBCT, t. Il, p. 101.
(2) Note du chanoine EéTiENNR, p. 74 de la brochure de M. Mbrlbt, Histoire des relations des Ilurons ut des Abnaquis avec N.-D. de Chartres.
la pièce d'éloffè carrée, après avoir été convenablement nettoyés de la poussière qui les couvrait, ont été enfermés dans la nouvelle châsse d'argent qu*on avait fait construire à oet effet. Toutes ces opérations furent tenues secrètes; le procès-verbal n'a été publié que tout récemment par M. Merlet. Le public n'eut aucune connaissauce de ce qui s'était fait et continua de rendre, comme par le passé, hommage à Tobjet qu'il croyait ôtre une chemise. On eut soin de Tentretenir dans cette erreur en prodiguant, sur le monument, l'image de la prétendue chemise. Mérinville et ses cinq conseillers avaient-ils gardé le secret sur le contenu de la nouvelle châsse, ou ce secret a-t-il élé transmis à quelques dignitaires ecclésiastiques? C'est ce qui est incertain.
Arriva l'époque où toutes ces petites ruses allaient être dévoilées, où les fidèles allaient enfin savoir en quoi consistait l'objet de leur culte. La Révolution supprima le clerçé comme corporation ; TÉlat confisqua tous les biens ecclésiastiques. Le 24 septembre 1793, les commissaires du département s'emparèrent, au nom de la nation, de la sainte châsse ; ils en firent l'ouverture en présence de l'abbé Jumentier ; ils en retirèrent, pour lui être remis comme représentant du clergé, les reliques qui étaient renfermées dans une botte d'argent, et consistant en « une robe et un linceuil en tissu de soie, avec brodure et franges cramoisies ,. et quantité d'autres reliques, comme os, cheveux, morceaux de linge, un gant et quelques petites bottes de bois en forme d'égrugcolr. » J'extrais ces expressions du procès-verbal, dont j'ai eu l'original entre les mains.
Il fut donc dès lors reconnu manifeslemeni qu'il /existait pas de chemise, que depuis des siècles on
rendait un culte à une chemise imaginaire, que la prétendue tulèle de la ville était une Action. Hais alors qu'est devenue cette chemise dont la vue avait fait fuir les Normands, cette chemise sur le patron de laquelle les chevalieis se faisaient tailler des chemisettes qui les rendaient invulnérables? Si elle n'a jamais existé, il y a donc une série de mensonges ; on s'est joué audacieusement de la candeur des fidèles. Si celte chemise a existé, comment a-t-elle disparu pour faire place à une pièce d'étoffe de soie carrée qui n'a rien de la forme d'une chemise?... On ne peut admettre la supposition de M. Gilbert (1), d'après laquelle la chemise aurait disparu lors de la Révolution. Car il résulte du procès-verbal (contre lequel aucune protestation n'a été faite), que la totalité du contenu de la châsse a été remise à l'abbé Jumentier par les commissaires, et H. de Labersac (dans l'écrit ciaprès mentionné) ajoute que cette remise se fit en présence de plus de cinquante personnes.
Cette découverte a dû déconcerter le clergé et glacer la foi des fidèles. Mais les esprits étaient absorbés par de si graves intérêts, qu'à peine accorda-t-on quelque attention à cette transformation de relique, qui, à une autre époque, aurait pu être considérée comme miraculeuse. On perdit de vue ce prétendu palladium qui avait excité Tcnthousiasme de nos ancêtres. La relique fut déposée entre les mains de M^*^' Haillart, et des morceaux en furent détachés et distribués à diverses personnes. M. de Lubersac, dernier évëque de Chartres, réclama, pour Téglise Notre-Dame, la restitution du dépôt provisoire,
(1) Description hislorique de Vi^glise cathédrale de Notre-Dame de Charlres, p. i 13.
réunit quelques-uns des morceaux dispersés et les ras* sembla dans une châsse scellée le 8 mars 1820. Dans le procès-verbal qu'il dressa de ces opérations, il reconnut (aveu pénible !) que ce n'est plus une chemise, comme on Vavait cru comiamment (1); mais ce n'en est pas moins un vêtement qui a couvert la personne de la Vierge. Dès lors, le clergé renonça à remploi du mot chemise^ qui, du reste, a quelque chose de vulgaire et de malséant. Néanmoins, le sceau de Notre-Dame continue de porter une chemise; mais que faire de tous les anciens monuments où c'est bien une vraie chemise qui flgure, notamment du médaillon représentant la fuite des Normands, et des inventaires des reliques et joyaux qui nous retracent constamment la chemise, toujOBrs la chemise?...
Le clergé a fait une tentative pour rendre à la fameuse chemise une partie de son ancien prestige. En 1871, les prêtres de la Maîtrise des enfants de chœur mirent en circulation un petit papier contenant les images des deux Vierges de Sous-Terre et du Pilier, avec une prière et l'avis suivant : a Un grand nombre de nos guerriers, à Texemple des chevaliers chrétiens, portent sur eux la médaille dite Chemise de Notre-Dame, C'est un fac-similé en métal de la sainte Tunique, telle que la représentent les armoiries du chapitre de Chartres. On sait que la cathédrale est en possession de celte insigne relique depuis un millier d'années. » Ainsi, le clergé confectionne et bénit ces chemisettes, semblables, non pas à la relique réelle contenue dans la châsse, mais à une chemise imaginaire qui n'a jamais existé et dont la représentation est cependant conservée comme instrument du
(1) Doublet, p. 71.
culte. L'image de l'objet réel ne serait pas assez goûté des dévots pèlerins: on préfère les tromper en entretenant une tradition mensongère... Du reste, on ne cite, dans la guerre de 1870-71, aucun exemple de guerriers préservés dos balles ou des obus par l'effigie de la pseudo-chemise.
En lb22, M. de Latil, évêque, fit enfermer le saint vêlement dans une nouvelle châsse fort élégante, qui est habituellement placée dans une armoire, derrière le mattreautel; on l'expose aux fêtes de Vierge, on la promène dans les processions et, sur son passage, les dévols se mettent à genoux, comme pour le Saint-Sacrement. C'est une véritable adoralion , la chi/foldlrie.... Ces malheureux païens, qui adoraient le soleil .et la lune ! Parlez-nous d'une loque hissée au haut d'un bâton. A la bonne heure I Voilà un objet digne du culte d'hommes éclairés par les lumières de la révélation.
Bizarre destinée des reliques I L'église Saint-André de Chartres possédait des cheveux de la Vierge, c'est-à-dire un objet ayant fait partie de sa personne. La cathédrale de Chartres en possédait également, que Jean, duc de Berry, avait rapportés d'Auvergne (1); jamais ces reliques n'eurent la moindre vogue, ne guérirent la moindre maladie ; on ne leur offrait pas même un cierge. Le vêtement, chemise ou autre, ne devrait venir qu'à un rang bien inférieur, comme ayant eu seulement le contact de la personne et ayant reçu ses émanations, effluves, etc. Eh bien! c'est le linge qui l'emporte, c'est lui qu'on encense, qu'on invoque, qu'on déifie. Ne cherchons pas la logique en pareille matière.
(I) SouciuT, 1. 111, p. 240.