‹ Le prêtre & le sorcier: statistique de la superstitionChapitre 8 sur 36 · LA VIERGE AUX BOULETS · texte numérisé non relu

LA VIERGE AUX BOULETS

Une des légendes cbartraines les plus populaires, c*est celle suivant laquelle la ville de Chartres étant assiégiée, la Vierge aurait reçu dans son tablier les boulets de canon lancés contre les remparts , et aurait ainsi fait échouer miraculeusement toutes les tentatives de l'ennemi.

Voici l'événement qui a donné lieu à cetle tradition. Lors des guerres de religion, qui, pendant bien des années, déchirèrent la France, le prince de Condé, oncle d'Henri IV et chef dii parti protestant, vint assiéger Chartres. Le 6 mars 1568, les assiégeants ouvrirent le feii contre la Porte-Drouaise ; l'artillerie fit une brèche dans le mur, une tour fut démolie et s'écroula dans la rivière; la lutte continua plusieurs jours. Enfin, le 15, l'ennemi leva le siège, après avoir éprouve des perles évaluées à 3,500 hommes. La Porte- Urouaise, comme toutes les autres portes de la ville, était ornée d'une statue de la Vierge, posée dans une niche (1) ; bien que les nombreux projectiles lancés contre la porte y aient fait beaucoup de dégâts, la statue vénérée se trouva intacte. La population, heureuse d'avoir échappe aux calamités dont elle était menacée, fit éclater sa joie, et attribua la levée du siège à la protection de la Vierge, patronne de la ville, et particulièrement au simulacre gardien de la

(1) L'abbé d'ËxpiLLY, Dictionnaire géographique, t. Il, p. 230.

porte, considérée comme une tutellCj un palladium. Une fois qu'on eût adopté cette idée si conforme aux croyances du temps, on voulut donner au miracle une réalité palpable, saisissante; on se figurala statue agissant comme une personne humaine ; elle détournait les boulets de la direction qu'ils auraient suivie d'après les lois naturelles, et elles les attirait dans son giron, comme pour narguer les assiégeants et leur faire voir que tous leurs efforts se briseraient contre la puissance surnaturelle qui défendait la ville.

Toutefois, ce récit merveilleux ne s'élabora que graduellement. Rouillard, si avide de miracles, si empressé à recueillir tout ce qui peut glorifier la vierge chartraine, ne parle pas de cette tradition ; il se borne à considérer comme miraculeuse la délivrance de, la ville et à en faire honneur à « la Dame tutélaire de Chartres (1). » Chai- Une, dans son Histoire de ChartreSy commence à donner au miracle une couleur plus matérielle. « Les huguenots, dit-il, s'étant approchés pour entrer dans la ville par la brèche qu'ils avoient faicte, il se trouva qu'il se présenta, sur ladicte brèche, à leur opposite, une grande dame, tenant un enfant dans ses bras, contre laquelle ils se mirent à tirer et à redoubler avec grande descharge de parolles injurieuses, sans qu'ils pussent l'atteindre ni la frapper aucunement; au contraire, les balles qu'ils tiroient, tomboient sans effect ni force aux pieds de la muraille, et eux, pensant entrer, se trouvoient reculés; ce que les Char trains ayant reconnu, et que c'étoit la Saincte Vierge qui, avec son cher fils, prenoient visiblement la deffance de la ville en main, les ecclésias-

(I) Parlhénie, !'« partie, p. iOI. 105.

— souques et sexe féminiD se mirent en prières , et les hommes en estât de porter les armes s'assemblèrent et firent sortie sur les assiégeants, qu'ils repoussèrent vigoureusement (p. 177). »

Les plus anciens historiens, comme on voit, ne disent rien du miracle des boulets reçus dans le tablier : cette circonstance, qui frappait surtout les esprits, fit éclosion dans les masses populaires où elle fut accueillie avec amour et fidèlement transmise.. Le clergé qui, en fait de miracles, est toujours disposé à tout accepter, ne crut pas devoir donner à celui-là sa consécration, il ne Ta retracé dans aucun monument, il a, comme dans bien d'autres cas, laissé faire, sans donner explicitement ni approbation ni improbation. Cependant, la tradition lui plaît; il n'ose pas la sanctionner, mais il l'encourage. M. Pie, alors grand-vicaire à Chartres, maintenant évèque de Poitiers, l'enregistre avec complaisance dans sa Notice historique de Notre-Dame de la Brèche (p. 9). Dans un écrit intitulé ; Guide du visiteur et du pèlerin à Notre-Dame de Chartres^ on lit (p. 72) : « La légende ajoute que la Vierge elle-même parut sur les murs de la cité, et qu'elle reçut dans son manteau les boulets que les ennemis lançaient contre sa tunique (p. 72). d (1). L'auteur confond le siège du prince de Condé avec celui des Normands en 911, lors duquel la sainte Chemise (ou tunique) fut arborée comme étendard et mit l'ennemi en fuite (2). Mais il a bien entendu raconter l'histoire des boulets reçus dans le tablier; seulement il évite de pro-

(1) Voir aussi Topascule intitulé : Une heure à Notre-Dame de Chartres; Chartres, 1860.

(â) Voir ci-dessus le chap. IX.

uoncer ce dernier mot comme trop familier; il a pensé sans doute que la Vierge ne devait pas porter un tablier^ comme une simple ouvrière, et que le manteau était plus noble.

Pour célébrer à jamais ce grand événement, il fut institué une procession solennelle, qui avait lieu chaque année le 15 mars; toutes les paroisses, communautés et corporations de la ville y assistaient, ainsi que les autorités civiles; le cortège descendait la rue Muret, saluait la vierge de la Porte-Drouaise, s'arrêtait devant l'image de Notre-Dame de la Brèche, au coin de la ruelle du pont du Massacre, se rendait à l'église Saint-André où l'on disait une messe pour les défenseurs de la ville, morts pendant le siège, et Ton rentrait à la cathédrale. Un des épisodes les plus remarquables de cette cérémonie, c'es,t qu'on y portait le Tour de ville : on appelait ainsi un cierge de cire jaune, roulé autour d'un cylindre, et dont la longueur égalait la circonférence de la ville; on l'allumait à la procession, et ensuite il servait à entretenir une lumière permanente devant la vierge noire. Le clergé, qui avait imaginé ce rit bizarre, trouvait que c'était fort ingénieux; et on le croyait sur parole.

Une chapelle, dite Chapelle de la Brèche^ fut érigée en l'an 1600, à Tendroit où se trouvait auparavant l'image de la Vierge, « revestue d'un grand manteau, sous lequel au costc droit, elle couvroit un grand nombre d'ecclésiastiques et de peuple à genoux, et de l'autre cosié plusieurs hommes armés tirans de leurs armes contre l'image de la Vierge; en mémoire de ce que les Huguenots ayant tiré un nombre infini de coups de mousquet contre la sainte Vierge qui est au-dessus de la Porte- Drouaisc, ne Tauraient pu frapper, quoiqu'ils tirassent

autour et mesme derrière Timage (Challine, p. 381). » Cette chapelle a été détruite lors de la Révolution. H. l'abbé Baret, vicaire de la calhédrale, l'a fait rebâtir en 1843, telle qu*on la voit actuellement. L'aspect en est belliqueux, et l'on y a placé, comme trophées, des boulets réputés aulhentiques, c'est-à-dire provenant du siège de 1568. La procession du 15 mars a été rétablie et se fait en grande pompe, bien que privée du fameux cierge de trois kilomètres. Il y a une bannière spéciale, destinée à rappeler la délivrance. La Vierge y est représentée debout et tenant dans ses bras l'enfant Jésus; par conséquent, la légende des boulets dans le tablier n'y est pas consacrée. Mais pour qu'elle ne soit pas non plus écartée ni découragée, il y a, au-dessous de la Vierge, une pyramide de boulets; c'est à l'imagination des spectateurs à les placer où ils doivent être.

Ces boulets sont réduits à de très-petites dimensions et de couleur dorée; de sorte que bien des personnes qui ne connaissent pas la tradition, les ont pris pour des boulettes de vol-au-vent, et saluent naïvement la Vierge aux boulettes. Cette dénomination pourrait bien finir par prévaloir; alors une nouvelle légende expliquerait pourquoi la Vierge préside à la pâtisserie ; ce qui, après tout, n'aurait rien d'extraordinaire, puisque chaque corps de métiers a son patron céleste.

Le miracle du tablier n'étant pas positivement affirmé par les hagiographes modernes, n'ayant été vu de personne, n'étant pas même mentionné par les historiens les plus rapprochés de l'événement, il n'y a pas à le discuter. Quant au prétendu miracle de la délivrance, tout ce qu'on peut dire, c'est que la ville a été assiégée et n'a pas été prise. Ce dénouement a pu être amené par une

oule de circonstances conformes au cours ordinaire des choses ; il n'y a aucune raison pour croire que les lois de la nature aient été interverties. De ce que Bonaparte a assiégé Saint-Jean-d'Acre et n*a pu le prendre, faudra-t-ii en conclure que la garnison, composée de Musulmans et d'Anglais hérétiques, a dû son salut à la protection de la Vierge? Tous les jours, il arrive que des personnes, pies ou impies, essayent une foule de choses et ne réussissent pas, sans que leur insuccès soit attribué à la Vierge. C'est bien à tort que la ville de Chartres voudrait s'attribuer une faveur privilégiée ; car, quelques années après le siège du prince de Condé, Henri IV, non moins huguenot que son oncle, a assiégé Chartres et l'a prise en dépit de tous les simulacres et reliques. Où était donc la iutèleetXe palladium? On comprendrait qu'une ville qui n'a Jamais été prise, comme Péronne^ surnommée la Pu-^ eelle^ se crût douée d'une protection céleste. Mais, hélas! notre ville infortunée a largement payé son tribut de calamités de tout genre. Ainsi, à une époque où la Vierge* bien que n'étant pas encore née, était investie, par la donation de Priscus, de la souveraineté de Chartres et y avait son culte établi, d'après ce que prétend le clergé, cette consécration n'empêcha pas Jules César de prendre la ville. Si nous arrivons aux temps plus récents, nous voyons Chartres prise et saccagée . par Théodoric, en 600 (1), prise et brûlée par Hunold, en 742 (2), prise en 858 par les Normands, qui la mirent à feu et à sang (3)| prise et brûlée par les Normands unis aux Danois en 962»

(1) Db L'Ëriiiois, Hisiolre de Chartres, 1. 1, p. 33, )G. (3) /bid., p. 38.

(3) /biU.p. 33.

et enfin prise par Hepri IV en 1691. Eo outre, la cathédrale, qui est « la chambre spéciale de la Vierge », le foyer de sa puissance, a subi de nombreux incendies. Une protection qui est si souvent en défaut, n'est-elle pas illusoire 1 Les villes qui ne comptent que sur elles-mêmes pour se défendre ont-elles été plus maltraitées?... . La procession annuelle est un anachronisme et ne peut plus être prise au sérieux. Les événements qu'elle veut rappeler, sont si loin de nous, les passions qui agitaient les esprits en 1563 sont tellement éteintes, qu'on ne peut s'intéresser à cette manifestation qui n'a plus de sens; c'est comme si Ton voulait nous faire fêter la bataille d'Actium ou la prise de Troie.

Chartres n'est pas la seule ville qui se vante d'une protection surnaturelle. J'ai vu à Dijon, dans l'église Notre-Dame, une Vierge très-renommée dans toute la province, et qui (l'on doit le reconnaître), est bien supérieure à celle de Chartres. D'abord, elle est d'un beau poir d'ébène, tandis que la Vierge soi-disant noire de Chartres est couleur chocolat. Or, quand on prend pour devise : ffigra sum^ il ne faut pas faire les choses à moitié; les demi-teintes annoncent Tindécision» la mollesse; une couleur fortement accentuée montre qu'on a le courage de son opinion. Mais voici le plus important. Lors du siège de Dijon par les Suisses, en 1513, on promena sur les remparts cette Vierge noire; non- seulement elle recevait les boulets dans son tablier (elle ne croit pas déroger en portant un tablier)^ mais encore elle les renvoyait aux assiégeants et leur causait des pertes énormes (1). La Vierge dijonaise est première en

(1) JoAMNE, lUnét^ire descriptif et historique de la Suisse, p. lOi.

date» pour la spécialité des boulets, puisque son miracle précède de 55 ans celui de la Porte-Drouaise; il est bien plus complet, puisque celte Vierge tirait des boulets reçus un parti ayantageux, tandis que celle de Chartres les laisse sans emploi. Il y a plagiat, et le copiste n'a pas même su se maintenir à la hauteur de l'original. C*est, entre ces deux Vierges, une affaire qui, heureusement^ pourra s'arranger.

Page 1