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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES — INDICATIONS PRATIQUES

Messieurs et vénérés confrères,

Nous consacrerons deux entretiens à Fun des devoirs de votre vie sacerdotale qui mérite votre attention la plus consciencieuse, tout dans votre existence quotidienne pouvant être modifié en bien ou en mal, suivant que vous en avez l'intelligence et le respect pratique , ou que vous ne l'estimez pas , au contraire , et prenez l'habitude de le négliger; je veux parler de l'étude, du travail de cabinet, de l'emploi intellectuel de votre temps et de vos journées.

Quelques-uns d'entre vous, appliqués, dans les villes ou les centres populeux, à un ministère paroissial très chargé , à des œuvres multipliées et absorbantes , se récuseront sans doute au simple énoncé de la question que je soulève. Ce que je pourrai dire les regarde moins, en efîet, que s'ils étaient confinés, comme vous l'êtes pour la plupart, dans une campagne retirée et 111 11

solitaire , au milieu d'un groupe modeste d'habitants, avec un programme d'occupations qui. même exactement remplies , laissent beaucoup de loisirs. J'espère cependant que plus d'une des réflexions où nous allons nous engai^er ensemble ne leur paraîtra point être superflue. Je débuterai par des considérations gx^nérales. J'y ajouterai des indications pratiques.

Considératiojis générales. — Posons d'abord en principe, et c'est par où je tiens à commencer, sans énumérer encore les motifs de cette assertion, qu'un prêtre doit être l'ennemi irréductible de l'oisiveté.

Si Dieu ne vous avait point appelés au sacerdoce . messieurs, à l'âge où vous êtes : trente, trente-cinq, quarante ans . très certainement vous occuperiez 1 dans le monde une situation ou une autre qui vous contraindrait au travail. Sortis, en majorité, d'une humble condition de famille, il vous ' faudrait gagner pour vous et pour les vôtres le pain de chaque jour. Vous seriez cultivateurs, vignerons , artisans de quelque métier manuel . ouvriers dans quelque usine, dans quelque exploitation houillère ou métallurgique. Vous savez comme moi que. ni aux champs ni à l'atelier, h

travail ne chôme. A supposer que vos parents, favorisés d'une certaine aisance, vous eussent dirigés vers une carrière libérale, vous seriez avoués, avocats, notaires, médecins, industriels; vous appartiendriez à l'Université, à l'armée, à la marine, à la magistrature. Vous auriez à cœur de faire votre chemin de notoriété et de fortune ; vous vous imposeriez un labeur soutenu.

Eh bien! messieurs, de bonne foi, est-il admissible que l'honneur qui vous a été fait de la vocation ecclésiastique vous dispense du goût, du besoin et de l'habitude régulière du travail? Est-il admissible que votre sacerdoce, comme tel, soit une prime au repos paresseux? Est-il admissible qu'au milieu de la foule des travailleurs des bras ou de l'esprit, vous ayez le droit d'organiser votre vie sur le pied du désœuvrement ou du farniente accoutumé?

Nous nous permettons d'étranges calculs, nous nous livrons à de singulières statistiques. Nous nous disons que, pour nos études élémentaires ou secondaires , nous avons travaillé une dizaine d'années , que nous avons ensuite passé quatre ou cinq ans au grand séminaire, que tout cela représente un joli total d'application et d'assujettissement lassant, et qu'une fois les ordres reçus, une fois notre position assise dans les rangs du clergé , nous sommes autorisés à en linir avec les exigences de cette longue et laborieuse étape de préparation.

Vraiment, mon cher confrère, vous tenez ce

langag'e, vous en estimez les données judicieuses et acceptables , et les conclusions que vous tirez vous paraissent être légitimes ! Vous oubliez de remarquer, — l'observation sur ce point est pourtant facile , — que n'importe lequel de ceux qui arrivent à une carrière libérale a, pendant son adolescence et sa jeunesse, travaillé autant que vous. Études primaires, études secondaires, études supérieures, tous ont dû suivre la même série de préparations successives. Les écoles du gouvernement , celles qui correspondent à nos grands séminaires, ne se sont ouvertes pour eux qu'après des examens multipliés et déjà chargés. Pour entrer à Saint- Gyr, à Polytechnique, à l'Ecole normale , à l'Ecole navale , à l'Ecole forestière , il faut avoir fait ses preuves , le nombre des admissions étant limitées, les places s'accordant au concours. Que de travail ces débuts supposent ! Une fois entrés , c'est encore du travail à jet continu, deux ans, trois ans, quatre ans , que les vainqueurs des premiers obstacles doivent s'imposer. Il s'agit de maintenir la position acquise, de l'améliorer, de l'avancer de quelques rangs, de sortir avec le meilleur numéro possible, quand on espère être ingénieur, militaire ou marin. Il s'agit, quand on entre dans l'Université, de couronner tout le labeur normalien par l'agrégation. J'ose affirmer, messieurs, que nous, séminaristes, nous n'avons pas, à vingt-deux ans, à vingt-quatre ans, fourni une somme d'application à l'étude plus consi-

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dérable que nos émules des écoles gouvernementales.

En dehors de ces écoles et des concours qui en ouvrent l'entrée , il y a les facultés de médecine et de droit , autour desquelles , hélas ! s'égarent un trop grand nombre de jeunes gens amis du plaisir , mais qui groupent , elles aussi , une élite de travailleurs. On n'est docteur en droit ou docteur en médecine qu'après des années de préparation studieuse, de fréquentation assidue des amphithéâtres, des hôpitaux ou des cours.

Et quand ces aspirants à l'une des carrières que nous venons de rappeler, y sont enfin parvenus, estiment-ils que tout est fini pour eux, qu'ils vont pouvoir se désister désormais de leurs habitudes laborieuses et jouir tranquillement de leurs premiers succès? Point du tout. Ce qu'ils ont fait jusque-là n'est, à leurs yeux, que l'initiation et le prélude de ce qui leur reste à faire. Ils sentent très bien qu'ils se sont seulement approvisionnés et armés pour les tâches de l'avenir; qu'à vouloir s'arrêter où ils sont, ils ne manqueraient pas de perdre très vite ce qu'ils ont appris et acquis, et qu'avant peu ils se verraient de tous côtés distancés par ceux qui étant jusque-là demeurés leurs égaux, peut-être leurs inférieurs, persévéreraient dans la constance des efforts obstinés.

Et voilà comment chez eux l'intérêt, le désir légitime du succès, source des positions brillantes,

s' ajoutant au sentiment de leur dignité, à l'attrait du travail en soi, ils ne cessent plus de creuser le sillon commencé.

J'ai choisi des exemples parmi les plus accoutumés de ceux que nous connaissons tous. Que d'autres je pourrais citer encore ! Pensez -vous que les auteurs, pour faire leur trouée dans l'opinion publique, comptent avec leurs veilles et leurs peines? Je sais par des renseignements personnels , absolument véridiques , qu'un romancier de ce temps, aujourd'iiui parvenu à la célébrité, entré fort jeune à l'Académie, s'est pendant plus de dix années , pour produire coup sur coup des œuvres qui forçassent l'attention de la galerie , condamné à travailler dix heures par jour. Pensez-vous que les savants dont notre pays et le monde entier s'honorent, un Pasteur, un Claude Bernard, un Leverrier, un Ampère, un Gauchy, se soient improvisés ce qu'ils ont été, des maîtres incomparables, en possession de la plénitude de leurs facultés et de leur génie? Non, certes. Ces hommes ont eu la passion du travail. Ils ont, à partir de leurs premiers débuts, souvent hésitants et timides , accumulé recherches sur recherches , expériences sur expériences , découvertes sur découvertes. Ils n'ont donné toute leur mesure que parce qu'ils ont déployé toute la puissance et toute la constance de leurs efforts.

Voilà , messieurs , une digression que vous trouverez un peu longue peut-être. Je n'insiste

pas davantage. Je me résume. Nous avons sous les yeux , à portée de nos rencontres et de nos observations quotidiennes , l'exemple de gens du monde qui , après avoir travaillé autant que nous jusqu'à vingt-cinq ans , continuent de travailler, sans repos ni trêve, leur vie entière. Et nous, prêtres, nous oserions prétendre que, nos premières études achevées , le repos nous est dû I

Je me souviens, — permettez -moi de faire ici place à ce souvenir, — de quelle manière, avec quelle autorité et quelle éloquence, l'ancien évêque de Rodez, Mgr Bourret, depuis le cardinal Bourret, parlait du travail à son clergé en retraite pastorale :

c( Ah! messieurs, s'écriait-il, nous avons, dans ce diocèse, la réputation d'être des hommes laborieux, des hommes d'étude, des travailleurs. Je ne demande pas mieux que de souscrire à la bonne renommée qui nous est faite. J'en suis fier. Mais laissez -moi vous dire, avec ma franchise habituelle , que je la trouve bien un peu exagérée. Les travailleurs! je les ai vus de près, longtemps, à Paris, en Sorbonne, au Collège de France, dans les lycées. Ils ne se ménageaient jamais, ceux-là. Pour enfoncer la porte d'or de la science, pour devenir des ouvriers utiles dans tous les domaines du savoir, pour conquérir un nom, pour assurer leur avenir, mêlant ainsi les motifs les plus nobles à des motifs utilitaires, ils se consumaient dans un labeur impossible. Et nous, pour être à la hauteur de notre vocation et de

notre tâche sainte, nous ne savons pas, nous ne voulons pas nous astreindre à la persévérance courageuse de l'étude, quand de toutes parts elle nous sollicite et s'impose, d

La hauteur de notre vocation et de notre tâche sainte c'est là, messieurs et vénérés confrères, le premier des motifs qui doit nous inspirer et nous soutenir. Les ambitions humaines nous sont interdites. Malheur à qui parmi nous s'y laisserait séduire et entraîner ! Mais l'ambition de cultiver en nous le don de Dieu, et d'ajouter aux talents primitivement reçus les talents gagnés à la sueur de notre front, ainsi que le réclame l'Evangile, il la faut nourrir au plus intime de notre âme , il en faut faire l'inspiration soutenue et incessante de notre vie. Tout est relatif, je le sais bien. Nous ne nous donnerons pas un degré ou une qualité de facultés qu'il n'a j)as plu au Maître souverain de nous départir. Alais outre que nous ne sommes pas juges, de prime abord, de la mesure que nous pouvons fournir, il reste que nous devons avoir à cœur surnaturellement , sacerdotalement de fournir toute notre mesure. Il y a là pour nous une question de loyauté, de dignité, de conscience. C'est notre vocation qui l'exige.

Or, que voyons-nous souvent , trop souvent? tout le contraire de cette évolution désirable, de ce progrès nécessaire. Nous arrêtant, de parti pris , au premier stade de notre développement intellectuel, non seulement nous n'avançons

plus, nous reculons. Nous tenant pour satisfaits de nos études de petit et de grand séminaire, non seulement nous n'acquérons rien , nous perdons ce que nous avions antérieurement amassé. Per agrum viri pigri transivi, et ecce totum rcpleverant urticse, operuerant super ficiem cjus spinœ^. De combien de vies sacerdotales, intellectuellement parlant, ce langage imagé et saisissant de l'Esprit-Saint n'est- il pas vrai à la lettre? Au lieu d'un champ soigneusement labouré où germe et monte la moisson, un terrain vague, négligé , abandonné , couvert d'herbes vaines qui ne seront jamais des épis, de broussailles qui ne donneront jamais du pain'^. Une question de

1 Prov. XXIV, 30.

2 Dans le seizième de ses discours synodaux , que nous voudrions pouvoir reproduire ici intégralement et qu'il consacre à cette question de Tctude, Massillon s'élève contre la désolante tendance d'un trop grand nombre de prêtres à déserter leurs habitudes de jeunesse dès qu'ils ont reçu la prêtrise. Il s'exprime ainsi :

<( Le sacerdoce est pour la plupart d'entre eux le terme fatal de leurs études; on ne s'était proposé que d'en savoir assez pour soutenir les épreuves pénibles de doctrine et de capacité par où il faut passer pour être admis aux saints ordres... Le sacerdoce devient le titre unique et universel qui autorise l'ignorance et la cessation de toute étude; mais c'est alors qu'entrant dans les fonctions du saint ministère, la science et les lumières deviennent plus nécessaires; mais on n'est prêtre que pour servir l'Église ; mais le caractère saint ne donne pas les lumières, il les suppose, ou c'est un nouvel engagement pour les acquérir... N'importe, le sacerdoce, qui devait nous mettre ces armes à la main, les fait tomber; on n'a plus de goût pour l'étude, on ne lit plus, les livres sont devenus des meubles de rebut... »

Voir sur ce même sujet, dans le volume récent du cardinal

ilO LE PRÊTRE

loyauté, de dignité et de conscience, ai-je dit, la noble ambition de ne rien refuser à Dieu des fruits, proportionnels à ses avances, qu'il a le droit d'attendre de nous, c'est là le premier des motifs qui, dans l'amour et la pratique du travail, doit nous inspirer.

Il en est un autre que voici : je le signalerai brièvement.

L'étude nous est nécessaire , messieurs , pour nous protéger contre l'un des pires dangers de la vie sacerdotale : l'ennui ! Supposez un prêtre de trente ou trente -cinq ans, curé d'une de ces paroisses minuscules de deux ou trois cents âmes, comme il y en a partout en France , comme il y en a plus particulièrement dans les diocèses de l'Est, n'ayant, sur semaine, presque aucun ministère à exercer, réduit à passer de longues journées tout seul dans son pauvre presbytère, que peut-il bien devenir, s'il n'a pas à son service des livres et une occupation régulière qui lui plaisent et le soutiennent? 11 se consumera fatalement de tristesse et de découragement. Vous connaissez des confrères qui en sont

Gibbons intitulé : L'Ambassadeur du Christ, les chapitres souverainement intéressants : xv, xvi, xvii, xviii, xix.

Voir aussi dans le Bon Pasteur, de Mgr Lelong, évéque de Nevers, la cinquième conférence, sans en omettre une lig-ne. Ce livre excellent, tout de doctrine sûre et d'expérience consommée, devrait avoir sa place dans la bibliothèque de chaque prêtre de paroisse. Nous nous en sommes inspiré fréquemment pour rédiger le nôtre. Nous l'indiquons à cet endroit de notre travail. Nous am'ons l'occasion de l'indiquer plus d'une fois encore.

là. Que de fois, pour ma part, je les ai rencontrés au cours de mes Retraites ecclésiastiques ! Que de confidences navrantes j'ai reçues! Que de larmes j ai vues couler !

L'un d'eux me disait, un jour, que pour se dérober à la dureté de son existence ainsi désenchantée par le désœuvrement et l'ennui, il avait essayé à trois reprises différentes de se faire Trappiste, mais que, sa santé ne lui ayant pas permis de persévérer, il avait dû reprendre le martyre silencieux de sa première situation. Tous n'ont pas et ne sauraient avoir le courage d'essayer d'un remède aussi extrême. Solitaires qu'ils sont, sans vocation à la solitude, ils continuent de vivre où ils se trouvent. Et comme l'unique moyen qu'ils auraient d'adoucir leur condition ne leur agrée pas, comme au lieu d'aimer et de cultiver l'étude, ils en ont plutôt la satiété et le dégoût, ils s'abandonnent, sous une prétendue loi de fatalité , à leur mélancolie envahissante qui fait pitié. A partir de huit heures du matin jusqu'au soir, comment employer, comment tuer le temps? Le bréviaire est vite récité. Le journal est vite lu. La correspondance, quand il y en a une, est vite rédigée. Le catéchisme, la visite fortuite dun malade, la visite du saint Sacrement, quand ils y sont fidèles, ne prennent qu'une minime part des loisirs qui restent. Et alors, quoi? s'ennuyer, s'ennuyer, mourir d'ennui.

Ou bien, pour triompher de l'ennui implacable, prendre son parti de sortir beaucoup, le

plus souvent possible, d'aller tantôt chez un confrère, tantôt chez l'autre, de passer de longues heures à jouer, de partager la semaine en deux ou trois diversions de ce genre. (ï Aucun livre, aucune étude , disait Massillon , ne les attache à leur presbytère. Le séjour leur en devient insupportable. Sans cesse errants, ou pour dissiper leur tristesse ou pour aller dissiper celle de quelques-uns de leurs voisins qui font profession de la même oisiveté qu'eux ^ »

Ces diversions auprès des confrères finissent par ne plus suffire. C'est sur place qu'il en faut trouver. Si déshéritée que soit une paroisse, il y a bien toujours une maison ou deux chez qui le curé peut fréquenter, une ou deux familles à qui il peut demander quelque adoucissement à son isolement professionnel. Pas n'est besoin que la maison soit un château, ni la famille un groupe de gens de haute éducation et de grandes manières. Il se sentirait plutôt gêné qu'attiré par la supériorité du rang et les façons distinguées. Un modeste intérieur de petits bourgeois, d'humbles commerçants, même d'ouvriers ou de fermiers, lui plaît davantage. Il se présente, il est reçu, il se trouve à l'aise, il prend l'habitude de revenir. Les visites se réitèrent, elles sont bientôt plus que quotidiennes. C'est le commencement de toutes sortes d'inconvénients fort graves, peut-être de très délicats

1 Discours synodaux, 16^ discours.

périls. Le public ne manque pas de remarquer ces assiduités et de se permettre tous les commérag-es ordinaires en pareil cas. Chose déjà fâcheuse. Que sera-ce si la calomnie tend à ne devenir plus qu'une médisance et si réellement, derrière les apparences répréhensibles, se cachent des réalités coupables ! D'être reçu habituellement, familièrement, chez tel ou tel de ses paroissiens comporte le plus souvent pour M. le curé la quasi nécessité de recevoir aussi chez lui. On n'est pas longtemps sans s'apercevoir des visites fréquentes faites au presbytère, de la durée de ces visites. On en cause, on exagère, on aventure les suppositions les moins favorables qui font leur chemin. C'est la répétition, la contre -partie des mêmes imprudences d'un côté, et des mêmes malveillances de l'autre de tout à l'heure. Le scandale se prépare. Il couve comme le feu sous la cendre. Il n'est pas loin d'éclater.

Et tout cela parce que le séjour du presbytère est devenu « insupportable » , comme s'exprime Massillon. Et cette difficulté, cette impossibilité de se plaire au presbytère, c'est le désœuvrement qui l'a engendrée, qui la maintient, qui la rend, de jour en jour, plus lourde et plus dure.

Oh! vision du travail et de l'étude qui remédierait à tant de maux , où trouver des accents assez persuasifs pour te faire comprendre, te faire accueillir et te faire aimer !

J'entends la réponse, messieurs et vénérés confrères, à mes doléances et à mes appels.

L'étude ! nous ne pouvons décidément pas nous y assujétir ; elle est au-dessus de nos ressources et de nos forces. Dans un instant je vais toucher ce point de la question, et j'espère vous amener à corriger quelques-unes de vos préventions, quelques-uns de vos préjugés étayés trop aisément sur de faux prétextes; mais, fût-il avéré qu'en effet une occupation intellectuelle, régulière et suivie , pour une cause ou pour une autre , vous est onéreuse jusqu'à devenir impossible, il resterait encore que vous devez chercher à vous occuper. Dans le voisinage et sur les confins de l'étude proprement dite , que de travaux peuvent remplir assidûment quelques heures de vos journées!... des recherches locales, archéologiques, minéralogiques, botaniques; des monographies faciles de votre église, de votre paroisse, d'un monument civil ou religieux de la contrée. Si c'est là demander trop encore, faites autre chose : de la musique , du dessin , de la photographie... Soyez tourneur si vous voulez, menuisier , ébéniste , mécanicien , électricien ; soyez l'homme d'un métier de votre choix, puisque vous prétendez ne pouvoir pas être Ihomme des livres et du travail de votre profession. Quelquesuns d'entre vous en viennent à une réelle habileté et produisent des ouvrages qu'un spécialiste ne désavouerait pas. Ils créent de leurs mains le mobilier de leur ]Dresbytère , quelquefois de leurs écoles, quelquefois de leur église. Je n'ajoute ceci qu'en hésitant , parce que l'église , pour ses

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décorations , a besoin d'une sûreté de goût et d'une science véritable que la bonne volonté la plus sincère ne suffit pas toujours à donner, il s'en faut de beaucoup.

Faut-il aller plus loin ? Il me semble qu'à touL prendre , il vaudrait mieux pour un prêtre confiné dans la solitude descendre à des occupations encore plus humbles, réputées plus vulgaires, que de demeurer désœuvré. A la condition de s'arranger pour conserver la tenue extérieure obligatoire et de ne rien se permettre de choquant dans son costume de circonstance, que M. le curé travaille à son jardin, qu'il plante ses légumes, qu'il émonde ses arbres fruitiers, qu'il aligne ses bordures d'arbres nains, qu'il améliore ses treillages, qu'il arrose ses fleurs.... Qu'il ait des abeilles, qu'il leur fasse produire du miel pour sa table, de la cire pour son luminaire... Qu'il ait des pigeons, mea cura palumhes^ qui roucouleront sur son toit , des poules et des dindes qui glousseront dans sa cour... Qu'il ait des lapins. Il paraît que la science dp l'élevage des lapins est poussée très loin de notre temps. J'ai entendu parler d'un excellent confrère qui tirait de cette industrie charmante d'assez jolis revenus. Je crois même qu'il a tenté de se faire au milieu du clergé de France le vulgarisateur de ce genre d'exploitation inoffensive, et de lui créer ainsi un budget supplémentaire. Je dois reconnaître qu'il n'a pas tout à fait réussi.

Assez, messieurs, je vous vois sourire. Je

serais tenté de m'excuser auprès de vous de mêler à un si grave sujet des détails qui peuvent vous paraître empreints de trop de familiarité, plaisante, voire d'un brin d'ironie. De la familiarité, oui; de Fironie, non. Je vous assure que je parle très sérieusement. J'ai voulu pousser mon analyse et mon enquête de la situation de quelques-uns d'entre vous jusqu'aux dernières limites, faire toutes les concessions possibles, tout accepter comme emploi du temps, plutôt que de consentir à l'habitude de l'oisiveté qui engendre infailliblement l'ennui.

Le désœuvrement, messieurs et vénérés confrères , le désœuvrement , voilà l'ennemi. Je ne copie pas la déclaration célèbre, autant que fausse et odieuse, du tribun. Je cite l'Écriture. C'est l'Esprit-Saint qui Ta dit: Multam enim malitiam docuit otiositas^.

Indications pj-atiques. — Je le sens, messieurs, les concessions que je vous ai faites hier in extremis ne vous plaisent qu'à demi. Elles vous humilient. Vous protestez intérieurement contre une organisation de la vie sacerdotale où le travail manuel entrerait comme principal élément.

1 Eccles. XXXIII. 29.

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Vous avez conscience de ne vous être point engagés dans les saints ordres pour employer ainsi vos journées, le temps libre de vos journées, et d'autre part vous continuez de dire tout bas que vous n'êtes jjoint en mesure de vous appliquer régulièrement à l'étude.

Les plus jeunes d'entre vous cependant sont bien obligés, au sortir du grand séminaire, cinq ou six années durant, de prendre leur parti des livres et des occupations studieuses qui ont rempli jusque-là leur existence. Il n'est plus de diocèse en France, à ma connaissance du moins, où les examens quiquennaux des jeunes prêtres ne soient en vigueur. NN. SS. les évêques y tiennent consciencieusement la main. Ce sont eux qui en rédigent les programmes de manière à ce que le cycle des sciences ecclésiastiques soit parcouru à nouveau dans ce laps de temps. Les notes obtenues leur sont soumises. Ces notes, ainsi ajoutées les unes aux autres, leur fournissent une base véridique d'appréciations sur la capacité de chacun, la continuité même des examens soit oraux, soit surtout écrits, finissant par composer une moyenne d'indications exactes que n'égarent pas les hasards d'une séance unique. Ils s'en servent, ils doivent s'en servir pour les nominations à tels ou tels postes du ministère. Ils se rapprochent par là, autant que possible, de la pensée de l'Église et des saints Canons qui veulent que, toutes choses égales d'ailleurs, le prêtre plus instruit soit chargé m 12

de fonctions plus relevées et plus importantes.

Que sont les examens pour un trop grand nombre de débutants dans la carrière ecclésiastique ? S'y préparent -ils, jour après jour, d'une façon intelligente et digne du but que l'autorité se propose d'atteindre et de leur faire atteindre? Répondez à ma place, mes chers jeunes confrères. Le plus souvent, vous ne voyez dans la prolongation de travail qu'on vous demande qu'une corvée gênante et insipide. Vous ne vous y soumettez pas de bon cœur. Vous attendez, à la façon des écoliers, les dernières semaines, les dernières journées, les dernières heures. Vous semblez croire qu'on empiète sur vos droits au repos mérité par votre passé de grand séminariste. Vous subissez la lettre des exigences qui, bon gré mal gré, s'imposent; vous n'en acceptez pas loyalement la raison dêtre et l'esprit. Examinez-vous, pendant la Retraite, sur vos examens.

Les conférences périodiques sont pour le clergé libéré, — jDardonnez-moi cette expression, — des examens quinquennaux, un autre stimulant au travail et à l'étude. Là aussi les programmes sont rédigés de telle sorte que l'ensemble des sciences ecclésiastiques soient successivement abordées et approfondies. Benoît XIV insistait déjà, de son temps, sur l'utilité, sur la nécessité de ces assemblées périodiques. Il voulait, — ce qui se fait partout dans nos diocèses, — qu'un compte rendu des travaux ainsi accom-

plis fût publié chaque année, afin, disait-il, « que ceux qui auraient à se reprocher des omissions pussent constater leur erreur, et ceux qui auraient bien traité les questions éprouvassent un légitime plaisir à voir leurs appréciations confirmées ^ )>

Sincèrement , messieurs et vénérés confrères , pouvez-vous vous rendre le témoignage, chacun pour votre compte, pro virili parte, de traiter avec les égards, le sérieux , le respect et la conscience voulus, les travaux que les conférences exigent de vous à tour de rôle? Qu'il s'agisse d'une question de théologie dogmatique ou morale, d'une question d'histoire de l'Eglise, d'Ecriture sainte ou de Droit canon, n'allez-vous pas souvent, le plus souvent aux solutions toutes faites et toutes prêtes? On vous demande une recherche personnelle, un effort intelligent; vous vous contentez de transcrire une ou plusieurs pages d'un auteur. Et d'autres faisant comme vous, il arrive que le comité chargé d'étudier les rapports en est réduit à constater l'évidence du système commode et expéditif du plagiat. Je me garderai certes bien de dire que les choses se passent ainsi d'habitude, ni même fréquemment. J'ose cependant affirmer que les conférences diocésaines, à cause de l'insuffisance de travail privé de la part de ceux qui y coopèrent, insuffisance plus ou moins accentuée et

1 Benedicti XIV, Instit. cii.

visible, sont loin de produire tous les fruits qu'on serait en droit d'attendre. Et si je prends cette liberté, ce n'est point au nom de ma propre expérience que je parle, n'ayant jamais eu l'honneur de m" occuper, à quelque titre que ce fût, des travaux de ce genre, ni dans mon diocèse ni ailleurs, mais pour avoir reçu un peu partout les confidences attristées soit de NN. SS. les évêques, soit des ecclésiastiques par eux chargés de contrôler les dissertations de leurs confrères et de rédiger les comptes rendus annuels.

Mais je m'étends outre mesure sur cette question préalable des examens et des conférences. Ce dont je désire vous parler surtout, messieurs, c'est de l'utilisation quotidienne de vos loisirs, indépendamment des quelques occasions que vous pouvez avoir de les employer, une fois ou l'autre, à des travaux officiels. Je suppose qu'ayant payé votre tribut aux exigences de ce genre de travaux , vous vous retrouvez pour un certain temps , plusieurs mois , une année , une série d'années, absolument maîtres de vos occupations. Je suppose encore que vous désirez travailler. Gomment allez -vous vous y prendre?

J'admets toutes les difficultés que vous pouvez produire : la solitude , le peu de ressources pécuniaires dont vous disposez pour l'achat des livres indispensables, l'insuffisance de la bibliothèque cantonale ; pas de stimulant à rien entreprendre de suivi, faute d'un but déterminé et précis ; pas de direction dans l'étude abordée de préférence ;

pas d'encouragement au milieu de la tâche commencée... Je n'ignore rien de ces conditions pénibles, chers messieurs. Je sais que pour travailler seul persévéramment et avec fruit, il faut être déjà très fort. Cependant n'exagérons rien. Il n'est pas question pour vous , pour le plus grand nombre d'entre vous , de viser à des œuvres considérables et de devenir des Gorini. Il s'agit de trouver un moyen pratique , usuel , à la portée de tous, d'employer utilement et donc agréablement vos journées silencieuses du presbytère, à l'aide d'un peu de travail intellectuel et avec des livres.

Vous prendrez ou vous laisserez ce que vous voudrez, vénérés confrères, de ce que je vais dire. Je n'apporte à vous le dire, croyez-le bien, aucune prétention. Ce sont plus que jamais des vues personnelles que je vous soumets. Je n'y insiste pas plus que de raison , point au delà du sincère désir que j'éprouve de vous être utile, comme un frère aîné et un ami.

Eh bien! d'abord, je vous propose d'entreprendre ce que j'appellerai vos commentaires privés de l'Evangile, des Actes des Apôtres, des Epîtres, surtout de l'Evangile. J'ai dit un mot déjà de ce genre de travail, en parlant des exercices de piété et de la méditation. Puisque l'occasion s'en présente, j'y reviens, quitte à me répéter un peu. Une fois n'est pas coutume.

Je crois fermement que tout chrétien, bien plus encore tout prêtre, qui, dans l'humilité et

la droiture de son cœur, veut s'approprier et s'assimiler l'Évangile, j peut réussir. Après l'Eucharistie, il n*v a pas de communion plus réelle , plus vivante , plus nourrissante avec Jésus -Christ, que l'Évangile. Ce que sont pour notre esprit et notre cœur certaines lettres de nos amis les plus distingués , lettres conservées précieusement, dont nous nous sommes fait un recueil que nous relisons à nos heures choisies , l'Évangile peut l'être et doit l'être , et combien à plus juste titre , et combien davantage ! Jésus y converse avec nous. Par delà l'auditoire matériellement très limité auquel il s'est adressé de son vivant, il nous a entrevus dans l'auditoire immense de l'avenir, où se succéderaient l'infinie multitude des âmes. Il a parlé pour nous. Il désire que nous venions l'entendre et le comprendre : Audite me.

Nous en avons tous fait l'expérience. Que de fois , dans ces rencontres plus intimes avec le Maître toujours présent, telle parole de Jésus - Christ, tel détail de sa vie publique ou cachée, tel incident de sa passion douloureuse éveillent tout à coup au plus profond de notre âme une lumière, une idée, un sentiment, une générosité, une résolution, qui s'adaptent à notre situation morale et religieuse du moment d'une façon saisissante , avec une oj^portunité en quelque sorte visible et tangible. Les choses qu'en vingt autres circonstances nous avions déjà lues ne nous avaient jamais frappés ni émus à ce point. Il

nous seml)le qu'elles apportent avec elles une nouveauté ])ienfaisante , et que vraiment ce soit pour nous, dans la conjoncture où nous nous trouvons, dans l'épreuve que nous traversons, dans la tentation que nous subissons, qu'elles aient été consignées aux pages saintes où s'arrêtent nos reg'ards. Cette découverte nous charme autant qu'elle nous élève ou nous relève. Si nous prenions l'habitude d'une lecture quotidienne des textes sacrés, la plume à la main, en commençant par le premier verset de saint Matthieu jusqu'au dernier verset de saint Jean, et cela sans nous préoccuper d'aucune difficulté de critique et d'exégèse, nous accumulerions aisément des richesses d'observation dont nous ne nous doutons même pas.

Ce labeur pourrait se poursuivre plusieurs années, une vie entière. Une seconde, une troisième, une dixième lecture ainsi comprise et ainsi pratiquée ajouteraient toujours aux impressions antérieures. Nous finirions par nous composer, nous qui ne prétendons pas être des Pères de l'Eglise ni des Docteurs, une explication des Evangiles à notre usage, une interprétation personnelle et subjective d'où nous tirerions pour nous-mêmes et pour autrui des ressources de premier ordre.

Gomment douter qu'un prêtre, saturé du souvenir intime des enseignements et des exemples de Jésus-Christ, n'ait dans la direction des âmes au saint tribunal, dans la prédication du haut

de la chaire, quand l'occasion s'offrira à lui de confesser et de prêcher plus qu'il ne le fait présentement, une abondance de lumières sûres, d'exhortations pénétrantes, de conseils communicatifs. de fermeté sage, infiniment secourable? Les commentaires savants et pieux des maîtres de la vie spirituelle sont excellents; ils l'emportent sur ceux que nous pouvons faire nousmêmes en profondeur, en élévation, en variété et en originalité. Les nôtres l'emportent sur les leurs par cela seul qu'ils sont de nous, qu'ils ont jailli, sous l'inspiration de la grâce, de notre esprit et de notre cœur; qu'ils se sont directement appliqués à notre situation propre; qu'ils nous ont fait du bien. Jésus -Christ loue celui qui tire de son trésor les choses nouvelles et les anciennes. Profert de thesauro suo. Rien n'est plus à nous que ce qui est de nous. Essayez, messieurs. Sitôt de retour chez vous, mettezvous à l'œuvre. Apportez à la prochaine retraite un premier fascicule de vos réflexions évangéliques. Je suis à peu près certain que cette tentative, pour peu que vous y soyez fidèles, vous plaira, vous séduira, vous captivera. Travaillez, chacun pour votre part, en dehors et au-dessus de toute préoccupation littéraire, au commentaire universel de la parole de Jésus -Christ. Soyez un des points du rivage qu'aura baigné l'immense Océan divin.

Je vous propose l'autre objet de travail que voici. Emparez- vous d'un grand ouvrage de

théologie dogmatique, d'un traité de Dieu par exemple, ou de rincarnation , ou de l'Eglise, cette trilogie de la science sacrée. Choisissez l'auteur qui vous plaira davantage, ancien ou moderne; ayez le courage d'entrer à fond dans cette étude, de vous y appliquer une heure ou deux chaque jour, de persévérer à vous y appliquer. Vous ne tarderez pas à vous y intéresser vivement. Il vous sera bienfaisant et doux d'explorer les bases profondes de votre foi et d'en loucher les sommets. Si la théologie proprement dite vous paraît exiger une application mentale qui vous fatigue, prenez un Père de l'Église, un de ces génies splendides que Dieu a suscités, dàge en âge, pour défendre l'honneur et assurer les fruits de sa Révélation : saint Grégoire, saint Jean Ghrysostome, saint Ambroise, saint Augustin, saint Bernard. Donnez-vous l'un ou l'autre de ces immortels penseurs et de ces saints pour compagnon de votre solitude. Ne vous effrayez pas d'une lecture régulière qui se prolongera, s'il le faut, plusieurs années. Qu'il soit entendu qu'ayant une fois lié commerce avec ces grands absents, vous ne leur fausserez plus compagnie; que vous vous assimilerez toujours davantage les idées et les sentiments dont leurs œuvres gardent le trésor. Devenir le familier intellectuel de Févêque de Gonstantinople , ou de l'évêque d'Hippone, ou du moine de Glairvaux, n'est-il pas certain que peu à peu vous le deviendriez aisément?

J'ai nommé ces incomparables maîtres; j'en veux nommer un autre : Bossuet, notre Bossuet, messieurs et vénérés confrères, celui de qui on a dit qu'il avait été l'homme le plus éloquent de la terre; celui que Yillemain a appelé le dernier Père de l'Egiise; celui que Léon XIII, naguère encore, louait en ces termes magnifiques : (( le grand homme qui, par-dessus toutes choses, fit servir à défendre et à patronner la cause catholique les facultés splendides dont il avait été doué, son lumineux génie, sa grande âme, les trésors de sa doctrine, et en particulier la puissance oratoire de son éloquence empreinte de tant d'autorité et de majesté ^ »

1 Voici le texte latin de la lettre du souverain Pontife à laquelle la citation ci -dessus est empruntée. Nous sommes fier de reproduire cette lettre, adressée au cardinal Perraud à l'occasion d'un projet d'élever un monument à Bossuet dans la cathédrale de Meaux :

« Dilecto Filio Nostro Adolpho Ludovico Alberto, S. R. E. titulo S. Peiri in Vinculis, Cardinali Perraud, episcopo Augustodiinensi .

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