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DIFFÉRENTES FORMES DE PRÉDICATION

Messieurs et vénérés confrères.

Le sujet sur lequel je me propose d'appeler votre attention est tellement vaste, il y faut mentionner tant d'aperçus théoriques et pratiques , que je renonce à le traiter convenablement. Ce langage n'est point de ma part, je vous l'affirme, une précaution oratoire, mais l'expression véridique de l'embarras où je me trouve et pour lequel je vous demande par avance votre indulgence la plus fraternelle. Nous ne dirons certainement pas tout ce qu'il conviendrait de dire, et encore ne ferons -nous que toucher, sans les approfondir, les points sur lesquels nous nous arrêterons de préférence.

J'ai relu ces jours derniers, en préparant les entretiens qui vont suivre, un livre que vous connaissez sans doute , que je désire fort que vous connaissiez. Il a pour titre : La Prédication,

et pour auteur Mgr Isoard, évêque d'Annecy \ Vous me permettrez d'ajouter que j'ai consulté, avec ce volume, d'autres ouvrages anciens et modernes également précieux et instructifs , par exemple, le traité De Cura pastoralij de saint Grégoire le Grand; le troisième sermon de Bossuet pour le premier dimanche de Carême, et les deux sermons pour le deuxième dimanche; la lettre de Fénelon sur les occupations de l'Académie française; Y Ambassadeur du Christ , du cardinal Gibbons ; le Bon Pasteur^ de Mgr Lelong, évêque de Nevers; l'admirable discours de l'abbé Perrevve, intitulé : L'Histoire de la parole^ dans Une Station à la Sorbonne ; enfin et surtout le document presque récent émané de Rome qui a pour titre : Lettre circulaire relative à la Prédication sacrée j adressée, sur l'ordre de Sa Sainteté le pape Léon XIII, par la sacrée Congrégation des évêques et réguliers, à tous les ordinaires d'Italie et aux supérieurs des ordres et des congrégations religieuses, en date du 31 juillet 1894. Je ne fais nullement étalage d'érudition, mes-

1 Mar Isoard, prédicateur puissant, bien que sa parole ne se soit jamais fait entendre dans nos grandes églises, sa santé et sa voix ne lui permettant pas d'affronter la fatigue qu'imposent les dimensions des nefs trop vastes, a, pendant plusieurs années, groupé et captivé, dans l'ancienne chapelle des Pères de l'Oratoire, rue du Regard, à Paris, un auditoire d'élite. On a gardé le souvenir de ses conférences saisissantes sur la vie chrétienne et tout particulièrement sur les saints ordres et la prêtrise, source de la vie chrétienne dans le inonde. 11 avait donc qualité, au nom de son expérience personnelle, pour publier le livre que je signale.

sieurs et chers confrères. Dieu me préserve de cette sottise. Je vous donne en toute simplicité mes références , pour n'avoir pas à y revenir par des citations qui l'encombreraient, dans notre causerie, où j'introduirai, comme d'habitude, mes pensées propres et mes plus intimes sentiments. Je voudrais, au profit de la suite et de la clarté désirables, diviser l'étude que j'entreprends de faire avec vous en une série de considérations que voici : 1° Idée doctrinale de la prédication ; 2* Un principe évangélique et un principe oratoire essentiels à toute prédication ; 3° De la préparation éloignée et prochaine de la prédication ; 4° Des principaux sujets de prédication ; 5° Des différentes formes de prédication.

Idée doctrinale de la prédication. — Dieu a voulu que le bienfait de la Révélation fût communiqué aux hommes par la parole. Les messagers de l'ancienne loi , les prophètes , ont commencé d'en annoncer quelque chose d'âge en âge. Jésus-Christ est venu qui, résumant tout ce qui avait été dit avant lui et le complétant, a porté la révélation à son point suprême de plénitude et de perfection. Jésus-Christ, c'est la révélation totale, définitive et éternelle. Tel est

le sens de la déclaration solennelle par laquelle s'ouvre lépître aux Hébreux : Multifariam multisque modis olimDeus loquenspatribus inProphetis, novissime diebus istis locutus est nobis in Filio , per qucm fecit et sœcula^. Au cours de son ministère extérieur, de son apostolat public, trois années durant Notre -Seigneur Jésus- Christ a enseigné le monde en parlant, en prêchant. Il n'a pas choisi d'autre mode de l'exposition de la vérité que la parole. Et c'est pourquoi dans la mystérieuse et sublime scène du Thabor, ainsi que le remarque Bossuet, tandis que Moïse et Elie, représentants du prophétisme antique, « tout « clairvoyants qu'ils sont, se vont néanm^oins <r cacher dans la nuée, » Jésus reste seul, et la voix du Père déclare que c'est lui qu'il faut désormais écouter et entendre : Ipsum audite. Intégrité de la doctrine dogmatique, ce qu'il faut croire ; intégrité des préceptes moraux , ce qu'il faut faire; intégrité des promesses supraterrestres, ce qu'il faut espérer; intégrité, en somme, de la religion: Jésus apprend à l'humanité tout ce qu'elle a besoin de savoir pour s'orienter à ses fins, ici-bas à travers les ombres nécessaires, plus tard et pour jamais dans l'éclat d'une lumière dont rien n'altérera ni ne voilera la splendeur.

Jésus-Christ a parlé depuis la première heure, depuis la première rencontre avec la foule sur

1 Hebr. i, 1, 2.

la montîJgne des Béatitudes : VUIens autem Jésus turhaSy ascendit in montcm, et cum scdissent ^ accesserunt ad eum discipuli^ct aperiens os suum docebat eos '^ jusqu'aux derniers instants de son agonie sur la croix, jusqu'à la plainte navrante qui marquait rextrémité de sa souffrance: Deusmeus, Deus meus, ut quid dereliquisti me, et au Consummatum est par où s'achevait sa mission et sa vie. Jésus-Christ a parlé. Réfléchissons, messieurs. La parole humaine tant de fois profanée avant lui et qui, après lui, devait l'être si souvent encore, cette parole incessamment employée à toute sorte d'usages indignes d'elle, mise au service de l'erreur, de l'impiété, du blasphème, du vice , de la haine , des dégradations de l'esprit et du cœur, cette parole n'a été sur les lèvres bénies de Jésus et n'a pu être que le pur écho de la vérité et du bien. Jésus Fa vengée et ennoblie , il l'a rendue à son innocence première, il l'a régénérée et comme baptisée pour toujours. Si vous dites qu'à travers ses trop réels égarements la parole des hommes a cependant fait entendre à la terre un merveilleux langage, si vous répétez quelques-uns des accents des grands philosophes, des grands orateurs, des grands poètes, je ne refuse certes pas mon admiration; mais je vous demande quels traités de sagesse , quels discours enflammés, quels chants ou quels soupirs des h^res harmonieuses l'Evangile ne

1 S. Matth. V, 1, 2. — 2 S. MatLh. xxvii, IG.

surpasse point dans sa fécondité sans égale et sa divine simplicité.

Jésus -Christ a parlé. Il a eu conscience de la puissance souveraine et de l'infinie valeur de sa parole. C'est pourquoi, dans la fameuse parabole des semailles et du semeur, il disait : ce La parole de Dieu , — la mienne , — est une semence. » Semen est verhum DeiK C'est pourquoi encore, à diverses reprises, en maintes et maintes circonstances, il réclamait lui aussi, il imposait d'autorité qu'on Técoutât. Le Père avait dit au sein des rayons du Thabor : Ipsum audite; lui, il disait à son tour : Audite me: verba quss locutus sum vohis spiritus et vita sunt "-. Qui verhum meum audit et crédit ei qui misit me, hahet vitam seternam ^. Cœlum et terra transibunt, verba autem mea non transihunt^.

Jésus-Christ a parlé, et l'immense richesse de doctrine qu'il a prodiguée sous la pauvreté de ce vêtement matériel et terrestre des idées qu'on appelle le langage , il a confié à ses Apôtres la mission de continuer à la répandre de la même manière, à l'aide des mêmes moyens. Sicut misit me Pater j et ego mitto vos^. Quod dico vobis in tenebrisy dicite in lumine, et quod in aure auditis, prœdicate super tecta^. Qui vos audit me audit , qui vos spernit me spernit "' . Prœdicabitur hoc Evangelium regni in universo orbe, in testimo-

1 S. Luc. VIII, 2. — 2 S. Joan. vi, 64. — 3 S. Joan. v, 24. — - S. Luc. XXI, 33. — s S. Joan. xx, 21. — 6 S. Matth. x, 17. — 7 S. Luc. X, 16.

nium omnibus gentibus '. E unies ergo docete omnes g entes ^.

Je ne cite , messieurs , que l'Evangile et quelques textes seulement entre tous ceux qu'il faudrait citer ici et que vous connaissez aussi bien que moi. Pour ne pas étendre outre mesure cet entretien, j'omets tous les passages des autres livres du Nouveau Testament, des Actes, des Epîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jean , de saint Jacques , de saint Jude , où cette délégation du ministère de la parole aux Apôtres est affirmée avec une netteté irrécusable.

Ce que Jésus- Christ a fait pour assurer la perpétuité de sa grâce rédemptrice, en conférant à ce premier groupe de disciples devenus prêtres le pouvoir et le droit de pardonner les péchés, de créer l'Eucharistie, il l'a fait pour assurer la perpétuité de son enseignement, en se les substituant dans le ministère de la prédication. Non pas que l'efficacité de la prédication sur les lèvres des Apôtres pût et dût être la même que l'efficacité des paroles sacramentelles de l'absolution ou de la consécration, laquelle existe de soi, se produit de soi, opère de soi ses effets. La prédication est restreinte à des limites d'influence et d'action très diverses, très variables, suivant les dispositions soit de celui qui l'exerce, soit de ceux qui l'entendent ^. Mais la dignité de

1 S. Malth. XXIV, 14. — ^ S. Matth. xxvm, 19. ^ Voir Bossuet, 3e sermon pour le l«r dimanche de carême. Sar la, Prédication évangélique, 3^ point.

servir d'instrument à renseignement de l'Evangile dans le monde , d'instrument authentique et officiel, demeure hors de contestation pour quiconque accepte les saintes Ecritures dans toute leur teneur et l'interprétation infaillible qu'en donne l'Eglise. Prêcher, au sens exact du mot, n'est pas une œuvre que puisse remplir celui , quel qu'il soit , qui redit les paroles de Jésus- Christ, même les commente avec un certain esprit de foi et de piété; mais celui-là seul qui en a reçu la mission et qui est en droit , sans illusion, de se réclamer d'une délégation certaine : Euntes docete.

Ce pouvoir de la prédication, que les premiers Apôtres ont directement reçu de Jésus-Christ avec le reste de leurs prérogatives sacerdotales , ne s'est plus interrompu. Les Apôtres l'ont transmis à leurs successeurs, et ceux-ci à d'autres après eux, et ces derniers à d'autres encore. Chaque prêtre catholique, le jour de son ordination, s'entend dire par le Pontife consécrateur : « Vous prêcherez, » de la même façon et au même titre qu'il s'entend dire : « Vous célébrerez la messe pour les vivants et pour les morts, vous remettrez les péchés dans le sacrement de pénitence, vous exercerez, sous toutes les formes et à tous les degrés, le saint ministère. » Prêcher est une des fonctions sacerdotales : Oportet sacerdotem prœdicare. Le Pasteur protestant, fût-il Chaning, ou parmi nous Bersier, peut disserter d'une manière édifiante sur l'Evangile, exposer et développer, à l'occasion

de l'Evangile , quelque noble et bienfaisante idée religieuse, parler éloquemment de nos devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers nousmêmes, ce n'est pas la prédication véritable. Pourquoi? Nous venons de le dire il y a un instant, parce que celui qui élève ainsi la voix devant les hommes, du fait même de la rupture de son Eglise particulière avec l'Eglise catholique et apostolique, n'appartient plus à la lignée des envoyés de Jésus-Christ. Il se donne une mission honorable, mais la mission réelle et officielle, il ne l'a pas reçue. Le langage qu'il tient peut être salutaire; il n'est pas accompagné de cette influence de la grâce , de cette force de pénétration intime promise par Jésus-Christ à ceux qui parlent en son nom , à ceux qui par le sacrement de rOrdre sont devenus d'autres lui-même, les représentants attitrés de sa doctrine, les instruments visibles de son action, les continuateurs à travers le temps et l'espace de sa vie et de son œuvre.

Ne rabattons rien de l'estime où nous devons tenir tous les amis sincères de l'Evangile, ne leur refusons point l'admiration que leurs bonnes intentions, leurs vertus et leur talent méritent; mais ne laissons commettre aucune confusion entre des situations qui certainement ne sont pas les mêmes, la nôtre et la leur: l'une des deux, la nôtre, consacrée par une communication authentique des pouvoirs mêmes de Jésus-Christ; la seconde, la leur, laissée à ses propres res-

sources, limitée à refïicacité d'une puissance purement humaine.

Entre le plus humble desservant de village et le plus brillant pasteur luthérien , calviniste ou anglican , il restera toujours cette différence immense, incalculable, que celui-ci n'a pas le droit indéniable de celui-là à s'attribuer une mission positive.

Par notre ordination , nous sommes donc tous investis, nous prêtres de la sainte Eglise catholique , de l'autorité voulue pour l'exercice officiel du ministère de la prédication. Voilà qui est théologiquement sûr. D'où il suit que, sauf impossibilité d'un ordre ou d'un autre, nous devons avoir à cœur de l'exercer, au même titre que nous pratiquons l'adoration par la récitation de l'office , que nous célébrons la messe , que nous administrons les sacrements.

Cette question de l'impossibilité est assurément des plus délicates. Il y a des impossibilités matérielles, il y en a de morales.

Un prêtre que sa santé gêne et entrave peut momentanément ou pour toujours être réduit à l'impuissance de prêcher. Un prêtre que ses aptitudes et la volonté de ses supérieurs enchaînent à l'enseignement dans un petit séminaire, dans un établissement ecclésiastique mixte, dans nos facultés libres, peut être empêché, par ses fonctions très absorbantes, de se livrer au ministère de la prédication. Un prêtre engagé dans le labeur de l'administration diocésaine,

vicaire général ou chancelier, de même. J'admets toutes les raisons légitimes d'abstention, celles que je viens de dire et d'autres similaires; mais cela fait, ce que je demande instamment c'est que jamais un prétexte qui ne serait qu'un prétexte soit allégué systématiquement et vienne couvrir une paresse, une lassitude, un découragement dont la conscience n'a pas le droit de s'accommoder.

C'est un prétexte, par exemple, chez un certain nombre de prêtres de paroisses , que de se récuser à cause du peu d'aptitude et du peu d'attrait qu'ils ont pour la parole publique. Il est bien clair que tous ne sont pas doués des qualités naturelles que la prédication exige. Aussi bien, n'est-il pas question pour tous de s'improviser orateurs au sens accoutumé du mot. Le bien peut se faire à moins de frais. Le curé d*Ars , qui montait si volontiers et si habituellement en chaire , n'était en rien l'émule du Père Bridaine ou du Père Lacordaire. Et cependant nul ne l'entendait sans être instruit, touché, ému, sans rentrer en soi-même et prendre de généreuses résolutions.

C'est un prétexte encore que de tirer occasion du petit nombre des auditeurs pour se taire. Sans doute les auditeurs font le prédicateur, Bossuet lui-même en convient, et l'église vide ou presque vide est une dure épreuve pour le zèle le plus sincère. Dans dix ou douze diocèses de France^ cette épreuve pèse de tout son poids

sur les pauvres curés dignes de notre plus fraternelle compassion. Je me rappelle en avoir entendu un me dire , les larmes aux yeux , qu'il avait promis à Dieu et qu'il s'était promis pendant la Retraite de l'année précédente de ne jamais manquer au devoir de la prédication le dimanche , pourvu qu'il y eût six ou huit personnes dans son église, et ajouter qu'il n'avait pas eu, une seule fois , l'occasion de tenir sa promesse. C'est là une douloureuse exception dont il faut gémir. De telles conditions manifestement constituent la plus triste et la plus acceptable des circonstances atténuantes. Vous n'en êtes pas réduits à cette extrémité, vous, messieurs, du moins je le suppose. Vos auditoires sont modestes, restreints; mais enfin ils ne sont pas tout à fait nuls. Sachez donc réagir contre la tentation de les trouver indignes de vous et de vos efiorts. Saint François de Sales ne se laissait jamais décourager.

C'est un prétexte enfin que de dire, — on le dit fréquemment aujourd'hui, — que de notre temps le rôle de la parole est insignifiant, que la presse est la grande, la seule puissance du moment, qu'il faut favoriser de tout son pouvoir la diiTusion du bon journal, du journal catholique, et s'en tenir là. Le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, mieux placé que personne pour apprécier les services rendus par la presse , nie catégoriquement qu'il soit permis aux prêtres de se reposer sur elle de lévangélir-

sation et de la moralisation populaire. Voici comment il répond à l'objection que je viens de reproduire :

(£ L'art de la parole n'est point perdu. Et quelle que soit d'ailleurs l'importance de la presse dans l'éloquence judiciaire et politique, le journal ne pourra jamais remplacer la chaire. Il est dans les desseins de Dieu que l'Evangile se propage par l'enseignement oral ; cette ordonnance divine n'a jamais été annulée et ne le sera jamais... Il n'y a donc p?.s de raisons pour que l'éloquence de la chaire soit moins en honneur de nos jours qu'elle ne l'était dans les premiers âges du christianisme; elle a maintenant un rôle aussi étendu et une mission aussi sublime que jamais. Le prêtre est le prédicateur attitré de l'Évangile.^))

Oportet sacerdotem prœdicare. C'est à cette

1 L'Ambassadeur du Christ. Le prêtre, héraut de l'Évangile, chap. xxii. On ne nous reprochera pas de compléter notre citation par les quelques extraits du même chapitre qui suivent :

a ... La presse sera toujours un puissant auxiliaire pour la publication des discours politiques; on ne peut attendre d'elle le même service pour la diffusion du discours religieux. Sans doute, il est de notre devoir d'en user, chaque fois que nous le pouvons, pour propager la vérité évangélique. Mais le journal quotidien a pour premier but de traiter des affaires courantes de la vie matérielle et non des choses de la Révélation.

« ... Le ministère de la prédication est essentiel à la conservation du christianisme. Que sa voix vienne à se taire dans un pays ou dans une ville pendant cinquante ans, et la lumière de l'Évangile sera bientôt complètement éteinte dans cette contrée. De trop nombreux exemples appuient notre sentiment. Lorsqu'au xvie siècle les chefs de la réforme

conclusion que nous ramène le langage de Téminent prince de l'Église aux Etats-Unis. Rien ne peut, rien ne doit ébranler dans l'âme d'un prêtre, pas plus aujourd'hui qu'hier et demain qu'aujourd'hui, la conviction qu'il est prêtre pour exercer le ministère de la prédication ; que le sacrement de l'Ordre lui a conféré pour le remplir avec fruit des grâces spéciales ; qu'il y a

eurent résolu d'abolir la religion catholique en Danemark, en Norvège et dans d'autres parties de la Scandinavie, ils devinèrent quel serait le moyen le plus efficace de réaliser leurs desseins. On ordonna aux prêtres catholiques, sous peine de mort, de quitter le royaume, et il fut défendu, sous la même sanction , de les recevoir et de les loger. Les laïques fidèles à la religion furent exposés à des peines et à des vexations multiples, mais on leur permit de rester dans le pays. Les ennemis de Tancienne Église le savaient bien : si on condamnait les pasteurs au silence, le flambeau de la foi s'éteindrait bientôt dans les cœurs. Leurs efforts eurent un plein succès, et, au début de notre siècle, c'est à peine si l'on retrouvait dans ces contrées quelque vestige du catholicisme.

" ... Dans un mémorable discours qu'il prononça à la cour suprême de Washington, — c'est toujours le cardinal Gibbons qui parle, — Daniel Webster démontre avec beaucoup de force et d'éloquence que, depuis le temps des Apôtres jusqu'à notre époque, partout où la religion du Christ s'est propagée et perpétuée, elle le doit au ministère du sacerdoce chrétien. Quel est l'endroit de la terre, demande-t-il, où le christianisme ait été reçu , où ses vérités aient pénétré dans le cœur humain , où ses eaux salutaires se soient échappées en flots pressés pour rejaillir jusqu'à la vie éternelle, où tout cela se soit produit en dehors de l'action des prêtres ? L'histoire cite-t-elle un point quelconque du globe christianisé par des prédications laïques? Et si nous descendons des royaumes et des empires aux provinces, aux cités, aux paroisses et aux villages, ne savons-nous pas que partout où le christianisme a été enseigné par un ministère humain, ce ministère était celui des prédicateurs de l'Évangile ? »

Voir sur ce même sujet Marisoard, op. cit., chap. ni. Raisons de la prédication.

pour lui, à moins de réelle impossibilité, obligation de le remplir.

Un principe évangélique et un principe oratoire essentiels à toute prédication. — S'il est vrai , — et la chose entre croyants ne peut souffrir de doute, — que le prêtre, de par sa prêtrise, reçoit la mission de prêcher, comme il reçoit le pouvoir d'exercer toutes les autres charges du saint ministère , une conséquence impérieuse s'ensuit, savoir, qu'il doit mettre à la base de ses dispositions, dans ses fonctions de prêcheur, l'esprit de foi. Pro Christo legatione fungimur, tanquam Deo exhortante per nos\ C'est cet esprit de foi que j'appelle un principe évangélique.

L'esprit de foi lui rappellera, avant tout, que pour s'acquitter avec fruit de la prédication, il doit mériter par l'ensemble de ses actes , par les habitudes de sa vie, Testime, le respect, la vénération de ses auditeurs, établir entre sa conduite et ses paroles une indéniable harmonie, à l'exemple de Jésus -Christ, de qui il est dit : Cœpit facere et docere ^. Saint Grégoire dans son traité De Cura pastorali insiste sur ce point.

1 II Corinth. v, '20. — 2 Act. i 1.

Il y consacre le livre II presque tout entier : Qualiter Hector vivat. Je ne cite, entre vingt autres, que ce passage du chapitre m : SU Bector operatione prœcipuus ut vitœ viam subditis vivendo denuntiet, et grex qui pastoris vocem moresque sequitur^ per exempla melius quam per verba gradiatur. Qui enim loci sui necessitate exigitur summa dicere , hac eadem necessitate compellitur summa monstrare. Aujourd'hui , plus que jamais, on nous veut logiques. J'ose dire qu'on fait bien. Si nos habitudes démentent notre enseignement, j'ose dire que nous n'avons pas à nous plaindre de ce que notre enseignement soit discrédité par avance. Jésus donnait aux foules ce très sage conseil : Super cathedram Moysi sederunt scribœ et pharissei; omnia ergo quœcumque dixerint vobis servate et facite / secundum opéra vero eorum. nolite facere ; dicunt enim. et non faciunt^. La disjonction entre la valeur en soi de l'enseignement donné et Finsuffisance de la valeur personnelle de celui qui le donne sera toujours légitime, la vérité n'ayant point à souffrir des torts de ses représentants et de ses apôtres. Mais qui ne voit combien, en notre temps surtout, où la croyance est battue en brèches de toutes parts , il devient difficile au public à qui nous avons affaire de la comprendre et de s'y tenir?

Et puisque je touche à ce sujet, je veux ajou-

1 S. Matth. xxiii, 2, 3.

ter que ce n'est point seulement à la dignité et à la correction de ses mœurs qu'un prêtre de paroisse doit veiller pour garantir l'efTicacité de sa parole du haut de la chaire ; en surplus de cette correction indispensable, il lui faudra s'appliquer à corriger les défauts de caractère, les saillies d'humeur, les manques de bons procédés et de savoir-vivre qui le rendraient désagréable à sa population. Un curé, pour prêcher fructueusement , a besoin de posséder les sympathies de son public, et que de fois il semble prendre à tâche, en toute occurrence, de provoquer ses mécontentements ! Que de propos déplacés, que de récriminations intempestives, que de maladresses de langage ou d'actes le rendent impopulaire ! Il se plaint bruyamment de ses ouailles, sans consentir à remarquer qu'elles ont à se plaindre de lui. Si bien que , dès quHl paraît en chaire , c'est une lassitude anticipée et une sorte d'aversion de l'entendre qui se produisent, au lieu de la bienveillance nécessaire qu'il pourrait, en s'observant mieux, se ménager tous les jours davantage. C'est encore saint Grégoire qui le dit admirablement dans son Traité de la charge pastorale : Difficile est ut quamlibet recta denuntians prœdicator qui non diligitur, libenter audiatur. Débet ergo qui prétest et studere se diligi quatenus possit audiri, et tamen amorem sui pro semetipso non quaerere^.

L'esprit de foi, qu'il s'agisse des prédications 1 De Curapastorali, lib. II, cap. vin.

les plus relevées ou les plus modestes, rappellera au prédicateur qu'il parle uniquement pour procurer la gloire de Dieu et le bien des âmes. In his quae Patris mei suntK.. Vivo propter Patrem^... Non qusero gloriam meani^. Antérieurement à tout, par -dessus tout, la droiture d'intentions. Nulle part autant que dans le ministère de la parole ne se cache le péril de la recherche de soi, de la complaisance en soi. Il le faut de toute rigueur prévenir, il le faut surmonter et vaincre par cette élémentaire évidence que si la créature, quelle qu'elle soit, ne peut pas être à elle-même sa fin, que si elle n'existe que pour rendre hommage au Créateur, à plus forte raison l'homme intelligent est-il soumis à cette loi , à plus forte raison le prêtre élevé gratuitement au sommet de la destinée humaine , dans toutes ses œuvres et dans cette œuvre par excellence qui est la prédication.

L'esprit de foi , — et combien cette assurance n'est-elle pas précieuse ? — nous rappellera que dans l'exercice de notre mission de prédicateurs, Jésus-Christ nous assiste, qu'il est avec nous, qu'il bénit et vivifie nos efforts, qu'il communique à notre parole, en la commentant intérieurement lui-même dans les âmes, sa plus réelle efficacité. A notre tour nous dirons, — ce sera notre droit et notre devoir de le dire : — Qui misit me j mecum est ^ non reliquit me solum^.

^ S. Luc. II, 49. — 2 s. Joan. vi, 58. — ^ s. Joan. viii, 50. — "î S. Joan. VIII, 29.

Oh ! l'admirable puissance de ce simple mot , compris , goûté , tenu pour absolument exact et certain î Le Christ a daigné faire de moi un apôtre, un prêcheur, un de ceux qui perpétuent dans le monde ses enseignements divins ; il ne m'abandonne pas à mes propres ressources, il parle par ma bouche, il agit sur les auditeurs à travers mon action ^

L'esprit de foi nous rappellera enfin , messieurs et vénérés confrères , que si la prédication peut produire de soi-même de grands résultats , cependant il appartient au prédicateur d'en garantir et d'en accroître encore la fécondité par la prière. Il priera pour que les âmes soient dociles au lan-

' Écoutons sur ce point ce que dit Bossuet : « Pour bien entendre quelle doit être l'attention à la divine parole, il faut s'imprimer bien avant cette vérité chrétienne, qu'outre le son qui frappe l'oreille, il y a une voix secrète qui parle intérieurement, et que ce discours spirituel et intérieur c'est la véritable prédication, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile.... Parmi tant d'objets qui remplissent notre entendement, quel que soit le soin que prennent les hommes de démêler le vrai d'avec le faux , si Celui dont il est écrit « qu'il éclaire tout homme venant en ce monde » n'envoie une lumière invisible, jamais nous ne ferons le discernement. C'est Lui qui nous donne un certain sens qui s'appelle « le « sens de Jésus- Christ », par lequel nous goûtons ce qui est de Dieu. C'est Lui qui ouvre le cœur et qui nous dit au dedans : « C'est la vérité qu'on vous prêche. » C'est ce qui « a fait dire à saint Augustin : « Voici, mes frères, un grand « secret. Le son de la parole frappe les oreilles, le Maître « est au dedans; on parle dans la chaire, la prédication se <( fait dans le cœur. Soniis verhorum nostrorum aures per- « cutit, Magister intns est. »

(Bossuet, 2e sermon pour le 2^ dimanche de carême. Sur la parole de Dieu.)

gage du Maître intérieur à qui il prête, lui, extérieurement son concours. Il s'imposera, pour se rendre plus digne de prêter ce concours et mieux obtenir aux auditeurs la docilité nécessaire , telles ou telles industries de piété, même de mortification , de son choix. « Dans le cours de vingt années, dit l'abbé Le Dieu parlant de Bossuet, je ne l'ai jamais vu monter en chaire qu'après s'être prosterné en secret aux pieds de son crucifix, dans une humiliation profonde. Avec sa merveilleuse facilité, il ne mettait pas sa confiance en lui-même, mais uniquement dans la prière d'où il tirait la force de ses puissantes paroles ^ d Le Père Lacordaire, avant de monter dans la chaire de Notre-Dame, passait de longs moments au fond de la crypte de la chapelle des Carmes, debout contre une des colonnes et les bras en croix, en souvenir de la Passion du divin Maître, de ce Jésus -Christ dont il devait, dans quelques heures , prêcher la doctrine en face de l'assemblée immense, impatiente de le voir et de l'entendre , prête à l'accueillir par des applaudissements. J'ai connu, pour mon compte, un missionnaire dont le zèle et les œuvres ont laissé en France un édifiant souvenir, et qui ne paraissait jamais devant un auditoire, quel qu'il fût, sans la préparation immédiate que voici : à genoux, lui aussi les bras en croix, il récitait le Miserere y pour pallier le plus possible aux

1 Labbé Le Dieu, Mémoires et journal sur la vie de BoS' suet.

yeux de Dieu ses fautes et son indignité, puis le De profundis pour toutes les âmes du Purgatoire qu'un lien de parenté ou d'amitié rattachait à chacun des auditeurs.

« Le premier avis que je vous donne pour bien prêcher, disait le Père Le Jeune à ses confrères de l'Oratoire, c'est de bien prier Dieu. . . Le second, c'est de bien prier Dieu...; le troisième, le quatrième, le dixième, c'est de bien prier Dieu. » Et il ajoutait : (t Ayez pour unique fin, dans vos sermons, la gloire de Dieu et le salut des âmes. »

Je n'insiste pas davantage, messieurs, vos convictions sur ce point sont faites. Esprit de foi, c'est-à-dire dignité accoutumée de la vie, droiture d'intentions , oubli de soi , prières , mortifications. Vous croyez à la puissance de ces dispositions et de ces habitudes pour féconder la prédication. C'est là le principe évangélique, principe incontestable et incontesté, applicable pour tous, nécessaire toujours.

De même qu'il y a pour le prédicateur des dispositions morales et religieuses souverainement utiles , celles que nous venons de dire , il y a des dispositions intellectuelles dont les deux suivantes sont les plus nécessaires : le sens de l'opportunité dans le choix des sujets à traiter ; le goût de la simplicité dans la manière de les traiter.

Sermo oportunus est optimus K Quand TEs-

* Prov. .w, 23.

2i8 LE PRÊTRE

prit-Saint ne le déclarerait pas expressément, il serait aisé de comprendre que le meilleur moyen pour l'apôtre de s'emparer de l'attention de ceux à qui il parle est d'adapter son enseignement à leurs besoins plus particuliers comme aussi à la capacité de leur entendement. Les besoins des âmes, dira-t-on, ne sont-ils pas tous les mêmes ? Sans doute , et c'est pour cela que l'Evangile ne prêche pour tous qu'une même doctrine ; mais encore est- il que les points sur lesquels il peut être bon d'insister de préférence, et la manière d'y insister, varient suivant le public auquel on s'adresse. D'une paroisse à l'autre, selon qu'on est à la campagne ou à la ville, et dans la ville même , selon qu'on a affaire à un groupe de chrétiens convaincus et fidèles ou bien à des indilTérents , peut-être des adversaires qu'une circonstance spéciale attire à l'église, des diversités se produisent dont il faut tenir compte. C'est surtout la façon d'exposer la vérité qui comporte des nuances très variées. On ne parle pas de l'intelligence de la destinée humaine, ni des erreurs qui en peuvent obscurcir l'idée, ni de la nécessité de s'en faire une notion ferme et sûre , ni du péché qui la compromet , ni de Jésus-Christ sauveur, ni de l'application de sa rédemption par la grâce et par les sacrements, on ne parle pas, dis-je, de ce fonds toujours identique de la doctrine chrétienne, de la même manière à des croyants et à des incrédules ; parmi les croyants, à des prêtres et à des reli-

gieuses , ou à des pères et mères de famille , des jeunes filles et des jeunes gens ; parmi les incrédules, à des esprits cultivés ou à des travailleurs de l'usine et des champs. Notre -Seigneur changeait continuellement le ton et l'allure de son langage. Il allait droit au cœur des foules qui le comprenaient et disaient : ce Personne n'a parlé comme lui. » Il forçait les docteurs et les pharisiens à se taire, en se plaçant sur le terrain même de leur choix et de leurs exigences, en leur citant les Ecritures, « et personne ne trouvait rien à lui répondre. »

Ce souci loyal de ce qu'il vaut mieux dire en telle ou telle occasion déterminée et de la meilleure manière de le dire, à l'aide de développements, d'arguments, de comparaisons, d'insistances, s'adressant tantôt à la raison, tantôt à l'imagination, est pour le prédicateur plus qu'une convenance , c'est un devoir impérieux. Je me dem.ande si ce devoir est suffisamment compris d'un bon nombre de prêtres à qui incombe, à des titres et des degrés différents, la charge d'instruire leurs frères ? Prêtres de paroisses , curés ou vicaires, prêcheurs de profession, missionnaires libres ou missionnaires dépendant d'une communauté, n'est-il pas visible que trop souvent la sollicitude du sermo oportunus les préoccupe peu... Je dis la sollicitude, je devrais dire le tourment. Le mot n'aurait rien d'exagéré. C'est presque là, en effet, qu'il faut aller, quand on veut en conscience être à la hauteur de sa

tâche : Recte tractantem verbum veritatisK Heureux, parmi les ouvriers.de la parole sainte, celui qui peut se rendre le témoignage d'avoir, en toute occasion, consumé une part de sa vie à rechercher, dans un plein désintéressement de soi, ce qui devait être le plus utile aux âmes. Que penser et que dire de ceux qui , s'étant fait un bagage d'instructions, de sermons, d'homélies , les colportent comme une marchandise banale qu'ils déploient et qu'ils reploient devant les divers publics à qui ils ont affaire, et cela pendant des années , pendant toute leur vie ?

Est-ce ainsi que procèdent les parleurs des carrières libérales dans le monde? Un avocat n'est- il pas obligé de modifier en chaque nouvelle occurrence, et pour le besoin de sa cause, sa plaidoirie ? Un membre du Parlement , sénateur ou député, se ferait -il écouter, si à chaque reprise des débats sur une question ou sur une autre il ne renouvelait pas et le fond et la forme de ses discours ? Un maître de l'Université , suivant qu'il professe au milieu des élèves d'un lycée, ou qu'il enseigne en Sorbonne et au Collège de France, ou qu'il fait une conférence dans quelque circonstance exceptionnelle, ne s'impose- 1- il pas le labeur difficile d'adapter sa parole à son auditoire? Si cette loi d'adaptation est rigoureuse pour les orateurs quels qu'ils soient, si parmi les laïques on ne discute même

1 II Timoth. II, 15.

pas qu'elle soit rigoureuse et qu'il faille s'y soumettre, je demande de quel droit le prédicateur de l'Evang-ile oserait la méconnaître et s'y dérober?

J'ai fait tout à l'heure la part des influences surnaturelles de la prédication sur lesquelles un prêtre a toujours le droit de compter; mais y compter au point de se désintéresser de l'efl'ort personnel, du labeur consciencieux et incessant, de la recherche toujours sincère de ce qui peut être le plus opportun, non, mille fois non. Craignons et redoutons, messieurs, de nous leurrer de faux prétextes ; n'abritons jamais une paresse sous les prétendues inspirations de l'esprit de foi ! Regnuw, cœlorum vim patitury et vlolenti rapiunt illud\ Il en est de la prédication, de la vraie prédication, consciencieuse et féconde, comme du royaume des cieux. Il y faut mettre de sa vie, de son âme, du plus intime de soi-même partout et toujours. On n'est apôtre qu'à ce prix.

Je n'ajoute qu'un mot au sujet de la simplicité du langage qui doit se joindre à l'opportunité de l'enseignement. C'est une chose universellement admise aujourd'hui que la parole publique étant simple, n'importe où, dans les conseils communaux ou départementaux, dans les comices agricoles, à la tribune des Chambres nationales, au barreau, voire à l'Académie , doit l'être aussi dans la chaire; cela d'autant plus que la sim-

1 S. Matth. XI, 12.

plicité ne nuit en rien à la dignité. Les prédicateurs qui ont immédiatement précédé le grand siècle péchaient par un manque de goût invraisemblable. De récentes publications nous en fournissent la preuve'. C'était le temps oii l'histoire ancienne de Rome et de la Grèce, quand on n'utilisait pas la mythologie, servait de thème aux développements les plus fantaisistes On allait plus loin. On ne craignait pas de s'abaisser jusqu'aux traits d'esprit et aux jeux de mots pour étayer tout un discours. On cultivait la trivialité.

La réaction désirable et désirée fut complète. Rien ne ressemble moins en France à l'éloquence du xv^ et du xvi^ siècle que l'éloquence du milieu du siècle de Louis XIV, à jamais immortalisé par Bossuet et par Bourdaloue. Certes, ces deux hommes de génie sont nos maîtres aujourd'hui, comme ils le seront demain, et plus tard, et toujours, pour ceux qui viendront après nous. Ils ne dédaignent point, tant s'en faut, la simplicité de l'expression, cette transparence séduisante de l'idée et du sentiment sous le vêtement sobre de la parole. Il est bien permis toutefois de dire que la solennité de leurs plans oratoires, de leurs exordes, de leurs divisions et subdivisions a perdu pour nous quelque chose de son importance et de son attrait. Nous supporterions difticilement cette laborieuse entrée

' La Prédication au XVII^ siècle, avant Bossuet, par M. Jacquinet.

en matière dont nul alors ne se plaig-nait, pas même M™*' de Sévigné. Nous sommes habitués à ce qu'on en vienne au fait le plus tôt possible : In médias res. Nous ne refusons pas qu on nous informe de ce qu'on va nous dire, mais nous aimons que cette initiation soit sommaire et non point éciiafaudée à grands frais. La clarté, cette qualité française au premier chef, nous, est toujours chère. Il nous plaît qu'on nous la serve sans passer trop de temps à nous la promettre'.

Préparation de la prédication. — Étant donné, messieurs et vénérés confrères, qu'un prêtre tient pour certain tout ce que nous avons dit

1 u Simplicité, onction, force, tels doivent être aujourd'hui plus que jamais les caractères de la parole apostolique. Depuis un demi-siècle, l'éloquence parlementaire a habitué les hommes de notre temps à la rigueur des raisonnements et à l'évidence des conclusions. Ils veulent qu'on aille droit au fait. De nos jours, ni l'orateur ni l'auditoire n'ont assez de loisirs pour séjourner ainsi au vestibule du discours. Tout se presse, tout se hâte autour de nous; et quand nous pouvons fixer quelques instants une attention distraite par tant d'autres préoccupations, nous devons à notre ministère et au bien des âmes de ne pas perdre des moments si courts et si précieux. Simplicité, précision, exposition nette et claire des doctrines, horreur de la phraséologrie et de la vaine rhétorique, telles doivent être les qualités humaines de la parole divine. " {L'Oratoire de France au XVII^ et au XLV siècle, par le P. Ad. Perraud, 111^ partie, chap. vi.)

jusque-là, savoir, que Jésus-Christ a fait de la parole rinstrument de choix de l'enseignement de l'Évangile ; qu'il a investi ses Apôtres et leurs successeurs jusqu'à la fm des temps, de la mission de parler ; qu'il leur a promis de les assister de sa grâce , dans ce ministère où ils le représentent et le remplacent ; que c'est dès lors pour eux un devoir de recourir incessamment à cette assistance et à cette grâce promise, sous l'inspiration d'un grand esprit de foi; que, cela fait, cela mis avant tout et au-dessus de tout, il leur reste de s'appliquer à chercher consciencieusement ce qui peut être dans un cas déterminé le langage le plus opportun et le plus simple , voyons en quoi consiste l'ensemble des conditions de travail, des conditions naturelles et humaines à l'aide desquelles le prédicateur se rendra plus capable de bien remplir son ministère, en d'autres termes voyons ce que doit être la préparation.

Il y a pour la prédication, comme pour l'oraison, deux sortes de préparations : l'une éloignée, l'autre prochaine.

J'appelle préparation éloignée tout ce qui, dans une mesure ou dans une autre, compose pour le prêtre le trésor d'idées, de doctrines, d'observations, de connaissances même profanes où il pourra puiser les matériaux de son enseignement \ et tout ce qui sera de nature à

1 Contemplata. aliis tradere, disait saint Thomas. Inde pasco, unde pascor, avait dit avant lui saint Augustin.

l'exercer au grand art de tirer de ce trésor même le meilleur parti possible.

Cicéron, qui s'entendait à l'éloquence, voulait que l'orateur eût par avance et complétât de jour en jour davantage par l'étude une provision de richesses intellectuelles quasi silva dicendi. Quant à l'utilisation de ces richesses une fois acquises , au soin et à la culture des qualités extérieures capables de donner à la parole son relief et sa puissance, c'est Quintilien qu'il faut lire. On demeure surpris de la haute sagesse de ces maîtres païens dans les règles qu'ils ont formulées de l'art oratoire , de l'estime où ils l'ont tenu, du respect avec lequel ils ont entendu qu'on le traitât.

Évidemment Cicéron a raison. Nul ne peut prétendre à bien parler, s'il n'a en abondance les éléments et, pour ainsi dire, la matière première de la parole : les connaissances sûres, précises, variées, où s'alimente le discours. Évidemment Quintilien fait bien d'insister sur la composition, le geste et le débit.

Or, à ce double point de vue, est-il téméraire, est-il irrespectueux de penser que, nous prêtres destinés au plus noble emploi de la parole qui se puisse imaginer, nous manquons de la préparation nécessaire? Je prends l'aspirant au sacerdoce pendant ses quatre ou cinq années de grand séminaire qui sont, en quelque sorte, sa veillée des armes avant les combats de l'avenir. Sans doute , par l'étude de la théologie , par l'ham 15

bitude de la méditation , il acquiert et amasse de réelles ressources pour ses prédications futures. Mais, de bonne foi, s'exerce-t-il suffisamment soit à une méthode intelligente de travail , soit à la facilité de la composition, c'est-à-dire de la disposition et de l'arrangement de ses idées sur un sujet donné, soit enfin au soin attentif des défauts à éviter dans sa tenue , sa manière de se présenter en public? De bonne foi, le sermon, les deux sermons que le séminariste débite au réfectoire devant ses condisciples, dans les conditions que l'on sait, représentent-ils la somme désirable et possible de formation à l'important et difficile ministère dont il va se trouver investi dès le lendemain de son ordination?

Depuis quelques années , dans plusieurs de nos grands séminaires , l'usage s'est établi d'exiger des élèves, chaque semaine, une dissertation écrite sur un point ou sur un autre de dogme ou de morale, choisi par le professeur. Voilà qui est excellent. Rien n'habitue à coordonner ses idées, — ce qui est indispensable au discours quel qu'il soit, simple homélie ou sermon largement développé, — comme la composition, la plume à la main. L'usage aussi commence à se répandre de leçons d'élocution , de prononciation, de lecture et de phonétique, qui apprennent à bien conduire la voix, à en corriger la précipitation ou la lenteur, l'enflure ou la monotonie-.

1 Voir l'ouvrage de M. Brancliereau, supérieur du grand séminaire d'Orléans : la Lecture à haute voix.

Ces leçons , données même par des maîtres laïques venus du dehors, offrent aux jeunes clercs le plus vif intérêt. Rien de meilleur encore ni de plus opportun.

Mgr Isoard, dans son livre do la Prédication, s'étend assez longuement sur cette pénurie de la formation des séminaristes au ministère de la parole. Il s'attriste de l'insuffisance des sermons au réfectoire, voire, le plus habituellement, du peu de résultats de la classe dite d'éloquence , reléguée qu'elle est parmi les cours d'importance et d'utilité moindre. Il voudrait quelque chose de soutenu et de quasi journalier qui fît prendre au sérieux par les séminaristes leur préparation de futurs prédicateurs. 11 propose ce qu'il appelle (( un cours de l'enseignement de la Foi » . Ce cours, dit -il, aurait un triple objet: apprendre comment on doit travailler, discerner ses qualités, reconnaître ses côtés faibles. Il entre dans le détail fort suggestif de ce qui pourrait être fait soit par le professeur, soit par les élèves, en vue d'habituer ces derniers à traiter convenablement un sujet donné et à le présenter, à tour de rôle, en classe devant leurs condisciples, jugés aujourd'hui, juges demain, tous familiarisés, à ce compte, avec les premières difficultés et la timidité gênante de la parole publique.

Il termine ainsi les pages originales, non moins pratiques que neuves , qu'il consacre à ce desideratum de l'éducation cléricale :

a Nous venons de donner une des manières

de partager les exercices dans un cours de préparation à l'enseignement de la Foi.

« Mais qu'il soit conçu de la même façon ou de toute autre, il sera grandement utile, il remplira dans une certaine mesure son objet, si les jeunes ecclésiastiques qui le suivent arrivent à se convaincre de ces vérités:

« L'une des nécessités les plus instantes de notre époque est que la parole du prêtre soit écoutée ;

(( C'est pour tous les prêtres un devoir rigoureux de parler de leur mieux et en toute occasion, si petit que soit le nombre de ceux qui se trouvent devant eux ;

« Bien parler est chez quelques hommes un privilège de nature ; mais la grâce , le travail et une application assidue peuvent en communiquer quelques avantages à la plupart ^ »

Préparation éloignée, avons -nous dit, et préparation prochaine. Que penser de cette dernière? Quand les matériaux d'un discours sont rassemblés, quand le plan en est soigneusement conçu et les développements fixés dans l'ordre et l'enchaînement convenables, lequel vaut mieux ou de le rédiger de mot à mot et d'apprendre de mémoire cette rédaction, ou de s'assimiler par une réflexion intense ce qu'on se propose de dire, la suite des pensées, le lien qui les unit entre elles, et de compter, pour la traduc-

1 De la Prédication , par Mar Isoard. Exercices du séminariste, ch. X.

tion de ce verbe intérieur, sur la parole improvisée?

Il n'y a pas de méthode absolue ; c'est à chaque prédicateur de voir celle qu'il doit choisir de préférence. On s'accorde à reconnaître que les débutants font bien d'écrire et d'apprendre afin de se garantir contre la timidité inévitable des premiers commencements. On ne saurait blâmer ceux qui, cette habitude une fois prise, la conservent toujours. Bourdaloue et Massillon récitaient leurs sermons. Mo^ Freppel et le cardinal Pie, de notre temps, à ce qu'on assure, récitaient aussi. Avec de telles autorités et de tels modèles, on est à l'aise pour n'éprouver aucune fausse humiliation d'user de ce procédé oratoire. Il est certain que, même la domination de la timidité mise à part, il comporte de réels avantages, entre autres, celui de couper court aux insuffisances de précision et de clarté, aux répétitions encombrantes, aux incorrections de langage, aux risques et périls, si l'on peut ainsi parler, de l'improvisation. Mais quel labeur que d'entasser dans sa mémoire tout un long manuscrit ! Quel embarras, si la mémoire vient à faire défaut, pour ne pas perdre contenance, pour se ressaisir, poursuivre et retrouver à temps la page qui se voile , l'alinéa qui se dérobe ! Et enfin qu'il est donc difficile, à moins d'un art consommé, dans ces conditions préoccupantes et gênantes, de simuler l'aisance si désirable du naturel et de la vie !

L'improvisation échappe à ces inconvénients.

Elle a le mérite incontestable d'être plus animée et plus vivante , qualité de premier ordre , à elle toute seule, qui fait pardonner les répétitions ou les incorrections dont nous parlions il n'y a qu'un instant.

Labeur pour labeur, fatigue pour fatigue, cette méthode n'en impose pas moins que l'autre. Celui qui apprend son discours, une fois écrit, n'est plus tenté de le retoucher et d'y introduire aucun changement notable. Celui qui improvise, jusqu'à la dernière minute se demande si telle modification de son plan , si telle distribution différente de ses développements , ne serait pas opportune. Il fait et refait son discours plusieurs fois. Une pensée lui vient qui lui semble plus lumineuse, une comparaison qui lui paraît devoir être plus saisissante, il ne veut pas la perdre. Où lui trouver sa place? Il compose encore à quelques moments de l'heure marquée pour monter en chaire. L'intensité de ce travail mental est énorme ; il faut l'avoir connue et expérimentée pour s'en rendre compte. En outre, celui qui récite , sauf le danger de se brouiller dans ses souvenirs , lequel finit par être peu redoutable, procède, pour ainsi dire, à coup sûr. Il sait par avance que sa parole ne le trahira pas. Celui qui improvise . quelque confiance légitime qu'il ait de ne pas rester court, sait très bien au contraire que sa parole peut être ou bonne, ou médiocre , ou franchement mauvaise. C'est une bataille qu'il livre chaque fois avec des chances

de succès ou d'échec , des aléas heureux ou malheureux qui souvent tiennent à infiniment peu de chose, à une première impression favorable ou défavorable Avenue de l'auditoire, à un incident matériel , du bruit dans l'église , les allées et les venues des attardés le long des nefs, à un malaise physique qui contrarie sa voix... que sais -je? Oh! le tourment de ces quelques phrases par lesquelles il faut prendre possession de soi-même et du public, jusqu'à ce que l'élan étant imprimé , on se sente maître de l'attention et de la bienveillance générale, et même alors, quelle souffrance de ne pouvoir traduire, avec les mots qui viennent, la pensée telle qu'elle est, les sentiments tels qu'ils sont, de rester comme fatalement en deçà de la chère vision intime et du discours caché dont on a l'âme pleine !

Je veux dire par là que ce serait une erreur de croire que l'improvisation n'est point, elle aussi, très laborieuse. En réalité, pour la chaire du moins, il n'y a guère d'autre improvisation que celle du langage. Les idées, leur suite, leur enchaînement ont dû être consciencieusement préparés. C'est une matière triturée et pétrie par l'esprit, sur laquelle la parole du moment jette une forme tantôt plus tantôt moins heureuse, le plus souvent inférieure à ce que Ton voudrait et à ce qu'il faudrait qu'elle fût.

Encore une fois, laquelle des deux méthodes est préférable? Je réponds : celle dont on peut raisonnablement croire qu'on tirera un meilleur

parti pour le bien. Car c'est là qu'il en faut toujours revenir : se désintéresser de soi, ne se préoccuper que des intérêts des âmes et de Dieu. Si Ton insiste, il me semble permis de penser que quiconque est en mesure de parler sans s'assujettir à une rédaction préalable apprise de mémoire, doit s'habituer à l'improvisation telle que nous avons essayé de la décrire. Fénelon était déjà de cet avis^; le P. Gaichiez, célèbre oratorien du xvm^ siècle , aussi ^. A plus forte

1 « Un homme qui a l'àme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent; ses moindres discours auront des traits originaux que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point Tesclave des mots ; il va droit à la vérité ; il sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière quil veut débrouiller; il met ce principe dans son premier point de ^oie; il le tourne et le retourne pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l'auditeur au point qui lui seul décide de tout.

« Tout le discours est un; il se réduit à une seule proposition, mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'oeil l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont étroites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée; la proposition est le discours en abrégé. (Fénelon, Lettre sur les occupations de VAcadémie française. IV. Projet de rhétorique.)

2 Le P. Gaichiez, Maximes sur Le ministère de La chaire.

raison le seraient-ils de notre temps, où la parole publique se fait entendre de toutes parts et toujours sur le ton de l'aisance et de la simplicité, avec les allures d'une causerie distinguée, variée et souple.

c( Dieu dans l'âme, l'âme dans la voix. » Voilà une bonne et belle définition de l'éloquence sacrée, qui semble deux fois pour une convenir aux prédicateurs d'aujourd'hui.

Principaux sujets de prédication. — La très grande diversité des auditoires auxquels un prédicateur peut avoir à s'adresser ne permet pas de tracer un programme unique, de fixer une sorte de règle générale. Ne perdons pas de vue ce que nous avons essayé d'établir précédemment sur la nécessité de choisir avant tout l'enseignement le plus opportun. On ne prêche pas aux chrétiens et aux chrétiennes de profession, ni aux prêtres, ni aux religieuses, comme on prêche à ce public fort mélangé qui se rencontre parfois au pied de la chaire, dans nos églises des villes surtout. C'est de ce genre d'auditoire qu'il y a particulièrement lieu de se préoccuper ici, et en vue duquel les quelques indications qui vont suivre ont leur raison d'être.

Sans crainte de se tromper, on peut aflirmer que la majorité des gens du monde ne connaissent pas suffisamment la religion , et dans la religion, ce qui en est la consommation parfaite, le christianisme. De là cette conséquence qu'il les faut surtout instruire. La prédication sous forme d'exhortation pieuse peut convenir aux auditoires particuliers, du genre de ceux auxquels nous venons de faire allusion; mais, le plus souvent , elle devra viser à être un enseignement, et, dans une très large mesure, un enseignement dogmatique, puisque cest l'objet même de la foi qui est habituellement méconnu.

Oui, parler de Dieu! Moins peut-être de son existence, dont il faut bien supposer qu'une assemblée ordinaire ne doute pas, que de ses relations avec l'homme , et des relations de Ihomme avec lui, où gît l'essence même de la religion. Rappeler que Dieu créateur est la fin nécessaire de la destinée de toute créature, et, de ce chef, élargir à l'infini, reculer hardiment et puissamment jusqu'aux dimensions éternelles les limites de la vie présente. Pour la vie présente, rappeler en quelle dépendance absolue de Dieu nous sommes tous établis, puisque nous n'avons rien en nous qui soit de nous et qui ne vienne de Lui; comment, dès lors, l'adoration, au sens le plus large du mot, est le plus élémentaire des devoirs, puisqu'il en est l'objet nécessaire; comment la soumission s'impose, puisqu'il est la sagesse infaillible; comment la

confiance et l'abandon, même au sein des épreuves, tempèrent Taustérité de la soumission, puisqu'il est bon essentiellement et qu'il nous aime; comment il faut haïr le péché, le fuir, nous en repentir, non seulement à cause de ses conséquences fâcheuses pour nous, mais en lui-même, à cause de sa malice intrinsèque, qui est de s'opposer à la sainteté divine et de lui faire échec; comment enfin nous sommes tous frères devant le Père des cieux , et comment dérive de là, entre les hommes, comme une conséquence dérive de son principe, le règne de la justice et de la charité.

Oui, parler de Jésus -Christ, beaucoup parler de Jésus-Christ, moins peut-être de sa divinité, généralement admise par ceux qui fréquentent l'église, que de sa mission et de son œuvre au sein de l'hum-anité. Rappeler qu'il a été et qu'il reste , entre Dieu et nous , le médiateur unique , le médiateur indispensable , que nul ne va au Père si ce n'est par lui, per Dominum nostrum Jesum Christuniy soit qu'il s'agisse d'obtenir le pardon du péché mérité par le Sacrifice rédempteur, soit que, ce premier effet produit, nous ayons à nous acquitter de n'importe laquelle de nos obligations religieuses. Rappeler que le chrétien est un homme tellement uni à Jésus- Christ, vivant à ce point de moitié avec Jésus- Christ, que toutes ses dispositions et tous ses actes se pénètrent incessamment devant Dieu de la valeur même des dispositions et des actes

de Jésus- Christ. Rappeler que c'est là le christianisme vrai et parfait, que nul n'est pleinement chrétien qui ne fait pas de Jésus -Christ cet usag-e transcendant et constant ; que le christianisme donc dépasse les proportions d'une doctrine religieuse et d'une morale supérieure pour devenir en chacun de nous une façon d'être spéciale , une habitude , un état , une vie , quelque chose de sui generis tout à fait propre et original, dont ni la philosophie ni les divers systèmes religieux, éclos à travers l'histoire de la pensée et de la conscience humaine . ne sauraient donner l'idée. Rappeler enfin que Jésus- Christ, tout disparu qu'il soit du monde depuis vingt siècles, se survit au milieu des hommes, continue d'accomplir son œuvre de médiation, de rédemption, de lumière pénétrante, de grâce sanctifiante, par les sacrements, depuis le Baptême jusqu'à l'Eucharistie.

Oui, parler de l'Eglise, plus peut-être de sa constitution intime que des preuves qu'elle donne de sa divine institution par son inexpugnable vitalité au milieu des pires assauts du dehors et du dedans, vérité généralement admise, à son tour, des auditoires accoutumés. Rappeler que l'Eglise n'est point une société qui, une fois établie, se tienne à distance de Celui qui l'a établie , une œuvre qui , une fois produite , reste éloignée et indépendante de son auteur, mais qu'elle est indissolublement unie, et liée et soudée à Jésus -Christ, elle et Lui ne faisant

qu'un. Rappeler, suivant la comparaison de saint Paul, qu'elle est un organisme qui se développe, ayant pour centre, pour cœur, pour tête Jésus -Christ présent en elle par une indestructible immanence. Rappeler que le sacerdoce est la source sans cesse renouvelée de cette présence et de cette vie de Jésus-Christ dans l'Eglise, et donc que le prêtre, du plus humble desservant à l'évêque et au souverain Pontife , est un être à part, un sacrement du Christ, un autre Christ, porté par la plus glorieuse vocation au sommet de la destinée.

Oui, parler de toutes ces choses qui sont l'enseignement chrétien fondamental, y revenir, y insister, opportune et importune, en variant, suivant les exigences des auditoires, le mode et les allures de la prédication. Instruire , instruire , instruire! A force de leur en révéler la beauté qu'ils ne soupçonnent peut-être pas, intéresser les croyants à leur croyance, les amener à en accepter les conséquences pratiques à force de leur faire toucher du doigt que la Foi n'est point une théorie, mais une vie. Les armer contre la plupart des objections des adversaires par un exposé net , précis , hardi , de la vraie doctrine .

Est -il besoin de l'ajouter, messieurs et vénérés confrères, je ne prétends pas encore une fois tracer un programme exclusif. Le serino opportunus , dont la préoccupation me dicte le langage que je viens de tenir, en mainte et mainte circonstance exigera un enseignement

spécial sur des points particuliers : la courageuse dénonciation , dans une paroisse , des abus et des vices dominants ; par exemple , de l'ivresse au cabaret et à domicile, comme elle tend, paraît-il, à se répandre en certaines régions de la France ; de la dissipation et de la danse , en tenant compte du caractère plus ou moins dangereux qu'elle présente; des mauvaises lectures, avec indication précise des livres ou des journaux qu'il faut proscrire , ou simplement avec des recommandations générales; bref, la répression digne , ferme . persévérante . de tout ce qui compromet la conduite et la vie morale.

Tout compte fait cependant , le plus habituellement, la parole la plus opportune pour le pasteur de ce temps au milieu de ses paroissiens sera la parole la plus capable de les instruire de la nature propre et de toute l'étendue de la Foi. Deiis aperiat nohis ostium sermonis ad loquendura mijstcrium Christi\

1 La lettre circulaire de la S. Congrégation des évêques et réguliers, publiée en 1894 sur Tordre de Léon XIII, s'élève vivement contre les tendances de quelques prédicateurs du jour à ne pas s'inspirer suffisamment de la doctrine révélée et du pur sentiment chrétien. Nous ne saurions mieux faire que d'en reproduire le passage suivant :

« ... C'est un grand abus de l'éloquence sacrée que de traiter les sujets religieux uniquement dans l'intérêt de cette vie, et de ne pas parler de la vie future; d'énumérer les avantages apportés à la société par la religion chrétienne et de passer sous silence les devoirs qu'elle impose ; de dépeindre le divin Rédempteur comme tout charité et de ne pas faire mentii)n de la justice : de là vient le peu de fruit de ces prédications d'où un homme du monde sort persuadé que,

dp: la prédication 239

Différentes formes de prédication. — Nous aurons occasion, dans les entretiens où nous traiterons des œuvres, de dire quelque chose de

sans avoir à changer ses mœurs , il n'a qu'à dire : Je crois en Jésus- Christ, pour Hre un bon chrétien ». {Card. Bausa, arciv. di Firenze al suo giovine clero.)

u Mais qu'importent les résultats aux prédicateurs dont nous parlons?

« Ce n'est pas là ce qu'ils cherchent principalement, ils s'appliquent à plaire aux auditeurs « éprouvant une vive « démangeaison aux oreilles » (II Tim. iv, 3) ; et pourvu qu'ils voient les églises pleines, ils ne s'inquiètent pas que les âmes s'en retournent vides. Dans ce but ils ne parlent jamais du péché, jamais des fins dernières, jamais des autres vérités très graves qui pourraient sauver les auditeurs en les inquiétant; ils ont seulement « des mots qui charment » (Isaie, XXX, 10); ils emploient une éloquence qui appartient davantage à la tribune qu'à la chaire, qui est plus profane que sacrée, et qui leur attire des applaudissements déjà condamnés par saint Jérôme, quand il écrivait : « Lorsque tu (( enseignes dans l'église, que l'on entende s'élever non les « acclamations du peuple, mais ses gémissements : que les « larmes des auditeurs soient tes louanges. »

a II en résulte que toute leur prédication apparaît comme entourée, tant dans l'église qu'au dehors, d'une cei'taine atmosphère théâtrale, qui lui enlève tout caractère sacré et toute efficacité surnaturelle. Il en résulte encore dans le peuple et, disons -le, dans une partie même du clergé, la dépravation du goût de la parole divine, le scandale de tous les gens de bien et peu ou point de profit pour les égarés ou les pervers. Ceux-ci, bien que parfois ils accourent en foule pour entendre ces « paroles qui plaisent », surtout s'ils sont attirés par les mots sonores de « progrès «, de « patrie », de

la parole adressée à des groupes spéciaux d'auditeurs, hommes, jeunes gens, ouvriers convoqués dans des chapelles, dans des locaux autres que l'église ; parole qui peut se diversifier beaucoup et , sans être la prédication véritable , lui servir d'auxiliaire et de point d'appui.

Pour le moment, nous nous tenons à la prédication telle qu'elle se pratique à l'église pour tout le monde. Nous nous demandons qui doit s'en acquitter? Evidemment le prêtre ou les prêtres , curés et vicaires , qui sont préposés au soin de la paroisse. C'est pour évangéliser les âmes qu'ils sont prêtres; c'est pour évangéliser cette famille d'âmes qu'ils sont dans cette paroisse.

^lais que de difficultés d'abord si le prêtre, comme cela n'arrive que trop souvent dans beaucoup de diocèses, est chargé d'un binage, c'est-à-dire s'il lui faut, le dimanche, après n'avoir pas quitté de toute la semaine la solitude de son presbytère, célébrer deux offices, l'un chez lui, l'autre ailleurs! Comment exiger qu'il parle deux fois, et qu'il parle bien chaque fois, s'il n'a pas une santé très robuste, si la fatigue de la course à jeun l'exténue, s'il dispose tout juste de ce qu'il lui faut de forces pour

« science modei'ne », après avoir vigoureusement applaudi l'orateur « qui connaît la bonne manière de prêcher », sortent de l'église tels qu'ils y étaient entrés : « Ils admiraient, (i mais ils ne se convertissaient pas. » (De S. Aug. sur S. Matth. xix, 25.)

chanter deux fois la messe? Que de bons esprits dans le clergé français, que d'évêques se préoccupent de cette question du binage et cherchent un autre moyen, sinon d'assurer l'exactitude matérielle du service religieux . du moins de servir les véritables besoins des âmes!

Insuffisance donc de prédications, de ce premier chef. A supposer que M. le curé n'ait à desservir que sa paroisse et qu'il s'acquitte régulièrement de son obligation de prêcher, la nécessité de paraître toujours devant le même auditoire finira par le lasser et le pousser à moins bien remplir sa fonction. Tout à l'heure il s'abstenait de parler à cause de l'espèce de bilocation qui s'imposait à lui le dimanche; maintenant il parle, mais il est visible qu'il ne ressent à le faire aucun attrait, et qu'il n'y apporte ni beaucoup de soins ni beaucoup d'ardeur. Et, par un motif ou par l'autre, la conséquence, c'est que les âmes manquent de la nourriture spirituelle, de l'instruction chrétienne dont elles auraient besoin. Parvull petierunt panem^ et non erat qui franr/eret eis^. Parvuli, ce ne sont pas seulement les enfants en bas âge, mais les petits, les humbles, les obscurs, les gens de labeur et de peine, les clients de plus des deux tiers des desservants de France.

Les missions périodiques prêchées par des prêtres voués à ce genre de ministère, prêtres

1 Thren. iv, 4.

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