SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
Messieurs et vénérés confrères,
Le sujet que nous entreprenons de traiter est, comme le précédent, fort étendu. Je voudrais vous parler des Œuvres. Vous devinez à l'avance que je ne pourrai ni tout dire , ni, sur chacun des points où nous nous arrêterons de préférence, entrer dans un détail technique et complet des choses. Deux ou trois entretiens ne sauraient suffire à un tel labeur. Il y faudrait consacrer la Retraite entière. Mon ambition se borne à essayer de réveiller et de relever en vous l'estime saine et sainte d'un certain nombre de moyens d'exercer votre zèle, dont les uns sont cachés, obscurs, et risquent par là même de ne point vous paraître dignes de toute votre attention et de tous vos efforts, dont les autres plus extérieurs, plus en vue, plus dissipants, risquent de vous arracher outre mesure à la loi du recueillement nécessaire et, par surcroît, de compromettre la
délicatesse et la fidélité plus nécessaires encore de la droiture de vos intentions.
Les œuvres, dans la vie du prêtre, sont la part du don qu'il fait de lui-même, de son intelligence, de son activité, de ses forces physiques et morales, à ses frères pour les conquérir à la vérité de l'Evangile et à ses applications pratiques. Nous avons établi ailleurs que le premier et fondamental élément du sacerdoce , c'était de rendre à Dieu, en union avec Jésus- Christ , les devoirs d'adoration , de repentir , d'amour, de soumission, d'abandon, qui lui sont dus. Ce sacerdoce intime, tout secret et silencieux qu'il puisse être , a de soi et de sa nature propre une valeur telle qu'il suffirait, au besoin, à réaliser la perfection de la vocation aux saints ordres. Jésus n'a pas été moins prêtre, dans l'obscurité des trente premières années de sa vie de Nazareth , que durant les trois années de son ministère public. Presque toute notre seconde Retraite pastorale s'inspire de cette haute et consolante doctrine dont nous nous garderions bien de retrancher ou d'atténuer ici le moindre enseignement. Mais si le prêtre est prêtre antérieurement à tout par ses dispositions et ses habitudes du dedans, par l'état où il se constitue comme Jésus -Christ devant le seul regard du Père des cieux qui « voit dans le secret » , il n'en est pas moins juste de reconnaître qu'il se doit largement aussi à ses frères sous toutes les formes de zèle, à l'aide de toutes les variétés
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d'activité qui s'olFrent à lui dans le monde. « Mon Père , dit Jésus de ses premiers Apôtres , je ne vous demande pas de les sortir du milieu du monde, — leur place y est marquée, leur vocation les y appelle, ils ont pour mission d'y continuer ma mission propre, — je vous demande de les préserver du mal, c'est-à-dire de tout ce qui serait de nature soit à tarir la fécondité vraie de leur apostolat , soit à la faire se retourner contre eux par un excès de dissipation, ou par les suggestions de l'amour -propre et de l'orgueil.
De notre temps, sous l'exigence d'une foule de besoins des âmes plus que jamais exposées et menacées dans leur foi, les œuvres se sont singulièrement multipliées. Elles se multiplient tous les jours. Aux anciennes qui comjDosent le fonds , pour ainsi dire , traditionnel et classique du ministère paroissial, il s'en ajoute de nouvelles très utiles, très opportunes, qui méritent au moins à titre d'informations et d'indications sommaires notre plus sérieuse attention.
Nous procéderons, si vous le voulez bien, messieurs, dans notre rapide enquête, des œuvres anciennes aux œuvres récentes, de celles qui sont de partout et de toujours à celles qui peuvent être particulières et locales.
Les catéchismes. — Je commence par les catéchismes, soit à cause de leur indéniable importance dans une paroisse, soit parce que nous continuons ainsi ce que nous avons dit précédemment sur la prédication, et comblons une lacune qui ne pouvait pas ne pas être comblée.
Je croirais vous faire injure, messieurs, si je paraissais mettre en doute l'estime , le respect, l'admiration que vous inspire votre ministère au milieu des enfants , aussi bien que votre sincère désir de vous en acquitter le mieux possible. Que de temps à autre vous vous surpreniez à trouver ingrate une tâche si modeste après vos longues années de préparation au sacerdoce , et quand vous pourriez remplir des fonctions beaucoup plus relevées; que cet auditoire de quelques petits garçons et de quelques petites lilles vous semble être un but mesquin et insignifiant de vos travaux antérieurs : ce sont là des retours instinctifs sur vous-mêmes aussi promptement combattus et repoussés que ressentis. La chose ne tire pas à conséquence. Dans le vrai et par ses dispositions les plus accoutumées, le prêtre de paroisse aime le catéchisme. Il sent que c'est pour lui un grand
devoir d'ensemencer de vérités et de vertus chrétiennes ces jeunes âmes où le baptême, tout proche encore, ménage à leur action des facilités particulières. Il le sent d'autant plus aujourd'hui que les conditions nouvelles d'enseignement primaire, dans les écoles laïques, créent partout en France pour les générations qui grandissent un péril plus accentué d'être éloignées et comme déshéritées de toute notion et de toute habitude religieuse. Il a conscience d'être chargé, presque à lui tout seul, dans le très court intervalle de temps dont il dispose, dans la très minime part d'influence qu'il exerce, d'approvisionner pour leur existence entière ces pauvres débutants de la vie que ni la famille ni les maîtres officiels n'instruisent des connaissances élémentaires de la foi. Pour répéter une des plus touchantes paroles de nos saints Livres que nous citions récemment et qui trouve ici son application pressante , il se penche vers ces petits à qui personne ne fournit le pain qu'ils réclament. Son zèle de pasteur des agneaux du bercail se double d'une pitié de circonstance qui lui tient au cœur. Car il est impossible, quelque optimisme qu'on professe, de ne pas voir jusqu'à l'évidence que la déchristianisation rêvée et entreprise dans notre pays par les adversaires de la religion repose surtout et à bon droit sur la non éducation religieuse de l'enfant. La preuve est faite. La neutralité sincère, neuf fois sur dix, n'est qu'un mot. Et fût-elle une réalité,
elle resterait encore d'elle-même, et d'elle seule, une cause presque fatale d'ignorance, de défaveur systématique , de précoce éloignement. C'est précisément là ce qu'on a voulu ^
^ Nous écrivons ces lignes au moment même où nous venons de prendre connaissance d'un livre récemment publié par un inspecteur d'académie, M. Pa^'ot, qui a pour titre : Avant d'entrer dans la vie, et pour sous-titre : Aux Instituteurs et Institutrices. Conseils et directions pratiques.
L'auteur, qui se prétend respectueux de la liberté de conscience des enfants de l'école primaire, déclare pourtant à leurs futurs maîtres et à leurs futures maîtresses, entre vingt autres choses paradoxales : !<> que la crise religieuse que ne sauraient éluder un jeune homme ou une jeune fille, élèves des écoles normales de ce temps, les conduit inévitablement à cesser de croire; 2° qu'au-dessus et à côté des religions confessionnelles qui divisent les esprits, il y a place pour une religion vraiment universelle, laquelle renferme les religions particulières, comme le genre renferme les espèces; 3° que l'évolution idéaliste paraît être la meilleure des hypothèses religieuses, celle qui convient le mieux aux consciences décidées à se débarrasser « de l'étroitesse des dogmes » ; 4° que cette hypothèse une fois acceptée a de quoi asseoir solidement la vie morale, et cela « sans imposer à la raison aucun sacrifice » ; 5° que l'instituteur, « qu'il le veuille ou non, doit prendre parti dans les questions religieuses, politiques, sociales; que, vivant au milieu des parents de ses élèves, il ne pourra se réfugier dans la neutralité, qui n'est possible qu'aux intelligences et aux activités nulles. »
Cet ouvrage est écrit pour les cent mille maîtres ou maitresses laïques qui donnent en France l'enseignement obligatoire à quatre millions trois cent mille élèves. (Voir un vigoureux article du P. Lescœur, de l'Oratoire, sur ce livre, dans le Bulletin de la Société d'éducation et d'enseignement.)
Les tendances nettement accentuées de l'école laïque , dite école neutre, ces chiffres d'instituteurs et d'élèves qui représentent le personnel de l'enseignement primaire en France, ont de quoi stimuler le zèle des catholiqfies et du clergé en faveur des écoles libres.
Que la loi Ferry et ses applications violent ouvertement le respect dû à la liberté des pères de famille chrétiens lors-
En théorie donc, le prêtre aime le catéchisme.
Reste à savoir si, pratiquement, il le fait bien.
D'abord il faut le faire assidûment pendant les
qu'ils veulent pour leurs enfants une éducation chrétienne, I)ersonne ne saurait en disconvenir. La plus élémentaire équité réclamerait que partout où l'enseignement congréganiste est sincèrement désiré, lÉtat, sous des garanties de pédagogie, d'instruction et d'hygiène, qu'on ne songe point à éconduire, usât des fonds publics pour le subventionner au même titre que l'enseignement laïque. Les fonds publics, au rebours de ce qui se fait ailleurs, sont exclusivement employés en France à soutenir les établissements civils. Si vous tenez à une autre éducation que celle que donne l'État, vous payerez deux fois : une fois pour satisfaire aux exigences de la loi , une fois pour satisfaire vos préférences. Il est clair qu'une semblable législation n'a rien et ne saurait rien avoir cVintangible, suivant le mot consacré.
En attendant, il faut pourvoir au fonctionnement des écoles libres. Dans la grande majorité des campagnes il ne peut pas même être question d'en établir. Là où elles existent, cest une difficulté chaque jour grandissante, — difiiculté sur laquelle les adversaires et les législateurs de circonstance n'ont pas manqvié de compter, — que de triompher des lassitudes de la clientèle catholique. Ce qui s'est libéralement donne à la première heure, et jusqu'à cette heure, atteint des chiffres énormes. Mais la continuité des sacrifices nécessaires finit peu à peu par devenir pesante. MM. les curés, dans un grand nombre de villes ou de petits centres populeux, se demandent chaque année avec inquiétude comment ils viendront à bout de régler leur budget scolaire. Les cotisations et les quêtes ne suffisant pas, ils s'ingénient à trouver d'autres moyens de se procurer les ressources urgentes : ventes de charité, loteries, concerts, etc. etc. Mais ces moyens exceptionnels s'usent à leur tour, et alors la tentation du découragement n'est plus loin de se produire.
Messieurs et vénérés confrères, state fortes in fide, ne vous laissez pas abattre ni lasser. Soutenez la croisade sainte. Inspirez aux fidèles de la soutenir avec vous. Ni les catholiques ni les prêtres de France, sur une question si grave, en face d'un tel déni de liberté et de justice, ne sauraient abdiquer.
deux années qui précèdent la première communion, autant de fois, que l'exigent les statuts synodaux de chaque diocèse, une fois chaque semaine au moins pour les tout petits enfants à partir de l'âge de sept ans. Il faut le faire à une heure déterminée, toujours la même; de préférence, quand cela est possible, le matin avant les classes de l'école, parce qu'au sortir des classes la somme d'attention et d'efforts dont l'enfant est capable se trouve épuisée.
Il le faut ensuite préparer consciencieusem-ent. Présumer de la science théologique qu'on possède . compter sur Texj^érience et l'habitude acquise, serait une grave erreur. Le bon catéchiste ne simprovise pas. Il a besoin de mettre à la portée de son auditoire la doctrine tout entière , à l'aide d'une foule d'industries , d'explications, de comparaisons, d'exemples, d'histoires, qui la rendent saisissable plus que l'affirmation autoritaire et le raisonnement. Ce mot délicieux de Lamartine :
Il fait toucher le Ciel aux plus petites mains;
ce mot plus tendre encore de saint Paul : Facti sumus parvuli in medio vestrum, tanquam si nutrix foveat fïlios suos^, doivent être sa devise. Il ne saurait réussir d'emblée , sans préparation , et par une sorte de facilité qu'assurerait l'abon-
1 I Thess. II, 7.
dance toute seule du savoir. Qu'il se rende donc capable, par une étude sui generis, par une application soutenue, d'être et de devenir toujours plus un vulgarisateur consommé. Les excellents ouvrages où il peut trouver des indications multipliées et sûres ne manquent pas. Citons seulement ici : le Catéchisme du concile de Trente; la Méthode pratique pour faire le catéchisme y de Ma»" Devic, évêque de Bellev ; la Méthode de Saint-Sulpice , et surtout : YOEuvre par excellence ^ ou Entretiens sur le catéchisme ^ de Mgr Dupanloup.
Consulter les ouvrages tout faits, c'est déjà beaucoup. Il y aurait toutefois quelque chose de plus utile encore. Ce serait que chaque catéchiste se composât à lui-même, d'année en année, son propre manuel d'enseignement.
'(Je voudrais, écrit Mgr Lelong dans son admirable Traité du pasteur, dont je m'inspire fréquemment, je voudrais que dès le début de son ministère tout jeune prêtre bien convaincu que le catéchisme est et sera, jusqu'à la fin, l'œuvre par excellence de sa vie pastorale , celle par laquelle il fera sinon beaucoup de bruit, du moins beaucoup de fruit dans l'Église , y donnât toute son attention et tous ses soins. Il faudrait que , prenant pour point de départ le catéchisme diocésain, il écrivît, chapitre après chapitre, l'explication simple et concise de toutes les questions, je dirais volontiers de tous les mots, s'attachant à en faire comprendre, au moyen de
comparaisons, d'images, dhistoires soigneusement préparées , le sens même littéral qui échappe souvent aux enfants. Un prêtre qui ferait ce travail, le perfectionnant peu à peu, ajoutant à son manuscrit sur les marges laissées à dessein les pensées , les applications que lui fournissent ses réflexions et ses lectures . serait bientôt un maitre catéchiste, d
L'assistance au catéchisme doit être rendue intéressante pour les enfants qu'on y convoque. S'ils y viennent volontiers et • avec plaisir, tout est gagné. S'ils ne s'y rendent qu'à contre-cœur et comme à une corvée pénible, tout est bien près d'être perdu. Le moyen, me direz-vous, messieurs , d'obtenir ce résultat , surtout avec les petits garçons la plupart du temps étourdis , mal élevés, indisciplinés et grossiers? Le moyen?... Je ne pense j^^as qu'il en existe d'empirique, qui soit tout d'une pièce et garanti par avance. L'autorité s'acquiert, elle ne s'enseigne pas. Ne croyezvous pas cependant qu'à l'attrait de l'exposition de la doctrine, rendue très accessible à tous, comme nous le disions il n'y a qu'un instant , le catéchiste devra joindre un certain nombre de précautions destinées à assurer le bon ordre , la bonne tenue, faute desquels l'enseignement même le plus captivant risquerait de ne pas être écouté.
Pour son propre compte il se tiendra en garde contre toute impatience si motivée quelle puisse être. Un prêtre qui, au milieu d'un groupe d'en-
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fants, se fâche, s'emporte à certaines vivacités de langage et d'actes, perd immédiatement de son prestige. Le catéchiste préviendra les occasions de tomber dans des accès et des excès de sévérité intempestive, en exigeant par exemple que chaque enfant occupe toujours la même place , de manière à pouvoir le rencontrer immédiatement du regard ; en chargeant les plus raisonnables, mis à dessein à l'extrémité de chaque banc, d'exercer une sorte d'entraînement par l'influence de leur attitude convenable ; en établissant dès les premières réunions, comme un principe incontestable et incontesté, l'absolue rigueur du silence ; en ne tolérant sur ce point aucune infraction ; en punissant à propos , mais toujours froidement, posément, sans colère, les délinquants, quels qu'ils soient, babillards qui font du bruit, paresseux qui ne savent pas leur leçon ; en ménageant des récompenses de divers genres à ceux qui les méritent... Que sais -je? C'est à chacun de vous , messieurs , de compléter tout bas, à Faide de son expérience personnelle, cette énumération que je ne saurais prolonger davantage.
En résumé , messieurs et chers confrères , vous prendrez tout à fait au sérieux vos fonctions de catéchistes; vous vous inspirerez, pour les remplir et les bien remplir, de cet esprit de foi dont nous parlions au sujet du ministère de la prédication ; vous vous direz que Jésus , ami des enfants, compte sur vous pour les lui amener 111 17
quand d'autres les éloignent : Sinite parvulos venire ad me; vous vous armerez de courage et de généreuse persévérance , de manière à vaincre toutes les lassitudes instinctives , parfois même certains dégoûts: vous vous examinerez souvent sur la façon dont vous vous acquittez de cet humble et grand devoir.
Souvenez -vous de Gerson. le chancelier de Sorbonne. à qui rien ne parut meilleur, pour couronner sa brillante carrière , que de se faire le catéchiste populaire des enfants dans l'un des plus pauvres quartiers de la ville de Lyon.
A l'occasion des catéchismes préparatoires à la première communion, laissez-moi signaler à votre attention et à votre religieuse sympathie le concours que des personnes du monde vous offriraient pour l'instruction des enfants attardés, difficiles, revéches, à qui vos soins, forcément divisés entre tous, pourraient ne pas suffire. Presque dans chaque ville aujourd'hui, les paroisses populeuses comptent de ces catéchistes de bonne volonté. Des jeunes tilles chrétiennes, voire des mères de familles, désireuses de combattre pour leur part le bon combat, pénétrées de cette conviction que l'apostolat ne doit pas être le lot exclusif des privilégiés d'une vocation spéciale, mais la dette sacrée de quiconque a le bonheur de croire, s'imposent la mission intelligente autant que féconde d'enseigner la religion de Jésus- Christ et de l'Evangile aux plus déshérités des enfants du peuple. Elles les attirent une
fois, deux fois par semaine dans leur demeure. Elles leur consacrent leur temps. Elles leur apprennent la lettre du catéchisme et la leur expliquent, sans se rebuter des difficultés qu'il leur faut surmonter. Le plus souvent, elles obtiennent des résultats consolants. Ces pauvres êtres , flattés et touchés de la condescendance dont ils sont l'objet , font preuve de bonne volonté. Ils révèlent des aptitudes qu'il ne paraissait g-uère permis d'attendre. Ils seront en mesure de s'approcher convenablement de la sainte Table. Hélas ! il est bien probable qu'après la première communion, ressaisis pour la plupart par les influences fâcheuses de tout genre auxquelles ils ne sauraient se dérober, ils négligeront « le don de Dieu d , oublieront ce qu'ils ont appris, déserteront l'église, la prière et les sacrements. Mais la semence sainte tombée dans leur âme de douze ans, comme une sève cachée, pourra quelque jour reverdir et fleurir. Qui sait? Sur un champ de bataille, sur un lit d'hôpital, dans le délaissement d'une vieillesse isolée, ils se rappelleront soudain que tout jeunes ils ont cru en Dieu, cru en Jésus- Christ, qu'ils ont communié dans l'église de leur paroisse avec leurs petits camarades , et ne voudront pas mourir sans les secours de la religion. D'autres persévéreront et s'ouvriront dans la vie un chemin de fidélité et d'honneur.
Vous utiliserez donc , messieurs , le zèle de vos paroissiens, de vos paroissiennes, et leur coopé-
ration dans l'enseignement catéchistique. Au besoin, vous le provoquerez. Vous n'aurez qu'à vous en applaudir.
Après la première communion : Catéchismes de persévérance. Congrégations d'Enfants de Marie , Patronages. — Les résultats obtenus par l'enseignement du premier âge se maintiendront- ils? C'est là la question que vous vous posez douloureusement, mes chers confrères. Que faire pour en assurer, pour en favoriser tout au moins la persistance? Pendant les deux, trois ou quatre années qui suivent la première communion, le danger de déserter les habitudes prises n'est d'ordinaire pas très grand pour les jeunes filles. Elles demeurent assez volontiers fidèles à la pratique de la prière, à la fréquentation de l'église et des sacrements. Mais ensuite? Mais plus tard? Dans les villes on a la ressource des catéchismes de persévérance; à la campagne, ce sont les congrégations d'Enfants de Marie qui doivent presque suppléer à tout. Je voudrais dire quelque chose de chacune de ces deux œuvres.
Un catéchisme de persévérance bien établi, consciencieusement préparé, régulièrement fait, rendu intéressant par l'enseignement qui s'adonne et les moyens démulation à l'aide desquels
on en relève l'attrait, est d'une incontestable opportunité. La foi et la piété y trouvent leur compte , Tune aidant l'autre , et toutes deux posant et afrermissant dans les âmes les fondements d'une vie vraiment chrétienne.
Je me suis toujours permis de penser, je pense de plus en plus que le prêtre chargé de ces cours de doctrine ne doit pas craindre de les rendre aussi sérieux que possible. Les auditrices qui les suivent se sentiront honorées d'être traitées non plus en enfants , mais en grandes personnes qu'il s'agit d'armer pour la lutte où leur condition dans le monde les engage. Il me semble qu'il est bon pour elles, non seulement d'entendre et de saisir l'exposé très net du dogme, de manière qu'elles puissent redresser d'un mot, le cas échéant, les interprétations fantaisistes et souvent les ignorances grossières de l'entourage , mais encore d'être sommairement initiées aux objections les plus courantes du jour, dont on ne se sert que trop pour les humilier et les intimider. Aussi voudrais -je qu'on abordât devant elles des questions de ce genre :
Est -il exact de dire que la science suffit à tout, condamnée qu'elle est, de son propre aveu, à ne rien savoir ni des origines ni de la fin de la destinée humaine?
Exact de dire que la science et la foi sont en contradiction nécessaire l'une avec l'autre, quand il est avéré que la conciliation des deux a toujours existé pour une foule de grands esprits.
que des savants et des hommes supérieurs dans tous les domaines de la supériorité et du savoir, sous nos yeux, sont des croyants?
Exact de dire que le sentiment religieux, inné dans la conscience humaine , préexiste à toutes les diversités de foi confessionnelle; que cellesci sont insignifiantes, que celui-là seul importe et que chacun est libre de l'interpréter comme il lui plaît , même de n'en pas tenir compte du tout?
Exact de dire que le christianisme n'est qu'une forme comme une autre de l'instinct religieux de l'humanité, quand par simple voie de rapprochement et de comparaison on est obligé de conclure à sa transcendance?
Exact de dire qu'il n'y a pas de preuves décisives de la divinité de Jésus- Christ , quand sans parler des faits miraculeux de l'Evangile, aussi bien établis que les faits historiques quels qu'ils soient, Jésus -Christ tantôt directement, tantôt indirectement s'est déclaré Dieu ?
Exact de dire que l'Eglise ne se distingue en rien des institutions et des sociétés religieuses qui lui coexistent dans le monde, quand la permanence inviolable de sa doctrine , la sublimité de sa morale, la fécondité de ses œuvres, en dépit des torts de quelques-uns de ceux qui l'ont représentée ou la représentent, lui assignent, même aux yeux des adversaires, un rang unique?
Oui, ces questions et d'autres semblables me paraîtraient devoir être traitées dans les caté-
chismes de persévérance, les mêmes, en somme, qui sont traitées devant les jeunes gens et les hommes du monde. Elles le seraient d'une autre façon, avec d'autres développements, moins sur le ton d'une controverse laborieuse et approfondie qu'à l'aide de propositions nettement formulées, une vingtaine, une trentaine, qu'on finirait par rendre familières. Il faudrait que les jeunes lilles, à force de se les assimiler, devinssent capables de ne plus se déconcerter, de ne plus se troubler des audaces de langage qu'on se permet devant elles dans la famille et le cercle de société plus ou moins relevée où elles vivent. 11 faudrait qu'elles eussent, en toute occurrence, une réponse judicieuse qu'elles opposeraient sans jactance, mais sans embarras ni crainte, à ce qu'elles pourraient entendre dire d'agressif et de faux. Lorsqu'on serait persuadé autour d'elles que ce qu'elles croient, elles le croient à bon escient, pour y avoir réfléchi et non par une habitude toute faite depuis l'enfance; lorsqu'on serait par ailleurs témoin de la dignité de leur vie, de l'élévation accoutumée de leurs pensées et de leurs sentiments , de leur dévouement au bien , tout en gardant l'aisance et le charme communicatif de leur âge, on ne pourrait plus ne pas respecter une foi qui se réclame de la raison et qui s'épanouit en vertus.
A la campagne, dans les modestes paroisses rurales de quelques centaines d'âmes, les catéchismes de persévérance ainsi entendus ne sont
guère possibles et n'ont plus la même raison d'être. La jeune fille dont la première éducation n'a pas été développée, qui sait tout juste lire, écrire, compter, n'aura vraisemblablement pas l'occasion de soutenir ses croyances contre des attaques ouvertes. Si l'occasion se présente, elle est parfaitement en droit de dire, pour toute réponse, que ce qu'elle ne sait pas d'autres le savent, que sa qualité de membre de l'Eglise catholique la fait bénéficier de toutes les raisons de croire qu'ont eues depuis l'origine, qu'ont encore à ce jour tous ceux qui sont les représentants autorisés de la foi et ses défenseurs. On s'en prend à elle parce qu'elle n'est pas suffisamment instruite, parce qu'il lui est difficile de discuter. C'est là manquer de loyauté et de courage. Qu'on s'adresse donc à l'Eglise tout entière qui la couvre . elle humble fille des champs, de sa force et de sa majesté!
A la campagne, redisons -le, le préservatif le plus simple et le plus sûr de la croyance des jeunes filles, de la fidélité à leurs devoirs chrétiens, c'est la congrégation des Enfants de Marie. Approbanistes au sortir de la première communion, congréganistes plus tard, elles forment entre elles une famille. Dans les habitudes de piété . sanctification du dimanche , communion du mois ou communions plus fréquentes, assistance à la messe de temjDs à autre sur semaine , elles se soutiennent et s'encouragent mutuellement. Dans les peines qu'elles peuvent avoir,
deuils, maladies, difticulLés matérielles, préoccupations d'avenir, elles s'olîrent une précieuse assistance d'amitié et de bons conseils. Le respect humain n'a sur elles aucune prise. On les voit les jours de fêtes religieuses aux processions du saint Sacrement, de l'Ascension, de l'Assomption , groupées sous leur bannière blanche. On les voit à l'église, pour la fête de l'Adoration réparatrice et le jeudi saint, faire leur heure d'adoration pieuse. Bref, elles se sentent garanties et elles le sont. M. le curé, qui les dirige, qui préside leurs réunions mensuelles , leur inspire la fierté légitime de leur association et ne leur laisse pas ignorer qu'il compte sur elles comme sur une élite dont son ministère et la paroisse peuvent attendre le plus grand bien.
Voilà pour les jeunes filles. L'œuvre de préservation demande déjà de la vigilance, de l'initiative , des soins , du dévouement ; mais pour les adolescents et les jeunes gens combien n'en faudra-t-il pas plus encore , et pour aboutir souvent, presque toujours, à de moins satisfaisants résultats ?
Dans tout centre de population un peu considérable, petites villes, chefs -lieu d'arrondissement, cantons, à partir de quatorze ou quinze ans, les garçons, quand ils n'appartiennent pas à des familles tout à fait chrétiennes , échappent presque fatalement à l'influence ordinaire du prêtre et désapprennent le chemin de l'église, en même temps que la fidélité aux devoirs reli-
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gieux. Des associations laïques , — si elles n'étaient que laïques, il n'y aurait rien à dire, mais elles sont habituellement hostiles à la religion, — les attirent de tous côtés à la fois : sociétés de gymnastique, de cyclisme, de canotage, de tir, fanfares et concours, que sais- je? Il va de soi que ce sont les dimanches qu'on choisit pour les réunions et les déplacements d'un genre ou d'un autre, les jours de semaine n'étant pas libres. A la rigueur, le sociétaire pourrait concilier l'assistance à la messe avec les exigences de ses obligations d'emprunt; il n'y songe môme pas. Tout entier à la fête à laquelle il doit prendre part , il ne tient plus compte du reste. Ceci pour lui a tué cela. Et quand l'oubli et la désertion se sont prolongés quelque temps, il est bien à craindre que la vie entière ne s'engage dans une fausse voie. Les patronages ont été fondés pour réagir contre cet entraînement et ce danger, sans parler de tant d'autres, pour offrir aux jeunes gens un moyen agréable d'employer leur liberté du dimanche et de ne rien omettre de ce que leur conscience réclame et impose '.
1 II existe aussi des patronages de filles ayant ce même but de favoriser pour les ouvrières d'usines, les employées de magasins, les couturières, l'emploi récréatif et pieux du dimanche. Tantôt les religieuses de la localité leur ouvrent leur maison et partagent avec elles le temps de la journée laissé libre par les offices; elles le divisent en jeux qu'elles président, en exercices de chants, de lecture, d'écriture, d'orthographe , de calcul , qu'elles dirigent. Tantôt ce sont des personnes du monde qui , dans leur propre demeure ou
L'œuvre des patronages ne date pas d'hier. Dès le commencement de ce siècle, elle a été ébauchée sinon fondée tout à fait par le zèle d'un prêtre de Marseille, M. Fabbé Allemand. Un autre prêtre de Marseille, M. Fabbé Timon- David , héritier de l'esprit de foi et de dévouement de son prédécesseur, a écrit sous ce titre : Méthode de direction des œuvres de jeunesse, deux volumes où l'inspiration surnaturelle s'allie à l'expérience la plus consommée, et que les prêtres de paroisses doivent connaître.
Parallèlement à cette initiative prise par des membres du clergé sur un point de la France et qui de là se propageait partout, l'œuvre des Conférences de Saint- Vincent-de-Paul inaugurait avec M. le Prévost, d'abord le patronage de quelques orphelins recueillis dans les familles visitées, ensuite le patronage des apprentis annexé au premier; puis fondait la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, religieux sous
dans un local ménagé par leurs soins, se vouent à cette forme de charité intellig-ente, sous l'inspiration et la direction des prêtres de paroisses. Nous en connaissons qui, à la plus grande édification du public, s'acquittent admirablement de leur tâche, nous allions dire de leur mission, tant elles font de bien. Il faut les féliciter et les encourager. C'est là une des applications du principe de l'apostolat laïque, qui semble être mieux compris de jour en jour et qui réserve peut-être à l'avenir, s'il vient à prendre les proportions immenses dont il est susceptible , une expansion merveilleuse et une rare fécondité de vie chrétienne. (Voir, consulter et l'épandre l'excellente revue le Patronage des jeunes filles, organe mensuel des œuvres de persévérance, 4 francs par an. Commission des patronages, 7, rue Coctlogon, Paris.)
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des livrées laïques, qui se consacrèrent entièrement à l'évang-élisation de la jeunesse ouvrière.
Sans entrer dans un détail des origines qui nous mènerait trop loin, ce que je veux vous rappeler ou vous apprendre, messieurs et vénérés confrères, c'est le merveilleux développpement en France, depuis vingt-cinq ans, de l'ensemble des œuvres de jeunesse masculine, que nous désignons ici par le nom générique de patronages.
Disons d'abord qu'il y a les patronages urbains, chacun le sait, et ce que l'on sait moins, les patronages ruraux.
Voici des chiffres tirés de la Liste des patronages et œuvres de persévérance de garçons dressée, en octobre l89o, par le commission des Patronages et le bureau central de VUnion des œuvres. L'annuaire des œuvres de jeunesse de 1866, défalcation faite des associations exclusivement composées des élèves et anciens élèves des Frères , mentionnait cent cinquante patronages. L'annuaire de 1895, avec les mêmes défalcations faites, en indique mille cent A^ngt-huit. Le nombre a donc presque décuplé. Et encore ces statistiques, bien qu'officielles, ne sont-elles pas complètes, beaucoup d'œuvres ayant négligé de se faire inscrire. Il ne serait pas exagéré, paraît-il, d'évaluer à près de trois mille, le chiffre des patronages actuels dans les villes ^
* Nous empruntons ces indications, que nous rendons presque insignifiantes à force de les écourter, au livre récent de M. Max Turmann, intitulé : Au sortir de L'école. Nous lui
Dans les campagnes, le mouvement est loin d'être aussi accentué, mais il se dessine. M. Tabbé Le Conte, vicaire général honoraire de Ghâlonssur-Marne, a écrit un livre sur l'historique de ces tentatives dans le diocèse auquel il appartient et dans plusieurs autres diocèses. Il examine en détail toutes les questions et réfute toutes les objections que soulèvent ces œuvres rurales. Par son expérience personnelle et sa pratique de plus de vingt ans, il est en mesure de montrer que ces créations sont réalisables et fécondes K
Pour le seul diocèse de Ghâlons, M. Le Conte mentionnait en 1892 cinquante- cinq fondations de ce genre, une trentaine dans le diocèse de Nancy, cent quarante dans le diocèse de Cambrai, une cinquantaine dans le diocèse d'Arras.
Du Nord , l'œuvre s'est répandue dans les régions de l'Ouest et du Centre. Un bon nombre
empruntons de même la plupart des renseignements, des faits et des chiffres relatifs à ce que nous disons ici des œuvres de jeunesse. Nous ne saurions trop recommander à tous les arnis de la i*eligion et de la France cet ouvrage si plein, si documenté, animé d'un souffle chrétien si pénétrant. Il n'offre pas les mêmes conseils spirituels que le livre de M. Tabbé Timon-David, l'auteur n'ayant pas qualité pour tenir le langage d'un prêtre et d'un directeur de conscience; mais il ouvre sur la diversité des œuvres catholiques et leurs applications en face des œuvres post- scolaires laïques des vues plus étendues, et en ce sens on peut dire qu'il complète d'une manière très utile les deux volumes du pieux apôtre de Marseille.
1 Petit Manuel pour la fondation et la direction des patronages et des cercles ruraux , par M. l'abbé Le Conte, vicaire général de Châlons- sur -Marne, 1892.
de patronages ruraux existent aujourd'hui dans le Berrj, le Bourbonnais ,. le Poitou, la Saintonge, la Touraine. Le Midi n'est point resté étranger au mouvement général. Beaucoup de patronages ont pris naissance en ces dernières années dans les environs de Gahors, de Montpellier, de Garcassonne. de Pau, de Toulouse et de Bordeaux.
Il va sans dire que, bien loin d'être conçues sur un type unique, ces fondations soit rurales, soit surtout urbaines, comportent une très grande diversité d'organisation.
Les unes, comme celles des Frères de la Doctrine chrétienne, ont surtout pour but de compléter l'éducation morale et religieuse que les enfants ont reçue à l'école, et se recrutent presque exclusivement parmi les anciens élèves des maisons de l'Institut.
Les autres sont ouvertes aux élèves des écoles quelles qu'elles soient, y compris les écoles laïques.
Les unes ont une chapelle dans le local des réunions et un prêtre attitré qui remplit les fonctions d'aumônier. Les autres sont paroissiales. Les membres qui les composent assistent aux offices à l'église de paroisse. Le nombre de ces dernières se multiplie; je m'en félicite, pour ma part, la vie paroissiale, et tout ce qui contribue à la renforcer, étant à mes yeux de première importance.
Les unes ne réunissent que de tout jeunes
enfants pendant les deux ou trois années qui suivent la première communion; les autres admettent des apprentis plus avancés en âge , des employés de bureau ou de commerce à leurs débuts.
Les unes ne sont dirigées que par des Frères ou des ecclésiastiques; les autres sollicitent volontiers le concours de laïques, jeunes gens et hommes du monde, et cela est excellent.
Les unes gardent du matin jusqu'au soir leurs habitués et remplissent la journée par un programme où les récréations, les jeux, la lecture alternent avec les exercices de piété ; les autres laissent l'enfant passer une bonne partie de la journée dans sa famille ^
Mais, quelle que soit la variété des réglementations et des cadres , le but est le même : offrir à l'enfant, à l'adolescent , au jeune homme, une facilité de s'affermir dans ses principes de foi, dans ses habitudes religieuses, et l'aider à prendre devant le public et pour toute sa vie une attitude nettement chrétienne.
(( Toutes les formes d'œuvres sont bonnes, dit très bien l'abbé Timon-David, pourvu que par des moyens différents toutes arrivent au même but : la foi et les bonnes mœurs. On peut donc choisir la forme la plus convenable aux
1 Voir, dans Touvrag-e de M. Max Turmann, tout le livre VI : Questions et détails pratiques, où, soit pour les patronages urbains, soit pour les patronaa^es ruraux, sont fournies les plus précieuses indications.
besoins d'un pays , à ses usages , à l'aptitude et aux g-oùts du fondateur, peu importe, pourvu qu'on obtienne le résultat qu'on désire. »
(T Sans doute, dans le détail, dit de son côté un ami aussi intelligent que dévoué des patronages, l'œuvre de jeunesse variera à Tinfîni : c'est un merveilleux instrument qui s'appropriera au temps, au milieu social, aux tendances différentes de chaque région. L'œuvre ne sera pas identiquement en province ce qu'elle est à Paris; à Marseille, ce qu'elle est à Lille; à Angers, ce quelle est à Troyes. Mais partout le principe sera le même, la méthode sera invariable; partout elle tendra à réaliser cette formule : faire de nos enfants de bons ouvriers, de bons citoyens, de bons chrétiens ^ »
Quant à la caractéristique générale de l'aspect en quelque sorte extérieur des patronages, ce mot de M. Max Turmann, me paraît l'indiquer d'une manière très heureuse : « Au patronage . l'enfant doit trouver une partie de l'alfection qu'il rencontre dans sa famille , une partie de la discipline à laquelle il se soumet à l'école , une partie de la liberté dont il jouit dans la rue. »
Ah actu ad posse valet consecutio , messieurs et chers confrères. Les œuvres de jeunesse existent, elles se développent sous vos yeux; il y en a dans les villes, il y en a dans les campagnes. Donc, vous pouvez en établir vous aussi.
1 Conférence par M. Louis Fliche, av^ocat à la cour d'appel de Paris, sur la nécessité des œuvres de jeunesse.
Un parti pris d'abstention , dans un temps où pas une des forces capables de relever la foi et de préserver les âmes ne doit être laissée oisive et improductive, aurait de quoi troubler votre conscience. Une hésitation motivée par les difficultés de l'entreprise , l'absence ou l'insuffisance des éléments d'organisation , l'incertitude du succès, le désagrément et l'humiliation d'un échec, trahiraient une lamentable faiblesse de caractère. Il n'est pas nécessaire, loin de là, d'inaugurer une œuvre avec bruit et éclat, de montrer une installation brillante. Les débuts les plus modestes sont habituellement les meilleurs. Peu de mise en scène et beaucoup de constance, voilà une devise excellente pour tous les ouvriers du bien. M. l'abbé Allemand, raconte M. Tabbé Timon -David, commença avec quatre jeunes gens qu'il recevait dans son humble maison. Trente-six ans après sa mort, au lieu de quatre ils étaient quatre cents dans un spacieux immeuble , et plus de dix mille, d'année en année, s'y étaient succédé K
^ Sur toute cette question, en même temps que les ouvrages que nous avons indiqués de l'abbé Timon -David et de M. Max Turmann, nous ne saurions ti'op recommander aux directeurs dœuvres de jeunesse de la ville ou de la campagne, aux prêtres qui désireraient en fonder dans leur paroisse, d'entrer en relations avec la Commission des patronages, qui a son siège à Pains, 7, rue Coëtlogon, et avec M. Grifîaton, qui en est le président. Nous nous sommes adressé à lui pour un certain nombre d'indications et de renseignements dont nous avions besoin. Nous nous faisons un devoir de le remez'cier ici de sa bienveillance et de son
Les cercles catholiques. — Un mot seulement des cercles, qui sont, vous le savez, messieurs et vénérés confrères , la prolongation des patronages. Ils s'en distinguent sur plusieurs points.
empressement à nous rendre le service que nous lui demandions.
La Commission des patronages a pour but d"abord de centraliser les résultats des efforts qui se produisent de plus en plus en France, avec des nuances diverses, en faveur de la jeunesse ouvrière. Un bulletin mensuel : le Patronage , organe de la Commission des patronages, même adresse que ci -dessus, porte à la connaissance de tous ce qui se fait partout. Bulletin seul, 3 francs par an; bulletin avec supplément : jeux, pièces, chants, cours, conférences, projections, 4 francs.
Elle se propose ensuite d'attirer, par l'exemple de ses membres, les jeunes gens des classes studieuses vers les œuvres des patronages, de les former dès le collège et lorsqu'ils sont encore étudiants. La lecture du bulletin mensuel peut avoir, dans les maisons d'éducation chrétienne, sur les élèves des classes supérieures la meilleure influence. Elle les initie à la connaissance de la croisade entreprise pour protéger l'âme de l'enfant du peuple contre l'irréligion du jour. Elle éveille leur désir d'y prendi^e part. Elle les dispose à l'apostolat que, tout en restant dans le monde, ils doivent avoir à cœur de remplir. Elle les pénètre de la vérité de cette grande parole de Léon XIII, dans l'encyclique De conditione opifîcnm : Quiconque a reçu de la divine Bonté une plus ample abondance , soit des biens externes et du corps, soit des biens de l'âme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement, et tout ensemble, comme ministre de la Providence, au soulagement des autres. »
Ceux qui les fréquentent sont des jeunes gens faits, de jeunes hommes non encore établis, mais sur le point de s'établir ; quelquefois même des pères de famille y sont admis. Les réunions, au lieu d'être seulement hebdomadaires, sont quotidiennes , ou du moins les salles sont ouvertes tous les jours jusqu'à une heure assez avancée de la soirée. On y trouve des jeux, des livres, des journaux, des fournitures de papeterie pour la correspondance. On y fait de la musique , de la musique vocale surtout , pour rehausser, à certains jours de fêtes, les offices de l'Eglise. On s'y exerce à des représentations scéniques qui se donnent en public de temps à autre, et qui presque toujours obtiennent le plus grand succès.
Les cercles , eux aussi , sont indépendants ou paroissiaux. L'expérience a prouvé qu'ils gagnaient beaucoup à être paroissiaux. Ils fournissent de cette façon pour la messe du dimanche un contingent précieux d'assistance qui édifie les fidèles et les encourage. C'est là un avantage qu'il ne faut pas négliger de mettre en première ligne partout où il est possible de le réaliser. Le noble comte de Mun, qui, au lendemain des horreurs de la Commune, poussé par la plus évangélique compassion envers les hommes du peuple victimes de la propagande irréligieuse, s'est fait en France l'apôtre écouté, admiré et applaudi des cercles catholiques, avait peut-être conçu sa belle œuvre sur un plan trop uniforme
et des tendances trop séparatistes. Je l'ai entendu lui-même , dans un magistral discours , reconnaître, avec cette simplicité humble et touchante dont les vrais amis du bien donnent l'exemple, que l'idée primitive, que les premiers cadres et la première organisation pouvaient et devaient être modifiés. Une de ces modifications, — il ne le disait pas , mais il était permis de le deviner, - — visait la réunion et le raccord du cercle à la paroisse, et c'est aujourd'hui la combinaison qui semble prévaloir.
OEiivres militaires. — Dans la mesure où les règlements le leur permettent, où ils disposent de leur liberté et de leurs loisirs . les soldats d'une ville, d'une garnison, peuvent bénéficier, quand ils n'ont pas le leur propre, des cercles catholiques. La présence sous les drapeaux de tous les Français, y compris ceux qui se destinent aux carrières libérales, donne à l'œuvre un indéniable surcroît d'opportunité. Pour combien de jeunes gens éloignés de leurs familles pendant une ou trois années, n'est-ce pas un très réel avantage de pouvoir trouver chaque jour la facilité de passer en compagnie sûre quelques moments utiles et agréables? MM. les curés
OU vicaires, amis ou directeurs des cercles, se feront un plaisir et un devoir de les y attirer le plus possible. Mais leur vigilance et leur bienveillance est surtout de mise, c'est à peine s'il est besoin de le dire, avec les séminaristes soldats.
Quand ceux-ci font leur service militaire au chef-lieu du département ou dans la ville quelle qu'elle soit où se trouve le grand séminaire, la question se simplifie. Elle est toute résolue par avance. Les séminaristes ont de droit, au séminaire même, l'hospitalité qui leur est nécessaire. Le supérieur et les directeurs les accueillent à bras ouverts. Ils ont leur place au réfectoire; ils l'ont à la chapelle. Une salle leur est assignée où ils peuvent lire, écrire, étudier, causer entre eux. Souvent un des professeurs de la maison se dévoue à leur faire un cours, dont ils profitent d'autant plus volontiers qu'ils sont plus privés des choses de l'intelligence et de l'âme. Rien ne les préserve et ne les soutient mieux que de se réchauffer ainsi au foyer de leur éducation cléricale.
Ailleurs , c'est aux prêtres de paroisse qu'il appartient de leur servir de protecteurs. Presque partout, M. le curé met à leur disposition, au presbytère même, une chambre plus commode pour eux que le cercle. Il les invite de temps à autre à sa table. Il les traite en amis, en frères, en fds deux fois dignes de son respect et de son dévouement affectueux , parce qu'ils seront
prêtres un jour, et parce qu'ils subissent dans leur marche vers le sacerdoce une épreuve délicate. Il les fortifie contre cette épreuve. Il les encourage à se montrer irréprochables envers leurs chefs , à prendre vaillamment et gaiement leur parti des ennuis de la caserne et des fatigues du métier, à se concilier les sympathies de leurs camarades quand ils sont convenables, à ne pas se laisser intimider quand ils ne le sont pas. La tradition se forme et se fonde pour eux d'entrer au régiment sans peur et d'en sortir sans reproches.
Sur ce point non plus la loi n'est certes point intangible. Quelque populaire qu'on ait su la rendre dans un pays où la passion de l'égalité prime de beaucoup le besoin de la liberté, il n'est pas impossible qu'on finisse par comprendre qu'un contingent annuel de douze ou quinze cents hommes au plus n'a rien à voir avec la régularité de^ cadres de l'armée; que, par ailleurs, les catholiques, qui composent encore la grande majorité de la nation, ont droit à ce que les futurs ministres de la religion ne soient pas gênés dans leur préparation aux saints ordres; que l'équivalence enfin des services rendus est un principe rationnel dont il est raisonnable de tenir compte. En attendant ce retour du bon sens et du bon droit, que nos chers séminaristes soldats, soutenus par l'amour de leur vocation, aidés de l'assistance matérielle et morale de leurs aines les prêtres de paroisses.
rendent à César ce que César demande, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Bibliothèques paroissiales, apostolat de la presse. — De tout temps une bibliothèque paroissiale a rendu de grands services. On peut alïirmer qu'elle en peut rendre aujourd'hui plus que jamais. La diffusion des mauvais livres, jointe au goût plus développé de la lecture, en donne trop aisément le motif.
Les ouvrages dont une bibliothèque ouverte au public populaire se compose, habituellement se partagent entre ces trois ou quatre catégories : biographies , géographie et voyages , sciences et découvertes scientifiques mises à la portée de tous, enfin œuvres d'imagination. Je ne parle pas des livres de religion , d'instruction chrétienne et de piété, qui ont de droit leur place d'honneur.
Ce sont les œuvres d'imagination, les histoires attrayantes et émouvantes, qu'on demande de préférence. Faut -il s'en étonner? Faut -il s'en inquiéter et s'en attrister outre mesure? Je ne voudrais certes pécher par aucune indulgence déplacée et fâcheuse; mais j'avoue que je ne trouve la chose ni bien surprenante ni de mau-
vais augure. Une jeune fille, ouvrière d'atelier de couture ou d'usine, employée de magasin ou de comptoir, en rentrant chez elle, le soir, dispose de quelques instants de liberté et de loisir. Au lieu de quelques instants sur semaine, elle aura le dimanche, quand la saison ou le temps ne se prêtent pas à un peu de promenade . une heure , deux heures , après les devoirs religieux remplis. N'est-il pas facile de comprendre que, soit pendant la semaine, soit même le dimanche, cette lectrice, qui a besoin de repos, trouve plus de charmes à une lecture attachante où nulle attention laborieuse ne la gêne . qu'à celles qui de près ou de loin sentent l'étude et l'imposent? On dit qu'elle risque, à ce compte, de se déshabituer des réalités humbles et austères de sa vie au profit des chimères folles; on dit que lorsqu'elle se sera accoutumée aux œuvres honnêtes, elle luttera difficilement contre la tentation et l'entraînement d'en lire de suspectes. Je ne nie point ces inconvénients, mais j'estime que . soit son propre bon sens . soit les avis que je suppose bien accueillis et sincèrement écoutés de son directeur, suffiront à les combattre.
Vaudrait -il mieux que n'ayant pas de goût, et cela par les motifs que nous venons d'indiquer, aux livres sérieux . elle s'abstînt de toute lecture? Si elle pouvait faire de la musique, ou peindre, elle trouverait dans cette distraction de bon ton le délassement qui lui est nécessaire. Elle n'a pas cette ressource, la chère enfant du
peuple. Qu'il lui soit donc permis d'user de celle que , sous des c^aranties d'ailleurs consciencieuses, la bibliothèque lui présente. Peu à peu, elle éprouvera d'elle-même des besoins d'âme plus relevés. Les ouvrages où la pensée et l'esprit ont plus de part que la sensibilité et l'imagination lui plairont davantage. On a de fréquents exemples de la culture intellectuelle où parviennent certaines personnes de condition modeste, rien qu'à l'aide des lectures nourrissantes qu'elles ont fini par adopter spontanément et par mettre au-dessus des lectures de moindre valeur qu'elles avaient tout d'abord préférées.
Composer une bibliothèque n'est point chose facile. Les exigences du public des lecteurs ou des lectrices varient beaucoup, suivant qu'on est dans une campagne ou dans une ville, au milieu des ouvriers ou des ouvrières d'une industrie, ou bien au milieu d'une population de gens qui travaillent à domicile, s'occupent d'un petit négoce, ont les allures et les goûts d'une petite bourgeoisie. Le directeur doit chercher à se rendre compte de ce qui peut le mieux convenir à sa clientèle. On est cependant autorisé à. admettre que les quatre catégories d'ouvrages indiquées plus haut, en les dosant de façons différentes selon les besoins locaux, sont le fonds nécessaire des bibliothèques paroissiales.
Il va de soi, messieurs et vénérés confrères, que je ne puis pas même essayer ici, eussé-je la compétence qui me manque, de vous fournir
une nomenclature des livres les plus dignes de votre choix. Je me bornerai à exprimer un vœu, c'est que les livres choisis pour être mis en circulation aient chacun, en son genre, une réelle valeur; de telle sorte que, s'ils viennent à tomber sous les yeux de gens ennemis de la lecture en principe, ou prévenus contre les ouvrages qu'on trouve dans les bibliothèques catholiques, ils fassent violence au préjugé et imposent, à tout le moins, l'estime et l'attention respectueuse.
Permettez-moi de vous signaler, comme source d'indications, un catalogue de livres et de courtes mais très judicieuses critiques sur chacun de ces livres, publié par un vénérable chanoine titulaire de la primatiale de Lyon, longtemps curé d'une des paroisses les plus importantes du diocèse, M. l'abbé Signerin.
Tandis qu'il était curé, condamné par son état de santé à de longues insomnies, M. Signerin entreprit de consacrer une part de ses veilles à lire beaucoup d'ouvrages susceptibles de renouveler sa bibliothèque paroissiale et de l'accroître. Il consignait en quelques lignes son jugement sur ses lectures. L'habitude prise de ce genre de travail, il y persévéra vingt-huit ans. Il s'en fit une spécialité, pressentant, et à bon droit, que la patience qu'il y dépensait pourrait plus tard rendre service aux prêtres de paroisses et aux âmes. Ce sont ces comptes rendus, analyses, critiques de plus de deux mille volumes, qui
sont édités aujourd'hui et que vous trouverez avantage à consultera
A cette question des bibliothèques paroissiales se rattache étroitement la question du journal. La propagande irréligieuse et immorale par les feuilles à cinq centimes a pris de telles proportions, elle exerce de tels ravages, que c'est incontestablement pour tous un devoir de premier ordre de la combattre.
Deux moyens s'offrent à nous , messieurs et chers confrères. Le premier consisterait à nous familiariser avec l'habitude d'écrire. Que de prêtres, sous le contrôle et la direction de l'autorité diocésaine, seraient capables de rédiger pour les publications locales de bons et excellents articles destinés au peuple, capables de composer de petits tracts, de petites brochures; et quel merveilleux emploi pour eux des longues heures inoccupées dont ils souffrent et se plaignent dans la solitude de leurs presbytères! Je ne sais quelle fausse réserve, quelle prétendue humilité a parmi nous accrédité l'abstention d'écrire, l'a presque érigée en vertu. On dirait que, pour un prêtre, tenir la plume soit une sorte de prétention déplacée et dangereuse. Je crains bien que cette sévérité d'opinion sur la participation du clergé à la presse, laquelle, en
1 Répertoire bibliographique à l'usage des bibliothèques paroissiales, comprenant plus de deux mille ouvrages examinés sous le rapport du style, de l'intérêt et de la diversité des lecteurs. 1865-1893, chez Vitte, éditeur, place Bellecour, Lyon.
somme, n'est qu'une manière de combattre le bon combat, ne cache une lamentable étroitesse d'esprit, peut-être même, plus souvent encore, l'opposition dissimulée de certains amourspropres qui, se sentant incapables de ce genre de prosélytisme et d'apostolat, voudraient le discréditer pour n'en recevoir aucun ombrage.
Le second moyen de lutter en faveur des idées saines, cest de nous employer à la diffusion des bons journaux. Vous n'attendez pas de moi, messieurs, que je me permette des recommandations et des classifications. Je risquerais, en louant ouvertement tels ou tels organes de publicité catholique, de paraître moins apprécier tels ou tels autres. Ce rôle ne me convient à aucun titre; je le décline. C'est à chacun de vous de juger en conscience ce qui peut être l'instrument le meilleur de propagande ; de choisir le journal qui, dans la paroisse où vous vivez, au milieu du public où vous vivez, a le plus de chances d'être bien accueilli et de se répandre. L'important est de vous intéresser à cette forme de zèle, d'obtenir autour de vous qu'on s'y intéresse, et. n'eussiez-vous à enregistrer que d'humbles résultats, de persévérera
1 Voir tout le sixième chapitre de la troisième partie du récent volume de M. labbé Gillot, supérieur des chapelains de Paray-le-Monial, qui a pour titre : l'Apostolat. Esprit ouvert à toutes les préoccupations du jour, M. Gillot ne craint pas d'introduire dans un livre sur l'Oraison la question et le souci de la presse. {Oraison. Sujets développés, 4« série. Charles Amat, Paris.)
Œuvres plus spéciales et plus récentes. — Chacune des œuvres dont nous nous sommes jusque-là entretenus, bien que pouvant et devant emprunter aux circonstances difficiles où nous sommes un élément de rénovation et des applications plus variées que de coutume, cependant reste usitée , connue et en quelque sorte familière. Il en est d'autres au contraire qui semblent naître des besoins du moment, qui présentent à ce titre un caractère d'entière nouveauté dont la timidité d'un bon nombre de catholiques et de prêtres sefïraie, et sur lesquelles vous me permettrez , messieurs et chers confrères , d'appeler votre attention. Je me tiendrai, soyez-en certains par avance, dans les limites de la circonspection la plus rigoureuse. J'instruis devant vous une enquête plutôt que je ne m'érige en conseiller.
De quoi s'agit-il pour le clergé, pour chaque curé dans sa paroisse? de faire de la politique ? Non. Les directions pontificales, sur ce point, nous tracent notre devoir. Il doit être entendu que , politiquement parlant , nous adhérons en France à la Constitution que la nation s'est choisie, comme les catholiques et le clergé d'Aile-
magne ou de Belgique ont adhéré en toute sincérité à celle de leur pays... ce qui ne veut pas dire et n'a jamais voulu dire, sous la plume ni sur les lèvres de Léon XIII, qu'il nous faille accepter les hommes de gouvernement et souscrire aux lois hostiles à la religion. Nous nabdiquons aucun de nos droits d'appréciation , nous nous réservons d'élever nos protestations telles que notre conscience nous les dicte , et c'est précisément pour mériter d'être pris au sérieux dans nos revendications légitimes que nous commençons par nous déclarer loyalement fidèles à la Constitution en soi.
S'agit -il, lorsque viennent les élections, de prendre parti pour un candidat ou pour un autre? Non encore. Jamais d'abord, dans l'exercice de notre ministère et du haut de la chaire , nous ne nous permettrons ce genre d'intervention. Nous recommanderons aux électeurs de voter ; nous leur rappellerons qu'ils sont tenus , en votant , de se préoccuper des intérêts moraux et religieux de la société ; nous nous garderons soigneusement de dépasser cette mesure. Dans nos relations privées nous pourrons nous montrer plus explicites; encore sera -t- il opportun de ne pas nous ériger en meneurs, pour éviter toute apparence de partialité et de passion dont souffrirait inévitablement la dignité de notre caractère pastoral.
Ce dont il s'agit, le voici : montrer que nous nous intéressons autant que personne au bien
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public dans la paroisse, l'aire preuve de sollicitude éclairée, de dévouement elFectif, même sur le terrain des choses d'ordre temporel ; agir sur les populations, non seulement par notre ministère officiel à l'église et dans les questions religieuses proprement dites, mais en nous immisçant avec bonté, avec cordialité et intelligence à toute leur vie.
On n'a que trop cherché et trop réussi à nous isoler du peuple. On l'a persuadé que notre rôle exclusif était de baptiser, de prêcher, d'administrer les sacrements. Qu'est -il arrivé? C'est que la foi à cette part incontestablement la plus relevée de notre vocation et de nos fonctions s'étant singulièrement amoindrie, ayant presque disparu, nous n'avons plus rien gardé d'acceptable aux yeux des foules. Nous sommes devenus des êtres énigmatiques , obstinés à rendre un genre de services dont on ne se soucie plus , incapables de rendre ceux qu'on apprécie et dont on a besoin. C'est ce préjugé désolant qu'il faudrait combattre. C'est le retour à la croyance et aux pratiques chrétiennes délaissées qu'il faudrait ménager en prouvant que, si nous les plaçons au premier rang de nos préoccupations, si nous en faisons le premier objet de notre zèle et de notre prosélytisme comme c'est notre devoir, nous ne refusons point pour cela de nous dépenser à tout ce qui peut être l'avantage humain, terrestre, immédiatement visible et tangible de ceux à qui nous sommes envoyés.
Sortons de la théorie , venons à des indications pratiques. Voici quelques œuvres qui, à l'étranger et en France, se sont récemment établies et ont fait leurs preuves. Vous les connaissez, messieurs et vénérés confrères, au moins par ouïdire. Si je vous en parle, ce n'est point pour vous apprendre qu'elles existent, mais pour vous suggérer de leur donner toute votre attention et de voir si vous ne pourriez pas , à votre tour, les acclimater dans vos paroisses.
1° Les conférences. — M. le curé, intelligent, actif, courageusement désireux du bien, au milieu dune population dont les hommes ne fréquentent pas l'église, organise en dehors du service religieux, dans un local d'emprunt, des réunions privées, des conférences où les questions les plus intéressantes sont traitées familièrement. Tantôt il les fait lui-même, après avoir mis à les préparer d'autant plus de soin qu'elles doivent être plus simples et plus précises. Tantôt il invite à les faire des laïques de bonne volonté, très compétents sur chacune des matières dont ils abordent l'exposé et l'étude et suffisamment exercés à la parole. Un médecin, par exemple, parle de l'abus de la boisson, de l'alcoolisme et de ses ravages. Un agriculteur parle de l'exploitation du sol et du rendement, des meilleurs procédés d'engrais et de culture. Un avocat , un notaire, un avoué parlent du droit, de la légalité, de la propriété, des affaires les plus courantes. Un savant parle des admirables découvertes de
la science, des plus récentes en particulier, de leurs applications à la vie privée ou l'industrie. Un érudit parle de notre histoire nationale et en popularise les plus grands souvenirs. Un juriste combat les utopies du socialisme radical, du collectivisme ; commente , à la façon de Leroj^- Beaulieu, toutes proportions gardées bien entendu dans le genre et l'ampleur du commentaire, l'encyclique de Léon XIII de Conditione opificum.
Ces ouvriers de l'enseignement populaire seraient-ils introuvables? Non. L'Etat, le ministère de l'instruction publique, M. Buisson, grand maître de l'éducation normale laïque, en trouvent bien autant qu'ils veulent. Le chiffre des conférences extrascolaires en France, presque dans toutes les communes, grandit d'année en année. Ces conférences deviennent un des moyens de propagande les plus actifs au service de la libre pensée et de la négation. Pourquoi des croyants, des catholiques, stimulés par l'urgence d'opposer un contrepoids à ces tentatives, n'entreprendraient-ils pas, sur l'invitation pressante et touchante des prêtres de paroisses, une croisade de parole instructive et saine? Pourquoi une élite de jeunes gens ne se laisserait- elle pas séduire à cet apostolat d'un nouveau genre dans les campagnes? Quid statis tota die otiosi ?
Si vous n'en faites rien, donnez-moi vos ving-t ans.
2° Les secrétariats du peuple. — AI. le curé m 19
établit dans sa paroisse , en y associant comme tout à l'heure des catholiques de bonne volonté, ce qu'on a appelé les secrétariats du peuple. Deux fois, trois fois par semaine, des hommes d'affaires ont le dévouement de se tenir à la disposition de ceux qui ont besoin de leur expérience et de leurs conseils. Ils donnent des consultations gratuites. Ils rendent ainsi des services de premier ordre. Ils suggèrent des précautions à prendre. Ils préviennent des procès. Ils ménagent des arrangements. Au secrétariat du peuple, il se passe de plus modestes choses. On fournit des renseignements sur la manière de présenter des réclamations motivées , de libeller une requête , de solliciter un secours ; sur les relations honnêtes que le fils de la maison ou la fille placés dans une ville éloignée peuvent se créer, sur les moyens de se procurer les pièces nécessaires pour un mariage ou pour un recouvrement. On devient le confident des humbles gens. On pousse la complaisance jusqu'à rédiger leurs lettres. Tout cela se fait simplement, cordialement. Le don de soi d'un côté, la satisfaction ressentie de l'autre, contribuent plus que les meilleurs discours aux rapprochements désirables. 3° Les caisses rurales. — M. le curé organise, ou plutôt, sans s'y ingérer personnellement, favorise l'organisation de petites sociétés de crédit, de petites banques rurales, au profit des tenanciers peu aisés, des ouvriers récemment établis et qui n'ont pas d'avances. Les banques
populaires en Allemagne et en Italie fonctionnent très bien et donnent les plus heureux résultats. On se l'explique aisément. Un propriétaire de quelques lopins de champs ou de vignes a besoin, pour exploiter son pauvre domaine, d'une somme de deux ou trois cents francs. Il lui faut acheter une charrue , un char, une vache , des plants greffés. Faute de ce pécule qu'il n'ose pas demander à ses voisins plus riches et que peutêtre on lui refuserait, il est privé de telles et telles améliorations qui eussent doublé sa récolte. Ou bien il emprunte à quelque usurier, qui lui fait payer presque l'équivalent de son prêt. Un ouvrier se met en ménage. Il achète le mobilier le plus indispensable : un lit, une table, une armoire , quelques chaises. Il n'a pas de quoi le payer. Il le prend à crédit quand le marchand y consent. Il ne vient pas à bout de s'acquitter à l'échéance marquée. Il s'attire des ennuis, des poursuites, tombe dans le découragement. Supposez qu'il existe une banque populaire; ses fonds et son capital fussent-ils très peu considérables, il sera possible au petit propriétaire besoigneux de se procurer ce qui lui est nécessaire, sans que personne sache qu'il emprunte ; possible à l'ouvrier de payer comptant son fournisseur.
Ils se libéreront l'un et l'autre parce qu'ils sont honnêtes, — ceci va de soi, et la caisse ne sera mise qu'à bon escient à leur service; — ils se libéreront par de minces acomptes de dix
francs, de vingt francs chaque mois. Il ne leur sera demandé qu'un très léger intérêt.
Ces banques populaires, ces sociétés de crédit, ces caisses rurales . — sous des noms différents , c'est une seule et même chose , — se constituent tantôt à l'aide de souscriptions de personnes riches à qui un intérêt minime est servi quand elles ne font pas l'abandon gracieux de tout revenu ; tantôt, et c'est bien le meilleur, par des mises de fonds des gens du peuple eux-mêmes, qui placent là leurs économies comme ils les placeraient à la Caisse d'épargne. Ils retirent un intérêt aisément supérieur à celui que donne l'Etat^
4° Les sociétés coopératives. — Dans les centres de population un peu nombreuse, partout où quelque industrie, quelque usine rassemble un certain personnel d'ouvriers, M. le curé encourage la création de petites sociétés coopératives de consommation. Les ouvriers composent entre eux une mise de fonds modeste. Ils se réunissent trente ou quarante pour la composer, en versant chacun cinquante francs, je suppose. L'intérêt à quatre pour cent leur est garanti. Deux ou trois délégués, après s'être entendus avec des fournisseurs consciencieux , achètent à meilleur compte les denrées premières et de provenance plus sûre : le vin d'abord, l'huile, l'épicerie, les pâtes alimentaires, le café, le riz, le bois, et
^ Voir Touvrao-e intitulé : Manuel pratique à l'usage des fondation et administration des caisses rurales, par Louis Durand. Maison de la bonne Presse, Paris.
les vendent avec le bénéfice le plus léger possible, le bénéfice nécessaire à servir les intérêts du capital engagé. Le capital peu à peu se développe, et les résultats favorables aussi.
Là toutefois, plus encore que lorsqu'il s'agit de sociétés de crédit et de caisses rurales, M. le curé doit chercher à s'effacer; car « la coopérative î), comme on dit entre travailleurs, ne va pas sans quelques inconvénients. Le cabaretier, l'aubergiste, le cafetier, l'épicier, le marchand de bois, les vendeurs et fournisseurs de profession se plaignent. Ils se disent frustrés de tout ce que la société de consommation se procure et procure. S'il était avéré que M. le curé est l'instigateur de la société, ils n'auraient pas assez de malédictions à proférer contre lui et contre la religion qu'il représente. Il convient donc que ce soit un laïque qui s'occupe de la chose, la suggère, l'organise et la dirige.
Il faut finir, messieurs , nos longues causeries sur les œuvres. J'en ai la pleine conscience , nous sommes loin d'avoir dit de chacune de celles dont nous avons parlé tout ce qu'il eût fallu en dire. Et combien n'en ai-je pas intentionnellement passé sous silence! Ainsi, je me suis abstenu d'appeler votre attention sur l'œuvre de la Propagation de la Foi, l'œuvre de la Sain te -Enfance, l'œuvre de Saint-Françoisde-Sales , l'œuvre des conférences de Saint -Vincent-de -Paul, me persuadant, et à juste titre, que tous vous les connaissiez et vous vous y
intéressiez, que tous vous eussiez trouvé superflu, sinon déplacé, que le prédicateur crût devoir les recommander à votre zèle.
Devant cette variété de choses bonnes, excellentes, pressantes, sing-ulièrement opportunes, direz-vous encore que le rôle du prêtre étant ce qu'il est à cette heure, combattu et effacé par l'hostilité des uns, l'inertie et l'indifférence des autres , il n'y a rien à faire ?
Ce langag-e serait inadmissible. Aussi bien le vrai danger n'est-il pas là. Le danger pour le prêtre de ce temps serait plutôt de se trop livrer à l'activité dévorante, sans la régler et contenir suffisamment par la vie intérieure. Le danger serait encore de vouloir embrasser et mener de front trop d'œuvres, de manquer de discernement dans le choix des unes ou des autres suivant les exigences locales, d'oublier la recommandation de saint Paul, qui n'autorise en rien la nonchalance et l'abdication, sapere ad sohrletaterriy de penser que les œuvres, d'elles-mêmes et d'elles seules, sont une espèce de procédé empirique et infaillible pour le triomphe de la vérité et du bien.
Dans le livre intitulé : Lettres d'un curé de canton, le doyen récemment nommé et installé de Saint- Maximin s'entend dire par une de ses principales paroissiennes à qui il fait sa première visite :
(£ Vous, du moins, vous savez comment vous y prendre; vous connaissez la méthode qui réussit.
— Moi, madame? reprend-il; mais je vous assure que je ne sais rien que ne sachent tous mes confrères. Je n'ai aucune méthode qui me soit particulière.
— Cependant, monsieur le curé, c'est grâce à votre méthode que vous avez réussi?
— Madame , je vous assure que je ne me suis servi à Saint- Julien d'aucun procédé particulier. Je ne possède point de recette pour convertir les populations. Je ne crois pas qu'il j en ait. La seule chose que je sache faire, avec la grâce de Dieu , c'est d'aimer de tout mon cœur tous mes paroissiens et tâcher de leur rendre service le plus que je peux.
— Mais, monsieur le curé, vous avez bien un plan de conduite , un système d'œuvres que vous êtes dans l'intention de réaliser et dont vous attendez de bons fruits?
— Non, madame, je ne sais pas du tout ce que je ferai. Gomment pourrais -je le savoir, quand je ne connais encore ni la paroisse ni ses besoins ?
« Quand le médecin va chez un malade, il ne sait qu'après l'avoir vu le remède qu'il lui appliquera. Suivant les maladies il varie les remèdes, et suivant les malades il change les doses. Souvent même, pour de nouvelles maladies, il invente de nouveaux remèdes.
« Il en est ainsi des œuvres. 11 y en a un certain nombre qui ont fait leurs preuves et qui sont d'un emploi très général, par exemple les
œuvres de miséricorde et de charité. Mais il en est qui s'adaptent à tel milieu et qui ne s'adapteraient pas aussi bien à tel autre.
— Monsieur le curé, je ne comprends pas très bien. On disait que vous aviez une méthode particulière. M. l'abbé, et Monseigneur même, me l'assuraient. Il paraît qu'ils se sont trompés, à moins que vous ne vouliez la garder pour vous tout seul.
— Madame, je n'ai pas la méthode que vous croyez... Si je l'avais, je m'empresserais de la publier ; mes confrères appliqueraient la formule, et le monde serait converti avec autant de facilité qu'un coffre -fort est ouvert quand on en a la clef. Malheureusement, l'entreprise offre de plus grandes difficultés. Je ne puis vous promettre que de travailler. Mais, cela, je vous assure que je le ferai de toutes mes forces ^ »
Messieurs, le curé de Saint -Maximin parle d'or : <r Travailler avec discernement et de toutes ses forces, » voilà la meilleure des devises. Ne ressemble -t-elle pas à celle que saint Paul propose à son disciple : Ta autem vigila, in omnibus labora, opus fac evangelistse ?
1 Lettres d'un curé de canton, par Yves Le Querdec. Ce volume est la suite d'un premier, intitulé : Lettres d'un curé de campagne, couronné par l'Académie française. Malg;ré le pseudonyme dont il s'enveloppe, personne n'ignore que l'auteur est un des philosophes les plus distingués de ce temps.
l'église : TENUE GÉNÉRALE, LES CHOSES DU CULTE,
LE PRÊTRE A l'aUTEL
LE PRESBYTÈRE '. LE PRÊTRE CHEZ LUI, LA RÉSIDENCE, l'école PRESBYTÉRALE