LA TEMPERANCE
Messieurs et vénérés confrères,
Je commencerai par vous parler de la tempérance stricto sensu; je vous parlerai ensuite de la tempérance lato sensu. Cette distinction que font quelques auteurs, et qui me paraît être motivée et rationnelle, nous fournira l'occasion de porter ensemble notre attention sur plus de choses.
Utrum temperantia sit v'irtus? demande saint Thomas. Il répond : Quum temperantia hominem ad quamdam moderationem et temperiem rationi congruentem inclinet, sequitur inde eam esse virtutein^... Utrum sit specialis virtus? Temperantia ut moderatur appetitus in his quan maximœ hominem alliciunt ad ea quee contra rationem sunt, est specialis virtus^. Et enfin: Temperantia est magis circa delectationes gustus, quam circa delectationes aliorum sensuum^.
* 2» 2« , quaestio cxli, art. i. — ^ 2» 2« , id., art. ii. — 3 2» 2=«, id., art. v.
C'est la tempérance ainsi entendue, au sens le plus accoutumé . le plus obvie . circa delectationes ffustus, que j'appelle la tempérance stricto sensu.
De la tempérance , messieurs , dans les habitudes de votre vie privée, de votre vie de tous les jours. Quelques-uns d'entre vous, le plus grand nombre d'entre vous , sont tentés sans doute de sourire de cette recommandation. Le moyen, me disent-ils, de manquer de tempérance lorsque, avec notre pauvre traitement que ne relève aucun casuel, nous avons tout juste le nécessaire? Que nos frères des villes ou des cantons prennent pour eux ce salutaire avis, nous, desservants des campagnes , nous y échappons de droit. Expliquons -nous. Je sais bien que vous ne pouvez pas, la plupart du temps, vous accorder un ordinaire recherché qui sente le confortable et le luxe; mais vous pouvez, cela se voit, et précisément parce que le menu quotidien est
modeste, vous octroyer comment vais -je
m'exprimer ? certains dédommagements. Ilya le vin, il y a les liqueurs ; un peu de rhum, un peu de fine Champagne , un peu de blanche : la blanche est en faveur dans certains presbytères. La dose, modérée tout d'abord, peu à peu s'ac
centue. Nous ne nous la permettions au début qu'à la suite de notre repas de midi ; au bout d'un certain temps, nous ne la trouvons pas plus déplacée le soir qu'au milieu du jour. Et de là à y revenir dans les intervalles du déjeuner au dîner, du dîner au souper, il n'y a pas loin. Et, sans nous en apercevoir, nous glissons vers un commencement d'abus, puis vers l'abus caractérisé. Ce qui n'était primitivement qu'une satisfaction inoffensive, delectatio yustus, devient un besoin impérieux. Les physiologistes l'ont remarqué et l'enseignent. Il n'y a pas de pire exigence que les exigences de surérogation et artificielles. Principiis obsta, vous me dispenserez d'insister.
La tempérance vous est imposée par la modicité de vos ressources, et vous la pratiquez,... je le veux bien encore. Mais l'importance que vous semblez donner à cette question, au fond vulgaire et humiliante, de votre nourriture î Mais les regrets que vous exprimez parfois de votre simplicité forcée ! Mais les reproches que vous adressez à votre a cordon bleu », quand elle s'est négligée un peu ! Mais le temps que vous passez à table! Tout cela n'indique -t -il pas au moins une fâcheuse tendance à la sensualité mondaine? Permettez-moi, à propos du temps passé à table, la petite anecdote suivante dont je garantis l'authenticité. Je ne l'emprunte à personne, je la retrouve dans mes propres souvenirs. Un jour, je rendais visite au fond d'une campagne soli-
taire à un excellent desservant de mes amis. Il était dix heures du matin. Je le trouvai à déjeuner tout seul. Surpris qu'il fût attablé à ce moment inusité, je me permis de lui demander le motif de cette habitude contraire à nos habitudes ecclésiastiques.
c( Oh I me dit-il, et sans la moindre hésitation ni gêne, voilà... En revenant de l'église, après la messe, après le bréviaire et le journal, je me mets à table. Je prolonge un peu la séance... La matinée est remplie. Je dine à cinq heures ; même répétition... La soirée est moins longue. J'ai trouvé ce moyen d'occuper le temps. Il est excellent. Je m'en applaudis. »
L'ingénieuse invention, n'est-il pas vrai, messieurs? Qu'en pensez-vous, et serez-vous étonnés si je ne vous propose pas de la suivre ?
De la tempérance, les jours où vous n'êtes plus seuls au presbytère, les jours où vous recevez vos confrères du voisinage. Rien de mieux certes que ces réunions amicales qui, de temps à autre , viennent rompre l'austérité de la solitude ordinaire et l'adoucir. Mais, de grâce, ne vous piquez pas de changer en festins ces agapes familières. Ce n'est point pour leur offrir le plaisir de la table que vous convoquez vos amis; ce n'est pas pour en jouir, qu'ils répondent à votre invitation. Vous vous rencontrez pour vous voir, pour échanger vos soucis, vos peines, vos joies, vos projets, vos bons désirs. Un excès quelconque d'ostentation et de luxe comporte
de réels inconvénients. D'abord, à supposer que vous ayez des ressources personnelles qui vous permettent une certaine prodigalité, vous risquez d'humilier et de gêner ceux de vos cliers convives qui, dénués pour leur compte de toute aisance, ne pourront pas vous recevoir comme vous les recevez. Ensuite, n'oubliez pas que dans le village, dans la paroisse, on saura par le menu détail ce qui a été servi sur votre table, le nombre et la qualité des mets, le nombre et la qualité des vins. Autrefois le presbytère s'enveloppait, aux yeux des populations respectueuses, d'une sorte de vénération. Il n'en est plus de même aujourd'hui. La curiosité indiscrète du public, trouvant aisément des complicités dans la place, veut tout connaître et connaît tout. Les commérages vont leur train. On ne se gêne pas entre gens de condition besoigneuse pour parler de la vie commode que mènent les prêtres. On en cause à la ferme et à l'atelier.
De la tempérance aussi, lorsqu'au lieu de recevoir vos confrères vous recevez des laïques. Une politesse en appelle une autre. Il peut très bien arriver qu'ayant été prévenus par des familles riches, vous vous croyiez obligés de faire à votre tour une invitation. Que tout soit modéré et simple. Pourquoi entreprendriez-vous de lutter , avec les gens du monde , d'élégance et de confort? Ils vous adresseront des compliments , ils vous féliciteront du bout des lèvres ;
au fond ils ne vous approuveront pas. Un jeune curé, à Toccasion de son installation, ayant été l'objet de la part des bonnes maisons de sa paroisse d'un accueil empressé et cordial, voulut rendre courtoisie pour courtoisie. Il donna un dîner, un grand dîner. Ce n'était pas le temps de la chasse. Il servit des cailles peut-être venues du Caire, achetées fort cher, en tout cas. Chaque convive eut sa caille. Et chacun de s'exclamer, d'admirer , de vanter la gracieuseté princière de l'amphitryon. M. le curé se montrait ravi. Mais quelqu'un, au sortir du repas, entendit les invités changer de ton et de langage , se répandre en critiques sévères contre la prodigalité du maître de maison . et 1 un d'eux clore sa diatribe par ce mot : « C'est un homme qui n'a pas de jugement. D Conclusion pratique et immédiate : Messieurs, quand vous inviterez vos châtelains ou vos bourgeois au mois de mai, vous ne vous donnerez pas le luxe de leur offrir des cailles.
Je viens de le dire , vous êtes quelquefois invités par des laïques, tels ou tels des notables de votre paroisse. Ayez grand soin, quand vous êtes à leur table, de ne jamais vous départir de la plus vigilante tempérance. Il est tout à fait déplaisant qu'on dise de ]\I. le curé qu'il est une (( bonne fourchette » ; c'est là un genre de réputation que vous devez particulièrement redouter. Gardez -vous de même de vous poser en fins connaisseurs des vins qu'on vous sert. Parfois, sous prétexte de flatter son hôte, un prêtre
déguste ce cru de Bourgo^j^ne , ce cru de Bordeaux, ce cru des côtes du Rhône. Il prend les airs et l'attitude de circonstance. 11 porte religieusement le verre à ses lèvres, il ferme à demi les yeux , il laisse entendre le bruit classique de la langue contre le palais, il formule avec gravité son jugement. Rien là qui soit un crime. Mais plus d'un égrillard, parmi les convives , s'amuse de cette prétention du pasteur à faire le gourmet. C'est cela qui est de trop et qu'il faut éviter à tout prix.
De la tempérance encore, messieurs, lorsqu'à l'occasion d'une œuvre de jeunesse, patronage ou cercle d'ouvriers, vous avez des réunions d'hommes au presbytère. Jamais vous ne les attirerez trop , jamais vous ne leur ferez trop d'accueil. Combien ne serait-il pas à souhaiter que dans chaque paroisse, chaque dimanche, la cure, quand il n'y a pas un local spécialement affecté à les recevoir, fût ouverte aux jeunes gens ! Un peu de consommation à un moment de la soirée ; rien de mieux. Mais pas d'abus. Que le presbytère ne dégénère point en succursale des cafés, en comptoir ni en tabagie. Que la gaieté des jeux, des propos ou des chants, stimulée par la boisson, ne se mélange jamais des moindres inconvenances. La demeure du prêtre est sainte ; c'est presque la maison de Dieu. Et puis, pour revenir à une observation très souvent répétée déjà, il y a lieu de tenir compte et grand compte de la méchanceté du public.
Je n'ajoute qu'un mot, et encore ce mot je le dis timidement. Vous contenterez -vous, messieurs et chers confrères, de la seule tempérance, c'est-à-dire de cette modération qu'un homme du monde bien élevé, ne fût-il pas chrétien, par respect pour sa dignité, s'impose? Serait- il exorbitant de vous demander, sous une forme ou sous une autre, à l'insu même des familiers du logis, un peu de mortification quotidienne? Semper mortificationem Jesu, in corpore vestro cir cuni fer entes ^. Je sais que votre ordinaire est humble et peut compter pour une mortification habituelle. Cependant, vous qui vivez à la campagne, ne reconnaîtrez -vous pas que c'est encore votre table qui est le mieux servie ? Aucun de vos paysans n'a l'équivalent de votre régime journalier. Et vous qui vivez à la ville, ignorez -vous que sur votre paroisse des centaines d'ouvriers, d'ouvrières, de pères et de mères de famille, manquent du nécessaire? Souvenez -vous que la mortification, dans une vie de prêtre , est un élément de puissance surnaturelle et d'apostolat. Au nom des privations que tant d'autres, autour de vous, subissent, aimez à vous priver un peu.
1 II CorinUi. iv, 10.
LES VERTUS CAKUINALES 49
Parlons maintenant de la tempérance lato sensu, c'est-à-dire d'une certaine disposition d'Ame, d'une certaine habitude de caractère, qui préserve en tout ordre de choses des exagérations. Quanidam moderationern et tempericm rationi congruentem.
Pour commencer par là , c'est un manque de modération raisonnée et raisonnable que le besoin qu'ont certains prêtres, sous couleur de zèle, de se lancer dans des entreprises aventureuses. Bâtir une église, restaurer une chapelle, élever un presbytère, construire des écoles , tout cela est fort bien en principe. Mais encore fautil ne rien commencer sans avoir mis de son côté les chances probables de succès et fait le bilan exact des ressources dont on dispose ou sur lesquelles on peut compter. Aide-toi, le ciel t'aidera, dira-t-on. Sans doute; c'est là un excellent adage, très légitimement devenu populaire. N'oublions point cependant que sans nier les interventions opportunes de la Providence, — ce qui n'est certes point dans son rôle, — l'Évangile se prononce sévèrement contre la témérité. Quis ex vobis volcns turriin ^dificare, non prias sedens computat suniptus qui necessarii sunt,
si haheat ad perficiendum; ne posteaquam posucrit fundameiitum et non potuerit perficere, omnes qui vident incipiant illudere ei dicentes: Quia hic lionio cœpit sedificare, et non potuit consummare\ Nous voilà dûment avertis. Nous ne devons pas entreprendre ce que nous ne nous sentons pas en mesure de mener à bonne fin ; et cela , — sans rien dire des embarras suscités par notre faute à l'administration diocésaine , — pour ne pas provoquer les justes étonnements et les justes remontrances de l'opinion publique. Craignons ce qui peut se retourner contre nous dans nos œuvres extérieures, fussent-elles inspirées par les meilleures intentions, parce que le discrédit dont nous serions personnellement atteints ne manquerait pas de rejaillir sur la cause chère et sainte qui nous est confiée.
x\u sujet de la reconstruction ou de la restauration des églises, je me permets d'attirer encore votre attention sur le point que voici. Il arrive quelquefois que M. le curé, en possession des ressources financières dont il a besoin, sumptus qui sunt necessarii, n'ayant point à redouter par conséquent de ne pouvoir pas aller jusqu'au bout de son entreprise, cependant la conduit mal. Il ne consulte personne. Il se croit architecte et s'en fie à sa prétendue compétence. Le concours d'un entrepreneur lui suffît. La solidité de l'édifice ou de la partie restaurée de
Luc. XIV, 28, 29, 30.
Fédifîce laissera peut-être à désirer. Et si cette inquiétude majeure doit être écartée, ne reste-t-il pas Finconvénient possible des fautes de goût, des proportions défectueuses, du mélange inintelligent des styles dont tout le monde sera choqué et se plaindra? Des autels, des tables de communion , des fonts baptismaux , une chaire qui ne sont pas en harmonie avec le plan général, une profusion d'ornementations d'où l'esthétique la plus élémentaire est bannie , cela se voit souvent^ et cela est fort regrettable. Un peu de tempérance, moderationem et temperiem rationi congruentem , aurait suffi à l'éviter.
Autre genre d'exagération contre lequel il est bon, il est nécessaire de se prémunir. Au nom des inspirations du zèle encore, mais d'un zèle mal équilibré et dangereux, un prêtre nouveau venu dans une paroisse veut du jour au lendemain faire autrement et mieux que son prédécesseur. Je ne nie pas que des réformes en plus d'un cas, sur plus d'un point, ne soient désirables et opportunes. Il convient cependant d'y toucher avec circonspection, surtout de ne pas vouloir les mener toutes de front. Il est à craindre qu'à se disperser sur trop de choses , cet empressement et ces efforts n'aboutissent pas. « Qui trop embrasse mal étreint, » dit le proverbe. En outre, montrer subitement toutes les lacunes de l'administration précédente, c'est en quelque sorte instruire le procès de celui qui n'est plus là, c'est l'accuser devant la paroisse ou de
de négligence ou d'incapacité, sapere ad sobrietatemK Le conseil de saint Paul a, dans cette occurrence, une de ses plus utiles applications. Il y a de ces tempéraments chez qui le besoin d'activité manque de modération, j'allais dire de tenue. Le sachant ou non, certains prêtres semblent vouloir jouer, sur tous points, au personnage nécessaire. Rien de ce qui se fait ne saurait se faire sans eux , ne se fait aussi bien que par eux. S'ils ont un vicaire, ils limitent le plus possible la part de ministère qui lui incombe, et encore s"ingèrent-ils souvent dans l'étroit domaine qu'ils lui attribuent. Si le sacristain prépare l'autel et allume les torches, ils se précipitent et le remplacent dans sa besogne. S'ils ont des chantres, ils chantent plus fort qu'eux et souvent les embrouillent. S'ils ont des congréganistes , il faut qu'ils décident de la longueur de leurs voiles et de la nuance de leurs rubans. Quelque pensée judicieuse, quelque amélioration opportune pour les intérêts de la paroisse est-elle proposée par d'autres qu'eux, ils ne manquent pas de dire qu'ils y avaient déjà songé. Quand on réussit à leur procurer des ressources pour leurs œuvres, ils laissent volontiers croire qu'ils les ont eux-mêmes trouvées par leur propre industrie. Sont-ils pour cela des orgueilleux? Mon Dieu! non. Seulement ils ont fréquenté chez la mouche du coche. Ce sont ceux-là qui entre-
1 Rom. iu, 3.
prennent volontiers de toucher à tout lorsqu'ils arrivent quelque part.
A cette sorte d'exagération, dont l'un des inconvénients est de discréditer un confrère décédé ou transféré à un autre poste, je rattache l'exagération qui consiste à molester des confrères voisins par une revendication trop absolue des droits paroissiaux. Quelques prêtres à cet égard sont intraitables, sont farouches. Sous prétexte que leur bercail est leur bercail, qu'ils en ont la responsabilité et la garde , ils se refusent à toute transaction, à tout accommodement, quand il y aurait cependant lieu de s'entendre à l'amiable. Prenons pour exemple les catéchismes. Voilà de pauvres enfants qui habitent des hameaux éloignés de l'église, où régulièrement ils devraient se rendre. Ils sont à cinq, six, sept kilomètres du clocher. En hiver il faut, pour arriver à temps, qu'ils partent du logis paternel bien avant le jour, qu'ils fassent ce long trajet par de mauvais chemins, dans la boue, dans la neige. Passe encore pour les garçons, mais les filles! N'est-ce pas vraiment se montrer inhumain que d'exiger l'assiduité dans de pareilles conditions ? Les parents justement contrariés et inquiets n'ont-ils pas le droit d'élever des réclamations? L'église voisine est proche. Pouquoi ne pas tomber d'accord, de bonne grâce, avec le curé de la paroisse limitrophe , qu'il recevra parmi ses enfants les petits riverains de ses frontières? Que toutes les précautions soient prises , toutes les garanties
assurées. Qu'au moment de la première Communion les examens soient subis devant le titulaire préoccupé de sa responsabilité , personne ne trouvera à redire. Ce qui est inadmissible, c'est le parti pris draconien de n'accorder aucune facilité. Summum jus, summa injuria.
Même remarque pour les droits du casuel. Ah ! ce terrible casuel. Combien d'objections de bas étage il provoque ! combien d'humiliations il nous impose ! Il faut cependant bien qu'il y en ait un, les neuf cents francs de traitement alloués par l'Etat qui s'acquitte d'une dette étant la seule ressource de la plupart des prêtres à la campagne et ne pouvant décidément pas suffire. Et si, par exception, M. le curé a des revenus personnels, ce n'est point un motif pour lui de laisser inappliqué le tarif sanctionné par l'autorité diocésaine. Il peut se passer, lui, de ce supplément de traitement. Son successeur en aura peut-être le plus pressant besoin. S'il trouve , quand il viendra , des habitudes , des traditions contraires à son droit, comment s'y prendra-t-il pour le faire valoir? De quels bruyants reproches de cupidité ne sera- 1- il pas poursuivi? En faudra-t-il davantage pour paralyser immédiatement son autorité et son ministère? C'est donc plus qu'une convenance, c'est un devoir de maintenir le casuel. La ténacité toutefois devra-t-elle être poussée jusqu'à la rigueur? Toute règle a ses exceptions. Dans un cas particulier ou dans un autre , soit à cause
de la pénurie à lui bien connue de tels ou tels de ses paroissiens, soit pour éviter un scandale que ne manqueraient pas de soulever des adversaires tapageurs, M. le curé croira opportun de ne pas urger sur la redevance accoutumée, il aura mille fois raison de se taire. Cette concession de sa part, ou librement consentie ou arrachée de force , ne prévaudra pas devant l'opinion contre l'exercice habituel et normal de ses droits, et ne créera aucun précédent fâcheux.
De la tempérance enfin, messieurs et chers confrères, au sens que nous étudions, lato sensu, dans la délicate mesure à garder vis-à-vis des gens du monde qui nous ouvrent volontiers leur maison. Un assez bon nombre de prêtres ont pour principe de ne jamais accepter d'invitations, de ne jamais sortir de chez eux. D'autres, au contraire , ne laissent échapper aucune occasion de fréquenter chez leurs paroissiens. Les premiers s'inspirent de cette conviction que plus ils se montreront réservés et austères , les hommes du presbytère exclusivement, plus ils édifieront leur public. Les autres estiment qu'à se prêter aux avances qui leur sont faites ils gagnent de multiplier leurs relations, et, par ces relations mêmes une fois engagées , ils espèrent être en mesure de réaliser plus de bien. Vous voyez que je colore des meilleures explications l'une et l'autre façon de penser et d'agir. Médium tene. Il est probable que là, comme partout et tou-
jours, les convenances et la sagesse pratique se rencontrent entre les extrêmes.
A tout prendre, aux temps où nous sommes, peut-être l'une des deux habitudes, l'abstention totale, a-t-elle moins d'inconvénients que l'empressement et la fréquence des acceptations.
Quoi qu'il en soit, une règle de conduite indiscutable s'impose au prêtre visiteur des familles de sa paroisse: c'est la réserve, la dignité, le bon ton et le bon goût du respect de son caractère sacerdotal. De l'aisance, jamais de l'abandon. Il ne prendra que modérément part aux jeux de cartes. Il s'abstiendra des jeux dits de société, dont l'allure frivole et les exigences gênantes le mettraient dans l'embarras. Il se récusera de même pour certains jeux extérieurs sur la terrasse, au jardin, qui tournent à une sorte d'exercice gymnastique, surtout si des jeunes filles et des femmes y sont mêlées ^ Il n'acceptera pas trop facilement de chanter et de se laisser accompagner au piano par la maîtresse de la maison. «J'ai vu, de mes veux vu, ce qui s'appelle vu, )) la scène que je vais dire. M. l'abbé a une belle voix. On lui demande instamment, après le dîner, de se faire entendre. Il se laisse un peu prier,... c'est l'usage. Il finit par se rendre, c'est encore plus l'usage. Le voilà debout
1 Voir à ce sujet, et du reste pour tout ce qui touche aux relations du prêtre avec le monde, l'excellent ouvrage de M. Branchercau , supérieur du grand séminaire d'Orléans : Politesse et Convenances ecclésiastiques, 8« édition.
près du piano long' où madame vient s'asseoir. On a réclamé le Lac, de Lamartine, musique de Niedermeyer. Le chanteur se surpasse , l'accompagnatrice aussi. L'assistance est ravie. A la dernière stance, les deux exécutants redoublent de brio:
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend. Ton voit ou Ton respire, Tout dise : Ils ont aimé !
Et Fabbé de répéter avec des accents de premier ténor d'opéra: «Tout dise..., tout dise..., tout dise : Ils ont aimé ! » Et madame de souligner au clavier, avec un brin de fièvre et d'exaltation artistique, le mot final du poème.
Au milieu des bravos qui éclatent, j'entends à côté de moi un vieux monsieur à moustaches blanches dire à son voisin :
(( L'abbé chante merveilleusement; mais, vous savez, quand je A^oudrai me confesser, ce n'est pas lui... qui sera mon homme ! »