LA JUSTICE
Messieurs et ^^NÉRÉs confrères,
Les jurisconsultes de la vieille Rome avaient ainsi défini la justice : Jusfitia est constans et perpétua voluntas jus suuin cuiquc trihuendi^. Saint Thomas se demande si cette définition est bonne : Uti^uni convenienter definiatur? Il reprend chacun des termes dont se sert Ulpien, il les approuve , il les commente . il conclut pour son compte : Justitia perpétua et constans voluntas est jus suum unicuique tribuens, vel est habitus secundum queni aliquis constanti et perpétua voluntate jus suum unicuique tribuit-.
Rendre à chacun ce qui lui est dû... Nos semblables sont-ils les seuls à avoir des droits sur nous, les seuls à l'égard desquels nous soyons redevables de certaines obligations ? Dieu , s'il existe, n'est-il pas le premier des ayants droit,
1 Ulpien. — - 2a 2^, qurestio lviii, art. i.
loij^iquement , nécessairement? Ne faut-il pas, quand on s'occupe de la justice, commencer par le souci supérieur de Celui de qui tout procède ? Impossible de le nier. Saint Thomas, serrant de près la question selon sa rigoureuse méthode, met la chose dans tout son jour : Religio ponitur paj's justitix; quidquid ab homine Deo redditur^ debitum est\ Et ailleurs : Utrum prsecepta Decalogi sint prœcepta justitise ? Tria prima prœccpta sunt de actibus religionis quae est potissima pars justitise ^. Rendre nos devoirs à Dieu , comme nous le disons dans la simplicité du langage chrétien , n'est donc point seulement une convenance, c'est une exigence de justice.
Religio ponitur pars justitise. Retenons bien ce mot. Dans sa brièveté, il nous fournit une réponse invincible au sophisme retentissant exploité il n'y a pas encore longtemps parmi nous sous le nom de « morale indépendante ». Indépendante de quoi? demandait, avec son ferme bon sens , M^^ Dupanloup ; indépendante de toute doctrine révélée, de toute foi au surnaturel? Mais l'idée de Dieu n'est-elle pas nécessaire et primordiale? Ne relève -t- elle pas de la raison et du verdict irréductible de la conscience ? Et si cette idée n'estpoint un vain mirage de l'imagination, si elle se pose et s'impose comme un principe fondamental, si elle correspond à une réalité, ne s'ensuit-il pas jusqu'à l'évidence que la morale,
1 2a 2« , quaestio lxxx, art. i. — ^ 2^ 2<^ , quœstio cxxii, art. iv.
code sacré des devoirs de l'homme , a pour premier objet la Divinité? « Notre Père qui êtes aux cieux , que votre nom soit sanctifié. » C'est par où toute créature intelligente doit commencer, et cela en justice, de s'acquitter de ses obligations.
A la lumière de cet enseignement rationnel autant que dogmatique, vous appuierez, messieurs et chers confrères, votre conduite quotidienne sur une base plus solide que ne le saurait être le sentiment exclusif de la piété. Les libres penseurs nous reprochent détayer toute la religion sur l'éveil et le jeu de la sensibilité, faculté éminemment subjective. Gela n'est pas. Relif/io ponitui^ pars Justitise. Au fond de nos dispositions et de nos habitudes religieuses il y a, à l'état de vérité première et d'axiome , cette persuasion que ce que nous pouvons être et faire pour Dieu, c'est en justice que nous le devons être et que nous le devons faire.
En justice donc , vous cultiverez les dons reçus de la munificence divine , naturels et surnaturels, pour qu'ils portent tous leurs fruits. Le serviteur paresseux de FEvangile, qui enfouit le talent de son maître et le laisse improductif, pèche contre la reconnaissance, mais avant tout contre la justice. Le maître a un droit strict au développement consciencieux de ses avances, sans quoi il ne dirait pas : Reddc rationem. Vous adorerez , parce que c'est le droit de Dieu qu'on l'adore. Vous veillerez avec un soin jaloux, un zèle infatigable, sur ses ouailles, parce qu'ayant
fait de vous des pasteurs , c'est le droit de Dieu ((ue vous ne vous désintéressiez jamais de leur salut. Vous pratiquerez toutes les vertus évangéliques : la soumission dans les épreuves, le détachement sincère , Thumilité vraie , la pureté vigilante, à l'exemple de Jésus -Christ, parce que c'est le droit de Dieu, à qui vous devez Jésus -Christ et l'Evangile, que vous les pratiquiez. Ne m'accusez pas, messieurs, de compliquer pour vous le devoir : je l'éclairé, je rallège. Je vous suggère une façon et des motifs d'y être fidèles qui sont pour plaire à des esprits sérieux et qui, bien loin de surajouter aucune gène, donnent à la vie journalière une assiette plus ferme et un plus solide appui.
c( Rendre à chacun ce qui lui est dû. » Lorsque nous aurons servi les exigences impérieuses de Dieu, nous aurons à cœur de servir consciencieusement, à leur tour, celles du prochain.
Au sujet du prochain, si vous le voulez, pour introduire le plus d'ordre possible dans les explications où nous devons entrer, nous parlerons successivement du prochain qui est notre supérieur ; du prochain qui est notre égal ; du prochain qui est notre inférieur; enfin du prochain qui est notre adversaire.
1° Le prochain qui est notre supérieur. — Le principe d'autorité nécessaire partout, dans la famille comme dans la société, existe et s'applique aussi dans la sainte Eglise de Dieu. Le simple fidèle y est soumis à son pasteur. Le
prêtre y est soumis à l'évêque. L'évêque y est soumis au Souverain Pontife. Le jour de notre ordination sacerdotale, quand nous recevons par le sacrement le pouvoir du ministère , nous faisons profession d'obéissance à notre chef hiérarchique. Promittisne obedientiam? . . . Promitto. Ce n'est point là sur nos lèvres une formule de courtoisie ni l'expression d'une convenance ; c'est la déclaration d'un principe qui s'impose et auquel nous adhérons loyalement. Nous reconnaissons que notre évêque a sur nous des droits qu'il tient de ses fonctions , et que nous avons à son égard, en justice, des devoirs correspondants à ses droits.
Théoriquement , le long de notre vie , nous ne mettons pas trop en doute le bien fondé de cet état de choses , non plus que la nécessité de nos obligations; mais que de fois nous nous conduisons pratiquement comme si notre supérieur ne nous avait rien demandé, et comme si nous ne lui avions rien promis !
Presque pas une des décisions de l'autorité administrative qui ne passe par le crible de notre critique et ne soulève nos réclamations, qu'il s'agisse de déterminations prises à l'égard de nos confrères , qu'il s'agisse surtout de déterminations prises à notre égard. Ohl je sais bien que la plupart du temps, après un peu d'effervescence de paroles, nous finissons par acquiescer aux injonctions épiscopales. Nous ne voulons pas être des rebelles, et nous ne le sommes pas.
LES VEinUS CARDINALES 63
Mais ce que nous nous sommes permis d'oppositions du premier moment est de trop. Nous n'y attachons pas grande importance, nous avons tort. Nous avons manqué de respect à qui, en justice, nous devions le respect. Que nous ayons péché contre les convenances, contre la charité, cela n'est point douteux. Nous avons en outre, ce qui est plus grave, péché contre la justice. Notre évéque avait droit de notre part à la déférence dont nous nous sommes départis.
Pourquoi avait-il ce droit? Parce qu'il est notre évêque , exerçant les devoirs de sa charge, et que vraisemblablement c'est en toute conscience qu'il les exerce. Si nous nous octroyons la liberté de penser que notre supérieur, dans ses façons d'être et d'agir en général, sur tel ou tel point de son administration en particulier, se conduit à la légère, sans avoir étudié les questions qu'il résout , sans avoir essayé de s'entourer de tous les éléments possibles de lumière et de prudence, nous avons beau jeu contre lui. Mais sur quoi appuierons -nous légitimement la témérité de ce procès de tendances? N'est-il pas avéré que neuf fois sur dix l'autorité administrative s'inspire , pour prendre le parti qu'elle prend, de motifs qui ne sont pas connus au dehors , qui ne peuvent pas l'être , qui ne doivent pas l'être? Mieux informés, vous de qui le mouvement primo primus est de vous plaindre bruyamment, vous n'hésiteriez pas à vous montrer réservés et respectueux. L'insuffisance de
VOS renseignements vous confère-t-elle donc un droit quelconque à l'attitude que vous vous permettez d'avoir, au langage que vous vous permettez de tenir?
Je suppose , — car ni Févêque ni son conseil ne sont infaillibles, — je suppose qu'un acte administratif vous paraisse décidément inopportun : adressez -vous en termes convenables aux intéressés; faites -leur directement ou indirectement parvenir vos observations. Mettez votre conscience à l'abri. Gela, rien ne vous le défend. Ce qui vous est défendu, c'est de vous aventurer, comme vous le faites trop souvent, au refus systématique de respect et de soumission envers l'autorité constituée, laquelle, de par Dieu, a le droit de n'être point ainsi discutée et discréditée à tout propos.
Encore, si vous gardiez pour vous seul vos appréciations et vos sentiments I Mais la plupart du temps vous ne vous gênez pas pour les faire partager de ceux qui vous entourent. Voilà des confrères du cercle de vos relations accoutumées, mieux disposés que vous à la déférence et à la circonspection respectueuse. Ils n'ont aucun motif d'en manquer cette fois plus que d'habitude. Vous les voyez, vous leur parlez, vous leur communiquez vos animosités et vos griefs. Ils se laissent prendre à vos propos. Ils en viennent à penser et à j^rotester comme vous. Agissant à leur tour sur d'autres , ils propageront ce ferment d'opposition et d'hostilité qui
vient de vous. De proche en proche, il se fera beaucoup de mal.
Il n'est pas rare que vos confidences s'adressent aussi à des gens du monde, à des femmes. Dans les familles où vous êtes reçus, vous commettez l'inconvenance et l'imprudence de blâmer ouvertement l'autorité. Par politesse on vous écoute, par faiblesse on vous croit. On n'est peut-être pas fâché d'avoir un prétexte de critiquer le chef du diocèse. C'est une si agréable diversion à la banalité des conversations oisives, que la critique! De la sorte, à cause de vous, dans un public plus ou moins étendu d'ecclésiastiques et de laïques, les sévérités de l'opinion contre votre évêque seront à l'ordre du jour. Eh bien! sachezle, vous avez péché contre la justice. L'évêque a droit, un droit strict à ce que son caractère soit respecté: son caractère, sa conscience, son honneur, tout cela c'est son bien. Vous avez contribué à l'en déposséder. Vous avez lésé son droit. Justitia jus suum unicuique tribuit. La justice est de rendre à chacun ce qui lui est dû; à chacun..., y compris les évêques ^
1 Pour traiter à fond cette question délicate des devoirs des prêtres envers les droits de l'évêque, leur supérieur, et du caractère d'injustice que i^evêt l'infraction de ces devoirs, il faudrait, nous ne l'ignorons pas, entrer dans un détail des choses beaucoup plus complet. Tous les délits contre la justice ne sont pas identiques entre eux et ne comportent pas les mêmes conséquences. Manquer de respect et de soumission à l'autorité légitime, provoquer que d'autres y manquent autour de nous, n'est pas de tous points assimilable à un larcin, par exemple, qui entraînerait la restitution. Nous
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2° Le prochain qui est notre égal. — 11 y aurait lieu de ranger sous cette dénomination, en continuant les observations que nous venons de faire, tout ce qui serait une atteinte portée par la calomnie à l'honneur des confrères ou des gens du monde. Car, enfin, eux aussi ont droit à ce que leur bien le plus cher et le plus nécessaire soit respecté. Je n'insiste pas. J'appelle sur d'autres points votre attention.
Un prêtre de paroisse , s'il n'y veille pas de près, a plus d'une occasion dans son administration, sinon de violer ouvertement la justice, du moins de n'en pas observer suffisamment toutes les délicatesses.
Celui-ci ne met aucune exactitude, malgré les statuts synodaux et les réclamations de M. le secrétaire général, à faire parvenir à la chancellerie de l'évêché les fonds qu'il a recueillis pour les bans, pour les dispenses, dans les quêtes paroissiales commandées par Monseigneur. Si chaque curé du diocèse se comportait comme lui , les ressources sur lesquelles l'administration est bien obligée de compter, à cause des charges qui lui incombent, feraient sans cesse défaut. Et que dire si cet excellent confrère, — car il peut être d'ailleurs excellent, — interprétant à sa façon le dicton populaire : (( Charité bien ordonnée commence par soi-
avons dû nous tenir à Tidée générale, laquelle implique une violation de la justice partout où se rencontre la méconnaissance et la transgression d'un droit bien établi.
s'adjuge, au profit de ses œuvres propres , une part des sommes qu'il est tenu de verser? Virement de fonds, dit -il. Au lieu de me condamner à demander, je garde. Les choses sont plus simples et meilleures qui se passent en famille. Que pensez -vous de l'argument, messieurs?
Celui-là, maître absolu de son conseil de fabrique, — je parle comme si la fameuse loi n'existait pas , — use à son gré de l'encaisse qui reste entre ses mains. Il emploie, sans consulter personne, et sans nulle économie, des capitaux plus ou moins importants à des réparations de son goût dans son église, à l'acquisitions de statues polychromes, à l'achat d'ornements qu'on aurait pu se procurer à meilleur prix, que sais -je ? Disons le mot: il gaspille un bien qui ne lui appartient pas. Et c'est bien pis encore , lorsqu'au rebours de toutes les recommandations synodales, de tous les règlements diocésains, de la plus élémentaire prudence, il s'avise de faire valoir à sa guise les fonds dont il dispose. Des placements , qu'il croyait absolument sûrs , faute d'avoir pris auprès de qui de droit les renseignements nécessaires , trahissent lamentablement ses espérances et ses calculs. Dix mille francs, vingt mille francs, sont perdus par suite de ses témérités. Qui remboursera la fabrique ainsi frustrée de ses deniers? Lui, le curé? il est pauvre comme Job. Les fabriciens? seront-ils d'humeur à s'im-
poser un pareil sacrifice? Et s'ils se l'imposent, leur digne Pasteur qui les y contraint moralement aura-t-il moins péché contre la justice?
Un autre ne tient pas exactement son registre d'intentions de messes et d'honoraires. Il lui faut constater de temps en temps qu'il ne sait plus bien où il en est de ses obligations. Question de justice , certes , au premier chef.
Un autre a reçu de personnes généreuses des cadeaux pour l'église, ornements, nappes d'autels, calices, ciboires. Sous prétexte qu'en les offrant ces personnes n'ont pas fait une désignation technique du destinataire, il s'en attribue à lui une part. Et s'il change de paroisse, il emporte une aube , une chasuble , un tapis brodé , une pièce ou l'autre d'orfèvrerie religieuse. Les donateurs, évidemment, se garderont par délicatesse de paraître remarquer cette interprétation de leurs intentions et s'abstiendront de réclamer. M. le curé conclura de leur silence qu'en effet ce qu'il s'est adjugé lui appartenait. Le cas, je l'avoue, n'est pas très fréquent. Mais enfin il n'est pas chimérique , et cela suffît pour qu'on le signale.
Un autre a la manie , — on ne peut pas donner à cette habitude un autre nom , — d'emprunter à autrui, particulièrement à ses confrères, parce qu'il est avec eux plus à l'aise , des choses qu'il oublie toujours de rendre. Le sans-gêne, sur ce point, passe la mesure. J'ai connu un vénérable et vénéré missionnaire qui, dans le diocèse dont il était l'apôtre universellement recherché, ne quit-
tait presque jamais un presbj^tère sans emporter quelque objet du trousseau de M. le curé. C'était, soi-disant, le besoin du moment qui lui faisait demander tantôt une chose, tantôt une autre. Je vous épargne le détail, il en demandait de très intimes. Lorsqu'il mourut, quel ne fut pas l'étonnement de l'économe de la communauté de trouver dans son vestiaire un vrai cumul de ces dépouilles opimes d'un nouveau genre, de toute provenance , marquées de toutes sortes d'initiales, appartenant aux propriétaires les plus divers. Le moyen de procéder à une restitution équitable? M. l'économe s'en tira en distribuant à pleines mains aux pauvres le trésor lentement amassé... Oui, mais la justice? Quelquefois c'est de l'argent qu'un prêtre se fait donner. Il oublie qu'il l'a reçu. Le confrère quêté ne peut pas et ne veut pas user du ministère de l'huissier. Petites sommes, sans doute; ce n'est pas moins un accroc à la justice. Quelquefois, même très fréquemment, ce sont des livres qui disparaissent sans espoir de retour. « Mon cher confrère, pourriez-vous me prêter pour quelques jours ces deux ou trois volumes? A cause d'un travail auquel je me livre, j'en aurais besoin. Je vous les enverrai au plus tôt. )) Ni plus tôt, ni plus tard... les volumes ne reviennent pas. Ceci est d'expérience universelle. Consultez votre bibliothèque. Vraiment, c'est à croire que le moraliste humoristique a raison, qui définit ainsi les amis : « Un ami , c'est un monsieur qui se croit en
droit de nous dire toujours des choses blessantes et de nous emprunter notre argent sans nous le rendre. » Notre argent. . . , et le reste. Nous venons de le voir. Encore une fois, et la justice?
3° Le prochain qui est notre inférieur. — J'entends par cette qualification tous ceux de qui nous recevons des services, et envers lesquels nous sommes redevables au sens strict du mot.
Les créanciers, tout d'abord les fournisseurs. Certains maîtres de maison prennent envers leurs fournisseurs la déplorable habitude de ne jamais régler complètement leurs dettes, de s'en tirer par Fexpédient des acomptes. C'est là un très fâcheux système, qui a le double inconvénient de mécontenter ceux dont nous sommes les clients et de nous exposer, nous, aux plus désagréables et plus gênantes surprises. Le marchand est un marchand. Il a besoin d'être payé à termes fixes, pour solder lui-même ses factures aux échéances voulues et bénéficier de l'escompte. S'il ne se plaint pas à M. le curé de ses lenteurs , il n'en est point pour cela plus satisfait. Il est tout à fait regrettable que ce soit un prêtre qui lui inspire ce légitime mécontentement. Et puis, je le répète, on se laisse de cette façon acculer à des surprises ennuyeuses, à de véritables impasses. Un jour, un de mes confrères entre dans ma chambre , l'air effaré , un imprimé à la main :
.( Qu'y a-t-il donc, mon cher? m'empresse -je de lui demander.
LES VEHÏUS CARDINALES 71
— Ce qu'il va..., ce qu'il y a..., tenez, regardez, lisez! Voilà ce que mon tailleur m'envoie, d
C'était une facture. Le montant s'en élevait à l'invraisemblable somme de 882 francs. Depuis vingt ans , l'excellent ami ne s'était pas avisé de savoir au juste ce qu'il devait. Il donnait tantôt un acompte , tantôt un autre , et dormait sur ses deux oreilles, se croyant à peu près libéré et en règle.
Après l'exactitude à l'égard des fournisseurs, l'exactitude à l'égard des employés d'église. Ceuxlà surtout ne doivent pas être exposés à attendre, le genre même des services qu'ils rendent exige une ponctualité exemplaire. Méfions -nous en outre de l'atteinte que porterait à notre prestige, dans la paroisse, la réputation de mauvais payeur, que le chaisier, le sacristain, le suisse, pourraient nous faire. Ce que je dis des employés d'église , je le dis de la domestique du presbytère. M. le curé laisse quelquefois s'accumuler ses gages. Mauvais système encore. La mort subite peut le frapper. Les héritiers, indélicats, refusent d'entendre les réclamations de la pauvre fille et d'y obtempérer. Elle n'obtient pas d'eux ce qui lui est dû. Cela se voit. J'en pourrais citer des exemples.
4° Le prochain qui est notre adversaire. — Certains d'entre nous, messieurs, se font une singulière idée de l'attitude à prendre en face des adversaires de la religion. Sous ce prétexte, qu'ils ne partagent pas nos croyances, qu'ils
les combattent, qu'ils exercent une influence fâcheuse . et sans doute clans le désir de paralyser leur action néfaste, beaucoup de prêtres leur dénient toute valeur. S'agit-il d'un écrivain, d'un orateur, d'un artiste? Ils prétendront qu'il n'a aucun talent, ou bien que son talent est scandaleusement surfait. S'agit-il d'un fonctionnaire de l'Etat? Ils se permettront de perpétuelles insinuations sur sa capacité , sa probité , sa moralité. Un industriel, un banquier, un notaire ? Ils le représenteront comme gérant mal ses affaires, et sur le point d'être obligé de déposer son bilan. Il est l'adversaire, donc il ne saurait avoir aucun mérite. J'ai rencontré tels et tels confrères qui. dans leurs conversations sur n'importe quel homme éloigné de la foi et des pratiques chrétiennes, n'avaient jamais aux lèvres que ce mot : le misérable! Or, il peut très bien se faire qu'un incrédule , quoique incrédule , ait des qualités marquantes , qu'il soit fort intelligent, fort intègre dans l'exercice de ses devoirs professionnels , qu'il soit dévoué à sa famille et à ses amis, qu'il se montre généreux envers les pauvres. De quel droit lui refuser de reconnaître ce qu'il a de bon , parce qu'il est déshérité de la Foi? N'est-il pas de la plus élémentaire justice de rendre hommage à ce qui mérite en lui d'être estimé et loué? Jus suum unicuique trihuit.
Je ne prétends certes pas qu'il faille faire ostentation de bienveillance. Nous garderons
habituellement une réserve que tout impose. Mais lorsque l'occasion de parler se présentera, nous parlerons de telle sorte que le respect de la vérité se concilie avec les tristesses qu'il est de notre devoir de ressentir.
Outre que cette impartialité mettra notre conscience à l'aise avec les droits imprescriptibles de la justice , elle nous ménagera des facilités d'influence et dïntervention , peut-être décisives, à un moment marqué par Dieu, pour le bien de ces âmes égarées. Quand l'adversaire saura, de source certaine, que M. le curé, tout en gémissant sur son incrédulité , ne refuse pas de reconnaître les qualités humaines qu'il peut avoir et d'y applaudir, ce sera un élément considérable de rapprochement. Du rapprochement moral pourront naître des relations où la simple politesse, peu à peu, fera place à la sympathie, à l'amitié. Et qui sait si ce n'est point là ce que Jésus- Christ attend pour achever son œuvre * ?
* Son Éminence le cardinal Perraud, évêque d'Autun, a consacré ses quatre premiers mandements de carême 1875 , 1876, 1877, 1878, à traiter ce grand sujet des vertus cardinales, II le fait avec une ampleur de savoir profane et sacré, et donne à son étude des proportions qui dépassent de beaucoup le cadre modeste où nous devions nous enfermer. Plus d'une fois, cependant, nous nous sommes inspiré de ces pages magistrales, véritable arsenal de textes et véritable trésor d'idées. Ceux de nos confrères qui les ont lues comprendront qu'il nous ait fallu adopter pour nos conférences de retraites ecclésiastiques une expos? Uon différente et présenter d'autres applications.
ORAlSOiN — VISITE AU SAINT SACREMENT CHEMIN