DE CROIX
Messieurs et vénérés confrères,
Ce ne sera pas trop de trois conférences consacrées à quelques considérations sur des habitudes d'âme qui doivent être chères au prêtre et qu'en langage ecclésiastique on appelle : Les exercices de piété. C'est une parole bien connue de saint Paul qui nous y convie : Exerce autem te ipsum ad pietatem, dit l'Apôtre à son disciple Timothée, nam corporalis exercitatio ad modicum utilis est^ pietas autem ad omnia utilis est; promissioiiem habens vitie quse nunc est et futurœK
Pietatem. Le mot de piété se retrouve sous la plume des auteurs de l'antiquité païenne, de Gicéron en particulier, avec le sens précis qui lui convient. Pietas erga deos, ercja parentes. Cette expression marque dans l'accomplissement
I Ti
des devoirs envers la Divinité , envers la famille , quelque chose de plus que la stricte observation de ces devoirs mêmes, une certaine inspiration venue du cœur, qui les rend doux et faciles, un arôme de tendresse qui s'y mélange et en double le prix. La piété chrétienne accepte d'être ainsi comprise et définie.
Exerce te ipsum. Ceci indique que la piété ne s'improvise pas, qu'il la faut cultiver assidûment, y revenir, y insister par une répétition soutenue d'actes déterminés , si l'on veut qu'elle aboutisse à toutes ses fins et produise tous ses effets , semblable à la santé physique qu'une gymnastique assidue entretient et fortifie.
Dans la diversité des exercices de piété qu'il nous est impossible de tous étudier ici, choisissons, messieurs, les trois suivants : 1° l'Oraison ; 2'' la Visite au saint Sacrement ; 3° le Chemin de Croix.
J'ai peur qu'à ce seul énoncé du commencement de notre causerie, Y Oraison^ quelques-uns d'entre vous ne s'arrangent du mieux qu'ils pourront pour... dormir. Au milieu d'une journée d'août, la chaleur est lourde. La nuit n'a pas été fameuse. On sort presque de table. Le
sujet dont il va Otre traité, par avance connu, rebattu, épuisé, ne réserve rien d'intéressant. Un peu de sommeil est de circonstance. Sommeillez donc , mon cher confrère , vous qui en auriez besoin. Ni le bon Dieu, ni ses anges, je l'espère, ne vous tiendront rigueur, ni moi, à coup sûr. Mais, je vous en prie, par égard pour vos voisins, faites-le... discrètement. Le toto profïabat pectore somnum de Virgile risquerait de les gêner.
Trêve de petites plaisanteries. L'excellence théorique de l'Oraison n'est méconnue de personne. On s'accorde à convenir que ce retour journalier de l'âme aux choses d'âme est dans une vie chrétienne, à plus forte raison dans une vie sacerdotale, le moyen le plus efficace de développer l'esprit de foi, et avec l'esprit de foi la générosité nécessaire des fermes et fécondes résolutions. Les définitions qu'ont données les auteurs spirituels et qui, sous des formes variées, visent toutes le même objet, sont acceptées de tous. Ascensio mentis ad Deum, dit saint Thomas. Ascensio animi de terrestrihus ad caelestia , dit saint Augustin. Epulatoria et refectoria requies, dit saint Ambroise. Penser à Dieu pour devenir meilleur, dit le bienheureux Léonard de Port- Maurice. Et vingt autres, et cent autres définitions similaires, où se retrouve la même idée fondamentale : l'élévation de nos puissances vers la vérité, afin d'y puiser dans une lumière plus pénétrante une plus haute énergie du bien.
Ce qui gêne un certain nombre d'entre nous, messieurs et vénérés confrères, c'est la mise en œuvre de la théorie : c'est la pratique ; pour l'appeler par son nom, c'est la méthode à suivre.
De grâce, ne nous laissons pas embarrasser par des mots et par une exagération de difficultés factices.
La méthode!... les considérations, les affections, les résolutions, cette trilogie en quelque sorte classique... vaut-il bien la peine de s'en faire un épouvantail ?
Veuillez remarquer ceci , messieurs , qui est fort simple et fort véridique. Les Maîtres qui ont écrit sur l'Oraison et la méthode d'oraison se sont conduits exactement comme ceux qui ont écrit sur l'éloquence ou sur la poésie. Les traités de rhétorique n'ont pas précédé l'éloquence, ils l'ont suivie. Quand on a pu se rendre compte de quelle manière un homme naturellement éloquent s'y prenait pour faire pénétrer dans l'âme des auditeurs ses pensées et ses sentiments , on a d'instinct cherché à fixer les procédés dont il usait. On a dit qu'un bon discours devait se composer d'une exposition claire, soit des idées^ soit des faits, puis d'appels émus à l'émotion du public, puis d'une conclusion motivée en quelques paroles fermes et précises, ou péroraison. Les arts poétiques, non plus, n'ont pas précédé l'inspiration enchanteresse des poètes dans la multiplicité des genres ou des rythmes de leur choix. Ils l'ont suivie. Là encore, on a
procédé à posteriori et non à priori. On a constaté de quelle façon le poète épique, le poète tragique, le poète lyrique adaptait son génie à chacune de ces nobles manifestations de son âme, et l'on a commencé de formuler des règles techniques. Il n'en va pas autrement de l'Oraison. En observant sur le vif comment un chrétien, comment un prêtre, comment un saint se conduisent dans ce commerce plus recueilli et plus intime avec Dieu, on a vu que le plus habituellement, — car ici la règle n'a rien d'absolu et souffre des exceptions légitimes, — l'exercice de l'Oraison débutait par des considérations ou réflexions sur un point ou l'autre de la vérité révélée , se poursuivait par des affections , c'està-dire par un mouvement et un élan de cœur que les réflexions provoquaient, se terminait enfin par des résolutions généreuses, participation logique de la volonté au branle des deux autres puissances précédemment excitées. Et la méthode a été trouvée sans plus de m^^stère ni d'efforts.
C'est donc chose naturelle que la méthode pour faire oraison. Je me souviens qu'un jour, dans une retraite pastorale, le vénéré Père Pétetot, insistant sur ce point , nous disait : « Vous êtes tous très aptes, chers messieurs, à très bien méditer. L'exercice de la méditation et de la parfaite méditation vous est familier. En voulezvous un exemple ? Dans une réunion de confrères, à Toccasion de la conférence, à table, m 6
1 un de vous s'est vu, de la part d'un des convives , l'objet de plaisanteries et de sarcasmes dont la persistance a fini par lui devenir tout à fait désagréable. En regagnant son presbytère, le long des quatre ou cinq kilomètres qu'il lui faut fournir, le voilà qui, sous l'impression pénible, peut-être douloureuse de ce qui vient de se passer, se prend à réfléchir : Qu'avait-il donc contre moi, ce cher collègue? Quelle mouche l'avait piqué ? Quelle fantaisie s'est-il donnée de me traiter comme il l'a fait? Il m'a dit ceci, ceci encore; et sa mémoire, très fidèle, lui rappelle jusqu'aux moindres détails des propos tenus, des lazzi dont il a été victime. C'est par ce retour sur l'incident qu'il commence. Ce sont les considérations. Immédiatement après sa bile s'échauff'e. Son confrère ne lui était déjà pas fort sympathique. Il avait contre lui plus d'un grief. La mesure est comble. Il cède à une poussée intérieure de mécontentement, d'amertume et d'animosité. Il ne cherche pas même à s'en défendre, tant il lui semble qu'une telle conduite mérite sa légitime indignation. Ce sont les affections... à rebours. Et enfin : C'est bien ! Il ne le perdra pas. Je lui rendrai la monnaie de sa pièce. De façon ou d'autre, je lui ferai sentir l'impertinence de ses procédés, je lui ferai comprendre que je ne suis pas créé et mis au monde pour servir de cible à son bel esprit. Ce sont les résolutions. Et vous voyez, ajoutait le Père, en souriant de son bon sourire, comment d'instinct
on médite suivant toutes les règles , tant il est vrai que les règles n'ont fait que suivre les inspirations et les exigences de la nature. »
Que ce mot de méthode ne soit donc pas pour nous effrayer et pour nous gêner. D'autant moins, messieurs et vénérés confrères, je le répète, que la méthode dans l'Oraison n'a rien d'absolument rigoureux et inflexible. On la propose parce qu'étant conforme au jeu inné et spontané des facultés mises en œuvre, elle peut rendre de très grands services, mais on ne l'impose pas avec une stricte autorité.
Si l'âme une fois recueillie devant Dieu s'arrête aux considérations ; ou bien si, passant rapidement sur les considérations , elle se complaît dans les affections ; ou bien encore si elle se porte tout de suite aux résolutions, l'Oraison n'en sera pas moins bonne et bienfaisante. De même, si parfois elle intervertit la succession logique de ces opérations , débutant par le milieu et la lin plutôt que par le commencements La
1 « 11 arrivera parfois, dit saint François de Sales, qu'après avoir fait la prépai'ation de votre méditation, votre âme sentira une douce émotion qui la transportera tout d'un coup en Dieu :. alors, Philothée , laissez toute cette méthode que je vous ai donnée; car bien que l'exercice de l'entendement doive précéder celui de la volonté, cependant si le Saint- Esprit opère en vous, par ces impressions sur votre volonté , les saintes affections que les considérations y devaient exciter, n'allez plus chercher dans votre esprit ce que vous avez déjà dans le cœur. C'est une rè^le générale qu'il faut toujours ouvrir le cœur aux affections qui y naissent, soit avant les considérations, soit après. » (Vie dévote, 11^ partie, eh. viii.)
preuve de la liberté très grande laissée à celui qui médite , c'est la diversité , ce sont les nuances de méthodes proposées par les maîtres de la vie spirituelle. Saint Ignace de Loyola n'insiste pas sur les mêmes moyens de méditer que M. Olier'. Le R. P. Faber expose et apprécie les habitudes difierentes propres aux différentes familles religieuses dans son livre des Progrès de Uàme (chapitre xv). L'essentiel est de pratiquer l'oraison ; d'y apporter une persévérance soutenue en même temps qu'un loyal désir de perfection; d'en arriver à s'emplir l'àme, à la saturer pour ainsi dire de la doctrine et des exemples de Notre- Seigneur Jésus-Christ, afin d'aller avec lui et par lui au Père : Nerno venit ad Patreni nisiper me. Persistons dans notre tentative. Prions beaucoup. Le reste viendra de soi. Rien ne vaut l'expérience personnelle^.
1 « Pour certaines âmes, la méthode de saint Ignace, où les facultés imag-inatives ont une plus grande part, semble préférable. Pour d'autres, la méthode de Saint -Sulpice et de saint François de Sales est plus profitable. On risque de se laisser aller, en rappliquant mal, au défaut de trop raisonner, mais elle a une marche où la logique la plus exigeante ne peut rien trouver à reprendre. Elle se développe et se déploie avec un ordre merveilleux; toutes les parties se tiennent et s'appellent comme les anneaux d'une chaîne... » {L'Oraison, étude pratique, par l'abbé Louis Gillot, docteur en théologie, supérieur des chapelains de Paray-le-Monial.) Nous ne saurions trop recommander cet excellent ouvrage , qu'ont accueilli et que patronnent les plus hautes approbations.
- « Quant à la pratique, crois-moi, chère âme, nous n'apprenons jamais si bien à prier qu'en priant, et l'oraison est une bonne méthode, pratique par elle-même. Plusieurs recherchent divers moyens et adresses sans jamais avancer
LES EXERCTCES DE PTÉTÉ 85
A la question de la méthode se rattache cette autre question : Vaut-il mieux, pour faire Oraison, se servir d'un auteur, d'un traité de méditations développées à l'avance , ou bien se tracer soimême le sujet des réflexions et des sentiments qu'on trouvera bon de produire ?
Je ne sache pas que là non plus il y ait aucune règle positive et gênante.
Peut-être sera-t-il préférable pour le plus grand nombre de ceux qui méditent d'user pendant un certain temps, même longtemps, même toujours, d'ouvrages spirituels où ils trouveront comme sur une table bien dressée les aliments dont ils auront besoin. Ils seront ainsi mieux en mesure de se défendre contre l'envahissement des distractions importunes. Ils auront moins à lutter contre l'impuissance humiliante de découvrir eux-mêmes des choses qui nourrissent leur esprit et leur cœur. Tout compte fait, la majorité de ceux qui pratiquent l'Oraison agiront
dans Toraison, ni y profiter, parce qu'ils veulent savoir et non pas faire. Feuillette les saintes Écritures, regarde les exemples des saints. Tu verras partout qu'il faut commencer par faire et non par savoir... Je dis et j'avoue que l'étoile de la direction nous doit guider comme les mages; mais, après cela, mettons-nous en chemin et travaillons, sans nous arrêter à philosopher sur le cours de cette étoile et vouloir trop discerner et réduire toute la conduite spirituelle en art ou en science dont nous fassions profession... Ami lecteur, si tu as quelque expérience des choses intérieures et que tu y sois avancé, j'espère que tu m'entendras aisément. Et si tu es encore néophyte et commençant, contente-toi de croire simjilement. » (Le Père Bour(joinrj. Direction de VOrnison, XXIV avis, 3« avis.)
sagement en s' aidant de la très légitime ressource que fournissent des pensées et des considérations d'autrui. Le nombre est considérable des travaux bien faits, anciens et modernes, qui peuvent rendre ce genre de service. Vous n'attendez pas que j'en dresse ici le catalogue. Vous le connaissez aussi bien et mieux que moi. Cependant, au nom du profit que j'en ai retiré, au nom de la sincère reconnaissance que je professe pour les âmes lumineuses et pieuses qui s'}^ révèlent, permettez -moi de vous signaler deux ouvrages que je voudrais voir entre toutes les mains sacerdotales : l'un qui date de loin déjà et qui a pour auteur le troisième supérieur général de l'Oratoire de France, le Père François Bourgoing^; l'autre, récemment publié par un des prêtres les plus éminents de la Société de Saint- Sulpice, M. L. Branchereau, supérieur du grand séminaire d'Orléans'^ A supposer qu'on préfère se conduire seul dans la pratique de l'oraison, méditer pour son propre compte . motu proprio. Voilà un procédé dont beaucoup de prêtres usent volontiers et dont ils se trouvent fort bien.
Prendre les Évangiles, saint Matthieu, saint Marc , saint Luc , saint Jean , les lire et les relire de la première à la dernière page , recommencer
1 Méditations pour tous les jours de l'année, du R. P. Bourgoing; 4 volumes, 31« édition, chez Téqui, Paris.
-Méditations à l'usage des élèves des grands séminaires et des prêtres, par M. L. Branchereau; 4 volumes, chez Vie et Amat, Paris. Livre d'or, de doctrine et de piété sûre, moisson d'idées dans le champ du dogme et de l'Écriture sainte.
la lecture quand elle est achevée et la recommencer encore; la faire, cette lecture , le soir avant le repos, y revenir le matin, y trouver le sujet de la méditation du jour. Ce ne sera nullement une étude d'exégèse ou de philologie. La critique, la solution des difficultés de textes et de contextes, le labeur intellectuel en un mot, si important, si indispensable qu'il soit, n'auront point là leur place. On les tiendra à distance pour le moment. 11 s'agit dans l'Oraison, uniquement, exclusivement, sous la lettre du récit sacré, en face des paroles et des actes de Notre -Seigneur Jésus-Christ, de découvrir, avec piété et respect ce qui peut être bienfaisant pour l'âme, maiina absconditum.
Qui de vous, messieurs et chers confrères, n'en a fait souvent l'expérience? Telle phrase, tel mot de l'Évangile, connus depuis longtemps, tout d'un coup s'éclairent et s'illuminent d'un sens qui paraît être nouveau , et semblent , par leur adaptation précise à la situation morale dans laquelle il se trouve, tomber des lèvres du Sauveur pour le profit présent et immédiat de celui qui s'y arrête... Mot de lumière sur le mystère de la vie divine, sur la beauté de la grande œuvre divine : l'Incarnation et la Rédemption, sur la rentrée finale de la créature dans le sein de Dieu; mot de consolation et d'encouragement, de vaillance et de force , parmi les épreuves de l'existence ; mot de pardon pour les fautes commises ; mot de reproche et de menaces pour les
insuffisances de correspondance à la grâce, pour les mollesses coupables devant l'assaut du péché ; mot de sagesse dans l'attitude à prendre à l'égard de chacun de ceux qui composent l'entourage accoutumé, amis, indifférents, adversaires. Le trésor des découvertes précieuses est inépuisable. On en est surpris, émerveillé, attendri. On finit par goûter, à l'exploiter, un plaisir et un profit qu'on était loin de pressentir tout d'abord. On se compose de la sorte , peu à peu , un commentaire personnel des pages sacrées.
D'autres commentaires, depuis ceux des grands Docteurs des premiers siècles jusqu'à ceux des auteurs spirituels, sont peut-être, sont sans doute plus élevés, plus jiches de doctrine et de hauts aperçus ; mais l'appropriation que nous nous sommes faite pour notre compte de la vérité révélée à tel instant de notre vie, sous l'exio-ence de telle souffrance , de telle ançroisse , de telle obscurité , de telle incertitude de conduite à tenir, a pour nous l'avantage d'être en quelque sorte notre lumière propre et notre bien privé. Nos frères de la Réforme se trompent quand ils prétendent que l'Ecriture sainte toute seule suffit à tout, que chacun y doit chercher, peut y trouver ce qui est nécessaire à sa vie religieuse. L'infaillible autorité de l'Eglise, qu'ils méconnaissent, s'impose pour retenir et régler, dans le domaine de la Foi, les écarts de l'interprétation individuelle. Mais nous, garantis que nous sommes contre l'erreur par notre filiale soumis-
sion à reiiseig-nement officiel de la Doctrine, nous nous trompons à notre tour quand nous négligeons de nous assimiler le détail du texte sacré, faute d'y revenir et d'y insister tous les jours. En définitive, le commentaire des Écritures ce ne sont pas seulement les doctes et les beaux génies qui le composent , c'est chacun de nous. Il ne sera réellement complet, il ne provoquera pleinement notre reconnaissance et notre admiration que lorsque, dans la lumière d'outrevie , nous verrons ce que tous les élus , chacun pour sa part, y auront mis de leur âme.
Qujb si de lire les Evangiles de la façon que je viens de dire, page après page, et de reprendre indéfiniment cette lecture, paraît exposer nos méditations à manquer de suite, introduire dans nos réflexions, provoquées tantôt sur un point tantôt sur l'autre, je ne sais quoi de décousu et de flottant, rien ne nous empêche d'obvier à cet inconvénient plus apparent que réel , l'unité finissant toujours par résulter de l'ensemble des choses lues et méditées. A l'aide d'une concordance, il nous sera facile de grouper tous les textes, par exemple, où la vie de Jésus- Christ est racontée depuis la crèche jusqu'au Calvaire ; tous les textes où, sous forme de paraboles, il enseigne les foules ; tous les textes où il fait en quelque sorte la confidence de ses plus intimes relations avec son Père , cette adoration en esprit et en vérité , qui est la religion éternelle ; tous les textes où sont marquées les attitudes à
prendre en face de l'entourage , surtout en face des adversaires et des pécheurs ; tous les textes enfin , où il trace à ses disciples, élevés par lui à la dignité de prêtres et d'apôtres, leurs devoirs dans l'accomplissement de leur laborieuse et sublime tâche. Ce cycle parcouru, nous n'éprouverons aucune lassitude , aucune satiété à le parcourir encore.
Un dernier mot, une dernière explication, messieurs et vénérés confrères.
Que penser de l'habitude de faire Oraison, de méditer la plume à la main ? Je connais des prêtres, non seulement des prêtres, des chrétiens, voire des chrétiennes dans le monde, qui s'astreignent à ce travail dont on pourrait croire qu'il est fort assujétissant et gênant, et qui s'applaudissent de s'y être accoutumés, tant ils y rencontrent de profit et d'attrait.
On comprend tout de suite que d'écrire soit un préservatif souverain contre la tyrannie des distractions et contre la fatigue humiliante du temps perdu. L'avantage, qui est incontestable, ne va pas sans quelques inconvénients, en particulier celui-ci. Il est à craindre que, dans ces conditions plus absorbantes , la méditation ne prenne l'allure et la tournure d'une dissertation studieuse, ce qui n'est point, tant s'en faut, son objet propre. Il est à craindre aussi que, malgré la sincérité des meilleures dispositions, on ne goûte une certaine satisfaction vaniteuse à voir se succéder les lignes et les pages, et que, sans
se l'avouer tout à fait, on ne caresse le rêve d'un livre ou de plusieurs livres, dussent-ils être posthumes, dont le public s'occupera. Il est évident qu'à lui tout seul, ce souci même combattu et relégué à l'arrière -plan serait extrêmement fâcheux. Mais, à supposer que ni l'un ni l'autre de ces inconvénients ne se produise, que Ton prenne la plume par le seul désir de se mieux traduire à soi-même les pensées et les sentiments que la grâce suggère et d'en mieux garder pour plus tard le bienfaisant souvenir, la méthode peut être excellente. Une idée même très claire, une impression même très vive, une résolution même très généreuse, provoquées aujourd'hui par un passage ou l'autre des saintes Ecritures, risquent de perdre demain beaucoup de leur intensité de lumière et de chaleur, si rien ne les fixe et ne les défend contre l'oubli. Que la trace, au contraire, en soit gardée dans une courte phrase, sans recherche ni prétention de style, l'évocation ultérieure en sera aisée autant que bienfaisante. Gomme nous le disions tout à l'heure, c'est ainsi que nous nous composerions, sous le regard de Dieu, dans l'intimité avec Jésus -Christ, notre commentaire propre, personnel, subjectif et vécu, puisque c'est l'expression à la mode , de la révélation puisée directement à ses sources les plus sûres et les plus pures.
Usons, messieurs et vénérés confrères, des procédés qui conviendront le mieux à nos goûts,
à nos aptitudes, à nos préférences raisonnables et raisonnées, mais qu'il soit donc bien entendu que nous nous ferons un devoir et une joie de chercher tous les jours à mieux connaître Jésus- Christ, à nous mieux pénétrer de ses exemples et de ses enseignements. Prétendre que, sachant ce que nous savons nous sommes très suffisamment instruits, lorsqu'il est démontré qu'avec un peu plus d'attention soutenue, de bonne volonté et d'efforts, nous pouvons nous avancer davantage dans la science des sciences, scire Jesum Christum : c'est tout à la fois une faute de l'esprit et du cœur.
Avec l'auteur de l'Imitation , disons pour conclure, et disons-le tous du fond de l'âme : Summum igitur studium nostrum sit in vita Jesu Christi mcditari\
La Visite au saint Sacrement. — De notoriété publique, messieurs et chers confrères, il s'est produit en France, dans ces vingt-cinq dernières années, un renouveau de foi et de piété envers la sainte Eucharistie. Quand vous voudrez vous en convaincre . si par hasard vous hésitiez à le
1 De Imitât. Christi, lib. I. cap. i.
croire, procurez -vous les ouvrages publiés sur les Congrès eucharistiques, dont le premier s'est tenu à Lille au mois de juin 1881 et le dixième à Paray-le-Monial en septembre 1897. Je viens de parcourir, une fois de plus, le volume de huit cents pages que mon très distingué collègue M. l'abbé Gauthey, vicaire général d'Autun, a pu composer avec les comptes rendus des séances et surtout les nombreux et intéressants rapports présentés par les congressistes ecclésiastiques et laïques dans ces récentes assises de la cité du Sacré-Cœur. Je ne sais rien de plus édifiant, rien qui soit mieux de nature à relever notre confiance au milieu des tristesses et des inquiétudes de l'heure présente, en face de l'assaut mené de toute part contre la religion^. C'est
^ Voici les titres de quelques-uns de ces rapports, — il y en a soixante -cinq, — que nous voudrions pouvoir indiquer tous, dont nous aimerions à reproduire de larges extraits :
Enseignement eucharistique par la leçon de choses. Rapport de M. l'abbé B. Vie, curé de Montesquieu -Lauraguais, diocèse de Toulouse.
L'apostolat de la prière liturgique. Rapport de M. l'abbé Richard, aumônier des sœurs de la Présentation, à Saint- Julien, diocèse d'Annecy.
Les miracles eucharistiques de Saint- Victor - sur- Ouche et de la sainte Hostie de Dijon. Rapport de M. l'abbé Voillory, curé de Pommard, diocèse de Dijon.
L'Eucharistie pendant la Révolution. Rapport de M. l'abbé Muguet, curé archiprètre de Sully, diocèse d'Autun.
L'œuvre eucharistique d'un évêque de Maçon. Rapport de Mgr Rameau, camérier de Sa Sainteté. Diocèse d'Autun.
Les traditions franciscaines concernant l'Eucharistie. Rapport du R. P. Basilide de Marie, des Frères mineurs de la province de Saint -Louis d'Anjou.
Le chant sacré de la sainte Eucharistie. Rapi^ort de
Oi- LE PRETRE
surtout en vue de protester contre les audaces et les excès de Fincrédulité du jour que sont nées , que se développent et se répandent les manifestations de la piété catholique en l'honneur du Sacrement de Fautel. Le pape Pie IX déjà, Léon XIII à son tour, leur ont assigné ouvertement ce caractère spécial de réparation. Elles s'en inspirent partout. Et vraiment il est permis d'espérer que de cette sorte de duel engagé sous nos veux entre les extrêmes, entre la négation radicale et la foi intégrale, Mors et
M. Vahbè Pillard, chanoine théologal de la cathédrale d'Autun.
Organisation des œuvres d'adoration nocturne dans chaque diocèse. Rapport de M^ Cazeaux, avocat à la cour d'appel de Paris.
Association de l'adoration perpétuelle et des églises pauvres de Belgique. Rapport de M. le chanoine Gréhau de Saint -Germain, de Liège.
L'adoration par groupes sociaux. Rapport de M. l'abbé Landeraut , curé de Villiers-le-Rel, diocèse de Versailles.
Nuit d'adoration du SI décembre 1900 au 1^^ janvier 1901 . Rapport de M. de Mont de Benque, président du conseil de l'Adoration nocturne, à Paris.
La rénovation de l'œuvre de la Lampe du sanctuaire. Vœu de M""^ la comtesse de Castellane, née d'Armagnac.
Une page d'histoire sur les origines de l'œuvre des Congrès eucharistiques. Rapport de M. de Pèlerin, secrétaire général du comité permanent des congrès.
Préparation immédiate des enfants à leur première com^ munion, pendant les jours et les heures qui la précèdent. Rapport de M. l'abbé Brussier, curé archiprêtre de Notre- Dame -de- Cluny, diocèse d'Autun.
De la sainte communion. Rapport de M. l'abbé Martin, curé provicaire de Louans, diocèse d'Autun.
(Le Congrès eucharistique de Paray -le- Maniai, septembre 1897. Dixième congrès international. Imprimerie Dejussieu père et fils, Autun.)
vita duello conflixerc mirando, sortira, pour le bien de notre pays , le triomphe de la croyance séculaire au Christ toujours vivant et toujours présent.
Où j'en veux venir par ce préambule^ vous le devinez aisément, chers messieurs. S'il est vrai que la piété et la ferveur envers la sainte Eucharistie, malgré le malheur des temps, et précisément sous l'inspiration d'une nécessité plus pressante que jamais d'opposer le remède au mal, se réveillent et se développent de toutes parts, il va de soi que notre dévotion personnelle doit être la première à s'accentuer davantage.
Ne l'oublions pas : antérieurement et supérieurement à tout, nous sommes prêtres pour vivre de l'Eucharistie; pour la créer dans l'auguste sacrifice de l'autel, perpétuité authentique du sacrifice du Calvaire; pour nous en nourrir par la communion sacramentelle, nous les premiers; pour en nourrir les fidèles agenouillés à la sainte table ; pour nous associer aux sentiments et à toute la religion du Christ, présent sous le voile de l'hostie sainte, et n'être qu'un avec lui devant le Père des cieux.
Ce n'est pas ici le moment de revenir sur ce que nous avons déjà dit, ni de devancer ce que nous dirons encore de la messe. La messe est incomparablement plus qu'un exercice de piété. Elle est le sommet culminant de notre sacerdoce. Le souvenir consciencieux des dispositions où nous devons nous établir pour la bien célébrer
mérite plus qu'une mention rapide au cours de cette conférence.
Ce dont je voudrais vous parler c'est de la visite au saint Sacrement, qu'un prêtre soucieux de sa foi et des conséquences logiques de sa foi ne peut pas ne pas inscrire entre ses obligations les plus impérieuses de chaque jour. La visite au saint Sacrement, la messe du soir, comme l'a si gracieusement appelée un pieux évoque de ce temps; oui, messieurs, nous devons en avoir le culte et nous en faire une habitude sacrée. Admettez-vous que, sous quelque prétexte de ministère que ce soit, à plus forte raison s'il n'y a pas de prétextes de ce genre, — ce qui arrive le plus souvent, — un prêtre valide, sa messe dite le matin de bonne heure , ne paraisse plus à l'église de la journée tout entière, ne vienne plus s'agenouiller près du tabernacle, au moins quelques instants?
Magister adest et vocat te '. Mon cher confrère, le Maître est là, il vous attend. Ubi sum ego, illic et minister meus erit^. 11 veut que là où il est vous y soyez avec lui, matériellement, en présence physique ; moralement, en participation intelligente et aimante de l'état dans lequel il s'est sacramentellement constitué. Vous êtes bien obligé de convenir que cette exigence est légitime, et que lorsque vous vous y dérobez vous avez tort.
* S. Joann. xi, 28. — - S. Joann. xii , 26.
Serait-ce trop de demander que la visite au saint Sacrement de chaque après-midi durât vingt minutes? Mettez un peu moins si vous voulez. Ne marchandez cependant pas outre mesure; ne posez pas en principe que le minimum réglementaire suffît.
Vous dites : J'en suis humilié, mais il m'est impossible de me recueillir sérieusement. A peine agenouillé, je me sens envahi par une foule de pensées, de préoccupations, d'impressions, de souvenirs, qui m'arrachent malgré moi à mon désir, pourtant sincère, de faire un acte de vraie et consciencieuse piété. C'est là une infirmité universelle dont les meilleurs ont à gémir, mais qui ne comporte en rien le découragement ni l'abdication. Etre fidèle à se rendre à l'église, tenir pour démontré qu'il est nécessaire de s'y rendre et de réserver un temps de la soirée pour s'acquitter de ce devoir, cela compte déjà devant Dieu. De plus, cette fidélité même, à elle toute seule, édifie les paroissiens. Les paroissiens ne savent pas si M. le curé, qu'ils voient assidu à sa visite journalière, lutte contre d'ennuyeuses distractions ou s'il est plein de ferveur. C'est à la seconde de ces suppositions qu'ils ont lieu de s'arrêter et qu'ils s'arrêtent. A tout le moins, ce résultat avantageux est obtenu.
Quant à l'obsession soi-disant insurmontable
des dissipations de l'esprit et du cœur au pied
de l'autel, n'existe-t-il pas des procédés, des
industries, si ce mot n'est pas trop vulgaire,