CHAPITRE II
Origines du prieuré conventuel de Chamalières. — Description du lieu. — Etymologie du nom. — Fondation du monastère. — Ses rapports avec V abbaye de Saint-Chaffre . — Prérogatives de ses prieurs. — Ses possessions, ses revenus, ses charges.
E monastère hénédictin de Chamalières était situé au milieu du village actuel de ce nom, à trente kilomètres du Puy et à dix kilomètres de Vorey. Blotti, comme dans un nid, sur la rive droite de la Loire, à un brusque détour du fleuve, au bout d'un étroit et profond quadrilatère formé par les monts Mione et Gerbison, qui se dressent à cinq cents mètres au-dessus ; invisible à un mille de distance, isolé de toutes parts, dépourvu de chemins jusqu'à ces dernières années ; à peine relié aux hameaux voisins par des sentiers abrupts et rocailleux, il n'eut guère, à aucune époque, à redouter les attaques subites des]malandrins. Aucun lieu ne pouvait mieux que Chamalières, être choisi pour y établir un monastère. Outre les avantages de l'isolement et de sa position sur une rivière très poissonneuse, cet endroit en présentait beaucoup d'autres : les Bénédictins allaient y trouver une bonne brèche volcanique et même de la chaux pour la construction de leur prieuré et de leur église ; la température y était douce ; les vents y étaient sans fureur ; les fruits les plus savoureux y venaient en abondance ; les jardins des collines voisines étaient couverts de riches vignobles ; des sources d'une eau excellente jailUssaient du flanc des montagnes ; l'air y était toujours attiédi, mais pur ; les brouillards malsains n'y séjournèrent jamais, relevés qu'ils étaient par les hautes cimes ou balayés par les courants supérieurs.
L'église et les anciennes maisons de Chamalières sont
curieuses comme aspect et admirables comme couleur. Les amateurs qui désireraient jouir du coup d'œil ravissant qu'elles présentent doivent se hâter de venir, car depuis le prolongement entre Vorey et Retournac, de la route nationale du Puy à Saint-Etienne, l'ancien village est en train de se renouveler entièrement.
D'où venait à ce lieu fortuné le nom qu'il porte encore aujourd'hui? D'après MM. Normand (1) et Mandet (2), il serait dérivé de Galmilius, le nom même du fondateur de l'abbaye du Monastier-Saint-Chaffre, dont il dépendit toujours. Nous croyons qu'il faudrait plutôt en demander l'étymologie au nom patois Tsamaleyra. Dans la seconde partie de ce mot, on reconnaît facilement le mot Liger, Loire, qui se retrouve dans le nom de deux villages voisins, Leyret et Flaceleyres, tous deux situés sur le fleuve.
Que signifie la première partie, Chama, qu'on prononce tsama? Elle veut dire chemin, tsami, Cest l'opinion de M. l'abbé Payrard. Le nom de Chamalières serait, d'après cet érudit, un mot celtique correspondant au mot français chemin : Chamalières signifierait « chemin le long des eaux ». La position de ce lieu justifie cette opinion.
A quelle date précise placer la fondation du monastère? M. Normand la fait remonter à l'an 68 1, mais il ne dit pas sur quelles preuves.
« C'est dans le testament d'Alfred d'Aquitaine, comte d'Auvergne et du Velay, dit un historien (3), qu'on trouve Chamalières mentionné d'une manière précise pour la première fois, à la date de 927. Il est dit dans cet acte que ce prince fait don de son allea, c'est-à-dire de sa terre libre, à l'église de Notre-Dame du Puy ».
« Dix ans plus tard, ajoute Mandet (4), l'évêquc de cette ville, Godescalk, afiligé des spoliations dont le patrimoine
(1) Ann. de la Soc. Académique du Puy, XVIII, p. 106,
(2) Hist. du Velay, VI, p. 331,
(3) Hist.génér. du Languedoc, Edit. da Mège, 111, p. 12, col. 2.
(4) Ouvrage cité, VI, p. 332,
ecclésiastiqae était partout l'objet, résolut de mettre un terme à cet état de choses dans son diocèse. Pour décider les usurpateurs à restituer les biens dont ils s'étaient emparés, il commença par rendre à l'abbaye de Saint-Ghaffre l'alleu de Ghamalières qu'il détenait en qualité de bénéficiaire. Ce fut, assure la Chronique du Livre rouge (du Monastier), en exécution de cette sage^mesure que les Bénédictins de Saint-Ghaffre rentrèrent dans la possession de ce domaine. Ils y établirent, à cette époque, un couvent de femmes, mais bientôt Rorice de Beaumont, frère de Dalmace, neuvième abbé, le transforma en une communauté d'hommes, et le plaça, en 960, sous la règle de saint Benoît et l'invocation de saint Gilles. »
Gette dernière phrase de l'historien vellave demanderait plus d'une correction ; nous nous contenterons d'affirmer, avec preuves à l'appui, que le monastère d'hommes ne remplaça pas le couvent de femmes : les deux communautés existèrent en mêriie temps pendant'plusieurs siècles.
« Au comment du x' siècle, dit M. Jacotin (1), Ghamalières n'était qu'un modeste oratoire (^) dédié à la Sainte Vierge et desservi par quelques prêtres menant la vie monastique. Objet d'abord des persécutions de l'évêque du Puy, Guy, ce couvent put, sous l'épiscopat de Gotescalc, se développer paisiblement et, lorsque Dalmace de Beaumont, abbé de Saint- Ghaffre, l'unit définitivement à son monastère (vers 960) , sa prospérité s'accrut de jour en jour. Devenu le lieu de dévotion le plus célèbre des contrées environnantes, par suite du transport du corps de saint Gilles et du dépôt d'un saint clou, rapporté, dit-on, de Gonstantinople par Gharlemagne, il vit de toutes parts affluer les libéralités. Les plus puissantes familles du pays, les de Beaumont, dont il avait été jadis le fief, les vicomtes de Polignac, les de Roche-en-Régnier, de Rochebaron, de Montrevel, le dotèrent abondamment : la petite noblesse vassale de ces grandes maisons, suivit cet
(1) Cartulaire de Ghamalières, introduction, pages 11 et m.
(2) Locus iste parvissima res erat (Car t. du Monastier, n"^ 73 et 74).
exemple, et, grâce à ces nombreuses générosités, ses biens dépassèrent bientôt les villages voisins, pour s'étendre au delà des limites de notre département, dans les cantons de Saint- Anthème, Viverols, Saint-Bonnet-le-Château, Roanne, Givors et Argental. Aussi, vers 1097, Chamalières comptait vingt-sept moines et, dans son enceinte fortifiée, s'élevaient, soixante et onze maisons avec jardins. Ses richesses lui permirent alors d'élever la remarquable église romane qui, à part le clocher qu'on s'est hâté de démolir pour n'avoir pas à l'étayer, s'est conservée jusqu'à nous dans toute son uniformité et ses détails vraiment artistiques. »
Nous réservons des chapitres spéciaux à léglise de Chamalières, la plus intéressante du Velay par son antiquité après la merveilleuse cathédrale du Puy, au culte de saint Gilles, son patron, à la dévotion au Saint Clou. Nous nous bornerons à indiquer sommairement les rapports de dépendance du prieuré vis-à-vis de l'abbaye du Monastier, les prérogatives de ses prieurs et de ses principaux dignitaires, ses ressources et ses charges.
Les prieurs de Chamalières furent toujours nommés par les abbés de Saint-Chaffre sans aucune interruption depuis Dalmace, vers 987, jusqu'à Charles-Borrèmée de Laval, en 1770. L'union la plus intime ne cessa de régner entre les deux monastères, et l'on vit cinq prieurs de Chamalières, Dalmace et Pierre P"" de Beaumont, Ponce de Chalencon, Pierre II de Servissac et Raymond de Barjac devenir de prieurs de ce. couvent abbés du Monastier.
« Cependant, dit M. Mandet (1), d'après des noijes à lui fournies par M. le comte Jourda de Vaux, le prieuré s'affranchit peu à peu de l'abbaye. Sa dépendance, d'abord très réelle, finit par consister dans le simple tribut d'un repas offert chaque année aux trente-six religieux de Saint-Chaffre, repas évalué par arrêt du Parlement de Toulouse, en date du 12 avril 1704, à dix sols par tête. Cet affranchissement en prépara un second plus considérable encore. Longtemps la
(l) Hist. du Velay, VI, p. 333,
suprématie des évêques du Puy, imposée au x' siècle par Godescalk, à tout ce qui relevait du Monastère dont il était abbé, se fit sentir à Chamalières. A chaque avènement de prieur, le prélat ne manquait pas de rappeler au nouvel élu ses droits de haute juridiction, mais celui-ci ne garda bientôt plus que les apparences respectueuses de la soumission. Dès 1624, il avait réduit son yasselage à quelques redevances insignifiantes, qui disparurent complètement en 17G2, sous le dernier (l'avant dernier) prieur, messire Pierre de Lamée. »
Nous ne pouvons pas souscrire sans réserve aux observations qui précèdent. Relativement indépendant de l'abbaye sous le rapport des intérêts temporels, le prieuré ne s'était pas du tout affranchi de sa suprématie spirituelle, que nous verrons s'affirmer bien souvent dans le cours de notre récit.
Quoiqu'il en soit, nommé par l'abbé du Monastier, le prieur de Chamalières avait à son tour la collation d'un certain nombre de bénéfices. Il nommait d'abord à la sacristie et à l'aumônerie de son couvent, les deux principales dignités sans doute après la sienne, placées toutes deux sous le vocable de saint Gilles (l). Il avait encore le droit de nomination aux prieurés de , Saint-Maurice-de-Roche et de Gonfolent, ainsi qu'aux cures de Chamalières, de Beauzaç, de Rosières, de Saint-Pierre-Duchamp, de Saint-Georges-l'Agricol et de Saint-Jean-d'Aubrigoux, de Saint- André -de-Ghalencon et de Solignac-sous- Roche.
Le prieur de Chamalières était un personnage important dans la petite province du Velay. Comme baron de Gonfolent et seigneur temporel de Chamalières, il jouissait de tous les droits féodaux et avait, en outre, le privilège de siéger aux Etats. C'était un des neuf personats ecclésiastiques qui, avec l'évêque à leur tête, représentaient le clergé dans cette assemblée. Nous le verrons souvent assister en personne aux sessions annuelles ou s'y faire remplacer par procureur.
D'après le Fouillé ou dénombrement des bénéfices du diocèse du Puy en i5i6, pour la levée des décimes, le prieur de
(1) Tablettes, hist.du Velay, IV, pages 492 et 531 .
Chamalières, archiprêtré de Monistrol, est taxé dix livres (*). Suivant un autre Fouillé du xvni* siècle, les revenus du prieur qui n'a pas fait sa déclaration, sont taxés arbitrairement quatorze cent dix-neuf livres dix-neuf sols ; la sacristie est taxée cent cinquante livres et l'aumônerie cent livres (2).
N ous pouvons nous faire une idée approximative des revenus et des charges du prieuré dans le cours du xviii* siècle.
a) Revenus. — Le 17 février 1749» le chevalier de Lamée afferme à Jean-André Marthory, procureur à la cour du Puy, tous les revenus qu'il perçoit dans la paroisse de Rosières, moyennant chaque année la somme de douze 'cents livres. Le 6 janvier 1768,. il afferme à Barthélémy Plagnieu, notaire de Chamalières, tous ses revenus des paroisses de Saint-Pierre- Duchamp, Retournac, Solignac, Sainl-André, Saint-Georges, Saint-Maurice, Beauzac, Confolent et Chamalières, pour six ans, moyennant la somme annuelle de trois mille huit cent cinquante livres, cinquante- trois cartons froment, soixantedouze seigle et cinquante avoine. Aux revenus provenant de ces paroisses, il faudrait ajouter ceux de Saint-Jean-d'Aubrigoux et de quelques autres lieux pour arriver à une somme totale, ce à quoi nous n'avons pu parvenir.
6) Charges. — Il nous est encore plus difQcile de donner le chiffre exact des charges du prieuré. Le prieur devait fournir trois cents livres de congrue aux curés de Rosières, de Chamalières et de Beauzac, cent cinquante livres à chacun des vicaires de Rosières et de Beauzac... trois cents livres à chacun des religieux de Chamalières... soixante livres à l'évêque du Puy, soixante livres aux pauvres de Beauzac... Il devait en outre entretenir les églises de ces divers lieux...
Abandonnant, faute de documents, les considérations générales sur le prieuré de Saint-Gilles, nous allons nous occuper des prieurs et rattacher à chacun d'eux les faits qui se sont passés sous son administration.
(1) Archives nationales, G. 8, 1, fol. 440, recto,
(2) Tablettes hist. du Velay, IV, pages 492 et 531.