‹ Le Prieure royal de Saint-Magloire de LehonChapitre 10 sur 44 · NOUVEL INVENTAIRE. — VENTE DU PRIEURÉ · texte numérisé non relu

NOUVEL INVENTAIRE. — VENTE DU PRIEURÉ

VISITE DOMICILIAIRE, ET EXPERTISE DES OBJETS MOBILIERS. BIBLIOTHÈQUE. — HORLOGE. — FUITE DE RIMONEAU. LE PRIEURÉ SERT DE MAGASIN MILITAIRE.

IL SERT D'HABITATION PARTICULIÈRE ; DEVIENT TANNERIE, BRASSERIE, FILATURE, ETC. — COUP D'ŒIL SUR LES BATIMENTS, LES JARDINS ET LES MOULINS. — CE QU'IL EST AUJOURD'HUI.

L'Ere de la Révolution, qui plus tard devait être si sanglante, s'ouvrit assez gaiement à Lehon. On le croirait à peine, elle commença par un bal dans l'antique monastère. Depuis quelques années déjà, un poste militaire avait été établi à Lehon. Les soldats logeaient au bas du bourg, dans une caserne située à gauche, en descendant, presque à l'entrée du pont. C'est ainsi que nous y voyons séjourner en 1787 et 1788, trois compagnies du régiment de Penthiévre Le gouvernement français avait décidé, vers ce tempslà, de tenter un coup de main contre l'Angleterre. Dans ce but une véritable petite armée fut envoyée occuper le pays de Dinan et de Saint-Malo, prête à s'embarquer au premier signal. Le général en chef de ces troupes. Prince de Lusace, avait étabh son quartier général à Dinan et pris lui-même logement dans le couvent des Dominicains. Une batterie d'artillerie de ce corps d'armée fut détachée à Lehon ; les soldats se logèrent dans la caserne du bourg, tandis que les officiers, pour être plus au large, allèrent frapper à la porte de l'abbaye. Elle leur fut volontiers ouverte, et les vastes

(1) Souvenirs de Néel de Lavigne.

(2) Note de M. Aubry, recteur de Lehon. — Le même recteur nous a conservé le souvenir, que du 22 Mai 1779, au lo Novembre de la même année, le prieuré donna asile à divers détachements de 460 hommes à la lois, des régiments de Royal Corse, d'Orléans, de "Parois et de Royal Contonois.

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appartements du monastère furent mis gracieusement à leur disposition.

Les Dinannais ont toujours aimé les soldats. La population, pleine d'enthousiasme et de gaieté, reçut à bras ouverts les troupes du prince de Lusace. Les soldats furent enchantés. Le général luimême, reconnaissant de cet accueil sympathique et voulant se montrer gracieux envers les habitants, fit donner pour leur être agréable, dans les Landes de Vaucouleurs, à peu prés sur le terrain occupé actuellement par le champ de manœuvre de la garnison, le simulacre d'une petite guerre. Cette fête militaire, éclairée par un soleil splendide, fut superbe et attira une foule nombreuse des habitants de la ville. Les officiers voulurent aussi à l'exemple de leur chef, témoigner leur gratitude aux Dinannais. Ils imaginèrent — l'idée était originale — de donner un bal dans l'ancien prieuré de Saint-Magloire, dont les vastes salles vides offraient un local spacieux et commode. La population se rendit avec empressement à la fête ; la société toutefois qui se rencontra dans le vieux couvent, ce soir-là, fut paraît-il assez mêlée. Messieurs les officiers avaient d'ailleurs bien fait les choses. L'antique monastère, transformé par leurs soins, en salons ornés de tentures et de guirlandes, était méconnaissable ; partout des faisceaux d'armes, des lustres étincelants de lumières, des corbeilles de fleurs... on eût dit un palais enchanté. Toute la nuit l'on dansa jusqu'à l'aube, au son des violons et des flûtes, des rondes impossibles, avec gaieté folle et joyeux

lyé LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-MAGLOIRE DE LEHON

entrain. Mais que durent penser dans le silence de leurs tombes, les vieux moines réveillés subitement ainsi, par ces rires étranges ? Pourquoi ne revinrent-ils pas cette nuit-là, en psalmodiant quelque psaume d'un air grave, reprendre possession de leur salle de chapitre d'autrefois ? Pourquoi ne vit-on pas apparaître tout-à-coup au milieu de ces danses, l'Ombre sévère de Beaumanoir ? Nous laissons à penser quelle terreur se fût emparée de cette multitude frivole et légère !

Ce bal donné par les officiers, rappela aux habitants de Dinan le souvenir du prieuré de Lehon, bien délaissé depuis longtemps, et où les foules ne venaient plus s'agenouiller sur la tombe du Père Noël Mars. On pensa que les dortoirs inoccupés des moines, étaient un emplacement tout naturellement désigné pour y venir s'amuser, et dés lors, la population ouvrière de la ville descendit à Lehon, le dimanche, nombreuse et folâtre, pour y danser et s'y récréer à l'aise. Le régisseur était débordé, ses défenses méconnues et les murs du couvent escaladés malgré lui, par les visiteurs. Guillaume Postel, frère de la bonne de Rimoneau, dit au régisseur qu'il se chargerait bien de faire déguerpir tout ce monde, pourvu qu'on le laissât faire. Rimoneau approuva le plan du jeune homme et lui laissa toute liberté d'agir. Un soir donc de dimanche, Maître Guillaume endosse un froc de moine resté au vestiaire, il en rabat le capuchon sur ses yeux, il prend en mains un bréviaire, et semblable à un mystérieux fantôme, il se promène à pas lents dans les corridors déserts. La

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compagnie rieuse des habitués de la danse arrive au monastère. C'était l'instant décisif ; le rusé compère s'avance vers les arrivants, grave comme un moine en ^ , prières et silencieux comme l'âme d'un trépassé. La joyeuse bande apercevant le fantôme qui se dirige vers elle, pousse un cri d'effroi ; garçons et filles s'enfuient précipitamment et rentrent en ville, le coeur glacé d'épouvante.

Depuis cette apparition terrible, le bruit courut à Dinan que les moines revenaient, et personne n'osa plus désormais remettre le pied, le soir, dans ces lugubres cloîtres peuplés de fantômes et de revenants.

Rimoneau continua d'administrer les biens du monastère jusqu'à la vente de l'abbaye. Dom Marie qui avait succédé à Dom Qiiinquet dans la fonction de cellérier de Marmoutier, lui avait également succédé dans la charge de procureur général et spécial pour la régie du prieuré de Lehon Plusieurs fois il vint voir Rimoneau, afin d'examiner par lui-même l'administration du régisseur et de vérifier ses comptes. Leur correspondance était suivie. On conserve de Rimoneau de nombreuses lettres écrites au Père,

(0 Voir la note XXXVI, à k fin du voL

de 1781 à 1789, Dans l'une, il se plaint du recteur de Brusvilly qui vieux et goutteux, veut qu'on lui paie un curé, quoiqu'il jouisse par transaction, de toute la dîme qui lui rapporte 1500 livres. Dans une autre, il exprime son mécontentement au sujet du meunier du moulin de la Madeleine, dont toutes les ruses pour ne pas payer, sont accrues du désir d'abandonner ledit moulin. La correspondance de Rimoneau nous apprend encore, qu'à cette époque, la place d'alloué dans la juridiction de Lehon et de la Madeleine fut accordée au sieur du Gage, celle de notaire et procureur à Jean Binet, et celle de sergent et huissier à Mathurin Samson. En 1787, il raconte les ennuis que lui cause une délibération des habitants de Lanvallay, autorisant les trésoriers en charge à agir, pour contraindre les décimateurs de leur paroisse, à rétablir le chœur et le cancel de leur église et à fournir des ornements et des livres. Monseigneur Urbain de Hercé, évéque et comte de Dol, fit faire une enquête à ce sujet par Michel Thounin des Veaux-Ponts, l'un de ses grands vicaires. La dernière lettre écrite par Rimoneau à Dom Marie, porte la date du 8 Août 1789 ; il lui annonce l'envoi de trois lettres de change sur Paris, montant ensemble à la somme de 6 mille livres ; il se plaint du recteur d'Evran et demande la permission de poursuivre en justice, les contribuables à la dîme qui en refusaient le paiement '^'K C'était le moment même où l'Assemblée Nationale venait de voter dans la fameuse séance du 4 Août, l'abandon des privilèges

(ly Voir la note XXXVII, à la fin du vol.

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et ie rachat de toutes les dîmes. Déjà, le sol tremblait dans toute la France, la Bastille n'existait plus, le roi était prisonnier dans Paris, le flot révolutionnaire grossissait de jour en jour. Le 2 Novembre 1789, l'Assemblée déclarait les biens du clergé « h la disposition de la Nation », et dés le 19 Décembre, elle en mettait en vente une portion, pour la valeur de 400 millions. Jamais cependant propriété n'avait eu d'origine plus légitime que ces biens. La pieuse libéralité des fidèles les avait volontairement offerts à l'Eglise, dans l'intérêt de la religion, et le clergé les possédait non à titre d'usufruit, mais à titre de propriété. L'Assemblée n'avait donc pas le droit de disposer de ces biens, et en les mettant ainsi « à la disposition de la Nation )>, c'est-à-dire en les arrachant à leurs propriétaires légitimes, elle commettait une spoliation inique et un vol sacrilège. On ne peut donc excuser les acquéreurs des biens écclésiastiques, puisqu'ils coopérèrent à cette spoliation injuste. Ce fut onze ans plus tard seulement, que le Pape Pie VII ému d'un si effroyable désordre, résolut de tranquilHser les consciences, par un acte vraiment suprême du pouvoir pontifical. Dans l'article 1 3 du Concordat du 15 Juillet 1801, sa Sainteté déclare ce que ni elle, ni ses successeurs (( ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclé- (c siastiques aliénés, et qu'en conséquence la propriété de ces (( mêmes biens, les droits et revenus y attachés, demeureront (c incommutables entre leurs mains ou celles de leurs ayants cause)). Dans une lettre expKcative de cet article, le Cardinal Caprara dit à

son tour « qu'ils peuvent retenir légitimement la possession de ces biens ». Toutefois, dans un bref du 20 Octobre 1821, le même Pape Pie VII (c exhorte et invite les acquéreurs à ne point négliger de faire acquitter les charges pieuses dont ces biens pouvaient être grevés)). On voit par cette explication, que l'article 13, dont le gouvernement français avait voulu faire une ratification, n'était de la part de Rome, qu'une simple déclaration de ne point revenir sur ce qui avait été fait. Le Saint-Siège n'admettait pas que l'Etat eût pu dépouiller l'Eglise, du domaine dont elle avait été investie ; mais il déclarait légale — car c'est l'unique sens que le mot légitiine puisse recevoir — l'acquisition faite de ces biens et leur possession par des particuliers. Le pape ne pouvait évidemment rendre bon et légitime, ce qui de soi était essentiellement mauvais et injuste

Mais poursuivons. Résolue de consommer cet attentat, l'Assemblée donne ordre à tous les titulaires de faire une déclaration détaillée des biens mobiliers et immobiliers, des revenus et des charges dépendant de leurs bénéfices. Le prieuré de Saint-Magloire ne fut pas oubHé. Le 29 Avril 1790, la municipalité de Lehon recevait de l'intendant, l'ordre d'obéir aux décrets de l'Assemblée du 20 Février, des 19 et 20 Mars, et de se rendre au monastère faire l'inventaire des biens et des charges. Les Lehonnais ne se pressèrent pas. Ce fut le 7 Juin seulement, que Gilles Pépin, maire,

(i) Voir Ma'' Alîre : Traité de la prop. des biens ecclésiastiques. — Voir aussi ; Dictionnaire raisonné de droit et de jnrisprudejice en matière civile et ecclésiastique, par Prompsaut..., etc., etc..

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Guillaume Ménard, officier municipal, Joseph Amiot, procureur de la commune et François Bonnier, secrétaire greffier, se transportèrent à l'abbaye. Conduits par Rimoneau, ils visitèrent le couvent, de la cave au grenier. Ils trouvèrent dans l'église sept tableaux en bois, très vieux, un grand autel à la romaine avec une custode dessus et deux autres petits autels, une balustrade de fer séparant le chœur d'avec la nef, le chœur parqueté et boisé ; dans le clocher deux cloches ; dans le réfectoire un grand tableau ; dans le grenier, au milieu de débris de meubles, un tabernacle doré et huit chandeliers d'autel, en cuivre. Rentrés dans l'appartement de Rimoneau, ils se firent présenter (c le grand rentier, registre commencé en Novembre 1772, intitulé Recette du Grand Baillage de Lehon », et constatèrent que le baillage se montait à 141 boisseaux de froment, payés en argent. Le régisseur leur montra ensuite son Journal des recettes, bien en ordre, commencé le 22 Octobre 1772, et dont la dernière note était inscrite au 4 Juin ; ils y virent que les biens du monastère, situés sur le territoire de Lehon, se composaient en outre des bâtiments et des jardins du prieuré lui-même, de deux moulins, de cinq prairies, du vieux château, d'une maison d'habitation et son jardin, le tout affermé à Julien Carillet au prix de mille 120 livres ; en plus un four banal, une maison avec jardinet loués 200 livres à AngéHque Gilbert. M. Viel Grandchamp avait l'affermage de la dîme de la paroisse, pour la somme de 750 livres, et M. le recteur la jouissance de deux jardins situés, l'un près de la rivière

de Rance et l'autre sur les EcrouJcrcs. Le Livre des dépenses leur apprit que les religieux payaient annuellement à M. le recteur, 700 livres de portion congrue et une rente de 300 livres, pour le service divin célébré dans l'Eglise prieurale ; que l'entretien de la toiture du monastère coûtait par an 120 livres ; que le prieuré payait aux Domaines 5 livres pour l'afféagement du château, et à l'évêque de Saint-Malo 6 livres pour droits synodaux ; qu'enfin, les décimes et les subventions se montaient au chiffre de 3.575 livres, 10 sols. Après cet examen sommaire, les délégués se retirèrent, laissant à Rimoneau la garde officielle du prieuré, et le rendant responsable des soustractions et des dégâts qui pourraient y être faits "^'l Quel-

ques mois après, en Novembre, le district de Dinan envoie à Lehon Pierre Hamon, architecte à Saint-Malo et Jean Restif, notaire et

(i) Archives des Côtes-du-Nord.

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procureur à Dinan, procéder à l'estimation des biens du monastère. Les deux experts passent sept grandes journées au prieuré, occupés à cette besogne, et s'en vont en se rendant modestement le témoignage de s'être (c fidellement comportés ».

Tel est le compte-rendu exact de la visite des premiers commissaires envoyés au prieuré de Saint-Magloire, par la Révolution. Il faut convenir qu'ils ne se montrèrent pas trop sanguinaires. On pourrait même facilement supposer, que les bons municipaux de Lehon ne s'en allèrent point du couvent, sans avoir bu un coup avec le père Rimoneau. Aussi, l'histoire impartiale doit-elle mettre de côté — non sans regret peut-être — le massacre des religieux dans l'Eglise abbatiale, raconté d'une façon très dramatique assurément, dans k Trésor de Y^âhhaye. « Au moment, dit Madame Raoul (( de Navery, où les moines rentraient dans les couloirs, la horde des (( révolutionnaires envahissait la cour. — Allons au chœur, dit le (c Père Athanase. Alors tandis que les misérables compagnons de (( Jean l'Enclume se précipitaient dans la sainte Maison, hurlant, (( criant, blasphémant, brisant les meubles, fouillant les salles, et (( demandant à grands cris ceux dont ils avaient soif de répandre le (c sang, les moines groupés dans le chœur autour du Père Athanase (( faisaient une confession suprême et recevaient l'absolution ^de la (( dernière heure. A son tour le père Abbé se prosterna devant le (( frère Malo, et celui-ci prononça sur la tête de son supérieur les

(i) Archives des Côtes-du-Nord.

(( paroles sacramentelles Les moines s'absorbèrent dans le

(( sentiment de la possession de leur Dieu Les moines agenouillés

<( se rapprochèrent, et tandis que les cloches s'éveillaient dans le (( clocher, leurs voix se confondaient pour la dernière fois.... Les <( moines à genoux, les bras en croix, chantaient le Dies ira'. Tout « à coup une trombe humaine pénétra dans l'Eglise. Les révoluce tionnaires, traversant la nef, arrivèrent dans le choeur, le blas- (( phéme aux lèvres, des couteaux, des fourches, des sabres à la (( main. Aucun des moines de Lehon ne cessa de chanter ; l'hymne « de mort s'éleva avec un redoublement de force et de ferveur. Jean (( l'Enclume leva son marteau, et ce marteau brisa le crâne du Père « Athanase. Le frère Malo eut la poitrine traversée par une pique, « et le Père Claude tomba à la renverse ; un coup de sabre, en « coupant l'artère carotide, avait interrompu la strophe latine sur (( ses lèvres. Nul des moines ne résista, nul ne se défendit ; quand (c ils ne furent plus que deux, ils se jetèrent dans les bras l'un de (( l'autre, recommençant la phrase solennelle du Dies ira. Un paysan (( armé d'une faux emmanchée à revers trancha à la fois les deux (( têtes pâles sur lesquelles se reflétait la clarté de la lampe du (c sanctuaire.... » Cette scène ne manque certes pas de grandiose ; mais elle n'a eu pour théâtre que l'imagination de l'auteur. Nous savons que depuis le 24 Mai 1767, c'est-à-dire depuis vingt-trois ans, la vie de communauté avait cessé d'exister à Lehon. En 1790,

(i) Le Trésor de l'^hhaye, pages 215 et 2:6,

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Rimoneau habitait seul le monastère avec sa famille. Une autre preuve encore qu'il n y avait plus aucun religieux au prieuré au moment de la Révolution, nous est fournie par le tableau des religieux de l'arrondissement de Dinan, dressé par monastères en 1790. Il n'y est fait nulle mention du prieuré de Saint-Magloire de Lehon, par la raison très simple que le prieuré ne contenait plus aucun religieux

Nous devons également détruire la fable des immenses richesses possédées par les religieux de Lehon. Le même auteur en fait une éblouissante description: (c .... les jours de grandes fêtes, sur Tautel » rayonnant, s'entassaient les chandeliers d'argent massif, les osten- )) soirs incrustés de pierreries, les coupes merveilleuses, les châsses )) royales. Sur le front des madones couronnées comme des reines » étincelaient des diadèmes éblouissants, et pour doubler la magni- )) ficence de ce spectacle, des lampes d'or descendant du plafond, » balançaient leurs clartés et faisaient saillir les verts reflets de » l'émeraude, les lueurs douces du saphir, les scintillements ardents » du rubis et les feux irisés des brillants montés en gerbes ». Nos braves municipaux de Lehon ne trouvèrent hélas ! au monastère, ni ostensoirs d'or, ni coupes merveilleuses, ni chandeliers d'argent massif, ni châsses royales ; ils n'y virent que des chandeHers

(1) Archives des Côtes-du-Nord. — Cet acte authentique donne la liste exacte des religieux du district de Dinan. Il y avait ^ bénédictins à Saint-Jacut, 2 carmes à Créhen, 3 dominicains à Corseul ; à Dinan, 8 dominicains, 6 cordeliers, 10 capucins, i trinitaire, ^5 clarisses^ 36 ursulines et 31 dominicaines.

(2) Le Trésor de l'ahbaye, page 43. Voir aussi : pages 18S, 189, 211^ 212, 218, 222.

de cuivre, des tonneaux vides et des débris amoncelés de quelques pauvres meubles.

Revenons à notre histoire. Les biens ecclésiastiques trouvant difficilement acquéreurs, à cause de Thorreur qu'inspirait aux consciences honnêtes cette infâme spoHation, l'Assemblée en proposa l'achat au municipalités, avec charge de les revendre, moyennant un bénéfice et un droit de courtage. Cet arrangement porte la date des 14 mai et 16 juin 1790. La municipalité de Dinan bien lancée dans le mouvement, voulut profiter de cette offre. Le 14 décembre 1790, elle demanda en sa faveur, l'aHénation des biens nationaux situés dans l'arrondissement. L'assemblée nationale souscrivit volontiers à cette demande, le 19 janvier suivant. Mais, bien que cette permission ne dût leur être notifiée officiellement que le 3 mai 1791, les membres du district de Dinan pressés, parait-il, d'en finir avec le prieuré de Saint-Magloire, écrivirent dés le 1 1 mars, aux officiers municipaux de Lehon, pour les prier de publier l'affermage ou la vente des biens du monastère. Cette publication fut faite à Lehon, le dimanche 13 mars. Le district de Dinan recommandait en même temps de veiller à la conservation de ces biens et de mettre sous les scellés ce les effets appartenant à cette communauté ». Le comité révolutionnaire de Dinan ne tarda pas à prendre possession du monastère ; il envoya à Lehon un certain Le Bourguignon accom-

(1) Archives municipales de Dinan,

(2) Le Bourguignon était pharmacien des hôpitaux de Dinan, iK devint maire de cette ville, en 1793, et peu après, député de cette commune à la Convention,

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pagné d'un officier municipal et d'un serrurier, pour lui rendre compte des objets de valeur que pouvait encore renfermer « la communauté des ci-devant religieux bénédictins. ))

Dans leur visite au monastère en 1790, les officiers municipaux de Lehon s'étaient surtout attachés à faire l'examen des livres de compte de Rimoneau; l'inventaire de 1791 est plutôt un inventaire artistique. En effet, le Bourguignon ne prend note que des tableaux restés accrochés çà et là. 11 en mentionne dix dans l'église abbatiale, dont cinq peints sur toile, représentant des traits de la vie de saint Benoit, l'Ecce-homo et l'agonie de Notre Seigneur, et cinq sur bois, de grandeur naturelle, représentant saint Magloire, un autre évéque la mére de Dieu, saint Benoit et saint Pie V ; dans le réfectoire, sur une (c boisure antique », peints dans les panneau;^, quatorze bustes: saint Augustin, sainte Scholastique, saint Placide, saint Romuald, saint Bruno, saint Paul, saint Martin, saint Pierre, saint Jean-de-Dieu, sainte Thérèse, saint Norbert, saint Dominique et la mére de Dieu. La salle du chapitre était entourée d'une boiserie formant vingt-cinq panneaux peints, ayant pour sujets divers paysages ; un Christ en croix, peint sur toile, s y trouvait aussi. Dans le grenier enfin, ils découvrent un autre tableau de deux pieds et demi de large sur quatre de haut, représentant (c un bénédictin à » genoux devant un crucifix, peint sur toile, où sont écrit ces mots

(r) Probablement saini Martin, devenu second patron de l'église, depuis l'union du prieuré à l'abbaye de Marmoutier.

)) partant de lui vers une gloire, A Mars, et plus bas on lit : le vrai » portrait du vénérable Père Noël Mars, premier vicaire général des )) Bénédictins réformés en Bretagne, prieur de ce monastère ; il est )) décédé le dernier jour de janvier MDCXI ». Auprès de ce tableau se trouvait une table de cuivre rouge, haute de deux pieds huit pouces, et large de vingt. C'était l'inscription placée autrefois sur le tombeau du Père Mars, dans l'église du prieuré. On en Ura avec intérêt le texte que nous pubHons à la fin du volume Cette promenade faite dans le monastère. Le Bourguignon s'en fut après avoir eu soin de faire (( refermer et repatficher les portes par le serrurier, en présence de l'officier municipal )).

Personne n'avait répondu à l'appel du district de Dinan pour l'achat du monastère, et, sauf quelques pièces déterre, le four banal et un petit jardin, les biens du prieuré continuaient à rester en vente. Une première adjudication avait bien eu heu, le 29 février 1792, mais comme elle n'avait abouti qu'à l'offre dérisoire d'une somme de 15.200 livres, le directoire résolu de terminer cette affaire, fixa de secondes et dernières enchères au 19 mars 1792 ^4). Ce jour-là, (c l'an quatrième de la hberté )), les membres du district s'étant réunis en séance, le crieur public proclama en vente, sur la mise à prix de 15.200 livres, le prieuré de Lehon et

(1) Voir la Note XVI, à la fin du volume.

(2) Archives des Côtes-du-Nord.

(3) Le four banal avait été vendu, le 28 mars 1791, à François Amelot, pour la somme de 5050 livres. (Papiers de la Brancherie.)

(4) Archives des Côtes-du-Nord.

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ses dépendances. Qiiatre citoyens se présentèrent et se disputèrent la possession du vénérable couvent. Enfin, après l'extinction d'un troisième feu, le directoire du district déclara « le sieur ^"^"^^ demeurant à Dinan, rue de l'Ecole, dernier enchérisseur, adjudicataire définitif des dits biens », pour la somme de vingt-cinq mille cent livres Ce n'était certes pas trop cher, surtout en assignats!... Ainsi finit tristement par une vente sacrilège, l'antique prieuré royal de Saint- Magloire de Lehon, fondé au IX^^ Siècle, sur les rives de la Rance, par le roi de Bretagne. Il avait vécu l'espace d'environ neuf-cent cinquante ans. Pour nous, nous ne voyons certes pas en quoi « la nation trouva » dans la vente du prieuré de Lehon, même un atome des (( ressources financières qui lui permirent de constituer, d'armer et de développer la Révolution, de briser les réactions, de vaincre l'Europe monarchique liguée contre nous, et enfin de fonder la hberté des peuples » Après le plus attentif examen de cette opération financière, nous ne pouvons trouver d'autre résultat pratique pour la nation, dans la vente du prieuré de Saint-Magloire, que d'avoir enrichi une seule famille, au détriment des religieux de Marmoutier.

Peu de jours après cette vente, une dernière expertise, et cette fois très détaillée, fut faite au monastère par Jean Forcoueffe, membre du directoire du district de Dinan, assisté de Jean Plessix, priseur.

(1) Voir la Note XLI, à la fin du volume,

(2) Histoire du cierge pendant la Révolution française, par B. Robidou, Tome i, page 412

Rien de bien intéressant à signaler dans leur inventaire ; ils trouvent des armoires, des chaises, des lits, des fauteuils, des bureaux, quelques tableaux, onze cartes de géographie et ving-quatre prie-Dieu. Les seuls objets de valeur sont "56 volumes, dont 16 in-folio, 10 inquarto et 30 in-octavo; vingt-cinq de ces volumes étaient reHés en

parchemin. Un détail curieux à noter dans cette visite domiciliaire, c'est l'émotion légitime et indignée de la dame Rimoneau qui accompagne les commissaires de chambre en chambre, et qui réclame à chaque instant la propriété de certains objets du mobiher. Elle tient surtout à conserver « un lit à l'ange garni de rideaux de serge bleue, avec couverture de laine blanche et courte-pointe d'indienne rouge qu'elle

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a, dit-elle, acheté à la vente du prieur de Tressaint. » Ces messieurs ont Tair assez peu aimables et marquent quand même, la valeur approximative de la plupart des objets contestés par la vénérable femme

Ces différents inventaires nous donnent bien la note exacte des objets et des meubles que les religieux avaient laissés au monastère. Tout en conservant au prieuré quelques chambres meublées pour les religieux de passage, ils avaient transporté peu à peu à Marmoutier les objets de valeur qui meublaient le monastère abandonné et avaient seulement laissé à M. Aubry les vases sacrés pour le service de la chapelle. Depuis plusieurs années déjcà, les titres et les papiers ' concernant les biens du prieuré avaient été transportés à Marmoutier^-\ Cependant certains registres et les minutes de la juridiction du prieuré étaient restés entre les mains du citoyen Alberge, dernier greffier du monastère. Le district de Dinan les réclama à la municipalité de Lehon, en vertu de la loi du 6 mars 1791, qui avait prescrit de déposer au greffe du tribunal de chaque district, les minutes et les registres des juridictions supprimées. Le citoyen Alberge prié de remettre ces pièces, répondit qu'il les avait confiées au citoyen François Beslay auquel le directoire avait demandé d'en faire le dépouillement^^l

La Grande Abbaye avait fait cadeau, dès 1 767, au couvent de Saint-

(1) Archives des Côtes-du-Nord.

(2) Déclaration de Rimoneau.

(3) Archives municipales de Lehon. — Voir la Note XLIV, à la fin du volume.

Benoit à Saint-Malo, de la riche bibliothèque de Lehon il n était resté au prieuré que les ouvrages de médiocre importance dont le nombre cependant était encore fort considérable. L'abbaye de Marmoutier fit en 1789, présent de ces respectables débris, aux Capucins de Quimper dont le couvent avait été la proie des flammes, cinq ans auparavant. Le Père Aimé, gardien des Capucins de Dinan, vint lui-même au mois de juin de cette année, prendre possession de ces livres qu'il emballa dans des barriques '^^\ pour les expédier à Saint-Malo et les faire de là passer par mer à Quimper, à la première occasion favorable Il parait que les bénédictins portaient une affection particulière aux enfants de saint François, car c'est encore aux capucins de Dinan, qu'ils avaient donné l'horloge du prieuré ^'^\

Le nouveau maître du prieuré nous donne lui-même la contenance exacte des biens qu'il venait d'acquérir, il constate après arpentage, que les bâtiments, les moulins et les jardins du monastère

(1) Elle contenait, à la fin du XYU" Siècle, plus de 300 volumes in-folio, 500 in-4°, un nombre très considérable d'autres ouvrages de moindre format, et une collection précieuse d'anciens manuscrits. — Duclos, maire de Dinan de 1744 à 1749, avait conçu le projet, après l'incendie du monastère des bénédictines de Dinan en 1746, de tonder un collège dans le couvent de la Victoire et d'en confier la direction aux bénédictins de Lehon ; ces « savants religieux ï, pensait-il, y auraient transporté leur riche bibliothèque. Un collège fut en effet fondé par l'évêque de Saint-Malo, Mgi" des Laurents, en 1776, dans l'ancien couvent de la Victoire, mais, les religieux de Lehon, partis du prieuré en 1767, n'y purent être appelés, et l'évêque confia la direction de son collège à des ecclésiastiques de son diocèse. — Nous devons à l'obligeance de M. Caillière, d'avoir retrouvé deux volumes in-folio de l'ancienne bibliothèque de Lehon ; ce sont deux volumes de la Bible, avec cette inscription manuscrite : Ex Uhris monasterii Sancti Maglorii de Lehonio, cong. Sancti Mauri.

(2) Ce transport des livres avait donné lieu au racontage dont nous avons parlé, page 109. (5) Archives mun, de Saint-Malo. GG. — Histoire man. du couvent de Saint-Benoit.

(+) Archives mun. de Saint-Malo. GG. — Histoire man. du couvent de Saint-Benoit.

LE PRIEURÉ PENDANT LA RÉVOLUTIÔN FRANÇAISE

formaient un total de trois journaux, trente-trois cordes, un pied, c'est-à-dire i hectare, 65 ares, 94 centiares ^'l

L'expédition de l'acte de vente fut délivrée à M. le i^^ Juin 1792. Tout dévoué à la cause de la Révolution, membre du district de Dinan et commissaire surveillant délégué aux armements, le nouvel acquéreur se fit un plaisir de mettre le monastère à la disposition du district, pour servir de magasin aux subsistances militaires et y déposer les grains saisis chez les émigrés et les nobles du pays ; il y prêta même un appartement pour loger le garde-magasin. Le profit du reste vint s'ajouter au service rendu, car il se fit allouer pour cette complaisance, par ses collègues du district, la somme de 500 livres, dans la séance du 30 Septembre 1794

Lui-même ne tarda pas à quitter la rue de Y Ecole et à venir s'installer au prieuré, pour en faire valoir plus commodément les deux moulins. Les appartements des hôtes, l'infirmerie et les salles des Beaumanoir offraient d'ailleurs un logement spacieux et très confortable. Peu de temps après son arrivée, le Ciel déjà sévère, lui

(1) Archives mun. de Lehon. — Voir la Note XLV, à la fin du vol.

(2) Les chefs du pouvoir révolutionnaire , à Dinan, n'y allaient pas par quatre chemins; ou en peut juger par la proclamation suivante, en date du 23 Brumaire, an 2 : « Les autorités constituées, régénérées, (T aux Républicains de Dinan : Guerre aux rois^ guerre aux tirans, guerre aux brigands !... Mort, carnage « des scélérats qui trahissent la patrie !... Surveillance continue des gens suspects, des égoïstes, des insou- (( ciants, des modérés ! Union, force, courage, confiance en la Montagne etc. etc.. » (Arch. mun. de Dinan).

Le serment prêté par les membres du Comité de surveillance, lors de leur entrée en fonctions, n'est pas moins violent. Le voici : « Je jure fidéhté à la constitution républicaine de mil sept cent quatre-vingt-treize, « de maintenir de tout mon pouvoir la liberté, l'égalité, la république française une et indivisible, haine « aux prêtres et aux rois, de donner le branle révolutionnaire nécessaire à présent pour achever notre régécc nération, et de mourir à mon poste, s'il le faut. 1 (Arch. mun. de Dinan).

(l) Archives mun. de Dinan.

enleva son fils aîné âgé de 7 ans Il demeura à Lehon avec sa famille, l'espace d'environ vingt-huit ans et vit naître au prieuré plusieurs enfants, un fils et une fille, et l'un de ses petits-enfants qui lui aussi devait occuper plus tard, un rang important dans l'administration dinannaise. Les nouveaux venus ne menaient pas, paraît-il, une vie trop triste dans la vieille abbaye : on y recevait volontiers à festoyer, les prêtres constitutionnels, et l'on y jouait même la comédie. Nous savons du moins, qu'en 1794, on représenta dans l'église abbatiale, une pièce intitulée Le Déserteur, à laquelle se rendit un nombreux public ; le dernier acte se composait d'une fusillade bien nourrie qui épouvanta les assistants et fit pousser des cris de frayeur aux pauvres enfants que l'on avait amenés à ce singulier spectacle. On appellerait cela de nos jours, une leçon de ehoses.

On comprend que la présence de Rimoneau, ce véritable (( homme de bien ^-^^ )), qui durant de si longues années avait été le serviteur incorruptible et fidèle des religieux, ne pouvait plaire à l'acquéreur. Aussi, en maître qui prend tous les droits, le sieur ^^"^ s'empressa-t-il de congédier le vieux régisseur. L'arrestation de Rimoneau comme suspect, fut même décidée. Mais averti par des

(1) Registres civils de Lehon.

(2) Nommé maire de Lehon, sous l'Empire, le 17 Janvier 1805, il fut révoqué par Je roi, le 24 Août

(3) Registres civils et paroissiaux de Lehon.

1^4) Rimoneau, honoré lui aussi du titre de noble homme, était très considéré à Lehon ; les principales familles du pays l'avaient en haute estime, et les officiers de la paroisse, sénéchaux, procureurs, alloués, notaires.... se faisaient un honneur de l'avoir pour ami.

LE PRIEURÉ PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

amis sûrs, du sort terrible qui le menaçait, il put prendre la fuite à temps. Pour cacher son évasion, il quitta Lehon un matin, vêtu d'habits grossiers, muni d'instruments de pêche, un panier sous le bras et des gaules sur l'épaule ; il espérait faire croire à ceux qui le rencontreraient ainsi affublé, qu'il allait tendre des lignes et faire une partie au bord de la Rance. Il remonta la rivière jusqu'au dessus de Tont-Terrin, gravit les coUines à gauche et rejoignit sa femme Anne-Louise Mauboussin et sa fille Hélène âgée de 18 ans, qui l'attendaient avec une petite carriole, dans un endroit désert. La nuit venue, les fugitifs prirent la route de Tours, leur pays d'origine, où après un voyage pénible, ils parvinrent enfin sains et saufs. Parfait Rimoneau, leur fils, âgé de 23 ans, avait été requis par le district de Lamballe, pour travailler à l'imprimerie du citoyen Gabriel Bourel ; il fut obligé de demeurer à son poste.

Après le séjour durant quelques années, d'une famille anglaise, probablement celle dont parle Maurice de Guérin dans la lettre citée au chapitre VIII, le prieuré, loué par les propriétaires qui étaient revenus à Dinan, devint le siège de plusieurs manufactures et usines. On le vit tour-à-tour occupé par une tannerie, une brasserie, une

(i) Archives mun. de Lehon.

manufacture de toile à voiles, une filature, et, depuis l'installation des régiments à Dinan, par l'administration des lits militaires. Pendant les quelques années qui ont suivi, le pauvre prieuré est resté complètement désert, jusqu'à ce qu'un bienfaiteur généreux — un étranger — touché de cet abandon, et voyant le bien qu'il y avait à faire dans la commune, fit l'achat d'un tiers à peu prés du monastère, le 28 Août 1888. Cette acquisition, utilisée de la manière la plus intelligente, a permis de dégager le portail de l'église abbatiale, d'établir des écoles à l'usage des enfants de la paroisse, et de donner au presbytère un agréable et spacieux jardin, que viennent caresser les eaux poissonneuses de la Rance. Le reste de l'abbaye, bâtiments, vergers et jardins, est demeuré la propriété des héritiers du premier acquéreur de 1792.

Le plan du prieuré que nous publions à la fin du volume, nous

dispensera de faire une description trop minutieuse de la disposition des bâtiments et des jardins. Nous dirons seulement que ce plan ne donne pas toute l'étendue des jardins, limités par la Rance et bordés d'une ceinture de murailles qui les protégeait contre les inondations de la rivière, ni du colombier, objet d'une convention si détaillée entre Rimoneau et Dom Quinquet, ni du pavillon situé sur le bord de la rivière, au coin du jardin nord-est.

LE PRIEURÉ PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE I97

Ce gracieux petit édifice champêtre, aujourd'hui modernisé avec une galerie en zinc et tout badigeonné d'ocre, enlacé naguère encore de vignes sauvages et de lierres qui l'étreignaient de leurs fraîches caresses et se miraient coquettement avec lui jusqu'au fond des eaux, portait à l'intérieur, peinte à fresque sur les murs, l'image des quatre Saisons, allégorisées par des groupes de faneurs, de moissonneurs, de vendangeurs et de bûcherons.

Que dire des souterrains du monastère ? Madame Raoul de Navery en fait dans Je Trésor de l'abbaye une très émouvante description ; les scènes qu'elle raconte s'y être passées sont saisissantes, mais de pure invention, comme l'existence des trésors et le massacre des religieux. On ne peut nier cependant que l'auteur a visité la vieille abbaye, ce La vis dont l'extrémité descendait dans des profondeurs insondables » exista au moins en tant qu'escalier tournant, et il est non moins certain qu'il y avait autrefois un couloir voûté passant au-dessous du lit de la Rance. Le fond de la prison communiquait également à la rivière, par un large canal creusé à environ quatre mètres sous terre. Mais, de « l'abbaye souterraine au-dessous de l'abbaye romane », des « portes énormes qui servent d'écluse », il n'y a trace sérieuse nulle part. Il existe bien sous le réfectoire, un commencement de corridor, dont la voûte en pierre est écroulée ; jusqu'où s'étend-il ? Nous ne le savons pas. Va-t-il rejoindre, comme certains le prétendent, le souterrain qui, dit-on, va du château

(i) Chapitres III et XII.

de Lehon au château de Dinan, ou bien retrouver par dessous Tétangau-duc que l'on croit pavé, le souterrain profond creusé sous la Tour Penthiévre ? Nous l'ignorons complètement. Des fouilles dispendieuses et sans utilité pratique, pourraient seules éclaircir ce mystère. Que dire aussi de la Fontaine d'Enfer d'une maçonnerie bien vieille assurément, creusée au pied de la butte du château, à droite du chemin du Saint-Esprit ? Elle s'appelle certainement ainsi parce qu'elle est en réalité très profonde ; mais est-elle alimentée par le puits de l'enceinte du château, et portait-elle par des conduits souterrains, l'eau jusqu'aux cuisines du prieuré... qui pourrait l'affirmer ?

Le hief des moulins n'a pas changé ; le bûcher et la hiianderie bâtis comme à cheval sur ses deux rives, ont été démolis. Des moidins eux-mêmes il ne reste plus que quelques pans de murs. Ces deux moulins dont la vie avait été durant des siècles si active, ont une histoire très mouvementée, de 1823 à 1848. La Hasse qui les concerne aux archives des Côtes-du-Nord, renferme à elle seule 289 pièces et 4 plans. Lorsque les travaux du Canal d'Ille-et-Rance furent entrepris en 1823, il fut aussitôt question de supprimer les deux mouHns du prieuré. Cette suppression, sur les réclamations du Conseil municipal de Lehon, ne fut pas tout d'abord décidée. On se borna à l'origine, à donner aux propriétaires des mouHns, une indemnité de chômage, montant annuellement à la somme de 4.000 francs. L'expropriation ne fut résolue que plus tard. En 1848 on estima ces moulins 35,000 francs, et le 12 Avril de cette même année, l'ingé-

LE PRIEURÉ PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

nieur en chef du canal d'IlIe-et-Rance demandait un crédit de 59.208 francs pour paiement des indemnités — capital et intérêts — dûes aux héritiers Si nous ajoutons à cette somme, le prix des

chômages déjà payés depuis 1823, nous arrivons à un chiffre considérable. Nous venons de voir que le monastère tout entier, avec ses dépendances, avait coûté (?) en 1792, vingt-cinq mille cent livres seulement ; on ne saurait vraiment disconvenir que l'acquisition du prieuré par le sieur n'ait été pour ses héritiers, une excellente affaire.

La prison, fortement échancrée par le temps, reste encore debout avec ses murailles épaisses ; coiffée de lierres touffus, elle est demeurée le séjour de prédilection des oiseaux de nuit. Le cloître, de forme carrée, avec cinq arcades sur chaque face, remonte à la fin du XVIP siècle. Les voûtes ont été démoHes et les arceaux subsistent seuls aujourd'hui. Un gracieux portail ogival y donnait entrée ; ce portai), descendu avec soin pierre par pierre, sera replacé en ligne parallèle au portail de l'église abbatiale. Les salles des hôtes sont devenues la classe des filles et l'habitation des religieuses. Le pressoir, restauré d'une façon originale qui ne manque pas de cachet, sert de classe spacieuse et claire aux garçons. Les écuries et la maison des meuniers, revêtues d'un fade enduit jaunâtre et décorées depuis peu, par le propriétaire, du nom pompeux de châlet d'Ille-et-%ance, servent aujourd'hui à loger, à beau prix, un riche anglais protestant. Le

(i) Archives des Côtes-du-Nord.

réfectoire s'écroule en partie ; il attend qu'une main charitable vienne restaurer ses élégantes colonnettes, ses fenêtres géminées et son admirable chaire. Nous ne saurions trop regretter que depuis la Révolution, l'insouciance des propriétaires ait laissé tomber, détruire ou emporter une partie de ces belles pierres. Il y a tout lieu d'espérer qu'on saura respecter désormais, les parties les plus intéressantes du vieux monastère : le cloître, la prison, le réfectoire qui sont de véritables monuments historiques et un souvenir précieux des anciens âges.

vu

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

La Paroisse de Lehon pendant la Révolution française.

M. AUBRY RECTEUR DE LEHON, ET M. MONCOa SON VICAIRE. CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. — LE SERMENT. M. AUBRY PRÊTE UN SERMENT INCOMPLET.

LETTRE PASTORALE DE L'ÉVÊQUE DE SAINT-MALO. REFUS DU RECTEUR DE PRÊTER LE SERMENT CONSTITUTIONNEL. IL RÉCLAME SES TERMES ÉCHUS ET NON PAYÉS. - SON ARRESTATION.

SA MORT. — LE R. P. TOURNOIS. — LA PERSÉCUTION. UN MARCHAND D'ŒUFS. — JACQUEMINE LA SAUCE.— LES SUSPECTS.

LE PRIEURÉ ROYAL DE Sx\INT-MAGLOIRE DE LEHON

ÈRE DE PAIX. — LA MUNICIPALITÉ DE LEHON ACCEPTE LE P. TOURNOIS POUR RECTEUR. — LA PERSÉCUTION RECOMMENCE. LES CONTRE-CHOUANS. — MEURTRE DU P. TOURNOIS ET DE SES DEUX COMPAGNONS. — DÉTAILS HORRIBLES. LES BONS CHRÉTIENS. — EXHUMATION DES CORPS DES TROIS MARTYRS. LEUR TRANSLATION SOLENNELLE. — SPOLIATION DE L'EGLISE DE LEHON. RÉQUISITIONS ET VEXATIONS. - GARDE NATIONALE. MADELEINE BONNIER. — UNE AVENTURE AU MOULIN. UNE NOYADE RÉPUBLICAINE DANS L'ARGUENON.

Nous allons jeter maintenant un coup d'œil rapide sur l'histoire de la Paroisse de Lehon, durant la période révolutionnaire. Les événements dont nous ferons le récit se passent à la vérité, sur un bien modeste théâtre ; ils ne manquent pas d'intérêt cependant, et ils donneront en outre au lecteur, l'idée de ce qui dut se passer pendant la Révolution française, dans les autres paroisses du pays de Dinan.

La paroisse de Lehon avait alors à sa tête, depuis trente ans, un prêtre pieux et bon, M. Julien-Joseph-Jean Aubry, âgé de 69 ans, l'ancien ami et l'on pourrait presque dire, le successeur des religieux. La population avait pour son recteur une vénération profonde ; nous en avons une preuve indéniable dans la confiance qu'elle lui témoigna, en le choisissant à l'unanimité, le 2 Juillet 1790, comme président de l'assemblée de la commune, réunie pour l'élection d'un maire, à la place de M. Viel Grandchamp, qui, élu membre du dis-

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

trict de Dinan, venait de donner sa démission de maire de Lehon. M. Aubry avait pour vicaire, depuis environ huit ans, M. l'abbé Moncoq, jeune prêtre dont le zèle pieux aidait son grand âge et dont la soumission respectueuse faisait de la vie du presbytère une douce vie de famille.

Les exigences impies de l'Assemblée Nationale vinrent tout-àcoup jeter le trouble dans cette paisible demeure et soumettre à de rudes épreuves ces de-ux âmes sacerdotales. Dominée par l'influence des voltairiens et des jansénistes, également hostiles à la cour de Rome et au clergé, l'Assemblée Nationale s'était décidée à entrer plus avant dans le système d'oppression qu'elle avait inauguré par l'aliénation des biens ecclésiastiques. Elle vota, le 12 Juillet 1790, la Constitution Civile du clergé entièrement opposée à la Constitution de l'Église Catholique. Par cet acte, le pouvoir civil s'arrogeait le droit de changer la circonscription des diocèses et des paroisses, de déplacer les juridictions sans le concours de l'autorité ecclésiastique ; cette Constitution laïque rompait ainsi les liens qui unissaient l'Église de France au Saint-Siège et elle asservissait l'autorité ecclésiastique à la puissance séculière, (c Or, il est de foi que Jésus-Christ a étabh un ordre de pasteurs pour enseigner et gouverner l'Eglise, et qu'il leur a donné une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'autorité et de la puissance temporelle ; que pour exercer le ministère ecclésiastique, il ne suffit pas d'avoir été ordonné, mais qu'il faut

(i) Bergier, dictionnaire de Tliéologie,

encore avoir reçu la mission de l'autorité de l'Eglise ; que les actes de juridiction exercés par des prêtres et par des évéques qui n'ont pas reçu cette mission, sont radicalement invalides et de nul effet. » Ces principes incontestables développés par le Concile de Trente, ont constamment fait foi dans l'Eglise Catholique. Aussi, à peine cette Cojistitutioii fut-elle publiée, qu'un cri d'indignation se fit entendre d'un bout de la France à l'autre. La grande majorité du clergé, surtout en Bretagne la repoussa avec horreur, et un grand nombre d'ecclésiastiques, pleins de foi et de science, la signalèrent aux fidèles comme une monstruosité. La masse des chrétiens comprit qu'ils ne pouvaient préférer dans l'ordre du salut, les commandements d'une autorité purement civile, aux préceptes de l'EgHse, et qu'ils devaient croire plutôt leurs pasteurs en matière de foi, que des avocats et des laïques.

Les évêques députés à l'Assemblée Nationale s'élevèrent courageusement contre ces prétentions impies et publièrent, sous le titre d'Exposition des principes, une réfutation remarquable de cette Constitution ; les autres évéques de France la signèrent, et l'évéque de Saint-Malo, Monseigneur Gabriel Cortois de Pressigny y souscrivit, le 8 Décembre 1790. Les ennemis de l'Eglise devinrent furieux de cette publication. Voidel, président d'un des comités de l'Assemblée Nationale et le grand organisateur des clubs à Paris, avait déjà répondu à la populace déchaînée : « Osez tout contre les prêtres ;

(i) Histoire de la persécution révolut. en Bretagne, à la tin du XVIIL' siècle, par l'abbé Tresvaux.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

VOUS serez soutenus ! )) Aux colères de Voidel, de Mirabeau et de Pétion, l'abbé Maury avait eu beau répondre, dans la séance du 27 Novembre, que le clergé ne compterait pour rien le sacrifice de sa fortune et de sa vie pour rester fidèle à son devoir, l'Assemblée fut insensible et elle décréta, ce jour-là même, que tous les ecclésiastiques qui avaient un titre, seraient tenus de prêter serment à la nouvelle Constitution. Ce serment était ainsi conçu : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse (du diocèse pour les évêques) qui m'est confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi.» Louis XVI dominé par les factieux, eut encore la faiblesse de donner, le 26 Décembre 1790, sa sanction à ce décret déplorable qui devait faire tant de martyrs. On comptait parmi les représentants trois cent neuf prêtres ; sur ce nombre, 65 et en tête l'abbé Grégoire, devancèrent le jour fixé par le décret et prêtèrent le serment à la tribune. Les autres, appelés le 4 Janvier 1791, à remplir la même formalité, répondirent tous par un refus. Ce fut à l'issue de cette mémorable séance que Mirabeau, admirant la conduite courageuse des députés ecclésiastiques, ne put s'empêcher de s'écrier : (c Nous avons leur argent, mais ils ont conservé leur honneur ! »

Dans toute la France on vit dès lors le clergé se diviser en deux partis, l'un asscrmcnié dit coristitutioniicl, scandaleux et impie, soutenu par la puissance temporelle, suivi par la populace égarée des villes,

et l'autre plus nombreux, réjraciaire ou iiiscniienlc, vertueux et croyant qui fut, dés ce moment, persécuté. A celui-ci restèrent fidèles tous

les chrétiens pieux et éclairés, résolus de faire généreusement à leur toi, le sacrifice de leurs intérêts temporels et d'exposer courageusement leur vie à l'exemple de leurs pasteurs, plutôt que de reconnaître une Constitution faite par une autorité non légitime, et contraire à l'esprit de l'Eglise.

Dès le commencement de Janvier 1791 on avait demandé le serment au clergé de Paris. On ne tarda pas beaucoup à l'exiger aussi de celui de Bretagne, et, chose incroyable, les autorités de

L^ PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

notre pays y mirent un empressement extraordinaire. L'épreuve était sérieuse pour le clergé. Bien des curés étaient sans fortune; pour eux refuser le serment, c'était après avoir été déjà dépouillés de leurs bénéfices, se voir privés du maigre traitement qui lavait remplacé. Cependant ni la misère qui les menaçait, ni la crainte de la persécution ne purent ébranler la grande majorité des curés et des vicaires de Bretagne. Dociles à la voix de leur conscience, ils repoussèrent presque tous ce serment sacrilège. Dans le diocèse de Saint- Malo qui comptait 161 paroisses, il n'y eut que 12 curés ou vicaires à faire naufrage dans la foi

Ce fut le 12 Mars 1791, que le recteur de Lehon fut appelé devant le tribunal du district de Dinan pour faire le serment constitutionnel. Il le prêta ; mais avec la restriction formelle qu'il ne voulait rien promettre de contraire à l'autorité de l'Eglise. Il déclara nettement qu'il se soumettait sans réserve à toutes les lois de l'ordre purement civil, mais qu'il devait avant tout obéir à Dieu et à TEglise. Les juges se contentèrent pour l'instant, de cette déclaration -et laissèrent M. Aubry retourner à Lehon

Au milieu de ces graves événements, l'évéque de Saint-Malo retiré à Qiiency en Bourgogne, son pays natal, n'avait point oublié

(1) Hist. de là. Fers, révol.

(2) Il est probable que les termes du serment de M. Aubry furent ceux du serment prêté par l'évéque de Clermont^ et ainsi conçu : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles dont la conduite m'a été ou me sera confiée par l'Eglise, d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir, en tout ce qui est de l'ordre politique, la Constitution décrétée par ^Assemblée Nationale et acceptée par le Roi, exceptant formellement les objets qui dépendent essentiellement de l'autorité spirituelle. »

(3) Archives des Côtes-du-Nord et Arcb. mun. de Lehon.

son diocèse, et, mu par la pensée du devoir, il adressa à ses diocésains, le 24 Avril, une Lettre Pastorale des plus touchantes. Après avoir exprimé les consolations qu'il avait autrefois goûtées au milieu d'eux, il s'excuse de n'avoir pas jusque-là élevé la voix. Il n'a d'autre désir, dit-il, que de préserver les fidèles, du schisme qui s'établit dans l'Eglise de France et de les maintenir dans la foi cathoHque. Il rend un beau témoignage à la fidélité des pasteurs de son diocèse, et il engage le peuple à s'attacher à eux inviolablement, malgré les efforts que l'on fait pour l'en séparer. Rappelant ensuite les principes sur la juridiction ecclésiastique, il prouve que les intrus n'en ont aucune. Après avoir réfuté quelques accusations calomnieuses souvent reproduites contre les évéques et les autres pasteurs légitimes, de s'opposer aux réformes et de fomenter la division dans l'Etat, il cherche à consoler les fidèles en les exhortant à ne pas se livrer à la tristesse et à supporter avec patience l'épreuve à laquelle Dieu permet qu'ils soient soumis. Il finit en les avertissant : 1° Qu'ils ne peuvent reconnaître d'autre évéque que lui et d'autres recteurs que ceux qui ont été envoyés par lui ou ses prédécesseurs ; 2° Qu'ils ne peuvent recourir aux intrus pour les sacrements, hors le péril de mort; 3° Qu'il retire les pouvoirs à tout prêtre qui reconnaîtrait les évéques constitutionnels ; 4° Enfin qu'on ne peut pour ce qui a rapport à la religion, avoir aucune relation avec les intrus

Le Souverain Pontife avait aussi pris solennellement la défense

(i) Hist. de la Pers. révoL

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 211

de l'Eglise de France. Dans ses Lettres Apostoliques du lo Mars 1791, adressées aux archevêques et évêques députés à l'Assemblée Nationale, il avait déjà dénoncé la Constitution civile. Dans un nouveau bref du 1 3 Avril, il la condamne d'une manière formelle. Après avoir rappelé le décret du Concile de Trente que « c'est le Pontife Romain seul qui, en vertu de sa dignité, peut donner des évêques aux Eglises », il ordonne à tous les ecclésiastiques de France qui avaient prêté le serment civique prescrit par l'Assemblée Nationale, de se rétracter dans l'espace de quarante jours, à compter de la date des présentes. Pie VI termine en engageant les fidèles à repousser les faux pasteurs, à se montrer obéissants à leurs pasteurs légitimes et à demeurer attachés au Saint-Siège ; (c car, dit-il, pour être dans l'Eglise, il faut être uni à son chef visible, et tenir fortement à la chaire de Pierre. »

La voix du pape et celle de son évêque firent une impression profonde sur la conscience droite et délicate du recteur de Lehon ; il résolut de rétracter le serment même incomplet, qu'il avait prêté. Le district de Dinan vint fort à propos lui en fournir l'occasion. Le 25 Mai, M. Lohier procureur- syndic du district, écrivit à M. Aubry pour lui dire que son serment contenant des réserves, ne pouvait être accepté, et qu'il devait se présenter de nouveau à Dinan pour en prêter un second conçu en termes plus explicites. Le recteur refusa; il ajouta même que (( puisqu'on ne trouvait pas bon son premier serment, il ne le trouvait pas bon lui non plus », et qu'il

fallait le regarder comme non avenu C'était une rétractation formelle.

Malgré cette réponse énergique et quelque peu railleuse, il ne paraît pas cependant que M. Aubry fût sérieusement inquiété ; on se contenta de supprimer son traitement. Le bon recteur continua en effet de résider à Lehon et d'y exercer le saint ministère. Toutefois au bout de quelques mois, M. Aubry privé de ressources personnelles, se vit réduit au dénûment le plus complet, et, au risque d'attirer de nouveau Fattention sur lui, il réclama aux administrateurs du district de Dinan, le 30 Novembre, le paiement des deux quartiers de Juillet et d'Octobre qui lui étaient dûs^ ainsi que l'honoraire des messes qu'il avait acquittées pour le monastère. Sa demande fut impitoyablement repoussée. Mais, décidé plutôt à mourir de faim que de manquer à son devoir, ce refus n'ébranla en rien sa courageuse fermeté ^^K

Le directoire de Dinan ne voulut pas avoir le dessous dans cette petite affaire. Espérant toujours vaincre M. Aubry, il ordonna, le 1 5 Mars 1792, à la municipalité de Lehon, d'aller trouver le recteur et de lui demander de nouvelles expHcations au sujet du serment qu'il avait fait le 12 Mars de l'année précédente. Le maire et le procureur de la commune de Lehon obéirent à l'injonction du directoire. Ils se présentèrent chez M. Aubry le 18. Le recteur les reçut avec bonté;

(1) Archives des Côtes-du-Nord.

(2) Archives des Côtes-du-Nord,

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

il leur donna lecture de la lettre que M. Lohier lui avait adressée le 25 Mai, leur fit part de la réponse qu'il y avait faite et leur renouvela sa volonté expresse de refuser tout serment

Cette réponse de M. Aubry était héroïque. Il n'ignorait pas en effet l'arrêté du directoire des Côtes-du-Nord, du 18 Juin, qui ordonnait à tous les curés qui refuseraient de prêter serment, de quitter leur paroisse, ni surtout le second arrêté tout récent, du 15 lévrier, qui condamnait à l'incarcération tous les prêtres insermentés que l'on saisirait. Il bravait donc l'exil et la prison. Néanmoins il demeura à son poste. Un nouveau bref du Pape en date du 19 Mars 1792, dans lequel Sa Sainteté exprime la joie que lui cause la majorité du clergé qui supporte avec tant de constance l'épreuve pénible de la persécution, et une lettre admirable de l'évêque de Saint-Malo, du 5 Avril, vinrent consoler et fortifier encore le saint vieillard dans ses résolutions. Les registres de la paroisse font foi qu'il exerça le saint ministère à Lehon, jusqu'au 19 Juillet 1792. Peu de jours après, le directoire révolutionnaire de Dinan désespérant de vaincre la constance de M. Aubry, se décida à arrêter le vénérable prêtre. Le Château de Dinan était alors rempli de prêtres insermentés et d'autres prisonniers ; le recteur de Lehon ne pouvant y trouver place, on l'envoya à Saint-Brieuc, où il fut incarcéré dans le couvent des

(1) Arch. des Côtes-du-Nord^ et Arch. mun. de Lehon.

(2) Détail touchant : les fidèles de la ville de Saint-Brieuc, sachant l'heure à laquelle les prêtres détenus sortaient chaque jour, pour prendre l'air pendant quelques instants, se rendaient en foule sur le Tertre TStiet qui domine les cours du couvent, et, à l'arrivée des prisonniers, ils se mettaient à genoux et s'inclinaient pieusement pour recevoir la bénédiction que leur donnaient en commun les confesseurs de la foi.

214 LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-xMAGLOIRE DE LEHON

Filles de la Croix, dont le directoire des Côtes-du-Nord avait chassé les religieuses et qu'il avait transtormé en maison d'arrêt pour les prêtres fidèles. M. Aubry ne tarda pas à y succomber, à la suite des privations et des mauvais traitements qu'il y eut à subir. Nous ne savons au juste l'époque de sa pieuse mort. Nous pensons qu'elle arriva vers le milieu de 1793, car nous voyons à la date du 27 Septembre de cette même année, les héritiers du confesseur de la foi réclamer après son décès, les arrérages de son traitement, ainsi qu' (( un calice d'argent et une chasuble garnie de dentelle d'or, qui lui avaient appartenu et qui étaient restés sous les scellés dans l'EgUse de Lehon ».

Voilà des faits, et nous en citerons d'autres. Or, la persécution fut presque partout la même en France, et le clergé fidèle à sa foi, se montra dans toutes les provinces, non moins héroïque. Aussi n'avons-nous pas lu sans une douloureuse surprise, dans un auteur^^^, que les prêtres qui refusèrent le serment à la Constitution Civile furent « de dangereux fanatiques », que (( le pape — dans son bref — félicite les anciens évêques d'avoir désobéi aux lois de leur pays », et que « les évêques sacrifièrent la France aux intérêts, aux passions de Rome ». Nous protestons, de toute l'énergie de notre âme de prêtre, de cathoKque et de français, contre ces assertions injustes. Non, les prêtres qui refusèrent le serment constitutionnel,

(1) Archives des Côtes-du-Nord. — Voir les Notes XXXIX et XL, à la fin du vol.

(2) Hisf. du clergé pendant la %'vol. ^ranc, par B. Robidou : Tome II, pages 9, 241, 242.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 215

ne furent pas (c de dangereux fanatiques » ; ils lurent de nobles victimes de leur conscience et de leur foi, ils furent de véritables martyrs. Le clergé français de 1792 savait, comme nous le savons

encore aujourd'hui, qu'avant d'obéir « à la nation et au roi », il tant obéir cà Dieu, et qu'une loi humaine, en contradiction avec la loi divine, ne sera jamais une véritable loi, obligeant la conscience

(i) M. Girault, maire de Dinan, s'était avisé d'écrire, le iS mai 7792,0116 Lettre aux prêtres insermentés, détenus au château de Dinan, pour « les convertir à la Constitution ». Les prisonniers lui firent, le 22 du même mois, une Réponse, marquée au coin du plus pur bon sens et de la plus saine théologie. Nous en extrayons quelques passages. A l'affirmation du maire, disant que l'As. Nat. n'a dans la Const. Civile^ empiété en rien sur les droits de l'Eglise, ils répondent : « .... D'après les décrets de cette Assemblée, on enlève des pasteurs à leurs troupeaux, on prétend en mettre d'autres à leurs places. Mais quelles sont les fonctions, quels sont les devoirs des pasteurs ? Instruire les peuples, leur administrer les sacrements, les consoler dans leurs maladies et autres afflictions, les éloigner du vice, les porter à la vertu, travailler à leur salut ; voilà leurs fonctions, voilà leurs devoirs. Tout cela est spirituel. Donc ôter, mettre des pasteurs, c'est une partie du gouvernement spirituel. Or, l'Assemblée augmente les diocèses et les paroisses, ou les diminue; elle touche donc au spirituel, elle s'est donc emparée du gouvernement spirituel !... Si l'Eglise se mêlait de nommer des juges de paix, des juges de district, des administrateurs, de restreindre ou d'étendre à son gré leur territoire, ou, ce qui revient au même, si elle se mêlait de nommer des généraux d'armées, des capitaines etc., vous diriez hautement qu'elle s'empare du gouvernement temporel et nous ne pourrions le nier. Ah !

Le (( non possiinius » des Apôtres sera vrai dans tous les temps. Nos ennemis voudraient persuader au peuple, que le prêtre ne peut aimer la France, parce qu'il aime l'Eglise... Comme si ces deux amours étaient incompatibles ! Ne cessons de le dire : Oui certes, évéques et prêtres de France, nous avons tous profondément enraciné dans l'âme, l'amour de la patrie, et il n'en est pas un de nous qui, pour elle, ne donnât volontiers tout son sang. Mais nous savons aussi que c'est pour nous un devoir de conscience, de défendre les droits sacrés de Dieu, et une obligation rigoureuse, comme pour tout

M. raisonnez juste, et vous conclurez à pari ; vous direz : la puissance séculière ôte, établit des pasteurs des âmes, des juges spirituels, des généraux, des capitaines des armées spirituelles de J. Ch. Donc elle s'empare du gouvernement spirituel... » — La Const. Civile s'attaque à la primauté du pape : a ... Il est défendu à tout citoyen français de reconnaître l'autorité d'un évêque étranger...; toute l'exception en faveur du pape, c'est que le nouvel évêque lui écrira. Mais pourquoi lui écrira-t-il ? Ce ne sera pas pour lui demander aucune confirmation, aucune institution, aucune juridiction ; cela lui est expressément défendu. Il lui écrira en signe de communion. Il fallait faire semblant de communiquer avec le pape, il fallait en imposer au simple peuple... Mais qui dit communion, dit union commune. Les évéques constitutionnels ont écrit au pape pour lui demander sa communion; l'a-t-ii accordée à aucun d'eux?... » Et la question de la mission et de la juridiction canoniques : «... De qui les nouveaux évéques tiennent-ils leur mission ? Ce n'est pas d'un concile général, ce n'est pas du pape; ce n'est pas de l'évêque qui les a consacrés, il n'avait de mission que pour son diocèse, par conséquent il n'en pouvait donner pour un autre. C'est donc de l'As. Nat. Mais l'As. Nat,, assemblée civile et politique, ne peut donner une mission canonique et ecclésiastique... Donc les évéques constitutionnels n'ont ni mission, ni juridiction et ils ne peuvent en conférer aux ministres inférieurs. Les curés constitutionnels n'en ont donc pas aussi, non plus que leurs vicaires... » Ils concluent très justement : <(... Donc les évéques et les prêtres constitutionnels sont des hérétiques, puisqu'ils ont renoncé à plusieurs articles de foi : ils sont aussi intrus et schismatiques, puisque c'est à la faveur des fusils et des bayonnettes qu'ils ont envahi les places des vrais pasteurs et qu'ils se sont révoltés contre le pape, les évéques et les pasteurs légitimes.. .; donc l'évêque d'Autun qui a, dit-on, consacré M. Jacob évêque constitutionnel des Côtes-du-Nord, n'a pu lui donner aucune juridiction ni mission pour les évéchés de Saint-Brieuc, Tréguier, QjLiimper, Dol, Saint-Malo et Vannes, puisqu'il n'en possédait pas lui-même...; donc les fidèles doivent rester attachés à leurs vrais pasteurs et fuir les intrus... » — Citons, en terminant ce court résumé — car nous avons omis les preuves théologiques et historiques, nombreuses et irréfutables, développées parles confesseurs de la foi — un argument ad hominem , à l'adresse du maire, au sujet de l'aliénation des biens ecclésiastiques. M. Girault prétendait que la suppression des biens « des gros évéchés, des riches abbayes et des ordres monastiques, et leur saisie par la nation, étaient une bonne chose, et que cela fournirait le moyen de donner désormais au curés et aux vicaires un traitement plus considérable ». Les prêtres prisonniers lui répondent : « Monsieur, vous êtes plus riche que les pauvres journaliers et que les pauvres porte-faix de Dinan. Si quelque puissance s'avisait de rendre leur sort plus doux à vos dépens, ce serait un bien pour ces pauvres

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

chrétien, de (c désobéir aux hommes, pour obéir à Dieu » Le clergé de France, sincèrement large et conciHant dans les choses humaines, généreux, dévoué envers tous, mais inflexible en ce qui touche à la doctrine cathohque et à la foi, saurait aujourd'hui encore, s'il le fallait, se rappeler comme ses héroïques devanciers du siècle dernier, que la fiére devise bretonne « potins luori quàni fœdari », est aussi une devise sacerdotale. Mais, ô France bien-aimée, daigne le Ciel écarter de toi désormais, les sanglantes horreurs de la guerre civile, et que tes fils réconcihés s'unissent à jamais dans un même cœur, pour te servir et te défendre à l'heure du danger !

Le même auteur dit encore qu' ce une partie du clergé ne pouvant se résoudre à vivre d'un salaire convenable, se jeta violemment dans la contre-révolution ». ExpHcation véritablement étonnante de la résistance du clergé : des hommes qui préfèrent à « un salaire convenable », l'exil, la prison et la mort !

Au bas du dernier acte de décès inscrit sur les registres de la paroisse de Lehon pendant la Révolution, le 13 Juillet 1792, nous voyons à côté de la signature de M. Aubry, celle de Frcrc Romain, capucin, prêtre. C'est la signature du Pêrc Tournois. La paroisse de

gens ; nous ne saurions cependant croire que vous trouveriez cette conduite fort juste. Elle serait en effet injuste, parce que c'est à vous à disposer de vos biens... Les évêques, les abbés, les monastères avaient des biens. Ces biens leur appartenaient ; ils leur avaient été donnés, partie par l'Etat, partie par des particuliers, ces biens étaient donc à eux ; rien de mieux à soi que ce qui est donné. Si quelqu'un, soit l'Etat ou un particulier, ayant la libre disposition de ses biens, et pouvant selon les lois, vous faire un présent de mille écus, vous avait fait ce présent il y a quelques années, si aujourd'hui il venait vous les demander, sous prétexte qu'il est dans le besoin, seriez-vous d'humeur de les rendre, et y seriez-vous obligé?. . »

(1) Actes des Apôtres, chap. V, verset 29.

(2) Hist. du clergé pendant la 'liçvol. française, par B. Robidou : Tome i, page 416.

Lehon a le droit de réclamer ce saint religieux, comme le successeur de M. Aubry. Ce fut la Providence elle-même qui lui donna des Lettres de reeteiir, et nous le verrons bientôt se montrer dans ces temps troublés, le pasteur courageux des habitants de la paroisse.

François-Jérôme Tournois naquit à Trélivan, paroisse voisine de Lehon, le 30 Septembre 1765. Son pére s'appelait François, et sa mére Marguerite Leroy. Les pieux parents donnèrent à leur enfant une éducation profondément chrétienne et lui apprirent dés ses plus tendres années, à n'obéir jamais qu'à la voix de sa conscience. Après avoir fait ses études au collège de Dinan, le vertueux jeune homme entra au noviciat des Pères Capucins du couvent de Saint- Brieuc. On lui donna avec le saint Habit, le nom de frère Romain de Dinan. Il prononça ses vœux le 2 Octobre 1786, et quand il eut été ordonné prêtre, ses supérieurs l'envoyèrent en résidence dans leur maison de Nantes. Ce fut dans ce couvent que le surprit la tourmente révolutionnaire. Forcé de quitter sa cellule en 1792, et de renoncer à ses prédications, le P. Tournois vint chercher un abri dans son pays natal. Il avait pour le vieux recteur de Lehon une vénération particuHère et il se faisait un plaisir de le venir visiter et de s'entretenir souvent avec lui. Il n'était pas du reste le seul à en agir ainsi. M. Aubry était universellement honoré et ses confrères recherchaient sa société et ses conseils. Aussi voyons-nous dans

(i) Nous avons emprunté une partie de cette Notice sur le R. P. Tournois, aux Confesseurs de la foi, par M. Carron.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

ces jours-là, réunis à Lehon chez le recteur, les pères Benjamin de Pordic, capucin, Marie du Nord, prêtre récollet, un diacre du nom d'Herman et un acolyte appelé Lemoigne. Si ces bons ecclésiastiques tinrent conseil au presbytère, en compagnie du P. Romain et des deux prêtres de Lehon, ce fut à coup sûr pour s'encourager à rester fidèles à Dieu et à mourir plutôt que de trahir leur foi.

Après l'arrestation de M. Aubry, le P. Romain et M. xMoncoq le vicaire de Lehon, furent dénoncés à leur tour et se virent obligés de se cacher pour se soustraire à la fureur de ceux qui avaient ordre de les arrêter. Ils n'en administrèrent pas moins les sacrements aux fidèles, parcourant de nuit et de jour la campagne sous des déguisements toujours nouveaux, ce Obligés de prendre des précautions multipHées pour éviter les dangers dont ils étaient sans cesse entourés , il leur fallut , non seulement renoncer à toutes les commodités de la vie, mais même se priver des jouissances les plus innocentes, telles par exempfe, que de respirer l'air hbrement, et de vaquer au dehors à leurs aflfaires. Les lieux les plus obscurs et les plus cachés leur servaient de retraites. Déguisés de manière à se rendre méconnaissables, ils ne sortaient que pendant la nuit pour aller administrer les sacrements. C'était ordinairement aussi pendant la nuit qu'ils célébraient la messe, et dans quels Heux offraient-ils à Dieu cet auguste sacrifice! dans ceux qui paraissaient le moins propres à ces saints Mystères : tantôt dans une chaumière, tantôt

LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-xMAGLOIRE DE LEHON

dans un grenier dont la toiture était toute délabrée, d'autres fois dans un cellier. Une table ou quelqu'autre pauvre meuble comme en ont les paysans, servait d'autel ; un linceul formait le rétable, et les objets nécessaires au Saint-Sacrifice, réduits à une forme portative, étaient les seuls ornements de ces temples improvisés. On se rendait par de longs détours à ces réunions, on y parlait à voix très basse

et l'on en sortait le plus secrètement qu'il était possible. Qiielquetois elles se tenaient pendant le jour, lorsqu'on avait l'espoir qu'elles ne seraient pas troublées ; mais on usait alors de plus grandes précautions, tant pour l'entrée et la sortie que pour la maison qui renfermait

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

le prêtre. Les fenêtres en étaient bien exactement fermées, et la pièce où ils se tenaient, à peine éclairée par une faible lumière, rappelait les catacombes de Rome, dans lesquelles se rassemblaient les chrétiens de la primitive Eglise '^'^ ».

Le vicaire de Lehon parcourait quelquefois les villages, portant au bras un panier rempli d'œufs. En passant devant les maisons : (( Eh ! s'écriait-il, voulez-vous des œufs ? QjLii veut des œufs ? qui veut des œufs frais ? o) A ce signal convenu, les bonnes ménagères ouvraient leur porte : (( Entre, citoyen, disaient-elles, et voyons si les œufs sont frais : » Le prêtre entrait ; il baptisait, il entendait les confessions, il administrait les malades. Puis il repartait offrir à d'autres âmes sa divine marchandise. Les prêtres insermentés trouvèrent à Lehon plusieurs retraites sûres ; il y avait des cachettes pour eux aux Salles, aux Villots, dans le bourg chez les Daniel, les Bonnier, les Aubry et à la Maison de la Grille chez les sœurs Lehardy. On peut dire que Lehon avec ses bois épais, ses montagnes et ses cachettes, était alors, comme le quartier-général des prêtres réfractaires de la contrée. C'est de là, comme d'un refuge assuré, qu'ils rayonnaient dans le pays, et s'en allaient à tour de rôle, administrer les sacrements et célébrer le Saint-Sacrifice dans les paroisses voisines'de Dinan. D'où le refrain suivant, en cours parmi les fidèles de ce temps-là :

(i) Hist. de la Perséc. révol. Tome I, p. 422.

LE PRIEURÉ ROYAL DE SAlNT-iMAGLOIRE DE LEHON

« Allons va don A la messe à Lehon ; Un peu plus loin, Nous irons à Taden. »

Ces bons chrétiens n'ignoraient pas cependant qu'ils jouaient leur tête, à ces actes de charité. Un décret de la Convention avait , en effet ordonné de mettre à mort tous ceux qui cacheraient des prêtres. Aussi ce sera l'éternel honneur de nos populations bretonnes, d'avoir, au péril même de leur vie, sauvé leurs pasteurs et caché leurs prêtres. A l'occasion, ces braves gens devenaient ingénieux. Dans la Maison de la Grille par exemple — c'était une auberge — la patrouille arrive subitement faire la fouille, au moment où un prêtre finissait de dire la messe ; le prêtre n'a que le temps de se blottir sous le foin avec les ornements sacrés. Mais à l'escalier du grenier on avait eu la précaution d'enlever une marche et d'en briser quelques autres. « Vous voyez bien, dit-on à l'ofîicier, que l'escalier est impraticable, dangereux même, et que personne n'a pu monter làhaut. )) L'ofîicier les crut et ne monta pas.

Une autre fois aux Villots, une colonne mobile se présente, au milieu de la nuit, chez les La Sauce. M. Moncoq y était couché. Les soldats frappent à coups redoublés à la porte : (( Ouvrez, citoyens, s'écrient-ils, ouvrez donc ! » Une fenêtre s'ouvre : (( Qui êtesvous ? )) leur demande Jacquemine La Sauce : ■ — « Nous sommes des soldats ! — Qu'est-ce que vous voulez ? — Nous voulons boire

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

un coup, citoyenne ! — Allez boire ailleurs, leur dit la jeune fille, nous n'avons plus de cidre... )) Pendant ce colloque M. Moncoq ouvre une fenêtre sur le jardin et s'enfuit par-dessus le mur. Jacquemine descend alors ; elle ouvre la porte aux bleus et, toute souriante, les reçoit le plus aimablement possible. « Tu n'as pas de calottin ■ chez toi,, citoyenne ? — Non! — Allons, c'est bien. — » Jacquemine les régala de son mieux ; ils firent la fouille et ne trouvèrent personne. Pendant ce temps, le vicaire marchait dur et se retirait à Saint-Juvat, à l'abri pour l'instant, de ses persécuteurs. 11 revint bientôt à Lehon, reprendre son poste de dévouement. Déguisé en paysan, coiffé d'un chapeau à larges bords, chaussé de guêtres boueuses, les mains noircies, un chien à ses côtés et un fouet à la main, il rentra à Dinan un jour de marché, conduisant devant lui un troupeau de porcs. Racontons encore ce fait : Un prêtre, l'abbé Houitte, recevait l'hospitalité dans une famille chrétienne de Dinan, et, chaque nuit, disait la messe dans le grenier de la maison. Un voisin, quelque précaution que l'on eût prise, se douta de la chose et alla dénoncer le pére L aux membres du district. Ceux-ci décidèrent que l'on ferait, dès la nuit suivante, la fouille dans la maison. Un ami, instruit de cette résolution, prévint en secret la famille, de la visite projetée ; à la tombée de la nuit, l'abbé Houitte se déguisa en garçon boulanger, mit sur sa tête un bonnet de coton, chargea ses épaules d'un sac de blé, et accompagné de la maîtresse de la maison, il prit la route de Lehon. Quand ils arrivèrent à la

Torte Saint-Louh^ la patrouille les arrêta : (c Où vas-tu, citoyenne ? On ne sort pas si tard !» — (c Je vais au moulin de Lehon, répondit la mère L , sans se déconcerter, faire porter ce blé par mon domestique ; il nous faut absolument de la iarine, car nous sommes sans pain ». La garde les laissa passer, et M. Houitte se hâta de descendre à Lehon où il trouva un refuge assuré. La visite domiciliaire eut lieu, la nuit même, mais bien entendu la patrouille fit une vaine perquisition, elle ne trouva point le prêtre qu'elle cherchait.

La conduite des habitants de Lehon à l'égard des ex-nobles et des émigrés, fut également digne d'éloges. La Convention avait rendu, le II Mars 1793, deux décrets barbares. Par le premier elle ordonnait la fonction d'un tribunal criminel extraordinaire, dont les jugements attribuaient à la Répubhque, les biens des condamnés à mort ; par le second elle condamnait tout émigré ou déporté qui rentrerait en France, à être exécuté dans les vingt-quatre heures. Enchérissant encore sur ces décrets tyranniques, elle ordonnait peu après, l'arrestation des suspects, sans même prendre la peine de définir ce qu'elle entendait par ce mot, et dans quel cas on le devenait. Cette loi qui laissait tout à l'arbitraire des autorités locales, fut exécuté en Bretagne et dans les Côtes-du-Nord en particuher avec une extrême rigueur. « Toutes les familles nobles qui n'avaient pas fui, toutes les religieuses expulsées de leurs maisons et qui s'étaient refusées à prêter le serment, un grand nombre de parents de prêtres déportés,

(i) Voir la Note XLVI, à la fin du vol.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

des fidèles qui avaient confessé hautement leur foi, des hommes honorables soit de l'ancienne magistrature, soit des autres profes- ' sions, qui s'étaient montrés opposés aux principes révolutionnaires, se virent privés de leur liberté et jetés dans des maisons de détention ; chaque ville en avait une et quelquefois plusieurs. Des couvents, des séminaires, des habitations particulières un peu spacieuses servaient à renfermer ces victimes de la terreur, et plusieurs d'entre elles n'en sortaient que pour aller à l'échafaud )). Il fallait donc un réel courage pour donner asile aux émigrés et renoncer aux 100 livres de récompense promises au dénonciateur ; il en fallait un bien plus grand encore pour oser prendre la défense des proscrits. Les Lehonnais eurent cette générosité. Bravant toutes les menaces républicaines, ils allèrent en masse réclamer au district de Dinan, la mise en liberté de M. Etienne de Perron, seigneur du Chesne, bienfaiteur de leur paroisse, enfermé au château et destiné à la mort. Sur leur affirmation, qu'ils répondaient de l'honorabilité du prisonnier, M. de Perron fut rendu à la liberté. Pendant son incarcération à Dinan, une bande révolutionnaire, venue de Trévron et de Saint-Carné avait dévasté son château et, au milieu de cris stupides, en avait brûlé tous les titres seigneuriaux dans la cour. Mais il put du moins y demeurer tranquille désormais, sous la sauvegarde et la caution des Lehonnais, soumis seulement à l'imbécile formalité de se présenter chaque jour, à midi, devant le procureur de la commune de Lehon.

(i) Hist. de k Pers. révoL

Ce fut encore la municipalité Lehonnaise qui sauva la vie à la famille de France, réfugiée dans la paroisse. Un jour de 1794, elle reçut un ordre du Comité de salut public de (c notifier à François de - France, à Madeleine Clavier son épouse, à Marie, Henriette, Madeleine, Jeanne, Auguste et Marie-Joseph de France leurs six enfants, et cà leurs domestiques.... ex-nobles, de se rendre six heures après apparution de copie ^^m présent, en la ville et commune de Dinan qui leur instruira de nouveaux ordres )). Les ordres alors, c'était le plus souvent pour les familles nobles, la prison ou la guillotine. M. Pépin maire, communiqua à M. de France, l'ordre qu'il recevait à son sujet. Le noble proscrit obéit, mais on sut lui faciliter un retour clandestin à Dinan, où il se tint caché avec sa famille, jusqu'à la fin de la révolution. Il s'était réfugié avec sa femme et ses enfants, sur la Place du Champ, dans la maison* Reslou ; ce fut même dans le grenier de cette maison hospitahére, que le jeune Marie-Joseph de France fit sa première communion.

Depuis le mois de Juillet 1792, jusqu'à la fin d'Avril 1795, c'està-dire pendant prés de trois ans, — trois années de terreur — le P. Romain s'était tenu caché à Lehon et dans les environs, dépistant

(1) Archives municipales de Lehon.

(2) M. Thomas Duchalonge, successeur de M. Pépin, n'accepta la charge de maire qu'avec la plus grande répugnance, et il n'usa de l'influence de sa position que pour faire le bien. Les prêtres proscrits trouvèrent une retraite sûre dans sa maison du Pont-Pillet où des charmilles hautes et toufFues leur permettaient de prendre l'air à l'abri de tout regard indiscret et de réciter en paix leur bréviaire. — Il revenait un dimanche de 1795, d'assister à Lehon à la messe du P. Tournois, portant son livre d'heures sous le bras, lorsqu'il fit rencontre au Bas Bourgneuf d'une bande d'impies qui blasphémaient. Sa femme qui l'accompagnait fut effrayée, et lui dit . « Cache ton livre de messe, ils vont se moquer de toi ! » « Non, ma femme, répondit-il, je ne le cacherai pas, car je ne crains nullement que l'on sache que je suis chrétien !»

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

toujours par d'habiles retraites, les patrouilles révolutionnaires qui le cherchaient. Une fois cependant il fut sur le point d'être arrêté à S. Solen, au moment même où il entendait une confession ; il n'eut que le temps de s'enfoncer dans les bois voisins, au miheu desquels ses persécuteurs n'osèrent le poursuivre. La chute de Robespierre, le 9 Thermidor, vint tout-à-coup déchirer les nuages sombres qui enveloppaient la malheureuse France et lui permettre d'entrevoir une lueur de paix. Mais, bien que les prisons s'ouvrissent à Paris, et que la plupart des prêtres détenus fussent rendus à la liberté, l'horizon politique ne s'éclaircit sérieusement en Bretagne, qu'en Mars 1795- Le 26 de ce mois, Guezno chargé par la Convention d'une mission en Bretagne, pubHa un arrêté par lequel il ordonnait de mettre en liberté (c les ministres du culte catholique détenus pour la seule cause du refus ou de l'omission du serment que prescrivait la cidevant Constitution Civile du ci-devant clergé )) et de les laisser Hbres dans l'exercice de leur culte. A la même époque, le traité de la Joumis conclu entre Charette et la Convention, et l'accord survenu entre les royaHstes et le général Canclaux à la MahiJais, contribuèrent puissamment k faire cesser la persécution religieuse.

Elle cessa en effet. Le P. Romain en profita des premiers. Il se présenta avec confiance, le 12 Mai 1795, devant la municipalité de Lehon : « Je m'appelle, dit-il, François Tournois, prêtre et ancien

(i) Voir la Note XLVII, à la fin du voL

religieux capucin. Je suis né dans la paroisse de Trélivan tout prés d'ici, je suis cependant en réalité votre concitoyen, car je n'ai cessé depuis trois ans, bien qu'en secret, d'habiter la commune de Lehon.

Voilà déjà trois semaines que je remplis en public les fonctions de mon ministère au milieu de vous, et je viens vous demander de m'autoriser à continuer d'être le pasteur de cette paroisse. Je vous présente le permis que m'a délivré le directoire du district de Dinan, et je vous prie de le ratifier et d'y apposer votre signature. » Les représentants de la commune acceptèrent volontiers la proposition du Père et lui donnèrent toute permission de remplir en liberté, les

(i) Voir les Notes XLVIII et L, à la tin du vol.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 229

fonctions sacerdotales dans la paroisse De leur côté les habitants avaient adressé une pétition aux administrateurs du district de Dinan, pour rentrer en possession de leur église, afin d'y célébrer à Taise les cérémonies du culte. Le directoire de Dinan n'accorda pas très pieusement sans doute, la permission demandée, mais il l'accorda Il est facile de deviner avec quelle joie les pieux chrétiens de Lehon virent s'ouvrir les portes de leur pauvre éghse fermée depuis le mois de Juillet 1792. Le P. Romain ne se contenta pas d'y rempHr les fonctions sacerdotales ordinaires d'un pasteur, son zélé fit de Lehon un vrai centre de mission, et pendant les trois mois qu'il y resta, ses prédications presque quotidiennes, attirèrent de tout le pays, une foule innombrable avide d'entendre la parole de Dieu dont elle était privée depuis si longtemps.

Mais hélas ! la Révolution n'avait pas encore assouvi toutes ses haines, et le Ciel réclamait encore des martyrs. Ce calme ne fut pas de longue durée ; la persécution un instant ralentie se déchaîna de nouveau, plus violente que jamais. La Convention, tout en se relâchant de ses atroces rigueurs contre le clergé et en permettant la réouverture des éghses, avait néanmoins prescrit à tous les ministres du cuhe de faire, avant d'entrer en fonctions, la déclaration suivante : <c Je reconnais que l'universalité des citoyens français est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la

(1) Archives municipales de Lehon.

(2) Archives municipales de Lehon.

République. » C'était implicitement une nouvelle exigence de prêter serment à la Constitutioji Civile. C'est ainsi que jugèrent cette déchiration, les évéques et la majorité du clergé français. Tous les prêtres bretons non assermentés refusèrent d'y souscrire, (c On les obligeait en effet à se prononcer sur une question très grave, celle de la souveraineté du peuple, et contre les droits des princes légitimes. On exigeait d'eux non seulement une soumission passive, mais encore l'obéissance aux lois d'un gouvernement qui, à cette époque, n'était reconnu par presque aucune puissance de l'Europe, à des lois dont plusieurs étaient manifestement opposées à celles de la morale chrétienne. C'était trop en demander à des hommes qui avaient fait tant de sacrifices à leur conscience et qui avaient tant souffert pour conserver la pureté de leur foi )).

L'administration du district de Dinan communiqua, dans la première quinzaine d'Août, à la municipalité de Lehon une lettre du Comité de Législation qui ordonnait de mettre ce décret en vigueur et en exigeait immédiatement l'affichage. Les Lehonnais s'assemblèrent, le 16 Août Il fut décidé que la loi serait affichée à la porte de la mairie et qu'on en donnerait connaissance, ainsi que de la lettre du Comité de Législation, au ce citoyen Tournois prestre qui a la satisfaction du peuple exerce les fonctions du cuhe catholique en cette commune ». Le P. Romain refusa de faire la déchi-

(1) Hist. de la Pers. révoL

(2) Voir Li Note XLIX, à la fin du vol. - (^) Archives municipales de Lehon.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 2}l

ration qu'on exigeait de lui. C'était se condamner de nouveau à l'existence affreuse et sans cesse menacée qu'il avait menée pendant les années de la terreur. Mais, préférant sa conscience à sa liberté et même à sa vie, il quitta Lehon dont l'église fut une seconde fois fermée, à la grande douleur des fidèles qui aimaient beaucoup le Père et se voyaient encore privés des secours de la religion.

Le refus du P. Tournois causa une véritable colère aux républicains. Sa grande renommée avait particulièrement attiré l'attention sur lui, et sa soumission au décret de la Convention aurait comblé de joie les ennemis de l'Eglise. Aussi fut-il signalé d'une manière spéciale, aux colonnes mobiles et aux contre-chouans chargés d'arrêter les prêtres réfractaires. Ces contre-chouans, espèces de bandits recrutés dans la lie du peuple, affectaient un langage chrétien et des sentiments royalistes ; pour mieux tromper les habitants des campagnes, ils portaient même un chapelet à la boutonnière de leur habit. Ces bandes ignobles étaient comme les éclaireurs des colonnes mobiles. Celles-ci composées de soldats de l'armée régulière, plus ou moins disciplinés, parcouraient le pays, fouillant les lieux les plus écartés, rançonnant les habitants, tuant souvent et pillant autant qu'ils le pouvaient. Ces patrouilles — on les appelait encore cohortes — firent un mal affreux en Bretagne, ne rentrant jamais à leurs centres sans être chargées de butin et sans ramener quelque malheureux proscrit. Enchérissant encore sur l'ordre infâme de la Convention — 24 Octobre 1795 — de mettre à mort dans les vingt-quatre heures

les prêtres réfractaires qui seraient saisis, ces brigands s'abstenaient le plus souvent de traduire devant les tribunaux les prêtres qu'ils avaient pris, et les massacraient sans aucune forme de procès, dans les lieux mêmes où ils les avaient arrêtés ou à une petite distance

Durant les quatre derniers mois de 1795, le P. Romain ne cessa pas d'administrer en secret les sacrements, aux fidèles de la contrée. Mais traqué jour et nuit, comme une bête fauve, poursuivi d'asile en asile et de ferme en ferme, il comprit qu'il lui deviendrait impossible d'échapper à la rage de ses ennemis et qu'il finirait par tomber entre leurs mains. Il renouvela donc à Dieu généreusement le sacrifice de sa vie. Sept jours seulement avant sa mort, il disait encore à Dieu : (( Seigneur, accordez-moi la grâce d'être arrêté dans un champ, afin que je n'aie pas la douleur de compromettre personne. Je mourrai content pour la foi cathoHque, si je péris de la main des révolutionnaires, et d'avance je leur pardonne ma mort ».

Ce souhait héroïque ne tarda pas à se réaliser. Le samedi, 23 Janvier 1796, l'intrépide missionnaire retiré dans la ferme de la Foresterie, en Trélivan, se disposait à célébrer la sainte messe dans la chapelle de Coësmur, lorsqu'on vint l'avertir qu'une bande de hJeiis, prévenue de sa présence à la ferme, s'approchait rapidement. En vain le presse-t-on de se réfugier dans une cachette préparée

(r) Hist. de la Pers. révol. — Les archives municipales de Dinan nous apprennent qu'à la fin de 1794, un détachement du premier bataillon de Rhône-et-Loire, cantonné à Bécherel, était « en marche jour et nuit, à donner la chasse aux prêtres réfractaires et chouans » qui pouvaient s'être réfugiés dans les communes circonvoisines. Le général Chabot commandait au district une réquisition de cent paires de souliers, pour ses soldats qui avaient un besoin urgent de chaussures.

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pour lui dans la maison, le P. Romain, craignant de causer la perte de ces hôtes, s'il est pris chez eux, refuse opiniâtrément la retraite qu'on lui offre, sort de la ferme, et s'enfuit par le Chemin de V Eglise, dans la direction de Lehon. Deux jeunes hommes courageux l'accompagnent ; l'un, Jean Mathurin Lebourdais, âgé de 27 ans, fils de feu Julien et de Françoise Labbé, le fermier même de la Foresterie, et l'autre, Marcel Ruquay, âgé de 23 ans, de la paroisse de Lehon, fils de feu Charles et de Laurence Harivel. ce Laissez-moi seul, leur dit le Pére, il ne m'arrivera que ce que Dieu voudra, et rentrez à la ferme )). Lebourdais et Ruquay refusent généreusement de se rendre aux instances du religieux : (c Nous resterons vos gardiens, s'écrientils, et nous mourrons avec vous, plutôt que de vous abandonner ! )) Cependant les (c soldats de la Révolution )) arrivent ; ils cernent la maison, y font une perquisition minutieuse,, et assurés que le Pére Tournois n'est plus là, ils se mettent immédiatement à sa poursuite et se dispersent par les sentiers et les champs. Après quelques minutes à peine, plusieurs d'entre eux aperçoivent les fugitifs, au moment où sortant du bois de la Foresterie, ils sautaient dans un champ voisin, espérant traverser la route de Broons et gagner Lehon. A leurs cris de blasphème et de rage, les autres bandits accourent ; ils se précipitent sur les trois hommes, les saisissent, les fouillent, les poussent brutalement contre le fossé, et les fusillent tous les trois ensemble^ presque à bout portant. Une petite fille qui gardait des moutons dans un champ voisin, fut seule témoin de cet horrible

massacre, et, pleine d'épouvante, s'enfuit se cacher à la ferme des Clos Gastels où elle raconta ce qui venait d'avoir lieu. En entendant les coups de fusils, Jeanne Merven, femme de Lebourdais, pressentant le meurtre de son mari, s'écria : « Ah ! mon homme est mort ! » et elle s'évanouit Cette scène sanglante se passait entre onze heures et midi, sur les confins des paroisses de Trélivan et de Lehon,

dans un champ situé en Quévert, que Ion appelait le Champ des Agneaux. Lieu véritablement choisi par la Providence, pour le sacrifice des trois martyrs !

La mort des trois victimes ne satisfait pas la rage de ces forcenés,

(i) Jeanne Merven épousa depuis, René Morin qui fut le père de Julien Morin dont le^ fils, Monsieur l'abbé René.Morin, est aujourd'hui prêtre et professeur distingué à l'Ecole des Cordeliers de Dinan.

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de (( ces tigres », comme s'exprime le manuscrit du temps que nous avons sous les yeux. Ils se jettent sur les cadavres palpitants, ils les dépouillent de leurs vêtements, ne leur laissant que leurs chemises ensanglantées qu'ils retroussent jusqu'aux épaules, et — détail horrible ! — ils coupent la main droite du Pére Tournois, ils lui brisent la tête à coups de crosses de fusils, et se font un jeu sauvage de répandre autour d'eux, sa cervelle fumante encore. O l'heureux temps de douce liberté et d'aimable fraternité ! Non contents de ces raffinements de barbarie, les bourreaux, pour empêcher les paysans de rendre les devoirs de la sépulture à ces cadavres mutilés, firent la garde, jusqu'au lendemain soir, sur le lieu du massacre. Ils n'abandonnèrent leur funèbre proie, que le dimanche très tard, pour aller commettre dans les villages voisins, d'autres pillages et d'autres meurtres. Ils emportèrent toutefois les vêtements et le bréviaire du P. Romain, et plaçant ces sanglants trophées au bout de leurs fusils, ils parcoururent les rues de Dinan en poussant des hurlements impies, puis enfin ils vendirent pour quelques sous, ces nobles dépouilles.

Après le départ de cette horde féroce, les pieux chrétiens d'alentour s'empressèrent de se rendre au lieu de l'exécution, dans le but charitable d'inhumer les restes des martyrs. Ils trouvèrent le P. Tournois, couché sur le dos, et les deux jeunes gens, la face contre terre. 11 fut décidé qu'on les porterait dans le cimetière de Quévert. Une charrette fut amenée ; on prit même la précaution d'ôter les

fers aux chevaux, afin de dissimuler tout bruit. Mais au dernier instant, craignant d'être surpris et arrêtés en route, ces braves gens résolurent d'enterrer les corps dans l'endroit même. Olivier Cocheril, de Lehon, Joseph et Jean ChoUet, de Calorguen, transportèrent de l'autre côté du fossé, dans le champ de la Petite Lande des Agneaux, les cadavres dont les blessures répandirent encore, à l'étonnement de tous, dès qu'on les toucha, un sang pur et vermeil. Une losse fut creusée au pied d'une épine touffue, et les précieux restes y furent déposés, en présence de plus de deux cents témoins qui fondaient tous en larmes. La pieuse femme de Jean Merven, le parrain du P. Tournois, plaça également dans la fosse, auprès des corps, la main droite coupée du saint religieux, ainsi que les débris de sa cervelle qu'elle recueillit avec un petit balai fait de branches de genêt et qu'elle enveloppa respectueusement dans un suaire. La nuit était fort noire ; mais au moment même de l'inhumation, le ciel s'éclaira soudain, d'une douce lumière, comme pour rendre plus facile la pieuse besogne de ces vaillants chrétiens Les vieillards racontent encore que, depuis cette époque, une lumière brillante apparaissait, chaque nuit, au miheu de l'épine qui surmontait la fosse. Cette clarté céleste apparut ainsi jusqu'au 3 Septembre 181 7.

Ce jour-là en effet eut Heu l'exhumation des saints corps. Le recteur de Quévert, le maire et l'adjoint, accompagnés de plusieurs

(i) ce Q uand les gars, armés de gros bâtons, partirent pour la Lande, y faisait aussi na (noir) que dans %i'un four ; mais quand y z'arrivirent, y faisait aussi clé (clair), comme si le soula (soleil) avait raye (brillé). •> (Témoignage de Julienne Gourdel, veuve Jamet).

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

des personnes qui avaient aidé à l'enterrement des trois victimes, se rendirent au Champ des Agneaux. La fosse fut ouverte en leur présence et l'on y retrouva les ossements des trois corps. Ces pieux restes furent placés dans une châsse, par deux prêtres, et portés processionnellement à la Chapelle de Sainte- Aiuic-dii-'Xpchcr. On les y laissa pendant huit jours, exposés à la vénération des fidèles qui vinrent en foule s'agenouiller devant eux

Enfin, le 10 Septembre, on procéda à la translation solennelle des serviteurs de Dieu, au milieu d'un concours immense de fidèles venus de tout le pays. Le clergé des deux paroisses de Dinan, celui de Quévert et des environs, accompagnèrent les saintes dépouilles des martyrs jusqu'à Quévert, où elles furent inhumées dans le cimetière de la paroisse. La lettre d'invitation à cette touchante cérémonie, signée du recteur de Quévert et des ecclésiastiques de Dinan, était ainsi conçue : « Vous êtes priés d'assister au service d'enterrement (c de Messire François-Jérôme Tournois, qui commencera mer- (( credi 10 Septembre 1817, à huit heures du matin, à la Chapelle (c Sainte-^nne-du-%pcbc}\ et qui se terminera à l'église de Quévert, (( où il sera inhumé avec les deux jeunes gens morts par dévoue- (c ment pour ce vénérable prêtre. )) Un procès-verbal de cette céré-

(i) «...Tout ce dont je me rappelle, c'est que les corps des trois victimes furent déposés dans la clia- « pelle de Sainte-Anne-du-Rocher ; mais mon père, qui alors était maire de Quévert, eut connaissance que « certains mauvais sujets de Dinan voulaient venir les enlever la nuit et taire disparaître ces précieux restes. « Alors mon père transporta dans sa demeure à Lalande ces corps saints et les garda toute la nuit, puis les « rapporta à Sainte-Anne, le lendemain matin. » (Extrait d'une lettre du R. P. Aubry de Lalande, en date du 29 Mars 1891).

monie, revêtu d'un grand nombre de signatures, fut rédigé aussitôt après l'inhumation ; il porte en tête le nom du maire de Quévert, M. Aubry de Lalande et de tous les membres du Conseil municipal. La même translation est consignée sur le registre des sépultures de la paroisse de Quévert, pour l'année 181 7

A l'heure présente, le fossé et la grosse épine au-dessous de laquelle avait été creusée la fosse, n'existent plus. Les religieux de Saint-Jean-de-Dieu qui avaient acheté en 1878 le champ de la Petite Lande, ignorant cette dramatique histoire, firent abattre, pour régulariser le terrain, le fossé qui séparait ce champ de celui des Agneaux. Le Frère '^'^ qui a coupé l'épine, nous a lui-même montré l'endroit précis où elle était placée. Les religieux de Saint-Jean-de-Dieu, si dévoués à notre pays, ne tarderont pas d'élever en ce heu — nous en avons la pieuse promesse — une Croix, en souvenir des trois serviteurs de Dieu. Cet acte de piété rappellera à nos populations dinannaises, un des nombreux exemples de la vaillance chrétienne de nos pères. Il sera un dédommagement à l'impossibilité d'élever un mausolée sur la tombe même des trois martyrs, dans le cimetière de Qiiévert, où par suite de bouleversements et d'une incroyable négligence, le Heu de leur sépulture est aujourd'hui inconnu.

Nous venons de voir la Révolution persécuter deux prêtres dont le seul crime avait été d'être bons et charitables. Les détails qui nous

(1) Voir la Note L, à la fin du vol.

(2) Le cher Frère Albert.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE

restent à raconter de cette désastreuse époque à Lehon, nous montreront que la Révolution ne fut pas seulement meurtrière, mais qu'elle fut encore impie, voleuse, tracassiére. Peu de temps avant de terminer sa session, l'Assemblée Législative avait, le 10 Septembre 1792, ordonné de dresser un inventaire du mobilier des églises. Cette mesure fut suivie de leur spoliation sacrilège, sous le régne de la Convention ; Chaumette y fit ajouter, l'année suivante, l'arrêté de porter à la Monnaie, tous les objets d'or et d'argent qui servaient au culte divin. Les vases sacrés, les croix, les reliquaires furent enlevés aux églises et transformés en lingots ; les chasubles, les chappes et le Hnge des églises furent vendus à l'encan et achetés à vil prix. L'on vit passer à Lehon des agents du district, chargés de sacs rempHs d'ostensoirs, de ciboires et de caHces, qu'ils avaient pris dans les églises de Trévron, Saint-Juvat, Tréfumel et ailleurs. Ces misérables ajoutaient le blasphème au sacrilège ; frappant sur leurs sacs en traversant le bourg, ils s'écriaient : ce Eh ! les femmes, voulezvous des petits bons Dieux ; nous les avons tous pris, voici les derniers ! )) Le 28 Mars 1794, des commissaires envoyés par « les administrateurs révolutionnaires et régénérés du directoire de Dinan )), descendirent à Lehon et se firent remettre tous les vases sacrés de l'ègUse paroissiale et des chapelles On ne dit pas ce qu'ils emportèrent. Mais Pierre Ruquay, trésorier en charge de la chapelle du Saint-Esprit, fut contraint de porter le lendemain au

(i) Arch. mun. de Lehon.

district, un calice et deux chandeliers de cuivre qu'il avait conservés. On ne doit pas s'étonner qu'après ce pillage^ des églises du pays, le

district de Dinan ait pu envoyer quelques mois après, « à la Monnaie nationale de Paris sept caisses d'argenterie provenant tant des églises supprimées que des maisons d'émigrés ». Les cloches

(i) Arch. mun. de Dinan.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 24 1

eurent aussi leur part à la persécution ; elles furent descendues des clochers, brisées, et leur métal converti en monnaie ou transformé en canons. Les balustrades, les grilles de fer des églises et des cimetières furent également enlevées, sous le prétexte de confectionner des piques pour les soldats. Ce fut le 14 Février 1794 que les pauvres cloches de Lehon devinrent la proie de la Révolution.. Ce jourlà (c un citoyen républicain délégué du Conseil exécutif » vint à Lehon et se fit livrer les cloches. L'une d'elles, s'appelait Agathe et avait été fondue en 1554, dans la Chapelle Saint-Léonard à Dinan, par deux fondeurs venus de Rennes. La cloche de la chapelle de Clermont et celle de la Chapelle du Saint-Esprit, bénite en 1757^'^ et nommée Marie-Jeanne, furent également descendues de leur campanile et portées au district de Dinan. Un an plus tard, ce même district plein de vigilance et d'impiété, faisait procéder à la vente des (c effets et ornements sacrés » qui se trouvaient encore dans la Chapelle du Saint-Esprit

Le 4 Mai de la même année, les biens appartenant à la fabrique de l'égHse furent mis aux enchères. Thomas Ouice devint acquéreur pour neuf ans, <( au prix de 100 livres par an, de cinq pièces situées aux villages de la Grande-Haie et de la Marotais ». La pièce

(1) Cette cloche avait eu pour parrain « honorable maître Jean Lohier, sieur de la Hoglaye, procureur fiscal de Lehon, et pour marraine Demoiselle Marie-Anne Leserf, sœur du recteur. Une autre cloche avait été bénite dans cette même Chapelle du Saint-Esprit, trois ans auparavant ; elle avait été nommée Louise, Jeanne 'Bonne et avait eu pour parrain « Noble maître Louis-Joseph Duval, sénéchal de Lehon » et pour marraine « Demoiselle Janne Provost de la Gâtinais. »

(2) Arch. mun. de Lehon.

dite Le Charnier, prés la Nourais, fut adjugée à Mathurin Le Bigot pour la somme de quatorze livres par an. Le presbytère fut aussi mis en vente, mais personne n'osa en devenir acquéreur ; une famille préféra même perdre trente mille francs d'assignats, que de les employer à cette spoliation fructueuse, mais déshonorante.

Aux mesures les plus violentes et aux lois les plus atroces, se succédèrent presque sans interruption, les extravagances les plus insensées. C'est ainsi qu'à Paris après avoir chassé Dieu de ses temples, on choisit pour le remplacer une comédienne qu'on appela la déesse de la Raison ; elle fut portée en triomphe dans les rues, et la foule pervertie lui rendit sur l'autel même du vrai Dieu, des hommages sacrilèges. Ce culte honteux se répandit par toute la France, et la moindre petite ville, même en Bretagne, eut bientôt une déesse de la Raison. « C'était assez souvent une image de la Sainte Vierge, que l'on transformait en cette idole, en lui mettant un bonnet rouge sur la tête et une pique à la main )). Cette impiété ne fut pas épargnée à Lehon. Une bande avinée s'empara dans l'église, d'une antique statue en bois, de S^^ Marguerite, la coiffa d'un bonnet phrygien, lui attacha un fusil à la main, et après l'avoir promenée à travers le bourg, la transporta sur les Ecroidères, où elle resta pendant quelque temps l'objet de la risée des impies.

Dans ces tristes jours, la pauvre paroisse de Lehon était écrasée de réquisitions et d'impôts. La Convention pour affermir et liûre

(i) Hist. de k Perséc. RévoL

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respecter son autorité, avait envoyé dans les provinces, des membres pris dans son sein et munis de pouvoirs illimités. Ils portaient le titre de représentants du peuple en mission, et avaient été choisis parmi les députés les plus exaltés et les plus inhumains. Le pays de Dinan et de Saint-Malo eut à subir le joug de Le Carpentier, ancien huissier de Valognes et le digne émule de Carrier. Ce misérable se montra un tyran sanguinaire et insatiable. Il faut lire le registre des délibérations de cette époque pour s'en convaincre : argent, froment, avoine, seigle, foin, paille, cidre, cendre, chevaux, voitures, sacs, toile, jusqu'aux malheureux cochons tout y passait. Le 5 Janvier 1794 on avait réquisitionné tous les fusils ce bons et mauvais » ; le 22 février suivant, le Comité de Salut pubHc ordonnait le départ de tous les jeunes gens de 18 à 25 ans. Les habitants de Lehon se trouvaient alors réduits à la plus affreuse misère. Le 1 1 Mars 1794, le citoyen Le Carpentier ordonna une réquisition de soixante quintaux de blé dans la commune ; des commissaires firent les perquisitions les plus rigoureuses chez les habitants et ne purent réunir que vingt-cinq quintaux. Ce blé fut porté au couvent qui servait de magasin militaire et de dépôt aux biens volés ; mais une pétition fut adressée en même temps au « représentant du peuple à Port-Malo, » pour lui exposer la détresse des habitants de Lehon. Le Carpentier fut insensible ; il poussa même la brutalité jusqu'à défendre aux administrateurs du district de Dinan, de distribuer du

(i) Arch. mun. de Lehon.

blé au peuple de Lehon, comme ils en distribuaient aux habitants des communes voisines, les jours de marché. La municipalité objectait en vain « qu'à l'impossible nul n'est tenu.... que la commune de Lehon, dont le sol n'est que vallons et montagnes, ne peut produire de quoi fournir à la subsistance de ses habitants.... que prés de quatre cents habitants sont dans une disette totale et désolante », les réquisitions continuèrent avec une dureté implacable et un acharnement extraordinaire. Aussi, les citoyens Boursault et Rollet représentants du peuple, eurent beau vanter — en Janvier 1795 — auprès de ces braves gens « les vues bienfaisantes et paternelles de la Convention », personne ne consentit à s'enrôler dans la garde territoriale Les bras du reste manquaient à l'agriculture. Les Lehonnais n'étaient cependant pas de plus mauvais patriotes que les autres : tous les jeunes gens étaient à l'armée, les hommes valides faisaient partie de la garde nationale, et la population, malgré sa misère, avait largement souscrit, le 15 Août 1794, à la construction d'un vaisseau de guerre ; plus de cent familles apportèrent leur obole pour aider à réparer le désastre de la flotte française, presque anéantie le i^^' Juin précédent.

Parmi toutes les mesures tyranniques des représentants du

(1) Arch. mun. de Lehon.

(2) Une milice nationale « de la paroisse de Lehon » existait déjà depuis 1790 ; le jour de la Pentecôte de cette année-là, le recteur avait fait solennellement, avec la permission spéciale de Mg>" l'évéque de Saint- Malo, la bénédiction du drapeau, en présence du maire, des municipaux, des officiers de la milice et d'une grande partie de la population. — Cette milice fut transformée en garde-nationale, le 6 Mars 1793. Voir la Note XLII, à la fin du vol.

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 245

peuple, nous signalerons l'ordre de Boursault — 1 1 Octobre 1794 — <( d'abattre le long des chemins et routes, à une distance de cent toises, toutes les haies et tous les arbres, d'aplanir les fossés et d'ouvrir des brèches de six pieds, aux quatre angles de tous les clos )). Ces abatis furent, paraît-il, assez considérables et causèrent un préjudice sérieux aux fermiers. Le seul fermier de l'Echapt réclama une indemnité de mille livres, et l'administration du comité révolutionnaire de Dinan lui accorda sans trop se faire prier, la somme de six cents livres.

Terminons ce chapitre par le récit d'un fait qui, dans sa simplicité ne manque pas d'un certain intérêt. Vivait alors dans le bourg de Lehon, une famille patriarcale dont le pére s'appelait Jacques Bonnier et la mère, Julienne La Sauce. Chrétiens fervents, ils avaient pratiqué dans leur maison, une cachette où ils donnaient asile aux prêtres réfractaires. Leur ferme des Villots était également un Keu de refuge et le rendez-vous, la nuit, des fidèles de la contrée qui y venaient entendre en secret la messe et faire leur confession. Madeleine, une des filles du père Bonnier, âgée de douze ans, préparait l'autel et prévenait les gens. Les bleus ne la soupçonnaient pas ; on la voyait tous les jours, faire le trajet de la ferme au bourg et du bourg à Dinan, portant sur la tête, sa cuvette de bois pleine de pots de lait destiné aux pratiques de la ville. La cocarde tricolore attachée au côté, elle grimpait lestement k %oc[uei et passait fière et gaillarde

(i) Archives municipales de Lehon.

. au milieu des patrouilles, ayant, en vraie Lehonnaise, réponse à tout, et ne se déconcertant jamais. Un jour pourtant qu'elle avait oublié sa cocarde, on l'arrêta et elle se crut perdue. Elle avait en effet, ce

jour-là, cachée au fond de sa cuvette, sous les pots à lait, une pierre sacrée qu'elle portait à Dinan à un prêtre qui l'attendait pour célébrer la messe. Son sangfroid la sauva et elle arriva heureusement à d estination.

Cette brave petite fille fut sur le point de ne

pas se tirer si facilement d affaire dans une autre occasion. En ce temps-là, les deux mouHns de Lehon et celui de Pont-Perrin étaient réservés à la mouture du blé de la troupe ; les particuhers n'y pou-

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 247

vaient faire moudre leur grain qu'après celui des soldats. Or, il y avait quinze grands jours déjà que le père Bonnier avait fait porter un sac de froment au moulin de Pont-Perrin ; en attendant la farine pour faire le pain, on se nourrissait comme on pouvait, de lait, de pommes de terre et de galettes de blé noir ; toutefois, les nombreux enfants — ils étaient dix — commençaient à crier famine et à demander du pain frais. On dépécha au moulin l'intrépide Madeleine. Le meunier était absent. En entrant dans la chambre de mouture, Madeleine aperçut couché sur son sac de blé, un paysan qui attendait son tour ; il dormait profondément. Tout-à-coup une idée originale traversa le cerveau de la malicieuse enfant ; elle cousit le bonhomme sur son sac, si bien cousu pensait-elle, que tout mouvement lui serait impossible, et qu'elle passerait avant lui. La trémie se vida. Madeleine courut à son sac, l'ouvrit, en fit tomber le grain dans son tablier et en porta ainsi peu à peu tout le contenu à la mouture. Mais voilà qu'arrive subitement au moulin, un des membres du district ; apercevant le bonhomme qui se débattait sur son sac et l'enfant qui transportait son blé, au lieu de rire, il se fâcha : (( Que fais-tu ici, dit-il à la jeune fille. — Je fais moudre le blé de mon pére, répondit-elle ; voilà quinze jours que nous sommes sans pain à la maison. — Tu aurais dû au moins attendre ton tour. )> Ce disant, il saisit l'enfant par le bras, pour la mettre dehors. Madeleine résista et fit si bien, qu'en se débattant elle fit tomber son adversaire dans l'eau, prés de la bonde du moulin, (c Au secours !

criait le malheureux, au secours ! je me noie ! » Ses cris furent entendus, on accourut, et on le retira de la rivière, trempé et furieux. Il se hâta de rentrer à Dinan et de dénoncer Madeleine. L'enfant fut arrêtée et traduite devant le tribunal révolutionnaire. On rit bien un peu de l'aventure. Madeleine n'en fut pas moins accusée d'avoir essayé de donner la mort à un membre du district, et on ne se géna pas de lui dire que si elle avait été moins jeune, elle eût payé de sa tête ce forfait commis contre un des membres du district, les plus dévoués à la cause de la RépubHque.

Dans ce même temps un des frères de Madeleine, Nicolas, âgé de vingt-cinq ans, faillit périr d'une manière atroce. Enrôlé dans l'armée des Chouans, il fut pris dans les environs de Plancoët par un parti de Bleus. Une pensée féroce traversa l'esprit des soldats : « Si nous faisions une noyade à la façon de Carrier, dit l'un d'eux ; l'Arguenon est tout prés ; nous allons rire un peu !» — « C'est une idée, répondent les autres en chœur, essayons ! » Ils dépouillent le malheureux Bonnier de ses habits et l'attachent dos à dos avec des cordes, à un autre prisonnier royahste également nu. Puis les lançant à la rivière, ainsi ficelés : (c A l'eau, les chouans, s'écrient-ils, et bon voyage ! » Les deux infortunés se débattent en vain quelques instants, les entraves dont ils sont enlacés ne leur laissent presque aucun mouvement ; ils coulent. Pendant ce temps les bleus tirent dessus, et les criblent de balles. Nicolas disait à son compagnon : (( aide-moi donc, je sens que les cordes cèdent. » Hélas ! il s adres-

LA PAROISSE DE LEHON PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

iÎL

sait déjà à un cadavre. Dans cette lutte désespérée pour la vie, au fond de l'eau, le vigoureux jeune homme redouble d'efforts et finit enfin par briser ses liens. Se séparant du cadavre de son infortuné

- ' compagnon, ' Nicolas rega-

' ^ gna doucement

à la nage, le bord opposé de la rivière. Mais si doucement qu'il eut nagé, le clapotement de l'eau avait fait cependant assez de bruit pour attirer l'attention de ses ennemis : « Les voilà qui reviennent )), disaient les uns... (( ils sont au fond disaient les autres... et pour être plus certains de ne pas laisser échapper leurs victimes, ils firent une nouvelle décharge dans la nuit noire, vers le lieu d'où le bruit avait semblé venir. Le jeune homme avait reçu plusieurs balles ; il eut

encore assez de force cependant pour remonter la berge et s'enfoncer dans un buisson de houx, plantés sur le bord de l'eau. Dés que les pas des soldats eurent disparu dans le lointain, il sortit de sa cachette et se traîna jusqu'à une ferme voisine dont il apercevait la lumière dans la campagne. La gerbiére du grenier était ouverte et une échelle placée tout contre. Nicolas y monta péniblement et s'alla blottir dans le foin qui remplissait le grenier. Trois jours après, les gens de la ferme allant chercher du foin pour leurs bestiaux, le découvrirent et poussèrent en l'apercevant, un cri d'effroi. Ils avaient en effet devant les yeux un paquet informe et horrible à voir ; le foin s'était collé sur les plaies vives du malheureux et l'enveloppait des pieds à la tête, comme d'un sanglant manteau. Le jeune homme avait perdu

remirent assez promptement le blessé sur pieds, et Nicolas put rentrer à Lehon, rassurer sa famille inquiète, et raconter aux amis sa tragique aventure.

connaissance, mais il respirait encore ; ces braves gens lavèrent son corps, pansèrent ses blessures et le mirent dans un bon lit. La Providence avait permis qu'il était venu chercher un refuge dans une ferme appartenant à la famille de la Caunelaye. Les bons soins de cette maison hospitalière

ÉGLISES ET CHAPELLES DE LEHON

iiSo —

Églises et Chapelles de Lehon

ÉGLISE ABBATIALE : SA CONSTRUCTION PAR GEOFFROI DE CORSEUL. DESCRIPTION. — LA CHAPELLE EN 1792. — ABANDON LAMENTABLE. ASPECT DÉSOLÉ DE CES RUINES. — SA RESTAURATION. UN APPEL A LA CHARITÉ. — CHAPELLE SÉPULCRALE DES BEAUMANOIR : DESCRIPTION. — LES TOMBEAUX. — JEAN DE BEAUMANOIR. TYPHAINE DU GUESCLIN. — DEUX SEIGNEURS DE RENNES. RAOULIN POLLO. - TOMBEAUX DANS L'ÉGLISE ABBATIALE. VANDALISME HONTEUX. — EGLISE TAROISSIALE : DESCRIPTION.

VITRAIL DU CHŒUR. — TRANSACTION ENTRE LES RELIGIEUX ET LE SEIGNEUR DE L'ECHAPT. — LE BÉNITIER. BOISERIE DES FONTS-BAPTISMAUX. — DRAPEAU CHINOIS. UN VÉTÉRAN DU VENGEUR. — CHATELLE DU SAINT-ESPRIT. — LE CALVAIRE.

CHAPELLES DE LA MAROTAIS, DE CLERMONT, DE SAINT-JOSEPH. CHATELLE DES "BAS-FOINS : LES FRÈRES HOSPITALIERS DE St-JE AN-DE-DIEU. SAINT-AUBIN-DES-BOIS. — LES RELIGIEUX VIENNENT S'ÉTABLIR A LEHON. NOTRE-DAME-DES-CHAMPS. — LA CHAPELLE ACTUELLE. SA BEAUTÉ ARCHITECTURALE. — DIEU EST CHARITÉ. - UN VŒU.

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