‹ Le Prieure royal de Saint-Magloire de LehonChapitre 9 sur 44 · RECTEUR DE LEHON · texte numérisé non relu

RECTEUR DE LEHON

Sous la régie de la Congrégation de Saint-Maur, le prieuré de Lehon avait continué, comme nous venons de le voir, la vie ordinaire- de ferveur dont l'impulsion lui avait été si fortement donnée par le Pére Noël Mars. Il en fut ainsi jusqu'en 1722. Depuis cette date, l'histoire du monastère n'est pour ainsi dire plus que le récit de son agonie et de sa mort. A cette époque en effet, un événement déplorable vint subitement jeter le trouble dans son sein et commencer sa ruine. L'abbé commendataire et les religieux de Marmoutier se plaignaient depuis longtemps déjà, de la modicité des revenus et de la multiplicité des charges de l'abbaye. Afin de se procurer des ressources, ils sollicitèrent du roi la suppression de douze prieurés bénédictins, dont les revenus seraient attribués à leur abbaye. L'occasion paraissait favorable. L'abbé commendataire de Marmoutier était alors Louis de Bourbon, prince de Condé, petit-fils de Louis XIV et de Madame de Montespan, un enfant de onze ans auquel l'enfant royal plus jeune encore, ne pourrait rien refuser. Le futur cardinal Fleury, alors précepteur du roi et qui, selon l'expression de Cormenin « administra la France comme

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE I39

un ménage », obtint facilement du Parlement et du roi son élève, la suppression demandée. Le 21 Décembre 1720, Louis XV signa l'ordre de supprimer les menses prieurales et conventuelles de onze prieurés et la mense prieurale seulement de Lehon. Cette concession faite au prieuré de Saint-Magloire n'était qu'un simple sursis, avant la condamnation finale.

Les religieux et l'abbé de Marmoutier accueillirent avec une satisfaction facile à comprendre, le brevet du roi dont les notaires royaux leur donnèrent lecture en chapitre, le 13 Janvier 1721. A l'unanimité ils convinrent de l'utilité ce et même de la nécessité de l'union des douze prieurés, qui fournira au corps de l'abbaye, des revenus raisonnables pour en soutenir les charges. » Dom Jacques Auffray et Dom François Naël sont nommés, séance tenante, procureurs-généraux et spéciaux pour poursuivre cette affaire. Louis de Bourbon signe à son tour, le 21 Juillet 1722, au château de Versailles, sa résidence ordinaire, une procuration aux deux mêmes religieux, pour le représenter auprès des évéques.

La demande de la suppression de la mense prieurale de Lehon fut présentée cà l'évéque de Saint-Malo, le 9 Octobre de la même année. Sa Grandeur donne aussitôt des ordres au promoteur de son officialité, pour faire les procédures préparatoires. Dom Pierre Chevillard, prieur titulaire et Dom Martin Corneau, prieur claustral, sont assi-

(1) Voir k Note XXVI à la fin du vol.

(2) Archives d'Ille-et-Vilaiue.

gnés à comparaître le 27 Octobre devant l'official de Saint-Malo, pour rendre compte des revenus du prieuré. Dom Jacques Auffray^ procureur des religieux de Marmoutier et Jean Douceré leur avocat, se présentent en effet au jour dit, chez Messire Mathurin Le Ray, officiai du diocèse,* assisté de son greffier ; Maître Georges Haubois, muni d'une procuration, représente les deux prieurs de Lehon. Après lecture des procurations, assignations et ordonnances, M^\Haubois demande le renvoi de l'affaire, disant que le Père Chevillard, Visiteur de la Congrégation de Saint-Maur, est absent dans une province éloignée pour les devoirs de sa charge, et qu'il n'a reçu aucune instruction spéciale ni ordre positif, qu'en tout cas il fait réserve absolue des droits du dit prieur « et proteste pour luy tout ce qu'il y a à protester. » Quant au Pére Corneau et aux religieux de Lehon, (( pour marquer, dit-il, leur soumission à la volonté du roy, ils veulent bien renoncer aux intérétz particuUiers de leur communauté et consentir comme de fait ils consentent à la pluralité des voyes, à l'extinction et suppression du titre prieural de S^-Magloire de Lehon et à l'union d'icelluy ordonné par le Brevet du Roy du vingt-unième de Décembre mil sept cent vingt et demandé par le seigneur-abbé et les religieux de Marmoutier, à condition néanmoins que la conventualité sera conservée dans ledit prieuré, qu'il y sera entretenu le nombre ordinaire de religieux pour y faire l'office divin et y observer la régularité, que les charges soient acquittées et que l'union qui pourrait estre faitte aux Manses de Marmoutier, ne pourra avoir

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

son G-ffet pour raison de la jouissance des revenus et des droits utilles et honorifiques, que par le décès dudit Révérend Pére Chevillard, prieur titulaire dudit prieuré, sans que le consentement dudit prieur claustral et religieux puisse en façon quelconque nuire ni préjudicier aux droits et intérêts dudit prieur titulaire quy poura consantir ou opposer ladite union comme il voira bon estre. » L'avocat des religieux de Marmoutier répondit que le P. Chevillard était averti depuis plus d'un an, de l'union projetée, que d'ailleurs il ne pouvait ignorer l'assignation faite au lieu de son bénifice ; mais que cependant pour faire connaître que l'abbé et les religieux de Marmoutier ne voulaient surprendre personne, il s'en rapporte à la décision de l'official. Messire Le Ray répond qu'il n'aura « aucunement égard à la remontrance faitte par ledit Haubois, procureur, de l'absence de Dom Pierre Chevillard, prieur titulaire de Lehon )) et il ordonne de nouvelles assignations à comparaître devant lui, le jeudi 12 Novembre à 8 heures du matin.

Dés le 30 Octobre, Pierre Davy sindic des huissiers « audianssiers )> au siège royal de Dinan se présente au prieuré, porteur d'une seconde assignation au Père Chevillard. Le prieur n'est pas encore de retour de ses visites; le frère portier se refuse absolument à accepter l'assignation et même à dire son nom ; l'huissier est obligé de déposer sa pièce à la porte du cloître, et il se retire maugréant contre le Frère et lui faisant sommation verbale de donner avis au

(i) Archives d'Ille-et-Vilaine.

prieur, de la copie qu'il laisse. Cette résistance du portier prouve que l'union projetée n'avait pas les sympathies de toute la communauté. Fidèles à la convocation, l'avocat de Marmoutier, le promoteur et le greffier se présentent, le 12 Novembre, chez l'official, à heure dite ; mais personne ne se présente de la part du prieur de Lehon. On attend jusqu'à midi. Enfin messire Le Ray ne voyant venir personne, passe outre et ordonne au promoteur d'assigner des témoins pour une enquête de comiiiodo et à'incommodo au sujet de l'union de la mense prieurale de Lehon. Il fixe la prochaine réunion à Dinan, pour le 17, et assigne comme Heu de rendez-vous, la demeure du sieur Claret prêtre, située vis-à-vis des religieuses de Saint-Charles.

Les témoins furent exacts au rendez-vous. Avaient été cités à comparaître : le prieur de Lehon, dom Martin Corneau ; le recteur de Lehon messire Vincent Cocquelin ; Joseph Perron, chevalier et seigneur du Chesne ; messire Julien Pépin, sieur de la Renaudiére ; messire Allain Amiot, sieur de la Renaudais ; Charles Beslay, sieur du Belair ; Jean Ouice, sieur de Valdoré ; escuier Jean Baptiste le Lièvre, sieur de la Rocherais, ancien sénéchal de Dinan ; messire Jacques de Bos, prestre à Dinan ; noble homme Gilles

(i) Le R. P. Corneau accompagna Dom Bernard de Montfaucon, son illustre confrère, dans les fouilles savantes qu'il fit faire au vieux temple paien du Haut-Bécherel, en Corseul. Ces ruines données à Condan dès 850 par le roi de Bretagne, dépendaient du prieuré de Saint-Uriac qui appartenait aux bénédictins de Lehon, C'est donc encore un bien dont la Révolution déposséda les religieux de Saint-Magloire.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

Mesnage, sieur de la Ville-au-Provost, subdélégué de monseigneur l'intendant au Gouvernement de Dinan. Ils étaient dix.

La situation du P. Corneau était fort délicate. Placé entre l'affection qu' il avait pour Lehon et la volonté de ses supérieurs, il sut garder un silence prudent, mais éloquent, au sujet de la commodité ou iconmmodité de l'union, et il se borna à constater les charges et les revenus du prieuré. Sa déposition sous ce rapport, est une page d'histoire qu'il convient de rappeler en entier. Voici ses paroles : (( Le revenu total du prieuré, dit-il, monte en recettes, année )) commune, à la somme de 14 mille livres; le prieur titulaire est )) chargé d'y entretenir douze religieux et les domestiques néces- )) saires pour le service des religieux, plus d'acquitter tous les ))" décimes ordinaires, extraordinaires et autres taxes imposées ou à )) imposer sur le clergé, de faire les frais des procès criminels quand )) le cas est écheut, et autres frais nécessaires pour soutenir les droits » dudit prieuré, comme aussi de satisfaire aux frais de régie desdits )) revenus, de faire les réparations grosses et menues de l'église, )) lieux réguliers, moulins, chaussées et autres dépendances du » prieuré, d'entretenir et fournir les ornements de la sacristie, les )) livres du chœur, le luminaire de l'église, l'encens, le vin et le » pain pour célébrer la sainte messe, les enfants pour servir à l'autel, » un bedeau, les cloches aussi leurs cordes et faire blanchir le linge » de la sacristie, de recevoir les hôtes, donner l'hospitalité aux

(2) Archives d'IlIe-et-Villaine.

)) religieux mendiants et faire l'aumône journalière aux pauvres de » passage et autres, de donner chaque année aux religieux quatre

)) repas ou festins aux jours marqués » et généralement de satisfaire à tou- » tes les autres charges claustrales, » comme aussi de payer les gages du » sénéchal, alloué, heutenant et pro- » cureur fiscal de la juridiction, du )) chirurgien, du médecin et de four- )) nir les médicaments nécessaires aux )) religieux malades, de payer les por- )) tions congrues, tant en entier que )) pour contribution seulement aux » recteurs ou vicaire perpétuel de Lehon, Lanvallay, Evran, Saint- » Judoce, Trévérien, Tréveron, le Quiou, Corseul, Brusvily, Plédel, )) Calorguen, TréUvan, Saint-Quay, Plourhan, Plouër, Saint-Enogat, )) et QjLiévert, à quelques-uns desquels on a abandonné pour leur » vie durante quelque portion de disme pour leur tenir Heu des dites » portions congrues. Doit aussi le prieuré faire acquitter et célébrer » une messe par chaque semaine dans l'église de Plévenon et de » plus payer les tables abbatiales à Marmoutier et les boursiers du » collège de Marmoutier à Paris. Toutes lesquelles charges déduites » et acquittées, il peut rester clair et net sur le pied que toutes )) choses sont à présent, environ trois mille Hvres chaque année

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE I4

» pour ledit prieur, comme il a été reconnu après une exacte discus- )) sion laite de tous les revenus dudit prieuré lors de sa résignation » faite par Monsieur l'abbé d'Estrade à Dom Pierre Chevillard, reli- » gieux de la Congrégation de Saint-Maur qui en faveur de la » résignation et en vertu d'un privilège accordé par Notre Saint- » Père le Pape à ladite Congrégation, donnerait audit abbé d'Estrade )) une pension viagère de ladite somme de trois mille livres qui se )) trouvait alors rester quitte et net, toutes les charges déduites et )) acquittées. »

Le recteur de Lehon est un peu timide dans sa déposition. Il reconnaît bien que les religieux sont d'une grande utilité pour le public ; mais il ne voit pas trop d'incommodité a la suppression de la mense prieurale, pourvu que le service divin soit entretenu et que les aumônes et les autres charges soient acquittées régulièrement.

Les autres témoins sont beaucoup plus affirmatifs. Ils sont unanimes à louer l'exactitude des religieux pour la célébration de la messe et des divins offices tant du jour que de la nuit, leur assiduité à entendre les confessions des fidèles et à visiter les malades, leur générosité à faire l'aumône ; ils conviennent que la suppression de* la mense diminuerait nécessairement le nombre des religieux et causerait un préjudice notable à Lehon, à Dinan et aux paroisses voisines. Le Seigneur du Chesne fait de plus entendre que l'extinction de la mense priverait le pays de ressources sérieuses en trans-

(i) Archives d'Ille-et-Vilaine.

portant les revenus du prieuré dans une autre contrée, et serait en même temps un acte absolument contraire à la volonté des fondateurs et des bienfaiteurs du monastère. Ces réflexions sont fort judicieuses. A l'enquête comparurent aussi Jean Servan Rolland et Messire Raoul Gautier qui vinrent protester, le premier au nom de l'évêque de Saint-Malo, ce contre le préjudice que les suites de l'enquête pourraient porter aux droits de l'évêque, et réclamer le paiement annuel d'une somme de six livres qui lui est due par le prieur de Lehon » ; le second, au nom des chanoines de Saint-Malo « contre tout ce que l'union projetée pourrait porter préjudice aux droits du chapitre de Saint-Malo. »

L'enquête dura quatre jours. Elle se termina par la comparution de Dom Jacques Auffray, procureur de Marmoutier qui vint rendre compte, comme l'évêque l'avait ordonné, des revenus et des charges de l'abbaye. Il ne restait plus à l'official qu'à conclure. Après une enquête dont le résultat est une opposition si formelle au transfert des biens du prieuré, le maintien de la mense prieurale s'imposait, et on devait s'attendre à voir le commissaire épiscopal donner des conclusions conformes au vœu si clairement exprimé des témoins. Pas du tout. On serait vraiment tenté de croire que Lehon était condamné d'avance. En eff"et, dans son rapport à l'évêque, l'oflîcial ne dit mot de la déposition des témoins, et conclut à la suppression de la mense. L'évêque à son tour, s'empresse de donner un mande-

(i) Archives d'Ille-et-Vikine.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

ment conforme aux conclusions de son officiai, et prononce, le i^^' Décembre 1722, l'union définitive de la mense prieurale de Lehon à la mense abbatiale de Marmoutier. Monseigneur des Maretz lait toutefois la réserve expresse qu' « a l'avenir les charges du prieuré seront bien et dûment acquittées par l'abbaye de Marmoutier )). Ce mandement ne mentionne d'autre motif de la décision prise, que la volonté du roi et le bon plaisir de Marmoutier. Le demi consentement des religieux de Lehon, contraints pour ainsi dire de se sacrifier eux-mêmes par obéissance, devait-il l'emporter sur les raisons d'intérêt général qu'avaient si bien fait valoir les témoins appelés à éclairer les juges !

Cette suppression tut un malheur de plus, causé par la commende et une preuve nouvelle des inconvénients graves de cette institution funeste. Le revenu des biens de l'abbaye de Marmoutier se montait alors à la somme de 38.996 livres, et les charges à celle de 28.810 livres ; il restait donc un boni, toutes charges payées, de plus de dix mille livres. Mais là-dessus, l'abbé commendataire prélevait plus de six mille hvres pour lui seul, et ne laissait aux religieux que quatre mille livres. Il est évident que s'il n'y avait pas eu d'abbé commendataire à sucer les rentes des bons moines, ceux-ci auraient eu le moyen de subvenir à leur entretien, et personne n'aurait songé, pour enrichir un seul couvent, à en supprimer douze autres.

Un second brevet du roi, donné le 11 Avril 1739, vint ajouter

^i) Voir la Note XXVII, à k fin du vol.

une liste de cinq autres prieurés, à ceux déjà unis en 1722 et 1723 à l'abbaye de Marmoutier ; en sorte que à la suite de ces diverses opérations financières et religieuses, la recette des menses de la célèbre abbaye monta rapidement à la somme de 108.974 livres 16 sols.

Ce fut seulement en février 1724, que le roi confirma par Lettres-patentes, l'ordonnance de l'évêque de Saint-Malo au sujet de Lehon ; ces lettres furent enregistrées au Grand Conseil, le 9 Mai de la même année, et ainsi fut consommée l'union de la mense prieurale de Lehon à la mense abbatiale de Marmoutier. Cette union, comme on le voit, ne supprimait que la mense prieurale. Le monastère continuait d'avoir sa vie de communauté propre et d'être gouverné par un prieur claustral ; si donc les revenus passaient aux mains de l'abbé de Marmoutier, les religieux de Lehon n'en restaient pas moins dans leur antique demeure, adonnés comme par le passé, à l'office divin et aux autres exercices de la règle bénédictine. Toutefois nous en arrivons dans notre récit, à la dernière étape de l'existence du prieuré de Saint-Magloire, avant sa suppi'ession finale, dont voici les causes.

Les anciens monastères bénédictins fondés autrefois par la piété des seigneurs, existaient nombreux encore sur le sol de France, quelques nouvelles maisons avaient même surgi sous l'impulsion de la réforme de Saint-Maur. Cependant les vocations religieuses

(i) Archives d'Il!e-et-Vilaiiie.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

étaient en diminution sensible ; plusieurs monastères étaient presque vides, tels couvents par exemple habités jadis par vingt et trente religieux, n'en possédaient plus qu'un très petit nombre, quelquesuns mêmes en étaient réduits à ne compter plus que deux et trois religieux. Le roi, conseillé par les évêques, résolut d'apporter remède à cet état de choses, si préjudiciable à la fois k la vie religieuse ellemême et aux obligations des monastères. Il publia, le 6 Juillet 1766, un arrêt par lequel il ordonnait à la Congrégation de Saint-Maur, de régler la résidence de ses religieux et de faire en sorte que chaque monastère fût habité au moins par dix religieux. Conformément à cet arrêt, le Chapitre Général des Bénédictins s'assembla en Septembre de cette année, à Saint-Germain-des-Prés, pour déHbérer sur cette grave question. Le définitoire reconnut que les observations de sa Majesté étant pleinement fondées, il y avait lieu d'y donner suite. On décida donc de supprimer la conventuaHté de certains monastères, d'en disperser les religieux dans d'autres prieurés de l'ordre, et de former ainsi des communautés plus nombreuses, au sein desquelles rien ne s'opposerait plus désormais à l'observance parfaite de la règle. Le prieuré de Saint-Magloire de Lehon fut mis au nombre des monastères qui devaient être sacrifiés. Mais cette décision du chapitre n'ayant pas été immédiatement exécutée, le roi porta un nouvel arrêt en Conseil d'Etat, le 3 Avril de l'année suivante, pour rappeler ses ordres et les faire exécuter. Dans cet

(i) Voir la Note XXXI, à k fin du vol.

arrêt, Louis XV, après avoir rappelé la promesse du chapitre, réclame l'exécution de son précédent arrêt qu'il juge nécessaire pour le bien de l'Eglise et de l'Etat et même pour celui de la Congrégation de St-Maur. Il exige que l'on prenne toutes les précautions pour assurer, malgré le départ des religieux, la conservation des monastères dont la conventualité sera supprimée, et surtout pour en acquitter les fondations et y maintenir les droits de l'autorité ecclésiastique. Enfin, après avoir rappelé les noms des 27 prieurés dont le chapitre général avait décidé la suppression, Sa Majesté ordonne, en attendant que l'on procède par voie de droit à l'extinction et à la suppression de ces monastères, aux religieux qui y résident, de les quitter sans délai et de se retirer dans les maisons qui leur seront désignées par leurs supérieurs.

Le général de la Congrégation de Saint-Maur s'empressa cette fois, d'obéir à l'injonction royale et de faire porter des ordres de départ aux religieux des 27 prieurés désignés par le Chapitre pour être évacués. Cet ordre douloureux fut apporté aux rehgieux de Lehon, le Dimanche après Pâques, 24 mai 1767 par le Père Baron religieux bénédictin de la maison de Saint-Malo, procureur régisseur du prieuré de Lehon. Il leur signifia les arrêts du roi et les décisions du Chapitre, il leur déclara la conventualité du prieuré de Saint-Magloire supprimée et il leur indiqua à chacun, le monastère qui lui était désormais assigné pour résidence. Six religieux habi-

(i) Registres paroissiaux de Lehon.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MEKSE PRIEURALE

taient alors Lehon et formaient encore une communauté régulière. Voici leurs noms : Le Père de Langle, prieur, le Pére Davy, sousprieur, le Pére Légault, procureur, et les Pérès Jéhaneau, Portier et

Bourdin. Le Pére de Langle fut envoyé à Rennes, le Pére Davy à Saint-Malo, le Pére Légault à Redon, le Pére Jéhaneau à Saint- Jacut, le Pére Portier à Vertou et le Pére Bourdin à Pilmi. Nous verrons plus tard les regrets de la population et du pays au sujet de ce départ ; mais nous pouvons déjà consigner ici la note affligée du bon recteur de Lehon, où l'on sent percer une tristesse toute résignée d'avoir été obligé de faire seul le lendemain, pour la première fois depuis de longues années, la procession des Rogations. En perdant les Pérès, il vo3^ait s'éloigner des amis dont la conversation aimable et sainte ne viendrait plus charmer ses heures de solitude ; les pauvres perdaient leurs bienfaiteurs, les riches des

conseillers fidèles, tous des amis dévoués et sûrs. On dut verser à Lelion, le lendemain, de bien sincères larmes, quand on apprit ce brusque départ. Quant aux religieux eux-mêmes, qui pourrait dire les sentiments qui se pressèrent dans leurs âmes ? Ne durent-ils pas s'agenouiller une dernière fois, sur la tombe du pieux Noël Mars, pour lui demander courage et résignation dans le sacrifice? Ne durent-ils pas évoquer dans un souvenir attristé, les générations nombreuses de leurs frères, dont les ossements reposaient depuis neuf siècles, à l'ombre de ces vieux murs et qu'ils allaient à jamais quitter ? Ne durent-ils pas faire une prière ardente pour cette population de Lehon que les moines avaient édifiée par la sainteté de leur vie et à laquelle ils avaient prodigué tant de secours et de bienfaits? Ils furent délicats jusqu'au bout. Afin d'éviter toute scène trop attendrissante de la population, ils ne prirent congé que du bon recteur et partirent dès le dimanche soir ; en sorte qu'on peut dire en toute vérité, que le dernier acte de la vie monastique à Lehon fut un acte d'obéissance.

Le monastère de Lehon une fois vide de ses habitants, les rehgieux de Marmoutier en réclamèrent la mense conventuelle, comme une portion du bénéfice qui leur était uni. Le Chapitre général de

(i) Le fait du départ des religieux pendant une nuit a donné lieu au récit suivant dont la cro3^ince est très accréditée dans le pays ; les religieux se seraient fait accompagner, la nuit de leur départ, par un nommé C. auquel ils avaient confié une valise remplie d'argenterie et d'objets de valeur. Arrivé à une certaine distance de Lehon, le conducteur aurait brusquement fouetté son cheval, et l'animal tournant bride serait rentré seul au logis avec le dépôt dont il était chargé. On ajoute que plus tard, lorsqu'on faisait à C. devenu subitement riche, des reproches de cet acte inexplicable, il aurait répondu : « Que voulez-vous? Dom mon cheval tourna à gauche, au lieu d'aller à droite, et je le laissai faire, s

LEHON DEPUIS L\ SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

1766 en avait attribué les revenus au monastère de Saint-Benoit à Saint-Malo ; mais devant la réclamation fondée des religieux de Marmoutier, le Chapitre Général de 1772 leur adjugea l'administration et la jouissance des revenus de la mense conventuelle de Lehon, en chargeant néanmoins Marmoutier d'une subsistance de quatre mille libres en faveur des bénédictins de Saint-Malo. Malgré cette décision du Chapitre, les religieux de Marmoutier n'avaient pas la conscience absolument tranquille. Il avait été en effet expressément spécifié dans l'arrêt royal du 3 Avril 1767, que l'extinction des prieurés serait faite carioniquemeiit par les archevêques et les évêques, dans les diocèses desquels ils se trouvaient. Or, aucun acte de l'évêque de Saint-Malo n'était intervenu au sujet de la suppression de la mense conventuelle de Saint-Magloire ; le procès canonique de 1722 n'avait porté que sur la mense prieurale et n'avait étabh aucun partage légal entre la mense prieurale et la mense conventuelle. Pour se rendre l'évêque de Saint-Malo favorable, les religieux de Marmoutier prièrent l'archevêque de Tours d'intervenir auprès de lui et de lui demander (c s'il n'exigeait point quelques formalités de plus, et de prier le prélat de vouloir bien se prêter à mettre ces formalités. » L'archevêque se rendit volontiers au désir des religieux de Marmoutier dont il était d'ailleurs l'abbé commendataire, et il écrivit dans ce sens, le 31 Octobre 1776, une lettre à l'évêque de Saint-Malo. Ce dernier lui fit une réponse gracieuse, le 6 Novembre suivant, se déclarant prêt à lui être agréable et à

accomplir, dès qu'il en serait officiellement requis, les formalités nécessaires à l'union demandée

Pour faire au plus tôt cesser ce provisoire, que. même un traité passé le i6 Juillet 1744 entre eux et les religieux de Lelion n'avait pu rendre régulier, les religieux de Marmoutier sollicitèrent du roi un décret spécial pour unir la mense conventuelle cie Lehon à l'abbaye de Marmoutier. Le roi Louis XVI accueillit favorablement cette demande, et délivra un brevet en conséquence, le 5 Juillet 1777 Après cet arrêt, il ne restait plus aux religieux de Marmoutier qu'à procéder selon les formes légales, pour parvenir à leurs fins. C'est ce qu'ils firent, et nous allons voir que l'affaire fut menée rondement. Le Chapitre de l'abbaye s'assembla le 28 Juillet, sous la présidence de Dom Geoffroy de Villeblanche, prieur, en présence de Thenon et Gervaize, notaires royaux et apostoliques, conseillers du roi ; lecture faite du brevet, les religieux, unanimement d'accord, instituèrent pour leur procureur général et spécial Dom François de Sageon, cellérier de l'abbaye, et lui donnèrent pleins pouvoirs pour les représenter auprès de Monseigneur l'évéque de Saint-Malo, et faire toutes les procédures et informations nécessaires pour parvenir à ladite union.

Dom de Sageon s'empresse d'accomplir son mandat. Dès le 1 1 Août, il remet à l'évéque de Saint-Malo le texte du brevet du roi et

(1) Archives d'Ille-et-Vilaine,

(2) Voir la Note XXXI, à la fin du vol.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE 1)5

la procuration des religieux et lui adresse une requête pour qu'il soit « incessamment procédé à l'extinction et suppression de la mense conventuelle du monastère de Saint-Magloire de Lehon et à l'union de ses biens, droits, revenus et dépendances, à la mense conventuelle de l'abbaye de Marmoutier ». Il ajoute que (( ce sera un nouveau motif pour les religieux, d'adresser leurs vœux et leurs prières au Seigneur, pour la conservation et prospérité de Sa Grandeur (') )).

Le jour même, la requête approuvée de révéque, est remise à Messire de Keraudran, promoteur du diocèse de Saint-Malo, une enquête de commodo et d'incommodo est ordonnée et Monseigneur des Laurents donne l'ordre de procéder aussitôt aux informations. Sa Grandeur nomma pour y présider et pour vaquer aux autres procédures préparatoires (c le sieur Ange-Bonaventure- Jean-Baptiste Carron d'Amery, licencié és droits canonique et civil, recteur de la paroisse de Saint-Sauveur de Dinan. » Monsieur Carron accepta avec soumission et respect la commission honorable que

(i) Archives d'IlIe-et-Vilaine.

lui confiait l'évêque et donna l'ordre d assigner immédiatement les témoins à comparaître devant lui, dans sa maison presbytérale, le lundi 18 Août. Dom de Sageon, heureux de voir les choses marcher si bien, se hâta d'arriver à Dinan. Pour être probablement plus au centre de ses opérations, il alla prendre logement dans une auberge de la rue de la Chaux, dont l'enseigne portait pieusement ces mots : â V image Saint-Pierre ; dés le 13, il se présenta chez M. le Recteur de Saint-Sauveur et lui remit les pièces nécessaires à l'information du procès. Voici ces pièces : Un extrait du concordat passé le 4 Mai 1637, entre le cardinal duc de RicheHeu, abbé commendataire de Marmoutier et le R. Pére Dom Grégoire Tarisse, supérieur général de la Congrégation, qui porte les religieux de Marmoutier au nombre de soixante, tant de choeur que convers ; un acte en forme de transaction qui fait un partage de trois lots des biens de l'abbaye, du 25 Janvier 1667, entre Messire Jules-Paul de Lyonne, abbé commendataire, et les religieux ; le brevet du roi du i^'^ Décembre 1720 ; les lettres patentes du roi, de Février 1724 ; le brevet du roi du 11 Avril 1739 ; le traité conclu le 10 Mars 1740, entre Ms^' Louis- Jacques de Chapt de Rastignac, archevêque de Tours, et les religieux de Marmoutier, par lequel il laisse à la mense conventuelle de Marmoutier la totalité des revenus des neuf prieurés unis à l'abbaye, les cinq autres lui appartenant en propre, à la condition que les religieux lui paient par an, ainsi qu'à ses successeurs, la somme de 8 mille livres ; la Bulle d'union de la mense abbatiale de Marmou-

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

tier à la mense archiépiscopale de Tours, le 1 1 des Calendes de Décembre 1739 ; le brevet d'union donné par Tofficial d'Anjou, commissaire et juge délégué du Siège Apostolique ; les lettres patentes du roi, de Novembre 1741 ; enfin l'état des revenus de la mense conventuelle de Marmoutier

Sur ces entrefaites Mb" des Laurents vint à Dinan, faire sa visite pastorale. Le R. P. Dom Joseph Le Chapelier, procureur syndic général de la Congrégation de Saint-Maur pour la province de Bretagne, accompagné de Dom de Sageon, s'empressa d'aller rendre ses devoirs au prélat ce en son hostel » et- de lui renouveler de vive voix, combien l'union de Lehon à Marmoutier serait avantageuse à la Congrégation de Saint-Maur. L'évéque témoigna toute sa bonne volonté aux deux religieux qui se retirèrent enchantés de Tentrevue, bien persuadés de l'heureux succès de l'affaire. En effet, la présence de Sa Grandeur à Dinan excita l'activité du commissaire ; il fit assigner par Michel Guilbaud, huissier à la cour de Rennes, les témoins nécessaires à l'enquête et leur donna ordre de se présenter le 18 Août, au presbytère de Saint-Sauveur. Ils furent fidèles à la convocation. Voici leurs noms : Messire Julien-Joseph-Jean Aubry, recteur de Lehon ; Messire Thomas Plaine, curé de Lehon ; Messire Louis-René-François Perron, chevalier, seigneur de la Vairie, demeurant à la terre de l'Echapt ; Guillaume Viel, sieur de Grandchamp, marchand ; noble homme Gilles Pépin, marchand ; noble

(i) Archives d'Ille-et-Vilaine.

homme François Le Baron, marchand boulanger. Ils étaient appelés pour (( donner leurs témoignages de vérité sur la commodité ou incommodité de l'union de la mense conventuelle du prieuré de Lehon à celle de l'abbaïe royalle de Marmoutier-lez-Tours, et répondre aux interpellations de mondit sieur le commissaire "^'^ ».

Contrairement à ceux de l'enquête de 1722, les témoins appelés pour déposer, le 18 Août 1777, devant le recteur de Saint-Sauveur, en présence de Philippe Alberge, procureur fiscal du marquisat de Coëtquen, greffier de M. Carron dans la circonstance, furent tous d'accord pour juger utile et avantageuse l'union demandée. La situation n'était plus la même. En 1722 il s'agissait de porter un coup mortel à un monastère plein de vie, admirablement organisé, à un monastère dont les pieuses aumônes étaient la providence des malheureux ; on comprend donc aisément l'opposition des témoins de la première enquête. Mais tout avait bien changé depuis lors : malgré les réclamations du seigneur du Chesne et des autres témoins, on avait uni la mense prieurale à celle de Marmoutier et le prieuré en avait fatalement ressenti le contre-coup ; bien plus, depuis dix ans que les religieux avaient quitté Lehon, le monastère était en régie. Il semblait par suite, naturel que le prieuré de Lehon et ses biens qui n'étaient plus qu'un simple revenu, fussent unis à l'abbaye de Marmoutier dont ils dépendaient. Les témoins le comprirent. Ils y voyaient d'ailleurs plusieurs avantages dont le princi-

(i) Archives d'IUe-et-Vilaine.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA iMENSE PRIEURALE

pal était la donation promise par Marmoutier aux habitants de Lehon, de l'église prieiirale, pour remplacer l'église paroissiale qui déjà périssait de vétusté, ou selon l'expression du curé de Lehon (( était absolument dépérissante )). Toutefois les témoins ne signèrent pas sans regret leur déposition ; ils avaient conservé jusqu'à la fin un secret espoir de voir revivre le vieux prieuré, et ils ne se cachent pas de dire, que le motif, principal de leur acquiescement est la volonté expresse du roi. Ils reconnaissent d'ailleurs que depuis l'union de la mense prieurale, l'abbaye de Marmoutier a été très exacte à acquitter les charges du prieuré et à secourir les pauvres, qu'elle a même restauré une partie du monastère et rétabh à neuf un bâtiment considérable à la métairie de Saint-Nicolas. Ils signèrent donc, mais en exprimant au nom du pays entier, les regrets les plus touchants de l'extinction du prieuré royal de Saint-Magloire, et en faisant une dernière fois publiquement l'éloge des religieux qui l'avaient habité

Le lendemain de la comparution des témoins, Dom de Sageon alla informer l'évéque, encore de séjour à Dinan, que les procédures préparatoires requises par son ordonnance du 1 1 Août, avaient été exécutées, et le prier de donner un décret définitif. Le commissaire épiscopal remit les procès-verbaux de l'enquête au promoteur de Fofficialité, et celui-ci donna, le 5 Septembre, ses conclusions entièrement favorables à l'extinction de la mense conventuelle. Il ne restait

(i) Archives d'IIIe-et-Vilaine.

LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-xMAGLOIRE DE LEHON

donc plus à l'évéque pour terminer l'affaire, qu'à porter une sentence qui serait irrévocable.

Monseigneur des Laurents ne se hâta pas, comme semble l'avoir fait Monseigneur des Maretz en 1722. Il prit quelques jours de réflexion. Les conclusions du promoteur avaient du reste été vite connues ; les habitants de Lehon s'étaient émus ; en présence d'un malheur qui allait devenir irréparable, (c le général de la paroisse ^'^)) s'assembla le 7 Septembre, et prit une délibération pour (( faire toutes et telles diligences convenables pour le rappel des religieux ». Les trésoriers en charge furent délégués pour aller implorer le secours de la « communauté de ville » de Dinan. Le Conseil de Dinan s'assembla à son tour à ce sujet, sous la présidence du maire M. Macé de l'Epinay, le 20 Septembre. Les Dinannais ne se montrèrent pas insensibles aux doléances de leurs voisins ; ils résolurent d'adresser (( une requeste tant à M. le Directeur Général des Finances, qu'autres qu'il appartiendra, à l'effet d'obtenir le rappel des relligieux bénédictins au monastère de Lehon ». Ils ajoutent que si cependant ladite communauté est définitivement supprimée, ils désirent que ses revenus soient réunis, partie à l'hôpital général de Dinan qui en a le plus pressant besoin, et partie au collège Ces bons sentiments n'eurent aucun résultat pratique.

Pendant cette enquête, une difîicuhé autrement grave s'était

(1) Archives municipales de Dinan.

(2) Archives municipales de Dinan.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE l6l

élevée entre l'évéque de Saint-Malo et les religieux de Marmoutier, au sujet du droit de nomination aux cures dépendant de Lehon. Cette question fut sur le point de tout rompre. Le prieuré de Lehon, outre ses prérogatives dans d'autres diocèses, avait droit de nomination à huit cures situées dans le diocèse de Saint-Malo : Brusvily, Calorguen, Trévérien, Trélivan, Lehon, Evran, Trévron et Saint- Juvat. Le roi, dans son brevet de 1720 n'avait point fait mention de ces cures ; c'était évidemment un pur oubli. Mais lors de l'union de 1722, l'évéque de Saint-Malo n'ayant fait aucune réclamation, les religieux de Marmoutier avaient continué d'user de ce droit, comme possesseurs du prieuré. Au procès qui nous occupe. Monseigneur des Laurents réclama contre cette usurpation et résolut de rentrer dans ses droits. Ses arguments étaient ceux-ci : les plus anciennes lois de l'Eglise attribuent aux évêques la libre disposition de tous les bénéfices de leurs diocèses; le droit des abbés et prieurs de monastères, de conférer des bénéfices, doit donc être considéré comme une exception et une espèce de servitude contraire à l'ordre commun... Le droit des évêques est naturellement attaché à leur autorité et a précédé tous les privilèges accordés aux religieux et aux monastères... En tout cas, les abbés et prieurs ne peuvent posséder ce privilège qu'autant qu'ils sont en charges, et dès lors qu'un monastère n'a plus de titulaire, le pouvoir primitif de l'évéque doit revivre de plein droit et par la seule cessation de l'obtacle qui en avait suspendu l'exercice. C'est bien la

pensée du roi qui dans sa déclaration de 1735 accorde aux évéques la collation aux cures pendant les vacances des abbayes, à plus forte raison lors de l'extinction d'une mense prieurale et conventuelle comme celle de Lehon ; d'ailleurs cette même déclaration porte expressément à l'article 6, que son contenu sera exécuté « nonobstant transactions et concordats, arrêts, jugements, usages et possessions contraires. C'est en conséquence de ce principe que les brevets accordés par Sa Majesté pour la réunion de l'abbaye de Saint-Melaine à l'évéché de Rennes, de l'abbaye de Saint-Gildas et des autres situées dans d'autres diocèses, expriment la condition que la collation des cures dépendant de ces abbayes, appartient aux évêques diocésains... Enfin, l'union de 1740 n'est que l'homologation d'un concordat particulier fait entre l'archevêque de Tours et les religieux de Marmoutier en 1739, en dehors de toute intervention des évêques de Bretagne qui ne furent même pas consultés.

A ces raisons puissantes de l'évêque, Dom de Sageon et Dom le Chapelier opposaient le fait accompH et l'usage d'un droit qu'ils exerçaient depuis 1722, c'est-à-dire depuis déjà cinquante-cinq ans, sans que aucun évêque eût encore jamais réclamé. Ils ajoutaient qu'au surplus, l'union de 1740 leur conférait ce droit. Pleins de zélé pour les intérêts de leur monastère, ils prétendirent ne pas céder. L'évêque de son côté menaçait de refuser son décret d'union, se disant bien décidé à demander au roi un brevet spécial qui lui conférerait la collation de ces cures ; que s'il le fallait même, il se pour-

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

voirait par appel comme d'abus, contre la Bulle de 1739 et le décret de 1 740 ; qu'il s'opposerait à l'arrêt d'homologation des lettres patentes confirmatives de l'union de l'abbaye à l'archevêché de Tours et qu'il en écrirait à Rome, où certainement on lui donnerait raison

Comme au fond, l'évêque reculait devant un procès, et que les religieux, pleins de respect pour Sa Grandeur, ne désiraient point en venir à une rupture ouverte, on proposa de part et d'autre de s'en rapporter à un arbitre. L'arbitre choisi fut Maître Arrot, avocat au Parlement de Rennes. Arrot en fin diplomate, dénicha fort à propos dans le Touillé général de 1648 des bénéfices de l'archevêché de Tours, métropolitain de Saint-Malo, que les cures de Brusvily, Calorguen, Trélivan et Trévérien étaient à la nomination de l'abbé de Marmoutier, et celles de Lehon Evran, Trévron et Saint-Juvat à la nomination du prieur de Lehon. Comme il avait été bien spécifié par le roi et accepté par les parties, que la collation de tous les bénéfices, cures et charges dépendant de l'abbaye de Marmoutier appartiendrait aux évêques dans les diocèses desquels ces bénéfices se trouvaient situés, il pro-

(i) Archives d'Ille-et-Vilaine.

posa le partage par moitié, des cures en litige, accordant à Févêque la nomination aux cures qui avaient appartenu à Fabbé de Marmoutier, et laissant aux religieux la nomination à celles qui avaient appartenu au prieur de Lehon. Cette solution très habile et en réalité fort juste, plut aux deux parties qui y donnèrent leur assentiment. De la sorte, toute difficulté étant levée, Févêque accepta les conclusions de son promoteur, et il signa à Saint-Méen, où il était . en cours de visite, le décret de suppression définitive du prieuré de Lehon, le 11 Septembre 1777

Par ce mandement, Févêque de Saint-Malo éteint et supprime à perpétuité, la mense conventuelle du monastère de Saint-Magloire de Lehon, et unit à la mense conventuelle de Fabbaye de Marmoutier-lez-Tours les revenus, biens et droits dépendants de la mense conventuelle de Lehon et nommément le droit de nomination aux cures de Lehon, Evran, Trévron et Saint-Juvat. Il se réserve à lui et à ses successeurs, du consentement des religieux, la pleine et libre collation des cures de Brusvily, Calorguen, Trévérien et Trélivan. Il concède cette union à la condition qu'une messe basse sera dite, tous les jours de Fannée, dans Féglise de Marmoutier, à l'intention des fondateurs du monastère de Lehon, qu'une messe basse sera également dite, les dimanches et jours de fêtes, dans l'église prieurale ou dans Féglise paroissiale de Lehon, ainsi qu'en certains autres jours qu'il désigne. Il stipule enfin que les portions congrues

(i) Voir la Note XXXV, à la fin du volume.

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA xMENSE PRIEURALE 165

des recteurs et curés continueront d'être payées par les religieux de Marmoutier; que les décimes, dons gratuits et autres subventions ecclésiastiques seront pareillement payés à perpétuité, par lesdits religieux, à la chambre ecclésiastique de son diocèse ; qu'en un mot l'abbaye de Marmoutier prend à sa charge toutes les obligations de la mense conventuelle de Lehon.

A l'époque de ce règlement définitif de la question des menses, le prieuré de Lehon '^'^ possédait un revenu de 16305 livres, 5 sols, 5 deniers, et ses charges montaient à la somme de 8379 livres, I sol, 6 deniers; le revenu excédait donc la charge, de 7926 livres, 3 sols, II deniers. Les religieux avaient des revenus dans vingtneuf paroisses et des charges dans dix-huit seulement. Depuis le Chapitre de 1772, Marmoutier jouissait pleinement des biens du prieuré. La grande abbaye en avait confié dés lors l'administration â un homme d'affaire nommé Jean Rimoneau. Ce régisseur était sous la surveillance immédiate des bénédictins du couvent de Saint- Malo et leur rendait ses comptes. Après le décret d'union de 1777, les religieux de Marmoutier satisfaits de la gestion de Rimoneau, homme très estimable, lui renouvelèrent leur confiance avec empressement. Dom Antoine Quinquet, cellérier de Marmoutier, muni de pouvoirs spéciaux, vint k Lehon et conclut avec Rimoneau, le 22 Décembre 1778, un traité dont voici les principales clauses : ^""^

(1) Voir la Note XXXIV, à la fin du volume.

(2) Archives des Côtes-du-Nord.

l6é LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-MAGLOIRE DE LEHON

Rimoneau s'engageait à gérer le mense prieurale et la mense conventuelle du prieuré de Lehon, à veiller sur tous les biens qui en dépendaient, à faire les réparations nécessaires aux moulins et aux métairies, à surveiller les fermiers, à tenir en ordre les registres des

recettes et des dépenses. Il devait acquitter toutes les charges et rentes dûes par le prieuré et signer les quittances aux fermiers. Il s'obligeait à adresser tous les trois mois, au cellérier de Marmoutier, un extrait de ses recettes et de ses dépenses, et à faire tous les ans — s'il en était requis — le voyage de Tours, pour la reddition de ses comptes. Il était de plus tenu, de loger et de nourrir à ses frais, au moins durant quinze jours, les officiers de Marmoutier qui pourraient venir à Lehon pour leurs affaires, eux, leurs domestiques et leurs chevaux, et de recevoir convenablement les religieux qui passeraient par Lehon et voudraient s'y reposer au moins un jour franc. D'autre part, il lui était défendu de rien affermer des bâtiments et des jardins du prieuré même, sans le consentement des religieux, ni d'intenter aucun procès sans leur permission. De leur côté les religieux accordaient au régisseur son logement dans les chambres de l'hôtellerie, ainsi que l'usage de tous

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE 167

les meubles du monastère, des greniers, des écuries, des celliers et des caves. Ils lui donnaient la jouissance de la fuie et de tous les pigeonneaux, sauf de ceux de la première ponte auxquels il devait laisser prendre volée ; ils lui abandonnaient tous les produits des jardins et des arbres fruitiers, à la condition toutefois de bien fumer le terrain et de remplacer les arbres qui viendraient à dépérir. On laissait à sa disposition le bois mort et les redevances payées en nature par les fermiers, comme paille, fagots, pommes, blé noir, et le pâturage du pré situé au-dessous du château du Chesne. Enfin il était autorisé à retenir un sou par livre sur toutes les recettes effectives qu'il ferait en argent, grains, rentes foncières et féodales, sur les ventes et les autres casuels, excepté sur les portions congrues des recteurs et curés de la dépendance du prieuré.

Il est juste de dire à la louange des religieux de Marmoutier, que s'ils avaient assuré une sage administration des biens temporels du monastère, ils avaient également pourvu à l'accomplissement des obligations spirituelles dont il était chargé. Par un traité du 24 Novembre 1772 conclu entre Dom de Sageon représentant des religieux, et le recteur de Lehon M. Julien Aubry, il fut convenu que le recteur se chargerait d'acquitter le service divin dû et accoutumé dans l'église prieurale, « tant et si long tems qu'il n'y aura point de religieux obedienciers dans ledit prieuré ». M. Aubry s'engageait à fournir le pain, le vin, le luminaire, les linges d'autel, les

(i) Voir la Note XXXII.

livres, les ornements et les vases sacrés nécessaires au culte ; il promettait de plus de servir la portion congrue aux vicaires qu'il plairait à Févéque de Saint-Malo de lui donner pour l'aider dans le service divin. Dom de Sageon promit en retour, que l'abbaye paierait annuellement une somme de trois cents livres au recteur de Lehon, et, comme preuve de leur accord mutuel, il remit à M. Aubry les ornements et les vases sacrés du monastère, ainsi que les clefs des armoires du chœur et celle de la porte extérieure de l'église prieurale. C'était bien déjà, aussi autorisée et légale que possible, une prise de possession par le recteur de Lehon, de la basilique édifiée autrefois par Geoffroi de Corseul. Les fondateurs et bienfaiteurs du prieuré de Saint-Magloire : le pieux et royal chasseur, Nominoé, Hugues Capet, son fils Robert, le comte Bérenger, Geoffroi d'Angleterre, les comtes de Dinan, Gervaise, les seigneurs de Coëtquen, les évêques de Saint- Malo, de Dol, de Léon, de Saint-Brieuc, de Tréguier et tant d'autres personnages dont la main et le cœur généreux s'étaient ouverts en faveur du vieux monastère royal, ne furent pas oubliés. Une messe quotidienne, dite à leur intention dans l'église de l'abbaye, et une messe hebdomadaire, célébrée par le recteur de Lehon, devaient perperpétuer à jamais le souvenir reconnaissant de leur munificence et de leur charité.

Ces arrangements avec le recteur de Lehon pour le spirituel et avec Jean Rimoneau pour le temporel, eurent leur pleine exécution jusqu'à la Révolution Française. Le recteur et son vicaire furent

LEHON DEPUIS LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE 169

fidèles, nous en avons le témoignage de Marmoutier, à dire la messe aux jours convenus, et le régisseur fut honnêtement exact à percevoir les revenus du prieuré et à rendre ses comptes. Douze bonnes années de paix dans le devoir et sous l'œil de Dieu ! Mais ce que les ordonnances et les traités avaient décrété devoir durer toujours, allait bientôt se trouver à jamais anéanti par une permission spéciale de la Providence, qui tout en donnant à l'homme le pouvoir de faire le bien, ne lui enlève pas cependant, afin d'éprouver sa vertu, la liberté de faire le mal. Nous allons essayer de raconter dans les chapitres suivants, les phases douloureuses que traversèrent durant cette triste époque de sang et de ruines, le monastère et la paroisse de Lehon

(i) Mentionnons au moment de leur départ, un dit-on populaire sur les religieux de Lehon. Trois choses ennuyaient les bons moines : le Traquet, le Taquet et le Caquet. Le Traquet, ou le bruit continu et monotone des deux moulins ; le Roquet, c'est-à-dire le chemin escarpé et rocailleux qui conduit de Lehon à Dinan, et enfin le Caquet, c'est-à-dire le bavardage continuel des lavandières. — Le Traquet a disparu avec les moulins. Mais le 'Baquet et le Caquet sont toujours là !

LE PRIEURÉ PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, ET JUSQU'A NOS JOURS

Le Prieuré pendant la Révolution française, et jusqu'à nos jours.

Page 1